Tolkien – Voyage en Terre du Milieu

Du 22 octobre 2019 au 16 février 2020, la Bibliothèque nationale de France accueille entre ses murs la belle exposition consacrée à J.R.R. Tolkien et à son œuvre. Après Oxford et New York, le public français peut ainsi découvrir ou approfondir sa connaissance de l’univers de l’universitaire britannique, popularisé au cinéma par Peter Jackson. De quoi réjouir l’érudit et émerveiller le néophyte car, loin de se cantonner aux deux romans les plus connus, Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux, l’œuvre de Tolkien dessine un vaste légendaire de textes, rassemblés et mis en forme patiemment par son troisième fils Christopher Tolkien, qui ne doit pas faire oublier ses essais, contes et traductions de classiques de la littérature médiévale.

Paru à l’occasion de cette exposition, l’ouvrage dirigé par Vincent Ferré et Frédéric Manfrin offre un magnifique écrin à l’œuvre de J.R.R. Tolkien, n’éludant aucun aspect de l’homme et de sa création. Il réunit ainsi plusieurs articles et une riche iconographie, composée de fac-similés des dessins et manuscrits de l’auteur, mais aussi la reproduction d’œuvres artistiques et littéraires dont il a tiré dans une certaine mesure son inspiration.

Parmi les articles proposés, d’aucuns traitent de la volonté démiurgique d’un auteur qui a cherché à créer un monde secondaire plus vrai que nature, échappant à notre Histoire tout en empruntant ses principaux traits. D’autres prennent le temps d’analyser son goût pour la géographie, la cartographie, les paysages et les peuples qui les ont façonnés, sans oublier bien sûr la linguistique et la mythologie. Une inclinaison qui le pousse à revenir sans cesse sur son univers pour en peaufiner les différents aspects avec une volonté d’exhaustivité méticuleuse qui lui fait repousser l’achèvement du légendaire de la Terre du Milieu. Ces articles démontrent que chez Tolkien l’amour des mots précède le récit, le perfectionnisme le poussant à s’attacher au moindre détail pour en bannir la plus infime incohérence.

Tout en mettant en exergue sa grande connaissance de la littérature médiévale, une érudition qui s’incarne dans sa fréquentation de la Bodleian Library, ce Voyage en Terre du Milieu révèle également les talents d’illustrateur de l’auteur au travers des maquettes qu’il propose pour les couvertures du Hobbit et du Seigneur des anneaux, mais aussi par l’entremise des nombreux dessins que recèle l’ouvrage. Les multiples illustrations réalisées à l’encre noire, les croquis, crayonnés et aquarelles révèlent une sensibilité très portée sur les paysages naturels dans lesquels les réalisations humaines semblent se fondre quand elles ne s’inspirent pas de la nature elle-même pour leur forme. Par ses sujets et sa stylisation, l’art de Tolkien n’est finalement guère éloigné de celui des préraphaélites et du courant Art & Craft.

Par l’intermédiaire des cartes et des illustrations, on parcourt ainsi les différents territoires de la Terre du Milieu. Le Comté, cette Angleterre rurale que Tolkien ne cherche pas à idéaliser puisque l’esprit de clocher, la mesquinerie et la lâcheté y prévalent aussi. Les terres des elfes, les royaumes des nains, les forêts, le Rohan, le Gondor, l’Isengard, le Mordor et jusqu’au Valinor prennent corps et forme au cours d’un périple thématique et visuel passionnant. Le corpus rassemblé montre ainsi que l’imaginaire de Tolkien tire sa substance des images et représentations cartographiques, posées comme un préambule à ses écrits.

Voyage en Terre du Milieu ne serait sans doute pas complet s’il ne faisait pas mention de la vie de J.R.R. Tolkien à Oxford. Sur ce point, l’exposition et le livre proposent une riche sélection de photos personnelles, de dessins et d’annotations qui dévoilent l’intimité de l’auteur sans verser dans le voyeurisme. On y découvre des souvenirs familiaux mais aussi quelques éléments du quotidien du professeur Tolkien, notamment les fameuses lettres du Père Noël qu’il imagine pour ses enfants.

Bref, voici un bien bel ouvrage. Pas le genre que l’on lit entre deux portes ou dans un transport en commun, plutôt le genre que l’on prend plaisir à compulser, laissant son imagination vagabonder.

Tolkien. Voyage en Terre du Milieu – ouvrage publié sous la direction de Vincent Ferré et Frédéric Manfrin, BnF/Christian Bourgois Éditeur, 2019

La Chute de Gondolin

Pendant près de 44 ans, Christopher Tolkien a travaillé sur les notes et écrits de son père afin de les mettre à la disposition du plus grand nombre. De cet effort louable, initié avec la publication du Silmarillion, il résulte désormais un vaste corpus d’ouvrages, balayant l’univers et les mythes bâtis par les multiples réécritures de J.R.R. Tolkien. La Chute de Gondolin vient clore ce travail en revenant sur l’un des trois contes fondateurs consacrés aux Jours Anciens de la Terre du Milieu. Ce texte rappelle également, si cela était encore nécessaire de le faire, que le cœur de l’œuvre de J.R.R. Tolkien ne bat pas du côté du Seigneur des Anneaux, surgeon épique du Hobbit, mais bien plus sûrement durant cette époque, longtemps appelée Premier Âge, qui a toujours été considérée par son créateur comme un tout se suffisant à lui-même.

À cette époque lointaine, les elfes Ñoldor vivaient sous la coupe de Morgoth, le Noir ennemi du monde. Après leur exil de Valinor, sous la conduite de Fëanor et ses frères, ils avaient rallié les terres de l’Ouest pour se venger de Melko, le voleur des Silmarils. Devenu Morgoth, le Valar déchu s’était retranché dans sa forteresse souterraine d’Angband, fourbissant ses armes et réunissant des légions innombrables d’orques, trolls, loup-garous, dragons et autres balrogs afin d’assurer sa domination. Maudits par l’ensemble des Valars, à l’exception d’Ulmo, défaits lors de la bataille de Nirnaeth Arnoediad (les Larmes Innombrables), les elfes Ñoldor furent ensuite réduits à survivre dans l’ombre du Ténébreux ennemi, dans l’attente d’une éventuelle intervention des Valars en leur faveur ou d’un hypothétique sursaut des quelques grands princes de leur peuple ayant échappé au désastre.

Les trois contes fondateurs de Tolkien prennent ainsi place dans ce contexte, dessinant progressivement, au fil de leurs réécritures, les contours d’un monde et d’une mythologie fictive d’une ampleur inégalée. Après le récit des Enfants de Húrin, dont Christopher Tolkien nous a livré une version définitive, La Chute de Gondolin reprend un dispositif analogue à celui de Beren et Lúthien, juxtaposant les différentes versions du récit de manière chronologique. Accompagné d’un paratexte informatif de Christopher Tolkien, ce dispositif permet de suivre pas à pas l’évolution d’un texte resté inachevé, du moins dans une version répondant aux exigences de J.R.R. Tolkien. Les exégètes apprécieront de retrouver la première version de l’histoire, datant de 1916-17, tout en suivant ses transformations au fil des réécritures et autres repentir. Les autres pourront découvrir un récit un peu plus abouti, du moins plus satisfaisant que l’histoire de Beren et Lúthien. Mais, écartons immédiatement tout malentendu. On ne trouve guère d’inédits dans cette nouvelle édition, la plupart des itérations de La Chute de Gondolin rassemblées ici figurant en effet déjà au sommaire d’autres ouvrages comme Le Livre des Contes Perdus, La Formation de la Terre du Milieu, La Route Perdue, les Contes et Légendes perdues ou encore Le Silmarillion.

Comme pour les deux autres contes, La Chute de Gondolin nous raconte le destin tragique et pourtant porteur d’espoir d’un homme, devenu messager d’un dieu, puis époux d’une princesse elfe, avant de donner naissance au héros qui amènera la chute d’Angband. Né sous le joug de Morgoth, Tuor de la Maison de Hador, a connu l’esclavage avant d’errer longtemps dans les terres désolées du Nord. Choisi par Ulmo pour porter un message à Turgon, le dernier souverain des Ñoldor libres, il part en quête de la cité cachée de Gondolin où il finit par arriver après avoir bravé maints périls. Mais, le roi elfe n’a que faire des avertissements d’Ulmo. L’orgueil lui dicte une autre conduite que ne viennent pas tempérer les menaces qui s’accumulent autour des montagnes qui encerclent son royaume. C’est la trahison qui finira par le livrer aux armées de Morgoth et donnera ainsi l’occasion à Tuor et à de nombreux autres héros Ñoldor de démontrer leur courage pendant une bataille dantesque.

Si la première version de La Chute de Gondolin semble imprégnée par la vision des combats de la Guerre des tranchées, notamment au travers des monstres de fer et de feu qui assaillent les remparts de la cité, elle témoigne également de la connaissance de l’auteur sur la manière médiévale de raconter les légendes et récits épiques. Les autres textes compilés jusqu’à la magnifique dernière version, écrite vers 1951, ne restituent hélas pas la complétude du récit initial, un fait que l’on peut regretter, mais dont il faut pourtant se contenter.

La Chute de Gondolin confirme donc l’ampleur de l’œuvre de J.R.R. Tolkien dont Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux n’offrent qu’un faible aperçu. Et, comme le confie l’auteur lui-même dans une lettre écrite à son éditeur : « Mon œuvre a échappé à mon contrôle, et j’ai produit un monstre : un roman d’une longueur immense, complexe, plutôt amer et tout à fait terrifiant, ne convenant pas du tout aux enfants (et peut-être à personne), et il ne s’agit pas vraiment d’une suite au Hobbit, mais plutôt au Silmarillion. […] Le Silmarillion et consorts a refusé de se contenir. Il a débordé, s’est insinué dans tout, et a probablement gâté tout ce que j’ai tenté d’écrire. » Au regard des bribes qui nous sont parvenues grâce à Christopher Tolkien, que l’on nous permette d’en douter. Bien au contraire, on se prend plutôt à regretter l’inachèvement d’une œuvre, voire d’un légendaire, dont l’immensité flirte avec les plus grandes sagas historiques.

La Chute de Gondolin (The Fall of Gondolin, 2018) de J.R.R. Tolkien – Éditions Christian Bourgois, 2019 (édition établie et préfacée par Christopher Tolkien, traduite de l’anglais par Tina Jolas, Daniel Lauzon et Adam Tolkien)

L’étoile du matin

« Pour moi, j’estime heureux ceux à qui les dieux ont accordé le don, ou de faire des choses dignes d’être écrites, ou d’en écrire de dignes d’être lues ; et plus heureux encore ceux qu’ils ont favorisés de ce double avantage. »
Pline Le Jeune, Lettres

Issu des rangs du collectif Wu Ming, Wu Ming 4 (aka Federico Guglielmi)  nous amène loin, très loin avec L’étoile du Matin. Plus précisément au lendemain de la der des der. Avec ce roman paru en 2008 chez nos cousins transalpins, il nous convainc sans peine du pouvoir de l’écriture, pouvoir amplement supérieur à toute autre création humaine.

Quid de l’intrigue ?
Sans la déflorer outre mesure, nous dirons que L’étoile du Matin se déroule au lendemain de la Première Guerre mondiale, conflit dévastateur s’il en est, vaste laboratoire à ciel ouvert des nouvelles technologies de destruction massive. Une fracture indépassable dans l’imaginaire occidental.
Dans ce cadre, entre 1919 et 1920, nous suivons trois figures réelles de la littérature britannique : C. S. Lewis, auteur des « Chroniques de Narnia », J. R. R. Tolkien, père du Seigneur des Anneaux et Robert Graves, poète et auteur de plusieurs essais sur la mythologie, en particulier grecque. Un trio d’anciens combattants aux prises avec des souvenirs traumatisants dont ils ne parviennent pas à se dépêtrer.

« Des projectiles fusent dans l’air, ils carbonisent l’herbe et les fleurs de l’été naissant, ils brûlent les arbres, déjà tordus et squelettiques, des os brisés qui émergent de la terre. Le monde se noircit, recouvert de vapeurs qui aveuglent et suffoquent. De gigantesques dragons de fumée et des lapilli se dressent pour happer les hommes. Des gerbes de flammes et des coups de pattes déchiquettent le terrain, creusent des empreintes profondes comme des gouffres. Le métal se transforme en une pluie ardente d’éclats qui réfléchissent la lumière sur le visage blafard des morts. Le fil barbelé griffe les jambes, il empêche le retrait, laisse les hommes à la merci de la morsure vénéneuse d’une mitraillette. »

Pour les trois survivants, rien ne sera plus jamais comme avant. Ils n’ont guère de salut à espérer d’un quotidien hanté par les visions barbares des combats et les visages de leurs compagnons défunts.
Graves a regagné sa demeure dans son Arcadie oxfordienne, renouant avec la vie de couple. Pas question d’évoquer la guerre avec son épouse Nancy, féministe militante. C’est de l’avenir qu’elle souhaite parler. Un avenir forcément meilleur, compte tenu des perspectives ouvertes par la révolution en Russie.
Pour Tolkien, quelque chose s’est brisé sur les champs de bataille du Nord de la France. L’étincelle vitale qui avait séduit sa femme Édith semble être éteinte. Il porte désormais le deuil de ses camarades, de leur complicité d’antan et ses contes perdus prennent la poussière dans le tiroir où il a remisé ses cahiers.
C. S. Lewis vit aussi avec ses propres cauchemars. Une longue liste de tueries et un nom : Paddy. Il a juré à ce compagnon d’infortune de s’occuper de sa mère et de sa sœur s’il venait à mourir. Ce serment le conduit à mener une double vie, harcelé par la culpabilité et le péché.

« Que cela nous plaise ou non, nous marchons tournés vers l’arrière. Un archéologue transforme les mythes en réalité historique. Un philologue peut nous rendre la grandeur poétique des antiques. Qui reconstruit des mondes perdus est capable d’en imaginer de nouveaux. C’est à nous de choisir comment utiliser la petite force créatrice que nous avons reçues, c’est ce que Lawrence a fait. »

Point focal de ces trois itinéraires, T. E. Lawrence apparaît comme le nœud autour duquel se noue et se dénoue le fil des existences de Graves, Tolkien et Lewis. Mais l’homme est-il conforme à la légende que d’aucuns, à l’instar de l’Américain Lowell Thomas, voudraient imprimer ?
Le héros de la Grande guerre dont le portrait et les photos ornent les articles des journaux, l’ami des Arabes dont les propos alimentent la controverse sur la question du Moyen-Orient, n’apparaît pas comme un homme, mais bien comme la somme de multiples représentations.
Sur le bonhomme, les points de vue du trio oscillent entre admiration et ressentiment. Pour Graves, Lawrence est un compagnon d’armes, un mythe incarné pour lequel il nourrit une passion virile presque amoureuse, provoquant la jalousie de son épouse.
Pour C. S. Lewis, il apparaît comme le reflet de son double jeu et de sa frustration. En Lawrence, il retrouve ainsi tout ce qu’il déteste dans sa propre personne. Un ressentiment le poussant à le démasquer pour faire descendre la figure légendaire de son piédestal.
Tolkien croit reconnaitre dans le héros britannique comme un écho de Turin Turambar, maître de son destin et cause de sa propre ruine.
Et puis, il y a le point de vue de Lawrence sur lui-même. Invité à rédiger ses mémoires de guerre, les futurs Sept Piliers de la sagesse, il hésite, chipote, tiraillé entre des sentiments contradictoires. L’homme se dévoile dans toute sa complexité. Blessé autant dans sa chair que dans son esprit, étouffé par le costume beaucoup trop large qu’on est en train de lui tailler, il se remémore ses actes passés et la trahison de ses promesses. Mais son destin lui échappe, il ne peut s’y dérober.

« C’est le destin des héros ; des individus capables de se refléter dans les flaques de sang ennemies et de prendre la pose pour un poème, ou pour une photo, devant les décombres de Troie ou de Jérusalem. (…)
Peu d’entre-eux meurent complètement, il suffit de souffler sur les cendres pour trouver des braises encore chaudes et faire revivre la flamme. »

Cette flamme sombre et ardente anime le devenir de Graves, Tolkien et Lewis. Elle éclaire leur quête de l’étoile du matin, l’astre qui montre la voie et la fin de la longue nuit. Vénus, Lucifer, El Urens, Eärendel, peu importe son nom.
Mêlant faits attestés et fiction, Wu Ming 4 réécrit ainsi le mythe de Lawrence d’Arabie. Il en façonne la matière, et en le racontant, il le transforme. En inventeur de monde, en affabulateur, il fait œuvre de démiurge, opposant l’acte de création à celui de destruction.

« les mots donnent du sens aux choses. Utiliser un langage revient à construire un monde. »

Car en arrière-plan se profile le XXe. Un siècle mécanique et industriel, point culminant du règne des idéologies. Irlande, Inde et Proche-Orient résonnent déjà du fracas des révoltes et les guerres civiles ébranlent les puissances coloniales affaiblies. La matrice des conflits futurs est aussi forgée à cette occasion à Versailles, Saint-Germain-en-Laye et Sèvres. Et le rêve humaniste, l’idéalisme semblent ramenés par la géopolitique à la réalité cruelle. L’Histoire s’écrit sur le cadavre des vaincus, les figures légendaires se contentant d’en gommer la froide logique.

« Il n’avait pas trouvé de meilleur moyen pour dompter les monstres que de les transformer en créatures de fables, à placer de l’autre côté du miroir, au royaume des fées. Le pouvoir mystérieux de la langue le lui permettait, la force évocatrice ancestrale. Le mystère des mots. »

À l’instar de Tolkien, Wu Ming 4 exorcise le monde en transformant les êtres de chair et de sang en créatures mythiques. Mais, il n’oublie pas que le mythe peut conduire aussi à l’aveuglement et justifier l’éternel recommencement.

« Il sortit quelque chose du tiroir du bureau, se leva et alla contrôler son image dans le miroir accroché au mur. Il regarda ces yeux petits et rusés, enchâssés dans un visage tordu, de crapaud. Il épousseta un peu de cendre tombée sur son costume rayé et enfila l’anneau à son doigt d’un geste nerveux.
Nous ferons de grandes choses lui et moi, Eddie.
J’en suis sûr.
Churchill acquiesça encore devant son double.
Je suis prêt. Faisons-le entrer. »

Etoile_matinL’étoile du matin (Stella del mattino) de Wu Ming 4 – Éditions Métailié, Bibliothèque italienne, octobre 2012 (roman traduit de l’italien par Leila Pailhes)

La Chute d’Arthur

La passion de J.R.R. Tolkien pour la versification allitérative et pour les poèmes écrits de cette manière apparaît sans doute comme une des principales sources d’inspiration de son œuvre. Ces légendes nordiques, qu’elles relèvent des registres héroïque, mythologique et poétique, jouent un rôle primordial dans la genèse de la Terre du Milieu.
Longtemps remisé parmi les brouillons et notes de Tolkien père, resté à l’état d’ébauche sans cesse modifiée, le manuscrit de La chute d’Arthur a bénéficié des succès du Hobbit et du Seigneur des Anneaux pour resurgir dans une édition commentée, profitant au passage d’un travail de contextualisation bienvenu. À l’instar de la Légende de Sigurd et Gudrún, le texte appartient à la fois à l’historiographie littéraire et à la poésie. J.R.R. Tolkien s’efforce d’y transposer en anglais moderne la métrique du vers allitératif du XIVe siècle. Écrit dans les années 1930, le poème reste inachevé. Un fait que déplore Christopher Tolkien car il se dégage de l’œuvre de son père une puissance épique indéniable, comparable en cela aux chansons de geste, que seule une lecture à haute voix rend perceptible.

Le récit de la chute d’Arthur est bien connu des spécialistes. Relatés à la fois chez les auteurs pseudos-historiques (L’Historia Regum Brittanniae de Goeffroy de Monmouth et le Roman de Brut de Wace) et littéraires (réduisons la liste au plus connu, le Morte d’Arthur de Sir Thomas Malory), la mort du roi breton et l’échec de son utopie chevaleresque nous en disent finalement plus long sur l’état d’esprit et la géopolitique des XIIe et XIVe siècles que sur le personnage lui-même. Les différentes versions imprègnent par leurs motifs et récurrences notre représentation du souverain et de son histoire. À ce titre, son avatar cinématographique le plus convaincant demeure toujours Excalibur, film crépusculaire aux accents wagnérien de John Boorman.

En composant La chute d’Arthur, J.R.R. Tolkien s’inscrit donc dans la tradition arthurienne, celle de la Matière de Bretagne, où les auteurs successifs ont écrit et réécrit la même histoire, lui ajoutant des personnages et des épisodes supplémentaires, pour créer une sorte d’univers de fantasy avant la lettre. Il s’efforce d’en refaçonner la légende et lui confère sa propre senefiance (pour faire simple, on traduira le terme par celui de symbole à portée morale), tout en élaguant les passages qu’il juge superflus.
Loué pour son travail par R.W. Chambers, Tolkien n’a malheureusement pas achevé sa tâche. Sur ce point, Christopher Tolkien se cantonne aux supputations. Il préfère livrer quelques pistes, tirées des brouillons et notes de son père, sur la poursuite du récit, établissant des comparaisons avec les textes médiévaux afin d’ouvrir les perspectives sur ses choix probables. Mais surtout, il s’attache à montrer les liens qu’entretiennent les différentes écritures du Silmarillion avec le récit de La chute d’Arthur. Dans la Quenta, Tol Eressëa rappelle en effet l’île d’Avalon, à la fois pays de cocagne et « paradis terrestre ». Et le voyage de Lancelot vers l’Ouest, en quête de son roi en sa dernière demeure, annonce celui d’Eärendil jusqu’au Valinor.

En cela, La chute d’Arthur apparaît comme une pièce non négligeable de la longue gestation de la Terre du Milieu. Et s’il apparaît destiné avant tout à un public féru d’érudition, le travail de Christopher Tolkien est à tous points de vue passionnant puisqu’il nous ouvre les portes des coulisses d’une des œuvres majeures du XXe siècle.

Chute_ArthurLa chute d’Arthur de J.R.R. Tolkien – Éditions Christian Bourgeois, septembre 2013 (édition établie par Christopher Tolkien traduite de l’anglais par Christine Laferrière)

La Légende de Sigurd et Gudrún

Tolkien_-_The_Legend_of_Sigurd_and_Gudrun_CoverartOn ne peut pas reprocher à J.R.R. Tolkien d’être un auteur prolifique. Entre 1937 et sa mort, seuls quelques uns de ses textes ont fait l’objet d’une parution, bien confidentielle au regard du succès retentissant du Hobbit et du Seigneur des Anneaux. Son œuvre majeure, le Silmarillion, celle qu’il chérissait par-dessus tout, au point d’y travailler sans cesse durant toute sa vie, est restée quant à elle inédite et inachevée jusqu’à ce que son fils Christopher ne décide d’en publier une version terminée avec l’aide de Guy Gavriel Kay.
Sans doute convaincu du caractère essentiel de l’œuvre de son père et peut-être aussi poussé par le succès phénoménal du Seigneur des Anneaux, Christopher Tolkien a livré ainsi au lectorat l’ensemble de ses écrits. Une tâche monumentale et ingrate tant le corpus à dépouiller apparaissait hétérogène et difficilement déchiffrable. Pourtant, au fil du temps, les manuscrits inachevés, les multiples versions des mêmes histoires, les essais, les lettres de l’auteur et ses brouillons ont dévoilé les tenants et aboutissants d’un work in progress s’étalant sur toute une vie. Un matériau très utile pour l’exégèse, même si les grincheux reprochent à Christopher Tolkien et aux thuriféraires de son père de vouloir publier jusqu’à sa liste de courses. Au-delà des critiques, ces livres sont des documents précieux permettant de se faire une idée des sources et du processus de fabrication d’une des œuvres les plus marquantes du XXe siècle.
Disons le tout de suite, La Légende de Sigurd et Gudrún n’a que peu de rapport avec la Terre du Milieu, du moins peu de rapport direct, car à bien y regarder, ces deux lais tirés des Eddas, à l’instar du Kalevala et de Beowulf, apparaissent comme la matrice du Silmarillion. Rédigés comme un hommage aux Eddas, les deux poèmes comportent plus de cinq cent strophes de huit pieds (strophe fornyrdislag), respectant la métrique des vers allitératifs de l’Edda poétique. Ils reprennent en particulier des éléments de la légende nordique la plus célèbre, la Völsunga Saga, plus connue dans nos contrée sous sa version wagnerisée de L’Anneau des Nibelungen. Pourtant, il n’y a que peu de rapport entre ce texte archaïque mêlant des éléments historiques, légendaires et mythiques et l’interprétation nationaliste et grandiloquente du compositeur allemand.

J.R.R. Tolkien opte pour un retour aux sources, celles des Eddas. À la manière des conteurs médiévaux, il tente d’unifier le corpus hétérogène et lacunaire à sa disposition pour établir une sorte de continuité entre l’histoire des Völsung, celle de Gudrún et de sa famille les Niflung (les Nibelungen). À l’instar des récits de la matière de Bretagne, de Rome et de France, il souhaite également par son hommage promouvoir une sorte de matière nordique, cette Grande Histoire des peuples du Nord appelée à ses yeux à devenir l’équivalent de la légende de Troie pour l’Angleterre. Un vœu pieux puisque ces deux lais n’ont pas dépassé le stade du manuscrit, restant essentiellement un exercice d’érudition destiné à un public bien informé. Un fait dont est conscient Christopher Tolkien puisque l’ouvrage est accompagné d’un paratexte copieux se composant d’un avant-propos, de deux introductions, de commentaires et de glossaires censés contextualiser et éclairer le propos des deux poèmes. Il faut avouer que tout ceci est fort utile, car contrairement à la matière de Bretagne, la Völsunga Saga n’est pas devenue une référence de la culture populaire aussi connue que le Roi Arthur, Merlin et Lancelot.

Si la lecture de La Légende de Sigurd et Gudrún ne paraît pas essentielle, a fortiori si l’on n’est pas passionné par les mythes nordiques, l’ouvrage apporte cependant des éléments de compréhension fort intéressant sur la genèse du Silmarillion et de la Terre du Milieu. En livrant sa propre version de la Saga des Völsung, J.R.R. Tolkien forge quelques uns des thèmes et motifs qui traversent sa propre œuvre. En effet, comment ne pas voir dans l’histoire de Sigurd, meurtrier du dragon Fáfnir, comme un écho de la Geste des Enfants de Húrin ? Comment ne pas faire un parallèle entre la malédiction de l’or d’Andvarid et celle de l’anneau unique dans Le Seigneur des Anneaux ? Comment ne pas voir dans les interventions régulières d’Odin, une manifestation des Valar, voire du plus célèbre des Istari, Gandalf ?
À se demander si finalement, l’esprit de La Légende de Sigurd et Gudrún ne perdure pas à travers la Terre du Milieu.

Tolkien_sigurdLa Légende de Sigurd et Gudrún de J.R.R. Tolkien – réédition Pocket (texte intégral traduit de l’anglais par Christine Laferrière)

Les Enfants de Húrin

Avec Les enfants de Húrin, J. R.R. Tolkien nous rapporte des faits antédiluviens. Il raconte une histoire située ailleurs, dans un passé fort lointain. Un récit plein de bruit et de fureur où le poids d’une destinée fatale obscurcit l’existence d’une figure héroïque.

Dans deux appendices passionnantes, Christopher Tolkien rappelle la genèse de ce conte perdu, réédité ici à part du Quenta Silmarillion et de ses précédentes occurrences, dans une version au plus près du texte tel que l’aurait voulu son père, dépouillée de toute annotation, du moins si l’on fait abstraction du para-texte (les deux appendices déjà mentionnés, une préface, une introduction, quelques arbres généalogiques, une liste des noms et une carte).
Ce travail permet ainsi de prendre la mesure d’une création au final restée inachevée. Un work in progress à l’échelle d’une vie, à l’origine du Quenta Silmarillion, du Hobbit et du Seigneur des anneaux.

Né à l’aube du XXe siècle, des œuvres communes d’une éducation humaniste pétrie par les mythes anglo-saxons et islandais, et des champs de bataille de la Grande Guerre, la geste des Enfants de Húrin pose, avec le récit de La chute de Gondolin et le Lai de Leithian, les premiers jalons d’un univers appelé à devenir celui des Terres du Milieu. Un monde secondaire censé être le chaînon manquant de la culture anglo-saxonne. L’œuvre d’une vie, poussant le mimétisme avec ses prédécesseurs médiévaux jusque dans sa stratification en multiples écritures et réécritures.
Avec Les enfants de Húrin, Christopher Tolkien fait œuvre d’archéologue, exhumant un récit dont la composition a évolué au gré des choix narratifs de son père (prose ou poème) et de l’élaboration historique et géographique de la Terre du Milieu.

Les Enfants de Hurin Turin & Beleg Arc de Fer

L’histoire des enfants de Húrin se déroule 6000 ans avant celle du Seigneur des Anneaux, dans une partie des Terres du Milieu submergée bien longtemps avant le début du périple de Bilbo puis de la compagnie de l’Anneau.
Autre temps, autres lieux, autre seigneur Ténébreux, mais mêmes ressorts : ceux de l’affrontement entre le Bien et le Mal, ici incarné par Morgoth, aka Melkor, Vala déchu et figure luciférienne par excellence.
Assiégé dans sa forteresse inexpugnable d’Angband, le Noir Ennemi du Monde trame sa revanche. Au dehors, les elfes montent la garde en compagnie de leurs féaux, seigneurs humains des Maisons de Bëor, Hador et de Haleth. Rompant le siège lors de la Bataille de la flamme subite, Morgoth écrase définitivement les forces coalisées au cours de la Bataille des Larmes Innombrables. Un désastre dont ne se remettront jamais les elfes et qui marquera le début du déclin de leurs royaumes en Beleriand.
La geste des Enfants de Húrin prend place à cette époque. Lorsque son père Húrin est capturé, Túrin vient d’avoir huit ans. Obligé de subir le joug des Orientaux, alliés à Morgoth, l’héritier du seigneur de Dor-Lómin doit se cacher dans sa propre demeure. Et même si sa mère Morwen, femme au fort caractère, peut s’abriter derrière sa réputation de sorcière parmi les Orientaux et compter encore sur quelques amitiés, son existence devient précaire.
Il doit donc fuir en secret, demander l’asile chez Thingol, le roi des Elfes de Doriath, à l’abri derrière l’anneau de Melian, barrière magique le préservant des mauvaises influences de l’Ennemi. Mais peut-il échapper à son destin ? La malédiction lancée par Morgoth, censée briser la résolution de Húrin son père, pèse désormais sur lui et sa famille.

Dans cette nouvelle version, l’histoire de Túrin se déploie dans toute son ampleur. Celle d’un conte hanté par un fatum implacable, une prédestination funeste. Sans cesse, au cours de ses pérégrinations en Terre du Milieu, Túrin cherche à rompre la malédiction obérant son avenir. À plusieurs reprises, il croit lui échapper, changeant de nom pour brouiller les pistes et tromper Morgoth et ses serviteurs. Mais son caractère fier, obstiné et sombre, le pousse toujours à se révéler, apportant le malheur à ceux qui le côtoie. À se demander si Túrin lui-même n’est pas la principale cause de son destin désastreux.
Cette geste héroïque prenant en défaut l’héroïsme lui-même, du moins dans ses manifestations les plus excessives, puise son inspiration dans les récits de Sigurd le Volsung (1), d’Œdipe et du kullervo finnois (2). La tournure emphatique des dialogues, non dépourvue de lyrisme, l’atmosphère tragique dans laquelle baigne l’ensemble du texte, semblent empruntés à ces récits mythologiques.
Toutefois, Tolkien ne se situe pas dans le registre du pastiche. La personnalité de Túrin Turambar, Maître de son Destin, pour son propre malheur et celui de ses proches, domine littéralement de son ombre tragique tous le texte. Combattant dont l’exceptionnelle bravoure est jalousée, instigateur de la chute du royaume elfe de Nargothrond, meurtrier d’un de ses amis et inceste, Túrin s’avère aussi le témoin de la fin d’un monde. Comme un écho, réduit à l’échelle d’un homme, de la ruine des royaumes elfes du Beleriand dans leur lutte désespérée contre Morgoth.
Et si l’orgueil précède la chute, ici elle n’est pas dénuée de grandeur, voire même d’une certaine noblesse. Celle des Grands Mythes.

Notes :

(1) Héros légendaire de la mythologie nordique apparaissant dans l’Edda poétique, l’Edda de Snorri et jouant le rôle principal dans la Völsunga Saga. Aussi appelé Siegfried dans la version christianisée de la légende La chanson des Nibelungen.
(2) Héros tragique de l’épopée finnoise le kalevala compilés au XIXe siècle par Elias Lönnrot à partir de poèmes populaires de la mythologie finnoise.

Hurin1Les Enfants de Húrin [Narn I chîn Húrin] de John Ronald Reuel Tolkien – Éditions Christian Bourgeois, 2008 (roman traduit de l’anglais par Delphine Martin)