Lum’en

S’il est un reproche que l’on ne peut guère adresser à Laurent Genefort, c’est celui de chercher à flouer le lecteur en prenant le contre-pied de ses attentes. Adonc Lum’en est un roman de science fiction, puisant son inspiration dans deux nouvelles parues au sommaire des anthologies « Escales 2001 » et « Destination univers ». On y trouve tout ce qui définit le genre, l’ampleur et la précision de l’imagination, mais aussi la richesse et la puissance de la métaphore.

Lum’en prend racine sur le sol de Garance, une exoplanète située dans le bras spiral d’Orion. Un monde lointain rendu accessible grâce au réseau des Portes Vangk, un vaste complexe délaissé par les entités extraterrestres qui les utilisaient jadis pour voguer entre les mondes et dont l’humanité ne sait rien, si ce n’est qu’il facilite les déplacements. Colonisée par une poignée de pionniers, rachetée par une multimondiale qui espère en tirer profit, au détriment évidemment des natifs de la planète, mais aussi de sa faune et flore, Garance ne se distingue guère des mondes frontières aperçus au détour d’un chapitre extrait d’un roman de Mike Resnick. Laurent Genefort s’inspire en effet des mêmes ressorts, ceux du Far West et du space opera, transposant sur un monde étranger des routines économiques familières et nous renvoyant à notre rapport à l’environnement et à l’autre.

En six récits liés entre-eux par un fil directeur les englobant tous, six instantanées pris à différentes époques de l’histoire de la colonisation de Garance, Laurent Genefort oppose le temps court et éphémère des hommes, à celui plus long, pour ainsi dire immobile, de l’entité Lum’en. Il relate un échec, celui de l’homme, resté sourd aux tentatives de communication de l’entité et aveugle à ses manifestations indirectes pour prendre contact. Mais, il raconte aussi une réussite, celle des Pilas, et leur lente élévation vers la civilisation et le progrès. De quoi envisager l’avenir de manière plus optimiste, mais sans la présence humaine.

Cet aspect de Lum’en attire bien entendu l’intérêt de l’amateur de science fiction, rappelant la manière de quelques grands classiques du genre. Il permet à Laurent Genefort de se piquer d’écologie en nous interpellant sur notre mode de vie et sur notre rapport à la nature. Mais, les Pilas fascinent aussi par leur altérité radicale, par leur relation symbiotique avec les caliciers, ces arbres minéraux supportant tout un écosystème exotique, contribuant pour beaucoup au sense of wonder de ce court roman. Bref, ils apparaissent comme le point fort d’une intrigue rejouant par ailleurs les affres de la colonisation, de l’extrémisme religieux, du terrorisme et du capitalisme prédateur. Bref, rien de neuf sous le soleil, y compris d’un autre monde.

Lum’en relève donc d’une science fiction un tantinet old school, dont les routines éprouvées et le sense of wonder maîtrisé contribuent grandement au plaisir de lecture. Inventif sans être exubérant, désabusé sans être nihiliste, crédible sans chercher à entrer trop dans des spéculations oiseuses, Laurent Genefort nous propose finalement un roman sans prétention autre que de filer la métaphore, tout en se montrant d’un accès facile.

Lum’en de Laurent Genefort – Éditions Le Bélial’, avril 2015

Le Sang des Immortels

Verfébro, deuxième satellite de Vélag-B. Ce monde des confins n’attire pas vraiment les visiteurs, surtout depuis que la multimondiale qui en détient la propriété, a décrété un embargo technologique. La rare population, partagée entre clans primitivistes et employés de la compagnie, est coincée entre l’unique plateau défriché et les lisières de la forêt-monde. Une colonie en butte au harcèlement incessant des indépendantistes, à l’inexorable pression de la forêt, de sa faune et de sa flore mortelles. Seuls les Dracs et le soma, la substance tirée du sang de ces créatures, censée conférer l’immortalité, suscitent un maigre intérêt pour Verfébro. Mais, ils ne sont guère nombreux ceux qui peuvent se vanter d’avoir approché ces créatures légendaires faisant l’objet d’un culte. Pourtant, quatre voyageurs d’outre-monde débarquent, prêts à braver les dangers de la Maréselva. Ils cherchent un guide et cachent dans leurs bagages beaucoup de secrets…

Paru jadis dans la mythique collection Anticipation du Fleuve noir, Le Sang des Immortels ne figure pas parmi les œuvres incontournable d’un auteur qui faisait alors ses premières armes. Autant le dire tout de suite, ce court roman de Laurent Genefort ne brille pas par son originalité. Au-delà du motif de la quête, opportunément rappelé par la quatrième de couverture, l’intrigue reste très plan-plan. Une course-poursuite à travers les paysages hostiles d’un monde-forêt, des rebondissements téléphonés et des caractères stéréotypés, on ne baigne pas dans la complexité, bien au contraire, ce serait plutôt dans l’alimentaire. Cependant en dépit de toutes ces faiblesses, ce n’est pas sur ce point que j’attendais Laurent Genefort, auteur autrement plus connu pour sa thèse sur les livres-univers. Je le guettais plutôt pour ces fameuses vertus de la science fiction mentionnées par Ursula Le Guin.

Selon l’autrice américaine, la science fiction se distingue en effet par les vertus suivantes : la vitalité, l’ampleur et la précision de l’imagination, l’aspect ludique, la richesse et la puissance de la métaphore, la liberté par rapport aux attentes et aux maniérismes littéraires conventionnels, la sincérité morale, l’esprit, le punch, et enfin, la beauté (intellectuelle, esthétique et humaine).

Voyons d’abord la vitalité, l’ampleur et la précision de l’imagination. D’entrée de jeu, l’auteur français nous gâte avec un monde forestier. Verfébro se révèle en effet doté d’un fort potentiel. Une écologie fascinante, furieusement immersive et crédible, un arrière-plan géopolitique apparemment assez fouillé, même si on ne fait que le deviner ici. Parmi les trouvailles de Genefort, la Maréselva, cette forêt ne faisant qu’un avec l’océan, à la manière d’une sorte de mangrove planétaire, imprime durablement sa marque sur l’esprit et l’imaginaire. Question esprit ludique et punch, Laurent Genefort démontre de réelles qualités de conteur. Le Sang des Immortels est fun sans aucune autre prétention que celle de distraire. Par contre, on repassera pour la richesse et la puissance de la métaphore. Quant à la beauté (intellectuelle, esthétique et humaine), il faut se contenter du service minimum. Et lorsque l’on se penche enfin sur la sincérité morale, force est de constater qu’elle est juste du niveau d’un proto-Avatar ou d’un sous-Le nom du Monde est forêt.

Bref, c’est un peu déçu que je ressors de cette lecture, ou du moins avec le sentiment de ne pas en avoir vu mes attentes satisfaites. A suivre avec le cycle d’Omale.

ps : Chapeau bas à l’illustration de couverture qui réussit à faire jeu égal avec celle de l’édition Fleuve noir en matière de laideur.

Le Sang des Immortels de Laurent Genefort – Éditions Critic Science-Fiction, septembre 2011

Points chauds

On reproche souvent à la SF d’être juste divertissante, de privilégier le fun au détriment de l’émotion ou d’une vision ancrée dans le réel. L’ailleurs et le demain ne seraient pas des préoccupations mâtures. Ce reproche émis par ce que d’aucuns surnomment les mundanes, s’il semble un tantinet réducteur, voire entaché de préjugés, ne semble pas totalement infondé. Mais, il en va en SF comme dans toute littérature : le superflu côtoie l’essentiel, l’un n’hésitant pas à frayer avec l’autre.

Après avoir fait les beaux jours de la collection « Anticipation » des éditions Fleuve noir, bâtissant livre après livre un univers aux dimensions cosmiques – celui des Vankhs – auquel se rattache le cycle d’ « Omale », Laurent Genefort élabore désormais un nouvel univers, celui des « Bouches ». D’abord, deux nouvelles (« Rempart » et « Fleur ») parues au sommaire de la revue Bifrost. Puis, un roman accompagné d’un guide de survie, gadget à la mode et manière de prolonger l’immersion. Avec Points chauds, il réussit l’union du fun et de la réflexion, du pulp et du roman éthique. En effet, même si le récit se présente sous les auspices du divertissement, un livre dont les pages se tournent toutes seules (selon la formule consacrée), pour peu que l’on creuse le propos, on pourra y déceler, avec la grille de lecture adéquate, comme une sorte de métaphore sur la différence, la ressemblance, en somme toutes ces questions soulevées par la notion d’altérité.

Quid de l’histoire ?

Points chauds nous raconte la fin d’un monde. Un monde où l’humanité se croyant unique est poussée brutalement en bas de son piédestal par l’irruption d’une multitude d’espèces conscientes. En fin de compte, les hommes ne sont pas seuls. D’autres vies évoluées existent. Elles débarquent, vomies par des bouches apparues partout dans le monde de façon aléatoire. Des milliers de bouches, niant le concept de frontière, se moquant des dispositifs de confinement, et dont le fonctionnement ainsi que les motivations de leurs constructeurs restent un mystère. L’offense serait mineure, si de surcroît les E.-T. ne se fichaient pas comme d’une guigne des hommes. La Terre ne paraît pour eux qu’une zone de transit. Et, quand certains parmi eux choisissent de s’établir durablement, ils suscitent convoitise, peur, rejet ou adoration sectaire. Bien peu de réactions rationnelles. Un éventail d’émotions humaines, au final très banal. Pour désamorcer les conflits, l’ONU a crée une force d’interposition : RAMPART. On imagine ses soldats coiffés de casques verts (comme les petits hommes). À charge pour elle d’accompagner les migrations d’extraterrestres, d’une bouche à une autre, ou d’empêcher la prolifération d’artefacts aliens. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que RAMPART ne chôme pas, car entre les Humanos et les Aliens le contact peut être rugueux, les hommes demeurant affligeants par la prévisibilité de leurs réactions.

Via les points de vue de quatre personnages principaux – un militaire de la force RAMPART, une humanitaire, un Nénètse et un scientifique indien –, entrecoupés de flashs informatifs plus généraux, Laurent Genefort nous brosse un tableau crédible de cette fin d’un monde. Il nous renvoie à nos pratiques et comportements vis-à-vis de l’Étranger, l’immigrant, pour résumer : l’autre. Et son héros apparaît être finalement l’humanité dans ses multiples occurrences. Des hommes dont la faculté à s’émerveiller et à se montrer généreux semble malheureusement contrebalancée par leurs mauvais penchants.

Bref, Points chauds n’apparaît pas comme une lecture globalement inoffensive et l’on attend avec impatience de plus amples développements de l’univers de Laurent Genefort.

Points chauds de Laurent Genefort – Éditions du Bélial’, mai 2012