Joël Houssin

Avec Joël Houssin, c’est David Rome, mais aussi un peu Sacha Ali Airelle et Zeb Chillicothe qui nous quittent. Grand pourvoyeur de romans de gare, de romans de gore, d’horreur et de dystopies survitaminées, l’auteur n’a jamais pris de gants, ou alors seulement de boxe, pour divertir le quidam, alignant les histoires comme autant de candidats à un jeu de massacre. La guerre de tous contre tous n’a jamais eu de secret pour lui, que ce soit dans l’univers du Dobermann ou dans les futurs carcéraux déclinés au fil d’une bibliographie teintée du rouge et du gris d’un avenir désenchanté.

Mais, je n’oublie pas que Joël Houssin était aussi une plume incisive, garantie sans toxine de surface, l’incubateur d’un univers empreint d’une poésie du désastre n’étant pas sans évoquer l’univers urbain des banlieues délaissées par un pouvoir, au mieux négligeant, au pire criminel. Et puis, c’était un riff, rageur, électrique. Un twist ne vous lâchant qu’une fois la dernière page tournée. Alors, je ne sais pas si le Stairway go to Hell et le Highway to Heaven. Ou vice-versa. Je ne sais pas quel cheminement contre-nature a pu vous conduire du côté de Ring, éditeur quand même bien faisandé. Mais, je vous adresse le salut fraternel d’un simple lecteur Mr Houssin.

A lire sur ce blog : Banlieues rouges, Blue, Argentine, Le Temps du Twist, Loco.

Le Temps du Twist

Grand Prix de l’Imaginaire en 1992 et chef-d’œuvre de l’auteur, du moins si l’on se fie aux avis éclairés, Le Temps du Twist se révèle à la hauteur des louanges de ses fans. A vrai dire, ce court roman s’impose d’emblée comme un incontournable dans la bibliographie de Joël Houssin, offrant un condensé rock de ses thématiques textuelles. Il était urgent que je le découvre…

A seize ans, on n’a pas le temps d’être raisonnable. L’assertion n’apparaît pas vraiment comme une révélation. Elle n’en finit d’ailleurs pas de désoler parents et adultes en général, enferrés dans des préoccupations plus prosaïques. Au XXIe siècle, elle ne semble pas avoir perdu de sa force, même si l’époque ne ménage plus guère de place à la jeunesse, l’espérance de vie ayant sérieusement rétréci. Désormais condamnée à l’ivresse perpétuelle, seul remède contre le rétro-virus Zapf, l’humanité végète, retranchés dans des tours sécurisées, à l’abri des Zombis Zapf.

A l’orée de ses sweet sixteen, Antonin n’a plus l’envie de vivre. Plus du tout. Il compte se suicider afin d’échapper à un avenir qui ne lui ménage aucune perspective, si ce n’est celle de choisir entre l’ivrognerie ou la zombification. Mais avant, il espère bien déflorer la rondelle d’une gonzesse, tirer sa crampe, se purger le poireau. Avec une fille pas trop déformée par l’alcoolisme, si possible. Autant dire une denrée rare dans ce monde où les femmes sont des outres à vin, ravagées par la cirrhose, pourvues de chevilles épaisses, de jambes alourdies par les cuites répétées, aux seins flasques, avec des vergetures hégémoniques et des exigences triviales. Bref, pas de quoi redresser sa libido anesthésiée à la vinasse, même s’il ne doit pas lui-même se montrer trop exigeant avec son acné bourgeonnante, sa bedaine d’ivrogne, sa calvitie naissante et son haleine avariée.

Après un anniversaire calamiteux fêté en famille, Antonin rejoint dans les caves ses potes du club des taudis humains. Les bougres lui ont concocté une petite beuverie avec quelques surprises en guise de cadeaux. 42-Crew, le génie du hacking, OFF, l’androïde de la Nouvelle Eglise, infiltré pour les espionner mais dont la programmation a été pervertie par 42, Trafic, Mirabelle, Something More et un inconnu, Orlando, un loup garou né des œuvres d’un humain et d’un zombi, il souhaite jouir des bienfaits de la petite morte avant la Grande, plus définitive. En leur compagnie, il embarque pour un road trip dans le passé, à bord d’une Buick Electra rouge. L’auto-radio calé sur les dates de différents concerts de Led Zeppelin. Mais, le célèbre groupe n’est pas au rendez-vous et OFF perd la boule, retrouvant son orthodoxie première et son zèle religieux. Les kids se retrouvent abandonnés à Londres en 1968, condamnés à être effacés par une nouvelle version de l’Histoire.

The Future is unwritten. Le Temps du Twist illustre à merveille la formule de Joe Strummer. Joël Houssin trouve ici l’équilibre parfait entre l’énergie exubérante, inhérente à la jeunesse et au rock, et un sens de l’écriture sans concession. L’histoire toute entière s’apparente à un pied de nez adressé au conformisme qui zombifie l’être humain dans la routine, lui faisant oublier au passage ses idéaux. Il se révèle également un hommage rageur et assumé au Led Zeppelin, groupe mythique et emblématique du rock anglais.

Avec une prose lorgnant davantage du côté de la langue verte que vers le beau langage, Houssin se déchaîne, recyclant avec talent les poncifs et archétypes de la science-fiction, du fantastique et du rock. A aucun moment, le rythme ne se relâche, happant le lecteur dans un enchaînement de visions dantesques où les descriptions font mouche à tous coups, provoquant l’hilarité. Un humour de sale gosse, pimenté d’un mauvais esprit jubilatoire, mais finalement salvateur.

Dans le registre du roman générationnel, Le Temps du Twist soutient donc allègrement la comparaison avec Armageddon rag de George R.R. Martin ou Outrage et Rébellion de Catherine Dufour. Il rappelle aussi que nous étions jeunes et rebelles. Parfois, cela fait du bien.

Le-temps-du-Twist-de-Joël-HoussinLe Temps du Twist de Joël Houssin – Réédition Folio SF, 2014

Argentine

La réédition/réécriture de Locomotive rictus – paru chez Ring sous le titre de Loco – m’a rappelé l’envie que j’avais de lire Argentine du même auteur. Et comme par hasard, j’ai trouvé le livre après une longue et infructueuse quête.
Bref, vous l’aurez compris, les conditions étaient réunies pour me mettre à l’ouvrage, ce que j’ai fait, toutes affaires cessantes.

« Elle dégageait un parfum bizarre, mélange lourd de musc et de poil de chien mouillé. »

La Cité, microcosme où s’ébattent prisonniers politiques et leur descendance, sous la garde de la milice, en uniforme et lunettes noires. Une prison assiégée par le désert au-dessus duquel planent de lourds zeppelins noirs.
Les belles théories ont fait long feu accouchant d’un chaos permanent. Entre les quartiers, l’apartheid couve. On ne se mélange pas, on ne se parle pas. On s’affronte par bandes interposées, on s’entre-tue avec méthode. Les rues, les passerelles, le sous-sol de la ville sont le théâtre des pires vices et sévices.
Pourtant, dans cet univers de béton, il faut survivre car « le dégoût de vivre ne supprime pas la peur de mourir. »

« La ville était une machine à broyer les anges. »

La parenté entre Blue et Argentine ne paraît pas abusée. En fait, le second titre semble comme un décalque du premier. Même univers urbain, les quartiers ayant remplacés les territoires contrôlés par les clans, même violence permanente entre bandes que l’on croirait échappées d’Orange mécanique, même emprisonnement, avec le désert et les noirs zeppelins de surveillance en guise de mur infranchissable.
Longtemps, la figure de Diego a dominé la Cité. Fils et petit-fils de rebelle, il a brillé au firmament sous le surnom de Golden Boy, à la tête de la bande des Communards. Au point de devenir le héros d’une jeunesse bagarreuse et frondeuse. Mais ce temps est révolu. Diego vit désormais barricadé dans un appartement du quartier Nord, entre un père alcoolo et paranoïaque et un petit frère qui le méprise, assurant le quotidien merdique de sa petite famille.

«  Et puis les mètres sont devenus des années, les kilomètres des siècles ! Les animaux se sont mis à mourir de vieillesse dès leur naissance, les œufs n’abritaient plus que des fœtus de vieillards… »

Évidemment, on se doute rapidement que les choses ne vont pas rester en l’état. Les événements se précipitent inexorablement. Le temps fout le camp. L’entropie menace l’équilibre de la Cité, faisant passer les bastons entre bandes pour des jeux d’enfants. Un ouragan de tachyons est sur le point de balayer les rues, effaçant les années et les existences. Tout semble perdu. À moins que Diego ne sorte de sa retraite.

« Une vilaine couperose violacée commençait à tacher le ciel. »

À l’instar de Blue, Argentine apparaît comme un roman tendu, peuplé d’archétypes sympathiques, de trognes mémorables. Un roman plus malin qu’il n’y paraît, porté par une plume ayant gagné en ampleur et en assurance. À plusieurs reprises, on est saisi de stupeur devant les visions dantesques de l’auteur. Et, on se laisse porter par une histoire menée au rythme d’une samba endiablée.

«  Nous avions l’impression de rouler sur le ventre d’une phénoménale charogne dont nos roues crevaient les abcès chargés de pus et d’humeur. »

Arrivé au terme de ce compte-rendu, je me rends compte que je n’ai toujours pas lu Le Temps du twist. Je crois qu’il devient urgent d’y remédier.

ArgentineArgentine de Joël Houssin – Éditions Denoël, collection « Présence du futur », 1989

Blue

Je lis beaucoup mais il m’arrive aussi de discuter de mes lectures et de prendre connaissance de celles des autres. À plusieurs reprises, on m’a conseillé Joël Houssin, un écrivain français dont j’avais ouïe dire qu’il avait collaboré au scénario du film Dobermann. Un titre adapté lui-même d’une série parue au Fleuve noir dont l’auteur n’était autre que Joël Houssin. Le monde est petit, n’est-ce pas ?
Même si Dobermann paraissait une entrée intéressante pour découvrir Houssin, j’ai opté pour un roman plus ancien, un concentré d’énergie dont le cadre post-apocalyptique mixe à la fois Rollerball et New-York 1997, du moins à mes yeux. Les connaisseurs auront immédiatement reconnu Blue.

Blue_BD

Quid de l’histoire ? Blue est le nom du chef des Patineurs, un des clans hantant les ruines de la Cité. En guerre perpétuelle contre les autres clans (les Bouleurs, les Saignants, les Skins, les Youves…), les Patineurs défendent leur territoire en vertu du droit du plus fort et de la loi de la jungle. Identifiable à ses mèches bleues, Blue a conquis sa position de haute lutte, misant tout sur son intelligence et sur la crainte qu’il inspire. Mais voilà, cela ne lui suffit plus. Blue a un rêve : passer le Mur qui enserre la Cité, histoire de découvrir ce qui s’étend au-delà. Seul obstacle à sa chimère, les Néons, créatures mystérieuses organisées en armée, nourries de slogans répétitifs, et dont la seule raison d’exister semble être d’empêcher tout franchissement du Mur.
Jadis, les Musuls se sont brisés les crocs en essayant de passer. De clan dominant, ils sont devenus des ombres, réfugiés dans les sous-sols de la Cité, pourchassés par leurs anciens sujets. Blue a retenu la leçon. S’il souhaite déborder les Néons, il doit d’abord réaliser l’impossible : unir tous les principaux clans de la Cité.

À la lecture de ce résumé, on comprend bien que l’intrigue ne brille pas pour son originalité. Linéaire, jalonné d’explosions de violence, de coups de théâtre, Blue ne fait pas dans la dentelle. Joël Houssin envoie valdinguer les chichis littéraires, les afféteries du bien écrire et du beau style. Il convoque le meilleur du roman populaire et nous livre ici un récit à lire à tombeau ouvert.
Dans l’énergie vitale animant les personnages, dans le rythme incisif, tranchant comme une lame affûtée, et jusque dans la truculence des dialogues truffés d’argot râpeux à souhait, Blue se montre généreux et sans concession. Joël Houssin ne retient rien, ni les coups, ni les trahisons,ni les tueries, ni son imagination. Sous son nuage de cendres grises, le paysage délabré de la Cité est dantesque. Les personnages sont des caricatures ricanantes, que l’on croirait issues d’un tableau de Jérôme Bosch ou d’un comics de Frank Miller. Ils ne manifestent aucun état d’âme, agissent en fonction de leurs intérêts propres, se foutant comme d’une guigne de la morale et des autres idioties humanistes. Et on se réjouit de l’efficacité d’un roman idéal pour se défouler, entre deux lectures plus exigeantes.

Avis aux amateurs, on me souffle dans l’oreille que Blue aurait fait l’objet d’une adaptation en BD sous le crayon de Philippe Gauckler, dessinateur à qui l’on doit notamment l’illustration de cette réédition. Moi, en attendant de trouver l’ouvrage, je m’en vais entamer Le Temps du Twist. Bientôt.

blueBlue de Joël Houssin, Réédition Fleuve noir, collection anticipation, 1985