Au bal des actifs

Cinquième ouvrage collectif paru aux éditions la Volte, Au Bal des actifs prend à bras le corps un thème social devenu sociétal, une question morale s’étant muée en programme politique, faisant de la science-fiction le vecteur de son auscultation. Sous la direction de Anne Adàm, douze auteurs francophones, jeunes pousses et habitués du genre, déclinent leur vision de l’avenir du travail, avec en guise de conclusion une postface de Sophie Hiet, cocréatrice de la série Trepallium diffusée sur Arte. Dans des registres différents oscillant entre la dystopie, l’anticipation, le récit post-apocalyptique, la nouvelle e-pistolaire et l’exercice de style, ils s’improvisent lanceurs d’alerte, extrapolant les dynamiques et souffrances présentes pour imaginer l’évolution de « l’actif » travail et de son corollaire, le chômage. Le résultat, souvent anxiogène, laisse fort heureusement planer quelque espoir, des raisons d’envisager l’avenir autrement, comme on va le voir.

Le futur du travail dessiné par l’anthologie est en effet empreint de noirceur. Dans un monde où les techniques managériales utilisent les technosciences pour soumettre et contrôler l’individu, l’émancipation ne semble plus au cœur des préoccupations démocratiques. Automatisation et robotisation rendent le travail obsolète et poussent l’homme au chômage, à l’hyper-précarité ou à l’oisiveté forcée. Pas de quoi se réjouir dans une société de marché où chacun voit ses compétences évaluées, notées, jaugées en temps réel, la performance et la popularité remplaçant la satisfaction du travail bien fait. Bore-out, burnout, bullshit jobs, esprit de compétition, inégalité génératrice d’ascension sociale constituent l’ordinaire d’une population aveuglée par le consumérisme et le miroir aux alouettes de la fin du travail et de l’auto-entrepreneuriat. Les futurs proposés par les douze auteurs au sommaire de l’anthologie sont ainsi redondants et guère enchanteurs. Leurs motifs inquiètent. Fort heureusement, Au Bal des actifs ne se contente pas de jouer le rôle de lanceur d’alerte. Certaines visions donnent des raisons d’espérer. Elles ouvrent les possibles, redonnent une valeur sociale et collective au travail afin de lutter contre l’atomisation des emplois individuels. Elles esquissent enfin des mondes plus solidaires, fraternels et chaleureux, échappant ainsi au carcan néo-libéral et faisant mentir TINA.

Parmi les textes au sommaire de l’anthologie, on retiendra surtout « Nous vivons tous dans un monde meilleur » de Karim Berrouka et sa cité totalitaire toute entière fondée sur l’accomplissement de tâches absurdes et vides de sens. Mais également « Vertigeo » d’Emmanuel Delporte et son univers vertical immersif. Sans oublier les nouvelles de Norbert Merjagnan et d’Alain Damasio, « co ve 2015 » et « Serf-made-man ? », un foisonnement conceptuel et langagier stimulant, hélas alourdi par une narration par trop didactique. On aurait aimé en effet qu’ils se montrent plus suggestifs au lieu de nous faire la leçon. On s’amusera enfin avec « Le Parapluie de Goncourt » de Léo Henry, sorte de work in progress et de mise en abyme autour d’une rencontre entre Flaubert et Goncourt sur fond de répression des communards, sans oublier « Parfum d’une mouffette » de David Calvo et le portrait grinçant qu’il dresse de la condition d’écrivain.

Loin d’être un luxe, comme Rêver 2074, publiée par le Comité Colbert, l’anthologie Au Bal des actifs se révèle une lecture salutaire, même si l’on peut déplorer sa relative frivolité quant aux aspects les plus spéculatifs que le sujet pouvait laisser présager.

Au bal des actifs – Ouvrage collectif sous la direction de Anne Adàm – Éditions La Volte, 2017 (L. L. Kloetzer, David Calvo, Li-Cam, Luvan, Ketty Steward, Norbert Merjagnan, Alain Damasio, Emmanuel Delporte, Catherine Dufour, Léo Henry, Karim Berrouka, Stéphane Beauverger)

Le Club des punks contre l’apocalypse zombie

Au sortie d’une nuit blanche passée à répéter le même morceau de punk trash progressif*, puis à s’entraîner à pogoter et malaxer de la pâte à modeler*, Deuspi et Fonsdé, deux des locataires du Collectif du 25, un squat enkysté en territoire bobo, se réveillent en plein milieu de la WWZ. La World War Zombie, celle qui vient de débarquer à Ménilmontant, toute canine dehors. La World War Zone auprès de laquelle le Grand Soir paraît une fête pour petits mickeys. Sous leurs yeux un tantinet écarquillés, les rues sont désormais transformées en abattoir, la tripaille maculant le macadam et les vitrines brisées des petits commerces pour hipsters. No Future ! Les deux compères croient halluciner, puis ils vont reprendre une binouze, affalés sur le canapé du squat devenu une sorte de Fort Chabrol, attendant le réveil d’Eva, Miss Antitout, et le retour de Kropotkine, l’éminence grise et noire des lieux. Car l’apocalypse qui ravage les rues de Paname n’est que le prélude à une nouvelle lutte des classes.

En effet, dans une capitale où les taux de pollution sont redescendus à un niveau acceptable, un des bienfaits inattendu mais prévisible de la fin du monde, les membres du Collectif du 25 vont tenter de fédérer les rares survivants pour donner naissance au premier maillon de la World War Zad. Pas facile, tant la nature humaine se révèle rétive à l’anarchie et prompte à succomber aux interventions divines ou au retour des exploiteurs.

(*authentique)

Roman survivaliste autogéré, farce fantasque et foutraque, Le Club des punks contre l’apocalypse zombie déborde d’une énergie jubilatoire et d’une verve irrésistible, percluse de tics et de tocs qui font mouche. Si l’intrigue ne casse pas trois pattes d’oie à un cégétiste (à vrai dire c’est même n’importe nawak), Karim Berrouka ne lésine pas sur les appels du pied, chaussé bien entendu de Rangers, vers la culture musicale du mouvement contestataire (do it yourself), n’oubliant pas au passage d’appliquer une autodérision salutaire à son propos.

À vrai dire, le roman tout entier relève de la pochade survoltée, saturée de riffs vengeurs ciblant quelques représentants de l’ordre, en vrac la BAC, le MEDEF, les médias télévisuels, la religion, Christine Boutin, bref les ennemis habituels de la révolte et de la jeunesse.

Mais surtout, Karim Berrouka surprend le lecteur dans ses routines, dotant les zombies d’un goût assuré pour la musique, avec des effets différents selon les registres musicaux, et d’une conscience de masse, affûtée au meilleur de la mouvance punk. De quoi rendre cette fin du monde surprenante et délirante, même si le dénouement paraît un tantinet bâclé et les gimmicks trop répétitifs.

Décalé, ironique et sans complexe, Le Club des punks contre l’apocalypse zombie amuse beaucoup sans déroger aux schémas de l’ultra-gauche. D’aucuns pourront trouver le propos simpliste et réducteur. Mais après tout, il est libre Marx ! Et puis, si la fiction ne permet pas de se venger de la réalité, on vit vraiment dans un monde de merde.

Le Club des punks contre l’apocalypse zombie de Karim Berrouka – Réédition J’ai lu, septembre 2017