Frankenstein 1918

Si 2018 marque la fin des commémorations du centenaire de la Grande Guerre, l’année est aussi celle du bicentenaire de la parution du Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley. Une œuvre considérée par les spécialistes du genre comme l’un des romans précurseurs de la Science fiction. Avec Frankenstein 1918, Johan Heliot acquitte son tribut à l’autrice, tout en livrant une histoire alternative de la conflagration mondiale.

Loin des accents patriotiques ou du cérémonial mémoriel consensuel, l’auteur français imagine en effet une uchronie désabusée, faisant appel au sens éthique des générations futures pour ne pas reproduire les errements du passé. Fidèle à son goût pour l’Histoire et, à la manière des feuilletonistes, il prolonge le conflit, tout inversant ses perspectives. L’Allemagne ressort ainsi vainqueur, après avoir contraint la France à l’armistice et avoir effacé Londres sous un déluge de bombes irradiantes, déversées par des raids massifs de zeppelins. Si 1933 marque la fin de la « Guerre terminale », elle ouvre aussi une période de paix débouchant sur l’hégémonie allemande. En guise de fil directeur, nous suivons l’enquête d’un jeune intellectuel français qui, à partir de 1958, tente d’exhumer le récit resté secret d’une expérimentation secrète et avortée, menée par Winston Churchill dans les premières années du conflit. Une expérience basée sur les travaux de Victor Frankenstein qui aurait pu changer le cours de la guerre.

Frankenstein 1918 a les défauts de ses qualités. Les personnages archétypés, les rebondissements téléphonés et autres facilités narratives peuvent agacer. Heureusement, l’imagination débridée, l’intertextualité complice et les multiples clins d’œil nous poussent à l’indulgence. Johan Heliot n’usurpe pas sa réputation de raconteur d’histoires. Il met sa connaissance de l’Histoire au service d’un récit où se mêlent les personnages historiques (Winston Churchill, Ernest Hemingway, Adolf Hitler, Irène et Marie Curie) et de fiction (Victor Frankenstein), rappelant en-cela la manière d’un René Reouven. Parmi ces caractères, on retiendra surtout celui de Victor. La créature monstrueuse, le non né, régénéré à partir de plusieurs cadavres, dépasse sa condition de chair à canon, pour gagner en humanité au fil du récit, au point d’incarner la mauvaise conscience d’une humanité bien décevante. On n’oubliera pas enfin les personnages féminins qui ne se contentent pas ici de faire tapisserie, bien au contraire, elles apparaissent même comme un des moteurs du récit.

Léger, mais non dépourvu d’une certaine profondeur, Frankenstein 1918 évite fort heureusement l’écueil de la naïveté. Derrière le récit recomposé d’une histoire secrète, non officielle, affleure en effet un propos dédié au nécessaire travail de l’historien, une tâche à mille lieues du prêt à penser mémoriel des commémorations institutionnelles. Johan Heliot déroule également une réflexion sur les méfaits du pouvoir et sur la transformation des combattants en machines, une chair à canon déshumanisée, taillable et sacrifiable à merci.

Frankenstein 1918 de Johan Heliot – Éditions l’Atalante, collection « La Dentelle du Cygne », octobre 2018

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Françatome

Et si ?

D’aucuns auront reconnus le refrain de l’uchronie. Dans ce domaine de l’Imaginaire, Johan Heliot a démontré ses grandes qualités de créateur d’histoires alternatives. Avec Françatome, il choisit de dépayser la conquête de l’espace en France. Peut-être devrait-on parler plutôt d’Empire français car, depuis le coup d’État de 1958, De Gaulle a usé des pleins pouvoirs pour transformer la République en régime autoritaire, troquant sa tenue de héros de la Résistance contre celle de dictateur. Avec le concours d’une quarteron de généraux pas encore à la retraite et d’anciens scientifiques nazis raflés sur le territoire du Reich au moment de sa chute, il a mis en place la politique d’indépendance et de grandeur nationale qu’il appelait de ses vœux depuis sa démission du Gouvernement provisoire en 1946. Si Magnus Maximilian, aka Werhner von Braun, lui a procuré la technologie pour le lancement de fusées, il compte aussi sur le professeur Clain pour disposer d’une énergie inépuisable, celle de l’atome. Mais Clain nourrit l’ambition secrète d’égaler, voire de surpasser l’ancien nazi et son projet de Roue orbitant autour de la planète, en dévoilant les mystères de la matière, quitte à ébranler la structure de l’univers.

Bien des années plus tard, alors que l’Empire français a éclaté après la mort de De Gaulle et que la Roue dont la sécession a contribué à la chute du régime s’apprête à retomber dans l’atmosphère, semant la mort sous la forme de retombées radioactives, le fils de Clain est contacté par sa sœur cadette qui lui demande de mettre un terme à son exil américain pour revenir en France, afin d’assister aux funérailles de son père. L’occasion de solder définitivement le drame familial passé qui l’a poussé à traverser l’Atlantique.

Avec Françatome, Johan Heliot s’avance masqué. Le portrait qu’il dresse de la France des Trente Glorieuses, conquérante et triomphante, cache d’autres intentions. Certes, il imagine une évolution historique alternative vraisemblable, mais pour mieux s’intéresser à notre histoire et soulever quelques questions morales. Auscultant le positivisme qui anime dans les années 1950 et 1960 les pouvoirs politique, économique, médiatique et scientifique, il en révèle toute la duplicité et le mépris pour l’existence humaine. Le sens éthique fait en effet défaut au professeur Clain et aux savants nazis recrutés par la gouvernement français. Ils préfèrent conformer toute réflexion morale à leur désir de plier la nature à leurs desseins, fournissant au pouvoir politique les moyens de mener sa stratégie de grandeur. L’auteur français se livre ainsi à une critique du gaullisme, de la colonisation et du culte du progrès à tout prix. Mais Françatome apparaît aussi comme un drame familial, mêlant Uchronie et Science-fiction, passé et présent, Histoire et prospective. Un récit dévoilant petit-petit une intrigue où l’intime, la petite histoire, font corps avec la Grande, celle où le destin collectif efface les existences individuelles.

Malin dans la construction de son récit, Johan Heliot n’oublie pas de laisser affleurer l’émotion, sans verser dans la sensiblerie. Il donne ainsi chair à cette uchronie, faisant de Françatome une lecture stimulante. Et même si l’on n’atteint pas l’excellence de Rêves de Gloire de R.C. Wagner, on passe un très bon moment, comblant au passage quelques lacunes dans notre culture historique.

Françatome de Johan Heliot – Éditions Mnémos, collection « Helios », mai 2013