Berazachussetts

Longtemps, l’imagerie d’Epinal a cantonné l’Argentine au tango, aux gauchos et aux vastes prairies de la Pampa. Une terre d’utopie pour de nombreux exilés volontaires. Comme une sorte d’États-Unis des antipodes. Bien entendu, l’image s’avère trompeuse. L’Argentine est aussi le pays d’une longue litanie de dictatures, de juntes et de gouvernements autoritaires ou populistes, tempérée par un retour à la démocratie en 1983, presque aussitôt obéré par une crise économique dévastatrice. Bref, un terreau fertile pour la littérature comme en témoignent les noms de Jorge Luis Borges, Ernesto Sábato, Julio Cortázar et Adolfo Bioy Casarès.

Une fois n’est pas coutume, on se passera du traditionnel résumé de l’argument de départ. Non pas pour éviter de déflorer l’intrigue, mais tout simplement parce qu’il est inracontable. Pour cette raison, on se contentera de mentionner quelques indications factuelles que d’aucuns pourront juger sans queue ni tête, mais qui pourtant illustrent à merveille le niveau de dinguerie de ce court roman.

A Berazachussetts, il semble naturel de croiser au détour d’un chemin une zombie punk, adepte de chair fraîche, de bière et de pogo. A Berazachussetts, les jeunes retraitées pimpantes vivent à feu et pot commun, faute d’une pension suffisante, et se chamaillent comme de bonnes copines en pleine crise d’adolescence. Toutefois, mieux vaut passer son chemin lorsque circulent les Mercedes noires de la jeunesse dorée, surtout si l’on est une femme seule. Ces fins de race se distraient en filmant les viols qu’ils organisent en faisant pression sur de pauvres bougres, dont certains prennent parfois goût au crime. Pendant ce temps, l’ancien maire vaque à ses affaires, à l’abri dans sa villa payée grâce à l’argent détourné durant son mandat. Il rit bien des pauvres, de leur odeur, de leurs goûts douteux, de leurs tics, de leur agitation à la perspective de la victoire du club de foot local. Le spectacle ne parvient pourtant pas à lui faire oublier ses hantises. Le spectre de sa femme qu’il a fait assassiner parce qu’elle le trompait. Et la terrible Periquita, une gamine paralytique qui connaît tout sur tout dans la ville, dont elle terrorise les habitants avec sa milice d’éclopés. Tout ce beau monde se côtoie, se croise, s’épie et se supporte avec plus ou moins de bonheur et de jalousie. Et personne ne voit la révolution qui couve, sur le point d’éclater sous leurs pieds, du côté du cimetière…

On le voit, Berazachussetts apparaît comme un melting-pot d’influences diverses, entrées en ébullition dans le creuset d’une ville ressemblant à Buenos Aires, sans vraiment l’être. Polar, étude de mœurs, roman gore et comédie baroque, on trouve un peu de tout cela dans le roman de Leandro Ávalos Blacha. L’auteur argentin déforme la réalité, opérant notamment un glissement dans la toponymie des lieux, et l’on sent qu’il s’amuse beaucoup à le faire, d’une manière grinçante, absurde sans être grotesque. Car Berazachussetts est très drôle, pour ne pas dire jouissif. A l’instar de Marc Behm, auteur auquel on pense plus d’une fois, Leandro Ávalos Blacha ne s’embarrasse ni d’une longue scène d’exposition, ni d’explication. Il nous embarque illico dans un récit dont le rythme s’accélère en un crescendo apocalyptique jusqu’à déboucher sur un déluge quasi biblique et une révolution sociale.

Au travers de l’énormité des situations, bigger than life dirait-on, la réalité transparaît sous la fiction. Ségrégation socio-spatiale, paupérisation, consumérisme, lutte des classes, bien peu des maux de l’Argentine échappent au regard caustique de l’auteur. Il passe l’ensemble à la moulinette d’un humour rageur et salutaire. Ainsi, entre catharsis et satire, Berazachussetts s’apparente à un conte dont la morale aurait été écrite par un sale gosse, à l’œuvre durant un carnaval. Autant dire que l’on recommande l’ouvrage chaudement.

Berazachussetts (Berazachussetts, 2007) de Leandro Ávalos Blacha – Editions Asphalte, octobre 2011 (roman traduit de l’argentin par Hélène Serrano)

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