KRA – Dar Duchesne dans les ruines de l’Ymr

Souvent confondue avec son cousin le corbeau, la corneille a été de toutes les batailles et de tous les augures depuis l’aube de l’humanité. Fidèle compagnon de l’homme, du moins de ses dépotoirs et charniers, elle l’a accompagné depuis la naissance de la civilisation, regardée tour à tour avec crainte, respect ou maudite pour ses méfaits. Dans un futur indéterminé, au retour de la clinique où son épouse vient de décéder d’une maladie incurable, un vieil homme fatigué retrouve dans son jardin une corneille affaiblie, manifestement malade, mais pourtant guère effarouchée par sa présence. Au lieu de l’achever, il la recueille, lui offrant le gîte et le couvert, puis il finit par apprendre sa langue, le KRA, l’écoutant ensuite lui raconter sa longue existence et complicité avec l’humanité.

Ainsi débute KRA – Dar Duchesne dans les ruines de l’Ymr de John Crowley. De l’auteur américain, on n’avait plus rien lu depuis la traduction dans nos contrées de L’Été-machine, fable post-apocalyptique teintée de mélancolie. Il aura donc fallu attendre plus de quinze ans pour voir traduit son plus récent roman, nouvelle tentative de nous vendre un auteur réputé exigeant pour de bonnes raisons, on va le voir.

KRA se compose de plusieurs récits interdépendants, entrecoupés d’ellipses, formant un tout ordonné autour de la figure tutélaire de la corneille Dar Duchesne, volatile psychopompe, doté de surcroît d’une forme de conscience, voire d’intelligence, mais frappé par la fatalité d’une existence immortelle. Dar meurt ainsi pour mieux renaître avec l’intégralité de ses souvenirs et histoires, devenant par voie/voix de conséquence la mémoire de son peuple mais également celle du monde des hommes, cette race se déplaçant à deux pattes, dont il suit l’évolution à travers les âges. Chapardeur, vorace, bavard et trop curieux pour son propre bonheur, l’oiseau s’attache ainsi à quelques humains dont il devient l’interlocuteur privilégié, accompagnant leur quête métaphysique. D’aucuns retrouveront dans les différents récits de la corneille des réminiscences de l’Épopée de Gilgamesh, des éléments des fables d’Ésope ou de L’Énéide, voire des échos des pièces de Shakespeare, du mythe d’Orphée, des voyage de Saint Brendan et de contes amérindiens. D’autres s’amuseront à dénicher les références historiques évoquées au travers des multiples vies de Dar Duchesne, des temps préhistoriques jusqu’à nos jours, voire au-delà. On sent poindre en effet derrière le propos de John Crowley la tentation de l’érudition, de la métaphore et d’un symbolisme exacerbé. Dommage pour ceux à qui ces références ne parlent pas, ils devront se contenter d’un récit monotone, un tantinet répétitif aux entournures, certes traversé de fulgurances philosophiques incontestables, mais au final assez hermétique.

« Des histoires, répondit Coyote. Ce que je te dis là, tu le sais déjà. Nous sommes maintenant faits d’histoires, mon frère. Voilà pourquoi nous ne mourrons jamais, même quand ça nous arrive. »

À défaut de s’enthousiasmer pour KRA – Dar Duchesne dans les ruines de l’Ymr, reconnaissons au roman de John Crowley un point de vue original et le mérite d’une grande culture. Avis aux amateurs de lectures atypiques et exigeantes.

KRA – Dar Duchesne dans les ruines de l’Ymr (KA : Dar Oakley in te Ruin of Ymr, 2017) – John Crowley – Éditions L’Atalante, collection « La Dentelle du Cygne », avril 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Couton)

Dune, le mook

Parmi les nombreux livres parus dans la foulée de l’annonce de la sortie en salle du film de Denis Villeneuve, désormais repoussé aux calendes Atréides en raison de la reprise de la crise sanitaire, le magazine book consacré à Dune a tous les attraits d’un ouvrage de fans destinés à des fans. Optant pour le mode choral, Dune, le Mook convoque en effet un bataillon d’universitaires, d’auteurs-rices, d’éditeurs-rices, de journalistes et autres passionnés par l’opus majeur de Frank Herbert. Dirigés par Lloyd Chéry, ils ont ainsi fait passion commune pour participer au projet soutenu par les éditions l’Atalante et Leha, avec le concours financier de plus de 4000 contributeurs enthousiastes. Pour quel résultat ? Ne faisons pas durer le suspense.

Dune le Mook est indéniablement un bel objet dont les illustrations contribuent à stimuler l’imagination ou à susciter moult réminiscences auprès du connaisseur de l’œuvre de Frank Herbert. On y retrouve bien entendu l’imagerie désormais classique de Wojtek Siudmak, mais aussi des illustrations originales d’Aurélien Police. Si le format magazine, la couverture souple et la reliure suisse peuvent dérouter l’amateur de beaux livres, l’ensemble dégage toutefois une impression de qualité, en dépit du choix hasardeux d’une encre de couleur bronze pour l’impression de quelques articles.

Précédé par un avant-propos de Lloyd Chéry, l’ouvrage est découpé en cinq parties composées de contributions majoritairement très courtes, certaines prenant même la forme de teasers pointant vers l’essai Dune – exploration scientifique et culturelle d’une planète-univers, paru au Bélial dans la collection « Parallaxe ». Ceci souligne l’aspect un tantinet opportuniste de ce mook, même si la crise sanitaire est venue entre-temps perturber le dispositif promotionnel.

On n’échappe pas non plus au catalogue en feuilletant l’objet, l’exhaustivité ayant cet inconvénient. L’ouvrage comporte heureusement quelques clés utiles à la compréhension du livre-univers de Frank Herbert, dévoilant également un aspect méconnu de sa personnalité, du moins un aspect inédit à ceux n’ayant pas lu la biographie écrite par son fils Brian (Dreamer of Dune, 2003, Tor Books). Le mook déploie enfin une étude des principaux personnages du roman, via la subjectivité érudite de David Meulemans.

L’exhaustivité est aussi la règle lorsque l’on aborde le versant des adaptations. Une longue recension des déclinaisons cinématographiques, dessinées et vidéo-ludiques du roman de l’auteur américain. L’occasion de sortir des sentiers battus par Jodorowsky ou Lynch, ce qui ne fait finalement pas de mal. Dune est enfin ausculté au travers du prisme de la politique, de l’art de la guerre, de la philosophie, du féminisme, de la science et de la fantasy (Hiii !) dans de courtes analyses, il faut en convenir très libres, propices à la réflexion ou à la controverse, voire aux deux.

Bref, on ne rentrera pas dans le détail du sommaire, non par fainéantise, mais tout simplement parce que les articles sont trop nombreux pour en faire un descriptif complet. Et puis, l’exercice aurait un côté répétitif un tantinet fastidieux. Contentons-nous plutôt d’adresser nos louanges à Catherine Dufour, autrice d’un très incisif article sur les Sœurs du Bene Gesserit. Comme à son habitude, elle fait montre d’une acuité politique et d’une ironie fort réjouissante. Adressons aussi tous nos compliments à David Meulemans (sans oublier Alex Nikolavitch, Feyd L’épaule d’Orion et Pierre-William Fregonese) dont l’investissement se mesure au travers des portraits qu’ils consacrent aux différents personnages de la saga. Un sacré boulot, fort intéressant, témoignant d’une connaissance solide du roman de Frank Herbert, mais aussi d’autres œuvres plus classiques de la littérature, au sens le plus large du terme. Voici sans aucun doute possible l’un des points forts du mook.

Évidemment, l’ouvrage fait la part belle au film de Denis Villeneuve auquel il consacre pas moins de quinze pages, entretien avec le réalisateur y compris. Mais, il n’omet pas de faire un sort à l’adaptation avortée de Jodorowsky, œuvre mythique s’il en est, qui inspire ici à Rodolphe Casso une uchronie sur un mode sarcastique (« Et si le Dune de Jodo était sorti au cinéma »). Les fans du Dune de David Lynch, renié ensuite par le réalisateur lui-même, trouveront également matière à satisfaire leur déviance, comme ceux appréciant les médiocres adaptations de Sci-Fi channel. Pour les autres, ils assouviront leur passion coupable de complétiste avec les déclinaisons dessinées et vidéo-ludiques du roman, tentatives plus ou moins couronnées de succès de transformer l’univers du film de Lynch en véritable franchise commerciale. Pour l’anecdote, la lecture de l’article de Pierre-William Fregonese a réveillé dans ma mémoire de gamer chenu le souvenir des longues parties de Battle for Arrakis, précurseur des jeux de stratégie en temps réel développé par Westwood Studios. Tout ceci ne me rajeunit pas…

En attendant de voir le film de Denis Villeneuve sur les grands écrans (ce n’est pas gagné à l’heure où j’écris cet article), consolons-nous donc avec Dune, le mook, qui en dépit d’une exhaustivité non dépourvue de redites lassantes, recèle cependant quelques réflexions et interprétations stimulantes. Bref, voici une manière divertissante de relire l’un des classiques de la Science-fiction.

L’épaule d’Orion ne résiste pas à causer du mook, Le Dragon galactique non plus. Et jusque dans les caves, on entend l’écho.

Dune, le Mook – Collectif, éditions de l’Atalante & Leha, octobre 2020