Le dernier tigre rouge

1946. Charles Bareuil débarque en Indochine, passant du statut de libérateur de son pays natal à celui d’occupant d’une contrée lointaine réclamant sa liberté. Le bougre a beaucoup à oublier, notamment la mort de sa femme croate, massacrée par les Oustachis. Incapable de renouer avec la vie civile, il rempile dans l’armée, préférant la camaraderie de la Légion étrangère et la lutte contre le communiste dans les jungles du Tonkin, au deuil de sa vie passée. Meilleur tireur de son unité, il croise la route d’un autre sniper, engagé du côté du Viêtminh.

Coincée entre la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Algérie, le conflit indochinois fait figure d’oublié dans l’histoire de France. Première manifestation de la décolonisation et illustration de l’affrontement, bloc contre bloc, entre le communisme et le capitalisme, la guerre d’Indochine marque également la défaite d’une puissance européenne, certes diminuée, face à un peuple indigène. Une défaite au moins aussi significative que celle de 1940 pour l’armée française.

En transposant l’intrigue d’un roman noir dans un contexte historique, Jérémie Guez élargit la palette de son écriture, jusque-là cantonnée au polar urbain contemporain. Pourquoi pas ? Antonin Varenne n’a-t-il pas opté pour un choix semblable avec le très réussi Trois mille chevaux vapeur ? Hélas, force est de constater ici l’échec du projet, Jérémie Guez se contentant de brosser à gros traits un portrait sommaire de l’Indochine, ravalé au statut d’arrière-plan perclus de clichés. À vrai dire, Le dernier tigre rouge se révèle frustrant de bout en bout. L’Indochine y apparaît réduite à la jungle, forcément un enfer vert, aux bars louches et aux bordels fréquentés par les soldats où des prostituées fatiguées vendent leurs charmes à des soldats harassés par la chaleur tropicale. La guerre elle-même se limite à une chronologie laborieuse, ellipses y comprises, de faits historiques bien appris, émaillée par quelques combats qui ne parviennent cependant pas à tempérer le sentiment de gâchis.

De la population, on ne perçoit presque rien, si ce n’est quelques silhouettes. Celles des Viêts montant à l’assaut ou celles des paysans condamnés à subir le colonialisme ou le communisme. Des enjeux de la guerre, on se contente d’une lecture superficielle, le racisme latent des colons, la cruauté du Viêtminh et l’amitié rugueuse et virile des Légionnaires. Quant à l’affrontement entre snipers, tant attendu, promis et maintes fois esquissé, il ne débouche finalement sur pas grand chose, si ce n’est un cliffhanger éventé, somme toute assez tiré par les cheveux. Bref, pas de quoi s’enthousiasmer, d’autant plus que l’intrigue vire rapidement du noir au rose, s’enferrant dans une amourette assez improbable et ridicule, percluse de clichés. J’avoue d’ailleurs avoir eu beaucoup de mal à me remettre du corps souple comme une liane…

Ainsi Le dernier tigre rouge rejoint-il la liste ouverte des rendez-vous manqués. La guerre d’Indochine mérite mieux que ce roman raté, sans cesse le cul entre deux chaises. Sur le même sujet, préférons lui Une balle de colt derrière l’oreille de Frank Lanot.

Le dernier tigre rouge de Jérémie Guez – Éditions 10/18, collection « Grands détectives », avril 2014

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