Goodbye Billy

Après dix sept ans de bons et loyaux services, l’agent spécial Richard Benton se retrouve muté comme chef des Archives tronquées. Un enterrement de première classe dans les tréfonds de la bibliothèque du Congrès auprès de ceux que l’on surnomme les rats de poussière. À moins qu’il ne puisse rebondir après cette période de purgatoire administratif. En attendant, l’ex-agent du FBI doit prendre ses fonctions et découvrir sa nouvelle équipe réduite à trois personnes, restriction du budget oblige. Un vieil hippie, un tantinet anar, une punkette douée pour l’informatique et une experte de l’Internet à laquelle aucun pare-feu ne résiste. Le trio est chargé d’exhumer dans les archives les secrets de l’Histoire les mieux cachés, de collecter et recouper les informations, quitte à agacer l’establishment. En leur compagnie, Dick Benton ne tarde pas à se frotter à un candidat républicain à l’élection présidentielle, à ses ex-collègue du FBI et à une équipe de gros bras très dangereux.

Ne tergiversons, si je ne peux pas affirmer avoir détester Goodbye Billy, le roman de Laurent Whale n’a guère soulevé mon enthousiasme. Paru aux éditions Critic dans leur collection consacrée aux thrillers, l’ouvrage initie une série dédiée à une équipe d’archivistes, chargée d’enquêter dans le passé de l’histoire américaine afin de dévoiler ses angles morts. Si le principe paraît intéressant, voire stimulant, on ne peut pas dire que sa réalisation soit convaincante. Laurent Whale se contente de survoler (euphémisme) les aspects historiques pour se concentrer sur ses marottes. On retrouve ainsi le goût pour l’aviation dont il a déjà fait montre dans la « Saga Costa », un peu de sexe décomplexé (et assez ridicule), mais également un rejet affirmé de la classe politique et de ses magouilles. Hélas, en dépit d’un état d’esprit se voulant libertaire, Goodbye Billy se révèle surtout perclus de poncifs et de tics de langage qui m’ont passablement agacé.

Pour commencer, Laurent Whale reprend à son compte l’hypothèse de la survie du Kid, lui donnant quelques dizaines d’années de vie supplémentaires. Il confirme ainsi les doutes de certains de ses contemporains sur la sincérité de Pat Garrett. Hélas, les péripéties vécues par le Kid au-delà de son décès officiel ne paraissent guère crédibles, pour ne pas dire abracadabrantesques. Sans entrer dans les détails, Laurent whale masque avec difficulté sa sympathie pour l’outlaw, privilégiant le mythe plutôt que l’Histoire, tout en assurant au personnage une longévité insolente. Un défaut s’expliquant sans doute par un excès de visionnage de Pat Garrett et le kid de Sam Peckimpah. Je lui pardonne, étant moi-même plutôt fan du film. Mais là n’est pas le point le plus problématique du roman.

En effet, Laurent Whale applique de manière trop systématique les recettes du thriller. Chapitres courts s’achevant sur un cliffhanger, personnages stéréotypés à l’excès, manichéisme à tous les étages, dialogues réduits à leur stricte fonction utilitaire, l’ensemble paraît très fabriqué, voire trop. D’aucuns parleraient de style fluide. Pour ma part, je le trouve extrêmement pauvre, grevé de surcroît par un problème de rythme surprenant. Tout la première partie du roman est en effet très statique, pour ne pas dire mollassonne. On s’enferre dans une enquête dépourvue d’originalité, avec en arrière-plan la menace de forces occultes guère préoccupées par l’altruisme. On a vu cela mille fois dans n’importe quelle série policière américaine.

Puis, Laurent Whale abandonne le registre complotiste, optant pour un fly novel jalonné de rencontres improbables, notamment avec un milliardaire texan et un ancien militaire, amateur de vieux zincs. Le rythme s’accélère considérablement, sans devenir pour autant frénétique, et les morceaux de bravoure s’enchaînent sans que l’on ne frémisse vraiment tant les péripéties paraissent capillotractées. En fait, la tension dramatique reste désespérément à l’étiage et l’on tourne les pages sans passion, persuadé que rien de fâcheux ne risque d’arriver à Dick Benton et ses compagnons.

Bref, je ne peux m’empêcher de considérer Goodbye Billy comme une distraction sans conséquence, où l’enthousiasme pointe aux abonnés absents. Et, si l’on souhaite se venger littérairement du monde, on peut passer son chemin car tout paraît ici trop facile, trop prévisible. Sans vouloir être méchant, ce premier volet des « Rats de poussière » me fait un peu l’effet d’une Agence tout risque des bibliothèques, mais sans la folie douce de Looping. Dommage.

Goodbye Billy – Les Rats de poussière 1 de Laurent Whale – Réédition Gallimard, collection « Folio policier/Thriller », septembre 2015

Les Damnés de l’Asphalte

Continuons le voyage en compagnie de Laurent Whale.
Les Damnés de l’Asphalte nous emmène en Espagne, quinze années après les événements Des Étoiles s’en balancent. Les héros ont vieilli et la nouvelle génération semble mieux taillée pour survivre dans le monde d’après. Dans un décor retourné à l’état de friche, hanté par les fantômes de l’ancienne civilisation, la barbarie se pare désormais des atours de la foi et de la nécessité. Une foi tenaillée par la haine de la différence et tentée par le totalitarisme, une nécessité dictée par l’instinct de survie. Miki, le jeune mécano Des Étoiles s’en balancent, est devenu un homme accompli. Bientôt père, il doit pourtant abandonner sa compagne enceinte pour partir à la recherche de son frère Tom Costa, porté disparu avec son appareil du côté de la péninsule ibérique. En compagnie des anciens, Cheyenne et Toni, du fils de son frère et de son amie, il franchit les Pyrénées, bravant un pays sillonné par les Sectiens, cette engeance en robe noire à capuche, par les pillards et un autre danger venu de la mer (on croirait du Wyndham). Pas sûr qu’il ne sorte indemne de cette aventure…

« Comment peut-on encore croire qu’une entité supérieure veille sur nous ? Rien, dans ce monde, n’est beau. »

Bon, je l’ai déjà dit avec le précédent roman, voici de l’excellente littérature populaire, sans prise de tête, généreuse et n’accusant aucune faiblesse dans le rythme. Bien sûr, ce n’est sans doute pas le genre d’œuvre propre à séduire les tenants de la littérature à chichis. Toutefois, il n’y a ici aucune tromperie sur la marchandise.
Volontiers anar ou en tout cas rétif à toute forme d’autorité, quelle soit de nature religieuse, militaire ou vaguement étatique, Laurent Whale brode une intrigue resserrée, non dépourvue de raison de s’insurger, même si l’on peut lui reprocher de forcer le trait et de se répéter.
Dans un monde résolument sans Dieu, ni maître, ses héros taillent la route, à la recherche d’un refuge, d’un endroit où rebâtir une communauté avec un peu d’ordre mais surtout sans le pouvoir. D’aucuns diront une utopie. On ne les contredira pas… Heureusement, le roman de Laurent Whale entretient suffisamment l’ambiguïté pour lui éviter le reproche de la naïveté. Après tout, le fait semble désormais de notoriété publique : l’enfer est souvent pavé de bonnes intentions.
Animé par des dialogues vifs et des réflexions sans concession, l’histoire acquitte honorablement son tribut à la littérature d’aventures. De surcroît, elle recèle quelques visions post-apocalyptiques convaincantes, comme par exemple ces meutes de chiens traquant leur gibier humain dans le décor pseudo-mauresque d’une station balnéaire en ruine.

Au final, Les Damnés de l’Asphalte conclut d’une manière sympathique le diptyque ouvert pas Les Étoiles s’en balancent. Voilà encore de l’excellente littérature populaire, de quoi se détendre entre deux lectures plus exigeantes.

Les-damnes-de-lasphalte_8786Les Damnés de l’Asphalte de Laurent Whale – Éditions Critic, collection « Trésors de la Rivière Blanche », mai 2013

Les étoiles s’en balancent

Littérature moraliste autant qu’exutoire aux peurs du présent, le roman post-apocalyptique (post-nuke chez les Anglo-saxons) déroule ses paysages de désolation propices aux éternels recommencements. Qu’il soit pessimiste ou optimiste, quand il ne sert pas simplement de prétexte à un questionnement métaphysique, le genre semble un formidable générateur de récits aventureux comme en témoigne Les étoiles s’en balancent.

Dans un futur que l’on pressent proche, l’Hexagone n’est plus que décombres parcourus par des bandes ensauvagées : les hors-murs. Seules quelques villes-États ont survécu, offrant un ordre illusoire dans un monde retourné en jachère. Tom Costa n’a pas connu le monde d’avant. Il a appris à se débrouiller seul, ne comptant que sur lui-même et quelques relations. Épaulé par son mentor Armand, un néo-hippie ayant su se rendre indispensable auprès de la clique qui gouverne la cité de Pontault, il survit dans ce merdier où prévaut la loi du plus fort ou du plus malin. Entre vols en solitaire aux commandes de son ULM bricolé et troc avec les chicaneurs, as de la récup’, il est parvenu à se construire une bulle pour y filer le parfait amour avec San, sa volcanique amante. Et tant pis si le monde court sur son erre, à la dérive, entre famine et misère. Ce n’est pas son problème… Mais, conformément à l’adage : les gens heureux n’ont pas d’histoire. Cette Histoire, avec une grande hache, qui justement vient le menacer de son couperet. Un danger venu du Nord, irrésistible, contraignant les villes-États à s’armer. En auront-elles le temps ? Le temps de mettre en pratique une de ces citations latines que semble priser Armand : « Si vis pacem, para bellum ».

S’il est un reproche que l’on ne peut pas faire à Laurent Whale, c’est celui de ne pas inspirer immédiatement la sympathie. Les étoiles s’en balancent est un roman généreux et chaleureux, même si son contexte n’incite pas à la joie et la gaieté. Sur fond de déroute économique et sociale, Whale nous dépeint un monde n’étant pas sans rappeler celui du film Les fils de l’homme. Aucun cataclysme nucléaire, aucune catastrophe naturelle ou autre pandémie ne vient expliquer ici le désastre total. L’homme apparaît bien comme le seul responsable d’une fin du monde en forme d’effondrement inexorable et prévisible du modèle de développement capitaliste.
Dans ce cadre guère réjouissant, Laurent Whale brode un récit d’aventures, servi par une galerie d’archétypes, préférant les dialogues incisifs aux descriptions et l’action à l’introspection. Le tout saupoudré d’une bonne pincée d’anarchisme. C’est vif, enlevé et on ne s’ennuie pas un instant. Tout au plus, peut-on lui reprocher d’abuser du cliffhanger dans le dernier quart du récit et de tirer un peu trop sur la corde sensible de l’amourette de Tom Costa. Toutefois, tout ceci apparaît comme des vétilles face au plaisir quasi-séminal que l’on éprouve en lisant l’histoire.
D’une certaine manière, Les étoiles s’en balancent ressuscite le meilleur de l’état d’esprit de la défunte collection « Anticipation » du Fleuve noir. Les éditions Critic ne s’y sont d’ailleurs pas trompées en rééditant le livre dans leur nouvelle collection « Trésor de la Rivière Blanche ».

Au final, le roman de Laurent Whale s’avère un divertissement populaire réussi, animé par un esprit de générosité communicatif. Et quoi que l’on en pense, cela fait du bien de temps en temps.

Les-Etoiles-s-en-balancentLes étoiles s’en balancent de Laurent Whale – Réédition Critic, collection « Trésors de la Rivière Blanche », 2012