La Reine de Pomona

Baladé d’un bout à l’autre de la vallée de Pomona – la vallée du Marasme accéléré –, Earl Dean vend des aspirateurs. Le plus vieux métier du monde de la consommation. Des Cyclones, fine fleur de la technologie domestique, dotés de surcroît d’une puissance d’aspiration pouvant leur servir à purifier l’air ambiant.

Si la malchance pouvait se porter comme un étendard, Dean incarnerait le porteur idéal. La quarantaine bien frappé, il n’a jamais fait grand chose de son existence. Ultime héritier d’une famille de riches planteurs d’orangers, il se cantonne désormais à des petits boulots sans attrait. De quoi manger et payer ses factures, l’ambition dans les chaussettes.

Aussi loin qu’il se souvienne, les choses ont commencé à mal tourner avec son arrière-grand-père, abattu d’une balle dans le poumon à un endroit où il n’aurait pas dû se trouver. Depuis ce drame, les événements ont viré en eau de boudin pour sa famille. Et, il faut croire que la poisse n’en a pas fini avec lui.

Envoyé faire une démonstration du fabuleux Cyclone chez un client potentiel, il tombe sur une connaissance remontant à ses années lycée. Dan Brown, parfaite image du mauvais garçon des films pour teenagers. Un taré à la réputation de cogneur. Un psychopathe capable d’expédier ad patres n’importe qui pour n’importe quoi. Comble de malchance, la brute est en deuil. Le corps de son frère gît raide mort dans une glacière au milieu du séjour, le bide ouvert par un coup de couteau. L’heure n’est plus aux démonstrations commerciales. L’heure est aux représailles. Une vengeance à laquelle Dean se voit contraint de participer.

Comme pour Surf City, La reine de Pomona suit une trame classique. Mauvaise rencontre au mauvais endroit, périple chaotique ponctué de violence, les ressorts utilisés par Kem Nunn ne flattent pas l’amateur de nouveauté.

La différence apparaît plutôt au niveau du traitement. L’auteur californien prend son temps, écartant toute velléité de suspense ou de rythme haletant, comme on dit chez les adeptes du thriller. Il alterne les digressions, parsème son récit de détails d’apparence anodines, détails contribuant pourtant à définir les personnages. Au travers des descriptions et des plongées dans le passé, il laisse infuser l’histoire de la vallée de Pomona, privilégiant davantage l’intuition, l’introspection et ne se souciant guère des scènes d’action. Toutefois, lorsqu’elles surviennent, Kem Nunn ne ménage pas leur traitement. Sèche, viscérale, dépourvue de toute théâtralisation, la violence marque les corps et les esprits.

Prétexte à un long voyage au cœur de la vallée de Pomona, l’argument de La Reine de Pomona sert aussi de passerelle avec le passé et les rêves manqués. Le temps passe, broyant les hommes et leurs projets, car rien ne dure éternellement. Il gâche les espoirs et use les résolutions. Pourtant, il faut bien continuer à avancer. Ainsi, la vallée de Pomona offre comme un écho à l’histoire personnelle de Dean et la longue nuit qu’il passe en compagnie de Dan Brown, lui permet de faire le bilan de son existence.

D’une certaine façon, La reine de Pomona suit le même schéma que Surf City. Un passé mythique provoquant la nostalgie. Des hommes ballottés entre ce passé mythifié et un présent désenchanté, déroulant la relation compliquée entre les pères spirituels et leurs héritiers. Kem Nunn semble affirmer que l’on ne vit pas dans le passé mais, que l’on ne vit pas non plus en se coupant de son passé.

« Le Marasme accéléré avait fait son apparition, manifestation à la fois physique et prophétique d’un malaise bien plus important. Le virus s’attaquait aux racines. L’arbre ainsi coupé de la base de son existence mourait rapidement, souvent en quelques jours. On comprenait comment ça fonctionnait. Avec l’aide de la Old English 800. »

Au final, même si j’ai eu plus de mal à entrer dans ce roman, je ne regrette pas le bout de chemin accompli avec Earl Dean dans la vallée de Pomona. À suivre, avec Le sabot du Diable. Un roman dont j’ai entendu dire grand bien.

reine-pomonaLa reine de Pomona [Pomona Queen, 1992] de Kem Nunn – Réédition Gallimard, collection Folio/Policier, 2004 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Esch)

Surf City

« Lorsque l’étranger vint s’enquérir de lui, Ike Tucker était en train d’ajuster la chaîne de la Knuckle. C’était une journée ensoleillée, et derrière la station Texaco, la terre était chaude sous ses pieds. Le soleil lui tombait droit sur la tête et dansait dans le métal poli. »

Ike Tucker a décidé d’abandonner son existence morne au bord du désert, autant dire au bord de nulle part. Un vaste espace minéral balayé par les vents. Partagé entre une moto qu’il bichonne sans oser la chevaucher, et une famille d’adoption le considérant comme un moins que rien, Ike ne semble pas destiner à finir ses jours dans cette impasse. Dépourvu de toute attache, il remonte la piste laissée par sa sœur, partie tenter sa chance ailleurs, à Huntington Beach.

Entre les déferlantes glacées du Pacifique et la plage où batifolent d’insouciantes ingénues, entre les surfeurs affûtés et les bikers massifs, Ike se cherche une place. Il s’incruste, s’entête malgré les déconvenues, persévère à retrouver sa sœur disparue. Et, ce qui semblait être un roman noir se mue peu-à-peu en roman d’apprentissage.

Avec cette histoire classique du petit gars montant à la ville, avec un minimum de bagages, vrai candide découvrant un milieu qu’il ne connaît pas, on ne peut pas dire que Kem Nunn fasse dans l’originalité. Pourtant, Surf City se distingue par son style, à défaut d’un terme plus adéquat. Mélange de désenchantement – on visite l’envers du rêve américain – et de parler familier, celui de la rue, Surf City se fiche comme d’une guigne des intrigues rodées, calibrées pour cartonner. Kem Nunn prend son temps pour poser le décor, puis déroule le récit avec nonchalance, se focalisant sur les personnages. Les rêves brisés de Hound Adams et de Preston Marsh sont au cœur d’une intrigue où la patience maternelle de Barbara, mais aussi sa résignation, offrent un contrepoint à leur rivalité. La présence pesante des disparus hante également les lieux. Un passé pesant, comme un boulet rivé à la cheville.

L’insouciance, la liberté, la jeunesse, le fun chanté par les Beach Boys semblent évaporés. Tropisme des années 1960 relégué au rang d’imagerie mythique. L’insouciance est désormais plombée par la drogue et la jeunesse rejoue dans une parodie de liberté le rêve de ses aînés, le fun flirtant avec la désespérance.

Reste l’océan – un personnage à part entière du roman – et les vagues. Reste le surf.

« Ce qu’il faisait n’était pas fractionné en plusieurs séquences : ramer, prendre les vagues, se mettre debout. Tout à coup ce n’était plus qu’un acte unique, une fluide série de mouvements, un seul mouvement, même. Tout se mélangeait jusqu’à n’être plus qu’un : les oiseaux, les marsouins, les algues, reflétant le soleil à travers l’eau, une seule et même chose dont il faisait partie. Il ne se branchait pas seulement à la source, il était la source. »

surf-citySurf City [Tapping the source, 1984] de Kem Nunn, Réédition Gallimard, collection Folio/Policier, 1995 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Paringaux)