Les Vents barbares

Le baron Ungern-Sternberg fait partie des personnages historiques dignes de figurer dans un roman. L’aura de légende entourant l’aristocrate estonien, descendant d’une des plus anciennes familles de la noblesse allemande de la Baltique, remontant dit-on à l’ordre des Chevaliers teutoniques, la démesure de son projet et le contexte dans lequel se déploie sa vie, tout concourt à stimuler l’imaginaire et à déchaîner les fantasmes. Certes, le bonhomme était sans doute moins sympathique que ne le présentent ses laudateurs et moins fou que ne le décrivent ses détracteurs. La légende noire a ceci de particulier qu’elle rend aussi les hommes plus grands qu’ils ne l’ont été. Bref, les faits s’inscrivent surtout à une époque frappée par le fléau de la guerre civile russe, initiée par la révolution bolchevique avec la contribution des puissances étrangères. Presque cinq années de lutte acharnée, marquée par des actes d’une cruauté inimaginable, parmi lesquels ceux du « baron fou » et de sa « division sauvage » apparaissent finalement presque banals.

Revenons au roman de Philippe Chlous. Les Vents barbares s’ouvre sur les espaces de la Sibérie, entre transbaïkalie et Mongolie intérieure, un vaste champs de bataille offert à toutes les convoitises. Profitant du reflux des armées blanches défaites par l’Armée Rouge, les seigneurs de la guerre locaux et autres atamans envisagent de créer en Sibérie un État-tampon avec le soutien des Occidentaux. Mais, pour la Chine et le Japon, l’occasion est aussi belle d’accroître leur influence sur les richesses et les territoires d’un Empire russe moribond. Dans ce contexte pour le moins instable, le baron Ungern-Sternberg nourrit d’autres projets. Personnage un tantinet mystique, initié au bouddhisme et nourrissant un désamour profond de l’Occident qu’il juge décadent et enjuivé, l’aristocrate ambitionne d’unir tous les peuples mongols afin de libérer l’humanité des germes de la corruption par la guerre et la purification ethnique. À la tête d’un corps de cavalerie, composé de cosaques, de Bouriates, Mongols, Kalmouks et autres peuples des steppes d’Asie centrale, il s’empare d’Ourga, repoussant l’armée chinoise et rétablissant le Bogdo Khan sur le trône. Considéré comme la réincarnation du Mahakala, il entreprend ensuite de repartir en campagne contre les Bolcheviks. Un ultime épisode qui lui sera fatal. Philippe Chlous dévoile ainsi un aspect de la guerre civile russe assez méconnu, tout en explorant un domaine historique guère étudié en Occident, celui d’une Asie centrale, jadis berceau de peuples conquérants, et désormais objet des convoitises de ses voisins russes et chinois, voire japonais.

Si l’existence du baron est entourée de légendes, celles du « baron fou », du « dieu de la guerre » ou du « noble combattant », elle n’en demeure pas moins éminemment romanesque. Avec Corto Maltese en Sibérie et Bêtes, Hommes et Dieux, Hugo Pratt et Ferdinand Ossendowskine ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, faisant de Ungern-Sternberg un personnage central de leur œuvre. Pour sa part, Philippe Chlous opte pour la voie du roman d’apprentissage, faisant du narrateur un jeune enfant qui raconte bien plus tard à son fils, à l’époque où lui-même est devenu un personnage important du Parti communiste, son aventure aux côté du baron. Par un effet de flash-back, il nous projette presque un demi-siècle plus tôt, restituant l’atmosphère de débâcle prévalant en Sibérie après la victoire des Bolcheviks. Un long cortège de réfugiés, hommes, femmes, enfants, vieillards, abandonnant toute dignité durant leur cheminement vers l’Orient. Des troupes éparses, composées de cosaques et d’indigènes d’Asie, pillant et massacrant la population, surtout si elle est juive, sous le commandement d’officiers désabusés ou ayant renoncé à leur humanité. Bref, un ramassis de bourreaux et de tortionnaires, assommés à la vodka, vivant au jour le jour. Le tableau dépeint par Philippe Chlous est épouvantable. Il ne semble pourtant guère éloigné de la réalité des faits. Ce contexte forge le caractère et le regard du narrateur, âgé d’à peine de 12 ans lorsqu’il rencontre fortuitement le baron. Recueilli par le militaire après le massacre de sa famille, il ne doit sa survie qu’à sa faculté d’adaptation, à son instinct de survie et à sa capacité à apprendre, vite, aux côtés d’individus sinistres et cruels. Une ribambelle de psychopathes dont la sauvagerie ne semble connaître aucune limite. Il devient ainsi le témoin privilégié des exactions des subordonnés d’Ungern, se familiarisant avec la philosophie du bonhomme, une variante d’un fascisme n’étant pas sans rappeler celui d’Hitler. Cette expérience l’instruit beaucoup sur l’art de gouverner les hommes en dictature, sur la manière de supplicier les individus, de provoquer leur avilissement, sans succomber à la pitié, juste pour le plaisir de les dominer. Il y exerce enfin un don pour la survie qu’il s’efforce ensuite de mettre en application avec une certaine réussite, durant la période soviétique.

Réédition bienvenue d’un roman passé inaperçu, du moins en ce qui me concerne, Les Vents barbares convainc donc sans peine l’amateur de roman historique, surtout s’il ne nourrit aucune illusion sur le genre humain.

Les Vents barbares de Philippe Chlous – Réédition La manufacture de livres, avril 2019

L’Extravagant Monsieur Parker

Pour Maureen et sa famille, le rêve américain ne revêt pas le sépia de la nostalgie. Il ne s’écrit pas davantage en technicolor, comme dans ces productions hollywoodiennes qui commencent à occuper les écrans des salles de cinéma. Dès l’arrivée du couple et de ses deux enfants dans le nouveau monde, il a pris le goût du sang versé pour se tailler une place au soleil d’Albuquerque. Condamné à vivre dans un fauteuil roulant après un accident du travail sur un chantier pas très regardant sur la sécurité, Sean a abandonné la foi ancestrale de sa contrée natale irlandaise, un ramassis de bobards sans queue ni tête selon lui, pour la lecture et de longues soirées sur la galerie de la demeure familiale. Devenue l’unique soutien de famille, Maureen a surmonté la déveine, prenant son destin en main après un bras de fer, bref et victorieux, contre la municipalité négligente. Elle y a gagné un emploi, prémisse d’une solide amitié avec Leroy Parker, un vieux monsieur à la vie bien remplie.

Parmi les figures légendaires de l’Ouest américain, Billy the Kid tient une place de choix. Si l’on fait abstraction de la filmographie consacrée au célèbre régulateur, le bonhomme est aussi le sujet d’une abondante littérature, plus ou moins inspirée, lui donnant souvent le beau rôle, mais insistant également sur l’ambivalence du personnage. Héros au grand cœur ou outlaw brutal ? La réponse à cette question n’a que peu de place dans la passion pour le personnage, l’affect semblant avoir pris définitivement le dessus sur la raison. De toute manière, depuis The Authentic Life of Billy The Kid de Pat Garrett, où le shérif de Lincoln livre sa propre vérité sur la mort du Kid, une vérité contestable et contestée, Billy the Kid a rejoint la longue liste des figures mythiques de l’Ouest dont on se plaît à romancer ou fantasmer les faits et gestes. Je renvoie les éventuels curieux aux ouvrages de Michael Ondaatje ou de Charles Neider, tous deux chroniqués sur ce blog.

Avec L’extravagant Monsieur Parker, Luc Baranger s’inscrit dans le sillon des auteurs ayant choisi de faire vivre le Kid au-delà du terme officiel de son existence, en 1881. Sur ce sujet, si Goodbye Billy de Laurent Whale m’a moyennement convaincu (euphémisme), je ne retiens pas mon enthousiasme pour le présent roman. Luc Baranger ne manque pas de talent pour faire revivre l’Ouest, mais aussi pour évoquer quelques épisodes de l’histoire américaine entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Pendant cette période charnière, où disparait la Frontière, les États-Unis commencent à imposer leur volonté sur le continent américain. Autrement dit, ils sèment la pagaille, la mort et la désolation au nom de la liberté et de la démocratie. En prenant le vieux monsieur Parker comme porte-parole, Luc Baranger se livre à une démythification des États-Unis, pays où on préfère imprimer la légende au lieu de s’en tenir aux faits. On prend ainsi grand plaisir à lire, sous sa plume imagée et truculente, le récit du desperado devenu vieillard indigne et malicieux, grand-père idéal pour les enfants de Maureen qui découvrent le hors champs historique de leur pays d’adoption. Luc Baranger évoque ainsi quelques-uns des mythes de l’histoire américaine, de l’épopée des Rough riders de Theodore Roosevelt, jusqu’aux actes des Banana Men, faisant et défaisant les gouvernements d’Amérique centrale pour le compte de l’United Fruit Company, sans oublier la Horde Sauvage de Butch Cassidy auquel le Kid rend justice et hommage avec sa nouvelle identité. S’il semble pencher pour le Kid, Luc Baranger n’atténue pas pour autant le caractère violent du personnage et sa morale personnelle guère respectueuse des lois ou conventions sociales. Au crépuscule de son existence, le Kid reste fidèle à lui-même, c’est-à-dire fidèle à un idéal de liberté où la parole donnée, la sincérité et une conception personnelle de la justice l’emportent sur un droit résultant d’un rapport de force défavorable aux femmes, aux minorités et aux humbles. Bref, de quoi entretenir le mythe encore longtemps.

L’extravagant Monsieur Parker apparaît donc comme un excellent roman, à la prose vigoureusement charpentée, non dépourvue de tendresse, mais où l’émotion finit par l’emporter. On n’a pas fini de réécrire l’histoire du Kid pour se venger du monde tel qu’on le subit.

L’extravagant Monsieur Parker de Luc Baranger – La Manufacture de livres, avril 2019