Cœurs de rouille

Jadis, la cité rayonnait, les golems pourvoyant aux besoins de ses habitants. Mais, la révolte de ces créatures mécaniques a mis un terme à cette époque. Les hommes l’ont réprimée sans pitié, avant de se retrancher dans les hauteurs de la ville, abandonnant les quartiers situés plus bas, retournés désormais à l’état de friches hantées par les automates rescapés. Des étages entiers ont ainsi été abandonnés aux ténèbres, à la lueur faiblissante de l’éclairage au gaz, voilée sous la poussière, quant elle ne s’est pas éteinte, faute d’énergie.

Saxe travaillait dans une usine, cannibalisant les pièces récupérées sur les squelettes de machines mortes, afin de redonner aux automates survivants leur lustre d’antan. Des agolems, créatures plus fragiles et moins indépendantes, chargées de la basse besogne, sont ainsi nées. Des mécaniques froides dépourvues de sensibilité. Il a tout laissé pour échapper aux espaces confinés de la Cité, pour voir enfin le ciel. Chemin faisant, il a croisé la route de Dresde, un golem sans allégeance aux facultés déclinantes, cherchant à combler l’absence de maître. Il a aussi dérangé un autre être mécanique. Pue-la-Viande , un prédateur implacable et un tantinet dérangé.

Paru chez Le pré aux clercs, dans l’éphémère collection « Pandore » dirigée par Xavier Mauméjean qui préface ici la réédition, Cœurs de rouille nous immerge sans coup férir dans un univers étrange et familier, n’étant pas sans évoquer la ville du Roi et l’oiseau de Prévert et Grimault ou la Métropolis de Fritz Lang. Le décor urbain, volontiers déliquescent et baroque, fournit en effet un cadre angoissant à la fuite de Saxe et de Dresde, au point d’apparaître comme un personnage à part entière. La Cité se révèle ainsi comme la matrice rouillée d’une civilisation sur le déclin, insufflant à certains de ses habitants la conviction qu’il n’existe rien au-delà de ses murs. Au détour des couloirs délabrés ou des rues désertes, les menaces pullulent pourtant, créatures nées de la boue, cafards métalliques aux rouages grippés, rats automates jetés au rebut ou serpent fait d’électricité pure. Bien peu d’humains demeurent en ces lieux. Essentiellement des marginaux, des laissés pour compte car, pour l’essentiel, l’humanité s’est élevée un niveau au-dessus de l’ancien, scellant derrière elle les ouvertures vers les hauteurs.

Sur ce substrat engageant, Justine Niogret déploie une écriture très travaillée, à l’affût du mot juste. En dépit d’une narration plan-plan et un tantinet linéaire, le roman irradie en effet littéralement d’émotions intenses et contradictoires. L’autrice révèle une poésie des ruines qui nourrit l’imagination et peuple l’esprit d’images fascinantes. Elle ne fait pas dans la demi-mesure, bien au contraire, elle œuvre dans la démesure, alternant passages contemplatifs et excès de violence, sans véritable solution de continuité. Le désespoir et une sourde mélancolie guident le duo Saxe/Dresde dans leurs pérégrinations au cœur des entrailles de la Cité. Ils errent au moins autant dans le labyrinthe urbain que dans les circonvolutions de leur esprit tourmenté, ressassant souvenirs et déceptions. Ils cherchent ainsi à donner un sens à leur existence, ou du moins à trouver un prétexte pour continuer à vivre. Lancé à leur poursuite, Pue-la-Viande apparaît comme le personnage le plus intéressant. Comme souvent chez Justine Niogret, le mal se révèle amplement plus complexe que le bien. Le golem dévoile une ambivalence troublante, au moins égale à celle de ses créateurs humains. Mais, son attitude confirme une vérité. Qu’elles soient artificielles ou organiques, les créatures vivantes restent obsédées par la mort et le néant, quitte à en nier l’évidence.

Avec son atmosphère glauque et inquiétante, ses longues scènes d’introspection, son propos torturé, Cœurs de rouille dénotait dans le positionnement young adult de la collection « Pandore ». Souhaitons que sa réédition chez Mnémos lui redonne davantage de visibilité. Quoi qu’il en soit, le roman de Justine Niogret rejoint ainsi illico ces romans insolites où l’atmosphère d’étrangeté l’emporte sur l’intrigue ou toute autre velléité narrative. Ce roman trouve ainsi sa place aux côté de Aquaforte de K.J. Bishop, de La Vénus anatomique de Xavier Mauméjean et de L’Alchimie de la pierre de Ekaterina Sedia. On a connu pire comme voisinage.

Cœurs de rouille de Justine Niogret – Réédition Mnémos, collection « Hélios », juin 2018

Mordre le bouclier

Retour au castel de Broe. Le soleil d’août a remplacé les frimas de l’hiver. Pourtant, à l’ombre de la forteresse prévaut une atmosphère de deuil. Scrutant les moignons de ses doigts, Chien s’enfonce dans la désespérance. N’ayant vécu que pour et par la guerre, elle ne peut plus désormais exprimer sa rage et sa colère sur les champs de bataille. Recluse dans sa cellule, elle sent leur poison lui pourrir la carcasse et la tête.

Une prothèse pour remplacer son pouce amputé et la perspective de connaître son nom la font sortir de sa prostration. En compagnie de Bréhyr, elle reprend la route, direction le sud, une tour au bord d’un col, quelque part sur la route des croisades. Chemin faisant, elle rencontre Saint Roses, chevalier abandonné de Dieu, et la Petite. Ensemble, ils portent leurs plaies aux corps et à l’âme jusqu’au Tor, perché sur sa montagne. Et une fois arrivés, claquemurés entre ses murailles, cernés par les brumes et la neige, ils attendent. Un signe. Le dénouement de leur quête. Des raisons d’être dans un monde leur étant devenu étranger. Des raisons de transmettre leur histoire.

Malgré quelques imperfections, on avait beaucoup aimé Chien du heaume, roman âpre dans un cadre médiéval indéterminé, entre mythologie et histoire, monde celte et nordique. Aussi la perspective de renouer avec cet univers et ses personnages apparaissait effrayante au début. Peur d’être déçu d’abord, de ne pas retrouver les impressions fortes et le ton singulier de l’œuvre précédente. Peur de la redite également. Au final, il n’en est rien et on peut même dire que l’écriture de Mordre le bouclier s’imposait pour conclure l’histoire de Chien avec panache. En effet, Justine Niogret transforme ici son coup d’essai. Elle complète, voire dépasse Chien du heaume. Et les deux volets de ce qu’il convient de considérer maintenant comme un diptyque s’assemblent au point de faire sens.

Mordre le bouclier renvoie à son prédécesseur. Même monde ensauvagé empreint à la fois d’authenticité brute et de mythe. Des descriptions incisives confinant à l’épure. Ici une ville, pâle et calme, des fumées maigres s’élevant timidement de ses cheminées et des croisées couleur de rien donnant sur des chambres noires. Là, une maison paysanne, bâtisse de bois et de torchis poussée comme un champignon au bord du chemin. Là encore, une tour montant la garde drapée dans les souvenirs de ses occupants disparus.

Même puissance d’évocation, viscérale, faite de fulgurance et de poésie. Le temps s’étire, semble se dilater, interrompu ici et là par de brusques flambées de violence dépourvues de cette noblesse conférée par les conteurs. Des personnages murés dans leurs pensées, leurs tourments, et ne livrant leur cheminement intime que dans un langage pseudo-médiéval maîtrisé de bout en bout.

Même thématique d’un monde finissant, où la foi nouvelle remplace les anciens cultes, où l’écrit se substitue à la parole et où le temps historique relègue la légende au rang de folklore.

Pourtant, malgré toutes les similitudes, Justine Niogret densifie son propos et impulse à son roman une direction inattendue. L’intrigue de Mordre le bouclier offre ainsi plusieurs niveaux de lecture. Linéaire, jalonnée d’épreuves et de révélations, elle se veut quête initiatique dans la tradition des gestes chevaleresques, même si les combats n’ont rien d’épique. « Les autres apprennent à se battre ; moi je dois apprendre à vivre. »

Drame humain, Mordre le bouclier ne dédaigne pas les symboles et les motifs puisés dans la mythologie. Les dieux païens et les lieux associés à leur manifestation y côtoient les visions et le Walhalla mythique. Il y aurait sans doute matière à faire une recension de ces éléments pour en déchiffrer le sens caché.

Au final, avec ce roman, Justine Niogret confirme tout le bien que l’on pensait d’elle. Mordre le bouclier atteste de la naissance d’une voix atypique dans le paysage de la fantasy française. Et si pour l’instant, on ne sait pas de quoi sera fait l’avenir de l’auteur, on peut toutefois prédire sans craindre de se tromper que l’on sera au rendez-vous de sa prochaine œuvre.

Autres chroniques visibles ici

Mordre le bouclier de Justine Niogret – Éditions Mnémos, collection « Icares », juin 2011

Chien du Heaume

La vie n’a pas été tendre avec Chien et cette dernière le lui rend bien. Courte sur jambes, un peu grasse, le visage couturé de cicatrices, bref un physique ingrat assez éloigné de celui des dames à la licorne, elle taille la route depuis son plus jeune âge. Louant ses talents de tueuse à des employeurs pas toujours très reconnaissants ni recommandables, Chien guerroie pour des causes rarement justes. Pourtant l’amitié rugueuse de ses compagnons d’armes et la carapace qu’elle s’est forgée au fil du temps masquent à peine le vide béant qui la hante. Elle aimerait bien le remplir avec un nom : une identité tangible, un point d’ancrage dans le passé, voire une lignée à laquelle se rattacher. Baste ! De tout cela, elle en a été privée en tuant son père. Un secret au moins aussi lourd à porter que cette hache attachée à sa taille.

Histoire âpre dans un monde ne l’étant pas moins, Chien du Heaume n’incite guère à la gaîté. Dans un univers crépusculaire, résonnant comme la fin d’un monde, Justine Niogret prend le contre-pied des imbuvables trilogies et autres bidulogies de BCF peuplées d’archétypes répétitifs et de faux antihéros. Ce premier roman d’un auteur dont on a pu lire jusqu’ici qu’une poignée de nouvelles, adresse en effet aux poncifs du genre un malicieux pied de nez et profite de l’occasion pour nous brosser un superbe portrait de femme. Le tout empaqueté dans une langue pseudo médiévale du plus bel effet. Et même si l’ensemble n’est pas parfait, en particulier les quelques fils de l’intrigue ayant recours à l’onirisme (un peu superflu, ou alors manquant de développement), avouons incontinent notre enthousiasme avec un zèle contenu à grand-peine.

En dépit de l’absence de marqueurs historiques identifiables, toponyme, fait datable ou daté (tout au plus fait-on référence aux Norrois), ou personnages attestés dans les chroniques, Chien du Heaume sonne pourtant authentique. Une authenticité ne craignant ni l’anachronisme, ni le recours aux ressorts d’une fantasy débarrassée ici de la grosse artillerie et de la poudre de merlin-pinpin. Une authenticité rugueuse, brute, qui tousse, pue, ripaille, vit et meurt sans laisser plus de trace qu’une charogne. Au plus près de l’humain, Justine Niogret dépeint une époque obscure, ensauvagée, rythmée par des hivers glacés et des étés ardents. Une époque en passe d’être supplantée par un nouvel ordre plus conforme à l’idéal chrétien. Dans ce Moyen Age encore mal dégrossi, fuyant à la fois les artifices du merveilleux et les dorures héroïques de l’épopée, elle nous embarque dans une quête intime, quasi-viscérale : celle de Chien. Personnage complexe, tourmenté et pourtant capable d’agir sans manifester aucun état d’âme, Chien en devient attachante. Au fil de ses pérégrinations, des étapes, elle rencontre ses contemporains : des vilains prêts à mordre la main qui les protège au moindre signe de défaillance, des mercenaires comme elle, prêts à se vendre au plus offrant, des trouvères à la langue plus ou moins fourchue, des religieux traquant hérésie et paganisme pour imposer leur Dieu et ainsi ouvrir le chemin à l’aliénation en découlant. Enfin, des solitaires comme elle, plongés dans leurs souvenirs, attendant la fin et espérant que l’on se souviendra d’eux. « Un nom fait toute la différence, parce que tout ce qui a de l’importance, sur cette terre, en porte un. »

En 216 pages, lexique et notes de l’auteur compris, tout est dit, achevé. Et le lecteur, encore ébahi par cette plongée dans un âge obscur, de rester marqué durablement par les êtres de chair et de sang dont il vient de lire l’histoire. Une espèce rare en fantasy. Maintenant, confessons notre impatience de lire Justine Niogret dans un autre registre, par exemple celui dévoilé dans les notes. On en salive d’avance.

Un autre avis à lire ici.

Chien du Heaume de Justine Niogret – Éditions Mnémos, collection « Icares », novembre 2009

Mordred

« Le monde nous jure ses promesses puis nous les retire, et regarde laquelle de ses trahisons nous fait le mieux souffrir. La vie n’est pas douleur, mais elle est perte. »

Rien ne va plus. Mordred gît sur son lit de douleur, attendant une improbable guérison. Un nœud de souffrance a fait son nid au creux de ses reins. Un mal tenace qui lui fouraille la carcasse depuis un an. Lui, le taiseux, le chevalier redoutable, se traîne désormais en geignant de sa chambre au cabinet du mire. Jusque-là, toutes les potions et les onguents sont restés inefficaces. Il ne guérit pas de cette blessure récoltée pendant un tournoi. Alors pour engourdir la douleur, il dort, rêvant à une autre époque. Son enfance, au cœur de la forêt, en compagnie de sa mère Morgause, des animaux et des plantes. Il songe à son oncle Arthur, l’élu de l’Avallach, venu le chercher pour lui apprendre la chevalerie. Il revit ses premiers exploits, ses premières batailles, boucheries uniquement dictées par l’instinct de conservation. Et si les souvenirs repoussent pour un temps le mal, ils réveillent hélas aussi les tourments de son esprit. Des plaies à l’âme qui lui font appréhender l’avenir que le destin a jugé bon de lui réserver.

« Chacun possède un gouffre en la tête, chacun sait les monstres qui viennent y boire leur néant. La chair ne sait pas combler les trous de la pensée. »

Après un Gueule de truie raté, Justine Niogret renoue avec la fantasy historique. Un retour gagnant comme on va le voir. Pourtant, l’auteur ne choisit pas la facilité en abordant la geste arthurienne par sa face noire, celle de la figure de Mordred. Du bonhomme, on a surtout retenu l’image du renégat, neveu incestueux d’Arthur né par tromperie, celle de Morgause, et appelé à détruire l’utopie de Camelot. Justine Niogret gratte le vernis de cette représentation classique, héritée de Geoffroy de Monmouth, pour retrouver un autre Mordred. Un personnage que rien ne prédisposait a priori à devenir le traître par excellence, rôle qu’il a pourtant fini par incarner dans l’imaginaire arthurien.

Avec ce court roman de 150 pages, l’auteur semble puiser son atmosphère dans Le Morte d’Arthur de Thomas Malory, voire dans le Excalibur de John Boorman. En effet, rien n’est plus éloigné de la symbolique courtoise de la « Matière de Bretagne » que cette réécriture viscérale et crépusculaire du mythe. À grand renfort de phrases courtes, tranchantes comme des coups de hache, empreintes de lyrisme, Justine Niogret nous dépeint une époque âpre et primitive, empruntant au moins autant à la fantasy qu’à la reconstitution historique. Dans un style imagé, propice à l’immersion, dans un registre intimiste teinté d’onirisme et de lenteur, elle dévoile les coulisses de la légende de Mordred, prince à l’âme sombre dont elle met à nu les moindres doutes.

Balayant tous les archétypes d’un revers de plume salutaire, elle délivre ainsi sa propre interprétation du chevalier félon. Elle en ausculte la psyché, encagée dans sa carcasse puante et suante, tiraillée par l’amour pour son oncle et le destin de traître. Elle l’imagine en homme fragile et sensible, écrasé par l’habit trop lourd taillé par les réécritures multiples de la légende, lui inventant une enfance heureuse, des souvenirs, des blessures au corps et à l’âme. Bref, elle lui restitue la substance dont l’avaient dépouillés les auteurs médiévaux. Et c’est cette épaisseur qui lui confère la lucidité suffisante pour se sacrifier. Un mal nécessaire et finalement admirable car accompli par amour. Car il faut de l’obscurité pour qu’une bougie brille plus fort. Arthur, personnage fatigué et bedonnant, préférant les montures pataudes aux destriers nerveux, a besoin d’un repoussoir pour devenir cette figure lumineuse du souverain idéal.

« Il faut bien couper les amarres de ces navires pour qu’ils soient libres de revivre encore et encore leurs aventures dans l’oreille des tout-petits ; donner des modèles, des pères et des mères à ceux qui n’en ont pas, à ceux dont les parents sont tournés de la même bourbe que toi. »

Mordred est donc un roman impressionnant par son intensité psychologique et son atmosphère. En revisitant le personnage du chevalier, Justine Niogret nous livre une vision très personnelle et sans concession du mythe arthurien. D’aucuns l’aimeront, d’autres la trouveront juste insupportable. Moi, je suis réconcilié avec la plume de la dame. Ouf !

Mordred de Justine Niogret – Éditions Mnémos, collection Dédales, 2013