Augustus

Homonyme littéraire d’un célèbre compositeur à la filmographie longue comme le bras, John Williams a fait l’objet d’un coup de projecteur salutaire dans nos contrées par l’entremise des éditions Piranha et du Dilettante. Guère prolifique dans son pays natal, n’ayant publié que quatre romans et deux recueils de poèmes, il a la réputation d’être un auteur très exigeant. Après Butcher’s Crossing dont je vous avais dit grand bien ici, Augustus satisfait mon intérêt pour le roman historique et pour l’antiquité romaine.

À la différence du Julien de Gore Vidal qui s’intéressait à l’ultime baroud d’honneur du paganisme face au christianisme triomphant, John Williams focalise son attention sur l’ascension, l’apogée et le déclin de Caius Octavius Thurinus, devenu membre de la gens Julii par adoption, puis Auguste et Princeps par décision du Sénat. Fossoyeur de la République dans sa forme classique et fondateur du Principat qui en maintien l’illusion, mais aussi imperator et père de la patrie, Octave/Octavien concentre sur sa personne toute l’attention du peuple, tout en attirant la convoitise des puissants. Il déjouera d’ailleurs plusieurs complots au cours de son existence, y compris celui auquel sa propre fille Julia liera son nom, contredisant ainsi sa légendaire clémence. Sous son règne, Rome connaît une des périodes les plus stables de son histoire, au point de devenir la référence absolue pour ses successeurs et inspirer une abondante littérature.

D’une façon très chronologique qui ne l’empêche pas de s’arranger avec l’ordre des faits, de l’assassinat de Jules César à l’occasion des Ides de Mars, en 44 avant notre ère, à la mort d’Auguste, en 14 après J.-C., John Williams relate l’existence bien remplie de celui sur lequel personne ne misait au départ et qui finalement s’impose face à tous, rétablissant la majesté de Rome, la paix et la prospérité. Pour un temps, comme le rappelle malicieusement l’épilogue, même si l’œuvre d’Auguste résiste bien aux errements de ses successeurs Julio-Claudiens. Un individu maladif, issu d’une famille aux origines jugées vulgaires, à qui sa mère Atia et son beau-père, républicain convaincu, conseillent de refuser le testament de César et l’adoption posthume qu’il lui confère. Choisissant de ne pas obéir à l’injonction maternelle, il s’empare de l’héritage de son grand-oncle maternel, triomphant du parti républicain à Philippes, puis de Marc-Antoine à Actium. Il devient ainsi le maître du monde pour près de cinquante ans.

Pour raconter ce parcours exceptionnel, John Williams opte pour la multi-focalisation, mêlant la correspondance et les fragments de journaux intimes de ceux qui ont côtoyé Octavien, et ne laissant la parole au personnage qu’à la toute fin du roman. Proches, famille, amis et ennemis défilent, apportant leur témoignage afin de recomposer à la manière d’un puzzle la biographie du père de la patrie. Une tâche rendue ardue par la propension d’Auguste à porter son titre comme un masque, gardant secret ses desseins afin de ne pas trop offrir de prise à ses ennemis, mais échappant par voie de conséquence à la compréhension d’autrui, amis y compris. Anticipant Machiavel, il met en œuvre la conquête du pouvoir par la force et réussit à le conserver en fondant son autorité sur le libre-consentement de ses sujets.

« Voici ce que tu sembles si réticent à accepter, même aujourd’hui : les idéaux qui soutenaient l’ancienne République ne correspondaient pas à la véritable République ; la parole glorieuse dissimulait l’acte d’horreur ; l’apparence d’ordre et de tradition cachait la réalité de la corruption et du chaos ; l’appel à la liberté fermait les esprits – y compris de ceux qui lançaient cet appel – face à la réalité des privations et de la répression et autorisait les meurtres. Nous avions appris à faire ce que nous avions à faire sans nous laisser dissuader par les apparences qui trompaient le monde. »

Au-delà du personnage d’Auguste, John Williams dresse aussi un portrait saisissant de la fin de la République, période de guerre civile impitoyable où, sous les dehors policés de la majesté du peuple romain et du respect de la tradition, s’affrontent les egos de prédateurs attachés à la domination de leur caste. Il dépeint également l’œuvre d’Auguste et son échec à la transmettre à l’héritier de son choix, celui dont les qualités auraient permis de la pérenniser, voire de la poursuivre. Sur plus d’un demi-siècle, on croise ainsi Cicéron, Marc-Antoine, Cléopâtre, Lépide et bien d’autres, successivement alliés de circonstance ou ennemis d’Octavien. On redécouvre dans une version apocryphe de leur vie, Mécène, Virgile, Marcus Agrippa, le fidèle des fidèles, Nicolas de Damas et d’autres membres de l’entourage de l’empereur. On se fait les complices de Livia et de son fils Tibère dans leur acharnement à capter le pouvoir à la mort d’Auguste, sans oublier Julia, la fille d’Octavien qui si elle avait été un homme aurait connu un tout autre destin que celui auquel sa trop grande liberté l’a condamnée.

« Octavius Caesar a apporté la paix à ce pays : le glaive n’a pas opposé les Romains entre eux depuis Actium. Il a apporté la prospérité à la ville comme à la campagne. Même les plus pauvres ne meurent pas de faim en ville, et ceux des provinces prospèrent grâce à la bienfaisance de Rome et d’Octavius Caesar. Il a apporté la liberté au peuple ; les esclaves n’ont plus à vivre dans la crainte de la cruauté arbitraire de leurs maîtres, les pauvres n’ont plus à craindre la vénalité des riches, et les personnes responsables n’ont plus à craindre les conséquences de leurs paroles. Portant il y a une laideur dans l’air qui est, je le crains, de mauvais augure pour l’avenir de la cité, de l’empire et du règne d’Octavius Caesar lui-même. Les factions s’opposent ; les rumeurs abondent et personne ne semble satisfait de vivre dans le confort et la dignité rendus possibles par l’empereur. Ce sont là des gens extraordinaires… On dirait qu’ils ne supportent pas la sécurité, la paix et le confort. »

Augustus est donc un grand roman historique qui accommode les faits à la fiction pour réinventer une figure historique majeure. En tentant de démasquer Auguste, John Williams s’efforce de retrouver l’homme que l’exercice du pouvoir solitaire a contraint à se changer lui-même pour changer le destin du monde.

Augustus (Augustus, 1972) de John Williams – Éditions Piranha, mars 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jessica Shapiro)

Butcher’s Crossing

butchersAprès avoir quitté Harward où il menait de brillantes études, William Andrews rallie Butcher’s Crossing, au fin fond du Kansas. À l’instar de nombreuses villes champignons de la Frontière, la bourgade attend le coup de pouce décisif du chemin de fer pour se développer. Pour le moment, seuls un saloon, un hôtel, un magasin général, quelques tentes et abris de fortune servent de décor au commerce fructueux des peaux de bison, spécialité de la localité. Point de rassemblement des équipes de chasseurs chargées de traquer le bovidé dans les grandes plaines, les lieux connaissent ainsi une activité prometteuse. Pourtant, depuis quelque temps, le bison se fait rare, victime de la surexploitation et de l’appétit inextinguible des Self made men.

Pour Andrews, Butcher’s Crossing n’est que la première étape d’un voyage initiatique. Un jalon dans sa quête d’absolu et le point de départ vers cette nature sauvage, d’où il espère tirer un sens à son existence. En compagnie de Miller, un chasseur réputé dans la région, il part en expédition vers une vallée cachée dans les Rocheuses où se trouverait une des dernières hardes de bisons.

Découvert dans nos contrées par le truchement d’Anne Galvada (hein?), John Williams délaisse ici le registre de la fresque romanesque pétrie de bruit et de fureur, lui préférant celui du récit naturaliste et du Nature Writing.

Butcher’s Crossing relève à la fois du roman d’apprentissage et du Western. Il tient du premier par son ton, celui d’un jeune homme amené à se révéler grâce à une immersion au cœur des Rocheuses. Quant au second, il faut le rechercher dans histoire de chasse aux bisons au-delà de la Frontière. Sur ce point, l’aventure de Will Andrews fait littéralement voler en éclats les représentations du Grand Ouest. Loin de la figure mythifiée, de son exploitation mercantile par le Buffalo Bill Wild West Show et plus tard par Hollywood, la Frontière de John Williams sert de décor à une galerie de personnages vulgaires et incultes, plus préoccupés par la satisfaction de leurs besoins. Pour cette engeance, la nature apparaît comme une ressource à exploiter, voire à épuiser, histoire d’en tirer un maximum de profit avant de partir ailleurs.

Entre Miller, obsédé par la chasse aux bisons jusqu’à l’absurde, à moins que cette activité ne soit qu’un exutoire à sa folie meurtrière, Charley Hoge, mi-poivrot mi-prêcheur, et Schneider, écorcheur sans autre idéal que celui de prendre du bon temps, le jeune Will Andrews semble en bonne compagnie pour atteindre cet absolu qui semble sans cesse lui échapper. De ce voyage aux frontières de la métaphysique, il retire finalement une certaine amertume et le sentiment d’avoir découvert sa part obscure. En cela, on peut dire effectivement que Butcher’s Crossing a ouvert la voie à Méridien de Sang de Cormac McCarthy.

Maintenant, suivez mon regard. Foncez !

butchers-crossingButcher’s Crossing (Butcher’s Crossing, 1960) de John Williams – Éditions Piranha, 2006 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Jessica Shapiro)