Journal d’une fille de Harlem

journal-d-une-fille-de-harlem2A. N. a quinze ans. Elle vit à Harlem et ne connaît de Manhattan que ses bas-fonds. Son horizon se limite aux taudis et aux rues où s’étalent au grand jour la misère et la délinquance. Elle habite avec sa mère, ses frères et sa sœur une chambre sordide où pullulent cafards et rats. Situé dans la 104e rue, son immeuble devrait être voué à la démolition. Il accueille pourtant une nuée de miséreux à qui les propriétaires font payer cher l’hébergement. Les couloirs et la cage d’escalier sont d’une saleté repoussante, encombrés par les poubelles quand celles-ci ne sont tout simplement pas balancées par les fenêtres.
En guise de voisins, elle doit se contenter d’autres familles mono-parentales, de petits vieux, d’ivrognes et de junkies. La drogue circule en abondance. Tout le monde se pique, histoire d’échapper au quotidien. Et quand il ne se drogue pas, le voisinage attend son chèque, remis par l’assistance publique dont il faut de surcroît supporter les questions des enquêteurs.
La mère de A. N. a eu quatre gosses de quatre pères différents. Courageusement, elle fait front, mais A. N. sent bien qu’elle s’épuise, qu’il lui est de plus en plus difficile de protéger ses enfants contre le milieu et contre la concupiscence du père de son dernier garçon. En dépit des circonstances, A. N. continue pourtant de croire qu’elle pourra s’extraire de sa misère. À force de travail et d’abnégation, elle compte briser ce cercle vicieux.

« Les vols, la drogue, les disputes et les cris, ce n’est pas la faute de l’Assistance. Les assistés restent couchés dans leurs sales chambres. Les assistés sont les victimes. Ils ne font rien. Mais c’est l’argent de l’Assistance qui est la cause de tout. L’argent de l’Assistance vous donne l’impression d’obtenir quelque chose pour rien, même quand vous avez besoin de cet argent pour vivre. C’est cette impression d’avoir quelque chose pour rien qui remplit la 104e Rue et toutes les rues du quartier Ouest que je connais. Tous les gens d’ici sont hantés par l’idée qu’ils ne vivent pas comme les autres. »

Robin Cook, l’auteur de roman noir pas le faiseur de thrillers médicaux, disait que le noir, c’est raconter la mort en vivant. Cette citation correspond idéalement à Julius Horwitz. Natural enemies racontait la suicide programmé d’un homme. Journal d’une fille de Harlem s’aventure dans l’univers mortifère d’une gamine née pour son malheur dans une famille noire mono-parentale.
Le bonhomme ayant travaillé plusieurs années comme assistant social, on est enclin à accorder à son histoire une certaine authenticité. À vrai dire, Journal d’une fille de Harlem a la valeur d’un témoignage sur le Harlem du début des années 1970. Le roman s’apparente à une lente et désespérante plongée dans le quotidien d’une jeune fille confrontée à la misère la plus répugnante. On est littéralement assommé par la description du quartier et la déchéance inexorable à laquelle ses habitants sont condamnés. Quand on naît pauvre, on reste pauvre. Telle est la sentence qui vient immédiatement à l’esprit en découvrant le devenir de la sœur et du frère d’A. N. L’une comme l’autre basculent dans la toxicomanie, se prostituant ou organisant des petites combines pour se payer leur dose. Seule A. N. échappe à ce destin, et encore de justesse.
À bien des égards, elle apparaît comme un véritable petit miracle, un coup de botte envoyé au déterminisme social, ne devant son salut qu’à sa force d’esprit et sa volonté. Car tout autour d’elle, le milieu s’acharne à la faire plonger. Les femmes ont complètement abandonnées. Fatiguées de porter seules la charge de leur famille, elles attendent l’argent de l’Assistance publique, harcelées par ses enquêteurs. Les hommes ne font que passer, d’un lit à l’autre, au mieux irresponsables, au pire prédateurs. Les garçons trafiquent ou pillent les chambres, et les filles ne souhaitent qu’un bébé pour pouvoir déposer un dossier d’aide. L’école a démissionné, les professeurs ayant renoncé à apprendre quoi que ce soit aux élèves turbulents. Quant à l’Assistance, elle pèse plus qu’elle ne soutient, faisant davantage l’effet d’un boulet attaché au pied.
Par le truchement d’A. N., Julius Horwitz entreprend de dresser un réquisitoire accablant, accusant l’Assistance publique d’entretenir la pauvreté par l’infantilisation de ses bénéficiaires. En se contentant d’assister sans chercher à éduquer ou à émanciper, l’institution ne donne en effet aucun moyen aux plus démunis pour envisager l’avenir au-delà du prochain chèque.

« J’aime Maman. J’aime Harriet. J’aime Edgar. Je ne dois jamais oublier qu’ils sont ma famille. Même si le monde essaie de nous faire oublier que nous sommes une famille. »

Journal d’une fille de Harlem conjugue les vertus du documentaire et de la fiction, rappelant combien le noir est essentiel pour comprendre comment les hommes vivent. Maintenant, en cette période de fêtes, je me plais à rêver d’une traduction des sept autres romans de Julius Horwitz.

journal-d-une-fille-de-harlem1Journal d’une fille de Harlem (The Diary of A. N., 1970) de Julius Horwitz – Réédition Points/Seuil, janvier 2015 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Michel Jasienko)

Publicités

Natural Enemies

« Je pense que le suicide solitaire découle de l’incapacité de vivre dans les conditions que la vie nous impose. Les tueries massives sont plus compliquées. Nous ne savons rien d’elles. Toi, par exemple, Paul, tu dis que tu songes parfois à exterminer ta belle petite famille. Pourquoi ? »

Natural-Enemies-J-Horwitz.jpg2Un matin de plus, après une nuit solitaire. Paul Steward se prépare pour une nouvelle journée. Entre sa maison du Connecticut, belle demeure du XVIIe siècle, et son bureau à Manhattan, son emploi du temps est gravé dans le marbre. Un détour par la chambre de son épouse dépressive, histoire d’honorer sa part du contrat de mariage, un petit-déjeuner banal expédié sur un coin de table de la cuisine, le voilà embarqué dans un quotidien dépourvu de toute fantaisie. Deux heures de train, à traverser la suburbs en compagnie de banlieusards couleur grisaille, avant d’arriver à la Grosse Pomme. Un trognon pourri rongé par la criminalité, les toxicos, les putains et leurs macs, toute cette racaille proliférant au rythme syncopé d’une musique pour dégénérés. La décadence ! À quarante ans passé, Paul se sent plus vieux que le monde.

Aujourd’hui, en guise d’animation, la police se met en quatre pour assurer la sécurité des puissants réunis à l’ONU. La clique habituelle des marchands de tapis de bombes, avec en invité vedette le dirigeant chinois. De quoi alimenter la chronique ordinaire des journaux. Depuis belle lurette, Paul ne ressent plus rien pour ce cirque. Ni empathie, ni sympathie. Juste rien. Le monde est à l’image de son couple, froid et monotone. Pourtant, toute cette routine se teinte aujourd’hui d’un éclat particulier. Il assiste à ce spectacle pour la dernière fois. Ce soir, il sera mort. Il expédiera ad patres toute sa famille, femme aux abonnés absents et enfants indifférents. Puis, il se suicidera. Puisque la vie n’offre plus aucun attrait, autant y mettre un terme.

Lecteur assidu du blog de Jérôme Leroy, mon attention a été attirée par ses louanges sur le roman de Julius Horwitz. Sans doute un des romans les plus bouleversants qu’il ait lu, excusez du peu, ça interpelle… Eh bien, je ne suis pas déçu, bien au contraire. Natural Enemies baigne dans la mélancolie et la dépression. Nostalgie du monde d’avant, on se demande s’il a existé autrement que dans l’imagination du narrateur, et lamentations sur la décadence du monde d’aujourd’hui, celui des seventies, guère plus enviable que celui où nous vivons. À croire que les choses ne changent jamais…

Roman noir, au sens littéral du terme,Natural Enemies nous plonge dans la psyché d’un type au 36e dessous d’une dépression épaisse comme la poix. Un type ne voyant pas d’autre exutoire à son malaise qu’une mort violente et préméditée. C’est un euphémisme d’affirmer qu’aucun espoir ne vient éclairer la journée de Paul Steward. Il sait qu’il va mourir puisqu’il l’a décidé. Et rien ne le fera changer d’avis. Ni ses amis, ni son travail, ni la longue partouze qu’il a concocté avec cinq prostituées, ni le hasard des événements d’une longue journée découpée en tranches horaires monotones, ni un soupçon d’amour pour sa femme et ses enfants, ni en dernier recours sa chienne Cléo qu’il a prévu d’épargner.

« Cela devient de plus en plus dur de vivre dans ce monde si personne ne se soucie de savoir si vous êtes vivants ou si vous êtes morts (…) Nous n’existons déjà presque plus les uns pour les autres. »

Accessoirement, j’ai retrouvé aussi dans le roman de Julius Horwitz un peu de cette atmosphère délétère, de cette noirceur régnant dans Taxi Driver. Un peu aussi cette vision glauque de New York évoquée par Robert Silverberg au détour d’un chapitre de ses romans L’Homme stochastique ou L’oreille interne.

Au final, Natural Enemies se révèle une lecture éprouvante, pour ne pas dire étouffante. Je ne saurais mieux dire que Jérôme Leroy pour qui Natural Enemies est « un roman qui déstabilise, crée du malaise et ne laisse plus jamais en paix une fois le livre refermé. »

Natural-Enemies-J-HorwitzNatural Enemies (Natural Enemies, 1975) de Julius Horwitz – réédition Baleine, collection Baleine Noire, 2011 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Anne de Vogüé)