La Côte dorée

Les vergers du comté d’Orange ne sont plus qu’un souvenir dans la mémoire des plus âgés, prompts à la nostalgie, la manifestation d’une époque révolue pour les quelques activistes prêts à troquer l’agrobusiness au profit de coopératives agricoles à taille plus humaine. La conurbation s’est en effet étalée, dévorant les terres côtières et les plaines jadis cultivées, colonisant les pentes des collines et jusqu’au moindre canyon. Sillonné par les autoroutes, le damier urbanisé irradie de multiples textures lumineuses, comme le tableau de bord d’un bolide lancé contre le mur d’un avenir indépassable. C’est là qu’officie Abe, toujours sur la brèche, prêt à secourir les automobilistes accidentés. Un travail rude mais nécessaire. C’est là aussi que vit Jim McPherson, poète incompris et idéaliste, contraint à des petits boulots alimentaires mais décidé à saboter toutes les usines d’armement, y compris celle de son père, dans l’espoir de mettre un terme à la faim dans le monde et aux multiples conflits qui en défigurent la face. C’est ici également que Sandy conçoit de nouvelles drogues récréatives, engagée dans une absurde fuite en avant, mais avec l’excuse de devoir payer les onéreux traitements médicaux de son vieux père. C’est ici enfin que Tashi entretient l’illusion de la contre-culture et de la liberté. Celle d’une époque définitivement révolue.

Après Le Rivage oublié, La Côte dorée est le roman du choc du futur, poussant à l’extrême des évolutions déjà présentes au cœur du comté d’Orange dans les années 1980. Une dystopie rattachée hâtivement au courant cyberpunk dont l’architecture textuelle et visuelle a marqué durablement les esprits de l’époque. Mise en images romancée de la géographie radicale chère à Mike Davis, le roman de Kim Stanley Robinson donne ainsi une ampleur saisissante à la ségrégation socio-spatiale de la ville américaine. La Cité de quartz, à la skyline orgueilleuse de verre et de béton, y côtoie des zones urbaines plus informelles composées des usines géantes du complexe militaro-industriel et des suburbs monotones où la population se partage entre banlieue résidentielle et centres commerciaux labyrinthiques. L’ensemble étant desservi par un réseau d’autoroutes superposées où circulent des véhicules autonomes guidés sur des rails magnétiques, manifestation ultime de l’autopie triomphante.

Si l’angle de la prospective est bien présent, celui de la critique sociale et politique ne fait pas défaut. Au travers des trajectoires romanesques des McPherson, père et fils, Kim Stanley Robinson dévoile les arcanes corrompues de la politique étrangère américaine, décrivant de l’intérieur les manœuvres et connivences politiques qui déterminent l’attribution des programmes militaires à l’époque de la présidence Reagan. Le projet « Guerre des étoiles » et la conception des premiers drones de combat apparaissent ainsi sous un jour moins favorable ou moins conforme aux idéaux de la démocratie américaine.

Conjuguant à la fois la prospective, l’histoire globale et locale, La Côte dorée poursuit donc avec succès la réflexion menée par Kim Stanley Robinson sur les avenirs possibles du comté d’Orange. À suivre avec Lisière du Pacifique, ultime opus de cette stimulante variation autour d’un lieu (mais pas tout de suite sur ce blog).

La Côté dorée (The Gold Coast, 1988) – Kim Stanley Robinson – Éditions J’ai lu, 1989 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Emmanuel Jouanne)

Le Rivage oublié

Premier volet d’une trilogie thématique consacrée au comté d’Orange en Californie, série dont chaque roman peut se lire de manière indépendante, Le Rivage oublié prend pour décor la vallée d’Onofre où s’accroche une petite communauté de pêcheurs et agriculteurs. Bien longtemps après l’apocalypse nucléaire qui a vu les États-Unis sombrer dans l’oubli, les habitants de ce petit bout de terre continuent de se battre pour un avenir meilleur ou moins pire que le présent. Sous la surveillance armée des patrouilleurs japonais ou chinois qui croisent au large, mais aussi des satellites espions, ils tentent de reconstruire une société viable, conscients que leurs progrès sont fragiles et tributaires du bon vouloir des pays étrangers qui ne souhaitent pas voir renaître l’ogre américain. Dans ce contexte, récupération et troc sont les moteurs d’une économie de subsistance qui n’épargne cependant pas les plus faibles des maux inhérents au sous-développement.

Le Rivage oublié est un roman post-apocalyptique où il est évidemment question de survie, mais où le passé apparaît aussi comme un joug pesant sur le devenir des survivants et de leurs descendants. Si le roman propose quelques descriptions saisissantes des ruines des autoroutes et gratte-ciel, il ne s’agit pas ici de susciter l’effarement ou de réveiller une nostalgie fantasmée. Bien au contraire, la grandeur passée des États-Unis est ressentie comme un embarras, la source des malheurs du présent et la manifestation d’une hybris fatale que s’efforce de faire revivre les membres de la résistance américaine. Entre les patriotes enferrés dans une spirale de violence absurde et le bon sens laborieux des habitants de la communauté d’Onofre, Kim Stanley Robinson n’entretient guère le dilemme, même si la mémoire de Tom Barnard, le plus vieux résidant de la vallée, tend à exalter l’imagination d’Henry, de Gabby, Kristen, Steve et les autres adolescents. Ces jeunes gens font surtout l’apprentissage tragique de la duplicité des uns et de l’engagement naïf des autres, nous offrant l’opportunité de nous interroger sur l’Histoire et sur le prétendu sens qu’on entend lui impulser.

Si Le Rivage oublié est incontestablement un roman daté, l’ombre de la Guerre froide et des années Reagan planant sur un récit où Kim Stanley Robinson s’efforce de déconstruire la suprématie et l’arrogance américaine, le roman conserve pourtant une forme de fraîcheur et de sincérité dans son propos, ne cherchant pas à impressionner le lecteur par le superflu spectaculaire de la déchéance de la nation américaine. Bien au contraire, il opte pour le registre de l’introspection et de l’engagement politique, inversant les perspectives géopolitiques afin de dérouler une intrigue simple, centrée sur le quotidien d’une petite communauté confrontée aux rêves de revanche des nostalgiques de l’American Way of Life. Une manière qui ne devrait pas déplaire aux fans du Julian de Robert Charles Wilson, voire aux lecteurs de Mark Twain, et qui anticipe par ses thématiques les lignes de force de l’œuvre d’un auteur ayant tenu depuis les promesses esquissées par ce premier roman.

A suivre avec La Côte dorée, second volet de cette trilogie centrée sur le comté d’Orange.

Le Rivage oublié (The Wild Shore, 1984) – Kim Stanley Robinson – Éditions J’ai lu, 1986 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par J.-P. Pugi)

Aurora

Bien connu des amateurs de science fiction pour ses romans exigeants, Kim Stanley Robinson nous revient avec un titre aux vertus hard SF évidentes. Les lecteurs de la trilogie martienne apprécieront, de même que ceux qui ont aimé Years of rice and salt, l’auteur américain dévoilant ici aussi quelques réflexions sur le sens de l’Histoire. Les autres, on leur recommande tout de même de tenter l’expérience, tant Aurora se lit avec plaisir et un intérêt non dépourvu d’arrière-pensées politiques, dans la meilleure acception du terme.

En route depuis presque deux cent ans vers le système de Tau Ceti, une arche stellaire emmène vers une hypothétique seconde Terre les descendants d’un groupe de pionniers. Depuis des générations, ces passagers d’un voyage sans escale mènent une existence routinière, veillant à l’équilibre de l’écosystème de leur nef avec l’aide de robots et de l’IA embarquée, un ordinateur quantique susceptible d’évolution pour s’adapter à l’incertitude du voyage. Un équilibre fragile, en dépit de toutes les précautions prises par les concepteurs de la nef, le vide de l’espace, pas complètement vide en fait, ne pardonnant aucune faille dans les dispositifs de sécurité. Un équilibre comportant enfin une marge d’erreur maitrisée, mais suffisante pour hypothéquer le devenir des colons. Au fil du temps, l’arche se détériore, même si les imprimantes produisent les pièces nécessaires à la réparation des avaries, et les biomes restent soumis aux problèmes inhérents à un système conçu pour interagir en autarcie, avec une quantité de ressources limitées qu’il convient de recycler sans cesse. La rupture des échanges métaboliques à l’intérieur du vaisseau interstellaire multigénérationnel devient ainsi une des obsessions des ingénieurs, un processus au moins aussi préoccupant que le syndrome de l’insularité agissant insidieusement sur les organismes de ses passagers, provoquant une dangereuse dévolution de l’intelligence. Fort heureusement, la mise en orbite imminente autour d’Aurora, la lune unique de la planète E du système de Tau Ceti, ouvre des perspectives d’avenir prometteuses. En théorie.

« Vivre comme si on était déjà mort. Tous les êtres vivants cherchent à rester en vie. La vie veut vivre. »

Avec Aurora, Kim Stanley Robinson nous propose un formidable voyage de douze années-lumière. Un périple crédible jusque dans le moindre détail. Pour cela, il convoque la physique des particules, la biologie, la génétique, l’écologie, l’astrophysique et l’astronautique, sans oublier la physique quantique appliquée à la conscience artificielle. Il nous entretient aussi de mécanique sociale à l’échelle d’un microcosme et d’Histoire dans son acception la plus conceptuelle, celle du temps long, voire immobile, qui façonne nos existence et échappe à notre emprise.

« Qu’en est-il de la fonction logistique appliquée à l’Histoire ? L’humanité est-elle en train de subir une régression vers la moyenne ? Redevient-elle inférieure, dans une certaine mesure, à ce qu’elle a été brièvement ? Est-elle en train de vivre le paradoxe de Jevons, qui énonce qu’avec l’augmentation de sa puissance l’humanité augmente également sa capacité de destruction ? L’Histoire est-elle une parabole et aurait-elle abordé sa phase descendante, comme on le prétend si souvent ? Autrement dit : tourne-t-elle en rond avec des hausses et des baisses qui se succèdent sans espoir ou possibilité d’en sortir ? Ou est-ce une sinusoïde en phase descendante depuis deux siècles, traversant une mauvaise saison historique qui reste invisible aux humains ? Ou, de façon plus optimiste, peut-on l’envisager comme une spirale montante ? Nous distinguons mal la forme de l’Histoire. »

Fort heureusement, Kim Stanley Robinson n’oublie pas de raconter une histoire, celle de Freya et de ses parents, Devi l’ingénieure en chef, et Badim le scientifique optimiste et débonnaire. En leur compagnie, on accomplit un long voyage, entre la Terre et Tau Ceti, confronté à des problèmes en apparence insolubles. A plusieurs reprises, l’auteur américain ose le parallèle avec les expéditions des explorateurs des pôles, en particulier l’odyssée de l’Endurance de Shackleton. Une comparaison faite à dessein, tant le courage et l’ingéniosité ne semblent pas faire défaut à ces explorateurs des marges de l’Eucumène. Récit passionnant, sous-tendu par un suspense ne se relâchant guère, Aurora nous rappelle enfin le caractère négligeable de l’humanité face à l’immensité et l’indifférence de l’univers, apportant au passage une réponse, certes discutable, au paradoxe de Fermi.

Excellent roman de science fiction, Aurora rejoint donc la meilleure part de l’œuvre de Kim Stanley Robinson, n’oubliant pas le paramètre humain dans une équation hard scientifique passionnante et optimiste, même si l’auteur ne semble pas partager les rêves d’exploration des exoplanètes. Dans un univers hostile à la vie humaine, ne convient-il pas de préserver la seule planète à notre disposition plutôt que de chercher ailleurs d’hypothétiques mondes à surexploiter ?

Aurora (Aurora, 2015) de Kim Stanley Robinson – Éditions Bragelonne SF, 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

 

Chronique des années noires

En préambule, une question obsédante se pose. Pourquoi cette étrange traduction du titre original du roman de Kim Stanley Robinson ? Pourquoi ces Chroniques des années noires au lieu d’un titre approchant celui voulu par l’auteur ? Face à ce mystère, le lecteur ne peut faire que des suppositions, la pire étant de considérer qu’une Histoire où la civilisation judéo-chrétienne n’existe pas ne peut qu’être noire ! Cette interrogation est d’autant plus lancinante que le titre original convenait idéalement au contenu du récit, consistant à nous narrer l’évolution historique d’un monde dominé par deux grandes civilisations orientales : celle du sel (l’islam) et celle du riz (la Chine). Bref, passons.

En lisant ce roman, le lecteur doit se préparer à faire un long voyage balayant environ 700 années d’une épopée historique dense, au rythme nonchalant, car The years of rice and salt ne se dévore pas, il faut faire des sacrifices pour en apprécier intégralement la profondeur.

Comme tout le monde le sait, la population européenne a été anéantie par la grande peste en 792 du calendrier musulman (ajoutez 622 ans pour la datation chrétienne). Vengeance divine, cataclysme naturel, nul ne s’explique les raisons d’une telle pandémie et nul de comprend pourquoi le reste de l’Humanité a été épargné.
C’est à partir de ce point de divergence que Kim Stanley Robinson bâtit son roman et l’on sent poindre là l’uchronie. Cependant, le terrain n’est peut-être pas balisé aussi clairement qu’on le croit, car assez rapidement le récit se démarque du classicisme uchronique.

Tout d’abord, on se rend compte que les personnages principaux apparaissent à chaque époque, se réincarnant au fil du récit. Identifiables grâce à l’initiale de leurs prénoms successifs, ils endossent l’enveloppe corporelle d’hommes ou de femmes, voire d’animaux, dans la plus parfaite illustration des religions bouddhiste/hindouiste. Sous cet angle, The years of rice and salt apparaît comme une quête individuelle, thème que l’on retrouve d’ailleurs lorsque ces personnages se retrouvent dans le bardo (sorte de limbes bouddhistes) pour y être jugés par les dieux.

Ensuite, au lieu de se cantonner à une date précise de cette histoire parallèle, KSR prend le parti de nous raconter son évolution. Ainsi, le support historique n’est pas un prétexte pour le récit, mais la fin ultime, l’objectif principal de l’auteur. Il nous livre ainsi ses réflexions sur l’Histoire et sur le devenir des civilisations, en usant d’une approche axée à la fois sur le temps individuel et sur le temps long, celui des permanences sociales et mentales, écartant le temps court, celui des révolutions, des événements et des guerres.

Au passage, signalons que les spéculations de KSR se frottent au concept de choc des civilisations, n’hésitant pas à dénoncer les schémas déterministes qui obscurcissent nos réflexions. Dans cette démarche, la part accordée au rôle des femmes est d’ailleurs exemplaire.

Finalement, c’est cette réflexion ambitieuse sur l’Histoire qui permet d’affirmer que The Years of Rice and Salt a tout à fait sa place aux côtés de livres d’historiographie sérieuse, ce dont les littératures de l’imaginaire ne peuvent que s’enorgueillir.

Aparté : Pour qui désire s’informer sur les différents temps de l’Histoire (temps individuel, temps court, temps long, temps immobile), il existe un excellent ouvrage de Fernand Braudel : Écrits sur l’Histoire. Cet auteur s’inscrit dans la lignée de l’École des annales qui propose de repenser l’espace-temps de l’Histoire.

Chroniques des Années Noires (The Years of Rice and Salt, 2002) de Kim Stanley Robinson – Réédition Pocket, collection « SF », 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis par David Camus et Dominique Haas)