La Chute d’Arthur

La passion de J.R.R. Tolkien pour la versification allitérative et pour les poèmes écrits de cette manière apparaît sans doute comme une des principales sources d’inspiration de son œuvre. Ces légendes nordiques, qu’elles relèvent des registres héroïque, mythologique et poétique, jouent un rôle primordial dans la genèse de la Terre du Milieu.
Longtemps remisé parmi les brouillons et notes de Tolkien père, resté à l’état d’ébauche sans cesse modifiée, le manuscrit de La chute d’Arthur a bénéficié des succès du Hobbit et du Seigneur des Anneaux pour resurgir dans une édition commentée, profitant au passage d’un travail de contextualisation bienvenu. À l’instar de la Légende de Sigurd et Gudrún, le texte appartient à la fois à l’historiographie littéraire et à la poésie. J.R.R. Tolkien s’efforce d’y transposer en anglais moderne la métrique du vers allitératif du XIVe siècle. Écrit dans les années 1930, le poème reste inachevé. Un fait que déplore Christopher Tolkien car il se dégage de l’œuvre de son père une puissance épique indéniable, comparable en cela aux chansons de geste, que seule une lecture à haute voix rend perceptible.

Le récit de la chute d’Arthur est bien connu des spécialistes. Relatés à la fois chez les auteurs pseudos-historiques (L’Historia Regum Brittanniae de Goeffroy de Monmouth et le Roman de Brut de Wace) et littéraires (réduisons la liste au plus connu, le Morte d’Arthur de Sir Thomas Malory), la mort du roi breton et l’échec de son utopie chevaleresque nous en disent finalement plus long sur l’état d’esprit et la géopolitique des XIIe et XIVe siècles que sur le personnage lui-même. Les différentes versions imprègnent par leurs motifs et récurrences notre représentation du souverain et de son histoire. À ce titre, son avatar cinématographique le plus convaincant demeure toujours Excalibur, film crépusculaire aux accents wagnérien de John Boorman.

En composant La chute d’Arthur, J.R.R. Tolkien s’inscrit donc dans la tradition arthurienne, celle de la Matière de Bretagne, où les auteurs successifs ont écrit et réécrit la même histoire, lui ajoutant des personnages et des épisodes supplémentaires, pour créer une sorte d’univers de fantasy avant la lettre. Il s’efforce d’en refaçonner la légende et lui confère sa propre senefiance (pour faire simple, on traduira le terme par celui de symbole à portée morale), tout en élaguant les passages qu’il juge superflus.
Loué pour son travail par R.W. Chambers, Tolkien n’a malheureusement pas achevé sa tâche. Sur ce point, Christopher Tolkien se cantonne aux supputations. Il préfère livrer quelques pistes, tirées des brouillons et notes de son père, sur la poursuite du récit, établissant des comparaisons avec les textes médiévaux afin d’ouvrir les perspectives sur ses choix probables. Mais surtout, il s’attache à montrer les liens qu’entretiennent les différentes écritures du Silmarillion avec le récit de La chute d’Arthur. Dans la Quenta, Tol Eressëa rappelle en effet l’île d’Avalon, à la fois pays de cocagne et « paradis terrestre ». Et le voyage de Lancelot vers l’Ouest, en quête de son roi en sa dernière demeure, annonce celui d’Eärendil jusqu’au Valinor.

En cela, La chute d’Arthur apparaît comme une pièce non négligeable de la longue gestation de la Terre du Milieu. Et s’il apparaît destiné avant tout à un public féru d’érudition, le travail de Christopher Tolkien est à tous points de vue passionnant puisqu’il nous ouvre les portes des coulisses d’une des œuvres majeures du XXe siècle.

Chute_ArthurLa chute d’Arthur de J.R.R. Tolkien – Éditions Christian Bourgeois, septembre 2013 (édition établie par Christopher Tolkien traduite de l’anglais par Christine Laferrière)

La Saga des Völsungar

À l’occasion de ma participation à un dossier pour la revue Bifrost, j’ai renoué avec un de mes amours de jeunesse : les récits nordiques. La réédition des Sagas légendaires islandaises chez les excellentes éditions Anacharsis m’a grandement facilité la tâche. Loué soit Odinn !
Pour ceux qui ne connaissent pas ou nourrissent quelques préjugés sur le sujet, je les invite à lire ce qui suit…

Au sommaire de l’ouvrage traduit et présenté par Régis Boyer avec le concours de Jean Renaud figurent pas moins de vingt histoires, de la méconnue Saga des hommes de Holmr à la plus célèbre, la Saga des Völsungar. Voilà d’ailleurs sans doute un des récits les plus fameux, classique des classiques de l’art lyrique et pompier, matrice de la Germania. La faute à Richard Wagner et à sa trétralogie « L’Anneau du Nibelung » dont les envolées nationalistes annexent sans coup férir une œuvre médiévale dont le projet se cantonnait au divertissement. Mais revenons aux sources…

Entre les XIe et XIVe siècles, l’Islande a connu un véritable âge d’or littéraire dominé par la personnalité de Snorri Sturluson. Durant cette époque ont été compilées les Eddas et un vaste corpus de récits en prose : les sagas.
Parmi ces textes, la Saga des Völsungar tient une place à part. Ce récit apparaît en effet comme une des sagas les plus aboutie tant par sa forme que pour sa matière, dont les motifs ont été repris et transformés pour composer une des œuvres les plus connues, à l’instar de Beowulf, du légendaire germanique, à savoir le fameux Nibelungenlied, source d’inspiration principale de Wagner (la boucle ou l’anneau est ainsi bouclé).
Et pourtant, rien n’est plus éloigné de la pompe allemande que ce récit nous contant les origines de Sigurdr Fáfnisbani – tueur du dragon Fáfnir –, ses mésaventures amoureuses, sa fin tragique et les séquelles de celle-ci. Rien n’est plus étranger de l’épopée que cette histoire au style rapide, économe de ses moyens, offrant une vision factuelle et simple du destin du héros nordique. Bref, voici un des chefs-d’œuvre de la littérature des peuples du Nord. Assertion non négociable.

« Chevauche donc jusque-là où tu trouveras tant d’or qu’il y en aura suffisamment pour toute ta vie, mais ce même or sera ta mort et celle de tout autre qui le possèdera. »

La Saga des Völsungar appartient aux Fornaldarsögur, récits des temps anciens mêlant des éléments « historiques » aux légendes et mythes. Elle dédouble, voire complète les grands poèmes épiques de l’Edda poétique. Sans entrer dans le débat sur l’historicité du texte, certains y voyant une récupération de faits et personnages historiques par la légende, on fera juste remarquer que le respect de la temporalité ne fait pas partie des préoccupations premières du récit. Les ellipses et raccourcis y foisonnent aux côtés de digressions poétiques ou ressortissant au conte.
À bien des égards, l’élaboration de l’œuvre révèle plusieurs strates et traditions différentes dévoilant ainsi sa nature composite. Le récit réserve une grande place au registre fantastique, voire surnaturel. Au fil des divers arcs narratifs, on y croise des magiciennes et des loups-garou. Les personnages y changent de forme et sont pourvus d’armes ou de chevaux merveilleux. Pour compléter le tout, la frontière avec le monde des dieux s’avère plus que poreuse facilitant les interventions divines au cœur du récit.
Tous ces éléments concourent à nous donner une vision, certes parcellaire, de la weltanschauung des peuples nordiques et, pour peu que l’on prenne garde aux anachronismes et déformations liées à la période d’écriture, ils se révèlent une source précieuse pour appréhender les contours de la société scandinave des temps archaïques.

Même s’il n’apparaît pas dès le début du récit, Sigurdr domine de son aura la Saga des Völsungar. Le personnage vit sous le joug du destin voulu par Odinn et imposé à toute sa famille. Ainsi, malédictions, trahisons et batailles semblent découler de la volonté du dieu borgne. Contrairement aux apparence, Sigurdr n’est pas un héros. Plutôt un anti-héros, respectueux de sa parole jusqu’à la mort, dont les vertus ne se fondent pas sur les prouesses ou une prétendue supériorité ethnique, mais sur un fatum qui le dépasse. En cela, il ne correspond pas du tout à l’image colportée par les romantiques, pas plus qu’il n’incarne les valeurs d’un idéal martial. Désolé pour ceux qui comptaient sur lui pour envahir la Pologne…

« On ensevelit donc le cadavre de Sigurdr selon l’ancienne coutume et l’on fit un grand bûcher. Quand il flamba bien, on plaça dessus le cadavre de Sigurdr Meurtrier de Fáfnir et celui de son fils de trois hiver que Brynhildr avait fait occire, ainsi que celui de GuÞormr. Quand le bûcher fut tout embrasé, Brynhildr y monta et dit à ses suivantes de prendre l’or qu’elle voulait leur donner. Après cela, Brynhildr mourut et brûla avec Sigurdr, et leur vie s’acheva ainsi. »

Bref, je ne saurais trop recommander aux éventuels curieux cette lecture, et ce d’autant plus qu’elle a inspiré des auteurs comme J.R.R. Tolkien ou Poul Anderson. Et puis, ça les changera des romans de la matière de Bretagne ou de la BCF à la triste figure…

Sagas_legendairesSaga des Völsungar – Éditions Anacharsis, mai 2014 (Texte traduit et présenté par Régis Boyer, avec le concours de Jean Renaud)

 

Arthur

J’ai des marottes comme tout un chacun. Du moins, j’imagine partager avec beaucoup de monde ce penchant pour des petites choses amusantes. Le genre dont on ne se lasse pas, même si le sujet paraît épuisé de longue date, usé jusqu’à la corde.

Bercé dans mon enfance par le film Merlin l’enchanteur de Walt Disney (librement adapté de T.H. White), puis plus tard, à un âge plus mature dira-t-on, fasciné par le Excalibur de John Boorman, j’ai basculé sans coup férir dans les romans arthuriens. Chrétien de Troyes, T.H. White, Thomas Malory, Geoffroy de Monmouth, Wace, Bradley et tutti quanti, j’avoue avoir lu tout ce qui me tombait sous la main et qui touchait, de près ou de loin, à la « Matière de Bretagne ». Et puis, je suis passé aux essais parce qu’il faut bien l’avouer, Arthur et ses épigones, c’est un beau foutoir. Une superposition d’inventions, d’ajouts, de réécritures dont l’accumulation a concouru à enjoliver et à flouter une réalité historique pour le moins nébuleuse.

Je n’avais jusque-là pas trouvé l’ouvrage synthétique et simple, permettant de faire le point sur le sujet sans trop céder à la vulgarisation ou aux élucubrations celtiques. Ma quête est désormais achevée. Avec son essai, Alban Gautier comble mes attentes, démontrant que l’on peut produire un ouvrage à la fois exigeant et accessible.

Comme le rappelle Alban Gautier, Geoffroy de Monmouth apparaît comme le créateur du personnage d’Arthur. En écrivant au XIIe siècle son Histoire des rois de Bretagne, il donne naissance à Arthur, héros breton populaire, lui conférant l’historicité qui lui manquait jusque-là. Quelles que soient les intentions de Geoffroy, son ouvrage tient toutefois davantage de la fiction historique que de l’essai historique. Car même s’il affirme s’inspirer d’un livre plus ancien, peut-être contemporain de l’époque d’Arthur – en gros, aux alentours des Ve et VIe siècle – l’ouvrage du clerc anglo-normand peut être comparé aux romans écrits par Alexandre Dumas au XIXe siècle. Un savant mélange d’imagination et de vraisemblance historique. Dans quelle proportion ? C’est ce qu’Alban Gautier s’efforce d’élucider.

Prouver qu’Arthur a réellement existé ne semble en effet pas une tâche aisée. On ne dispose d’aucune source directe et celles qui s’approchent au plus près, s’avèrent au mieux incertaines, au pire contradictoires. Entre la laconique Historia Brittonum attribuée à Nennius et le De Excidio et conquestu Britanniae de Gildas, où il n’est même pas fait mention d’Arthur, le corpus documentaire manque quelque peu de substance. Si les problèmes de datation, les non-dits et les diverses interprétations linguistiques ne tendent pas à nier l’existence d’un héros breton, elles ne permettent pas davantage d’en prouver l’existence. On reste dans le flou, dont l’étude de la période sub-romaine ou de l’époque anglo-saxonne par le biais de l’archéologie ne permet pas de sortir. On demeure donc dans l’expectative, condamné à échafauder les hypothèses, à parier sur la probable existence d’Arthur, et à rechercher les éléments pouvant falsifier celle-ci.

Héros folklorique historicisé ou personnage historique récupéré par la légende ? Arthur semble échapper à la science. Pourtant, son étude reste passionnante. Elle permet de mettre en exergue la démarche de l’historien, patient travail sur les sources épaulé par les sciences auxiliaires : archéologie, linguistique…

Alban Gautier use de pédagogie pour démontrer que l’Histoire se construit peu à peu, par un examen attentif des sources, par leur critique interne et externe et par la confrontation des informations qu’elles délivrent. Une fois cette tâche accomplie, l’historien avance ses hypothèses. Il les met en récit afin de convaincre son lectorat. Mais rien n’est définitif. Une nouvelle source, une manière différente d’interpréter les sources existantes peuvent venir remettre en question la vision que l’on se faisait du passé. Elles peuvent provoquer le débat, la controverse. Tout au long d’une première partie consacrée à l’Arthur « historique », Alban Gautier nous donne ainsi une brillante leçon sur le métier d’historien.

Dans un second temps, il s’attache à la figure littéraire du roi breton. Celle construite peu à peu par les continuateurs de Geoffroy de Monmouth. Arthur échappe au monde breton. Il conquiert l’espace anglo-saxon, français puis européen, devenant une figure quasi-universelle du monde chrétien et chevaleresque. Parmi les nombreux textes post-galfridiens (après Geoffroy), on trouve évidemment les poèmes et récits gallois (Mabinogion et autres). Arthur y apparaît comme un grand souverain, chasseur de monstres accomplissant moult exploits en compagnie de ses compagnons. Puis, le héros breton se francise et se christianise, en particulier dans les romans courtois de Chrétien de Troyes, et de manière plus générale dans les récits de la « Matière de Bretagne ». Sa cour, calquée sur celles des XIIIe et XIVe siècles devient le cadre d’aventures où le roi apparaît désormais comme un personnage secondaire. C’est Gauvain, Lancelot, Perceval et Galaad qui occupent la première place. À travers l’étude de ces textes, Alban Gautier montre bien que les romans arthuriens, rassemblés ensuite en cycles, épousent les idéaux de l’élite guerrière où ils rencontrent un grand succès. L’œuvre devient aussi un outil de propagande, au service de l’Empire Plantagenêt à la recherche d’une légitimité face à l’État capétien. Elle justifie les prétentions hégémoniques d’Édouard Ier sur toute la Grande-Bretagne et l’Irlande. Bref, Arthur échappe définitivement à l’Histoire pour basculer dans le domaine de l’imaginaire national ou collectif.

Après un long hiatus correspondant en gros aux temps modernes, Arthur revient sur le devant de la scène, faisant l’objet de réécritures. Cela commence au XIXe siècle avec Tennyson, Wagner et les préraphaélites, puis continue au XXe siècle où le mythe investi le cinéma et la bande dessinée, un peu délaissée par Alban Gautier dans son essai. Plusieurs générations d’auteurs s’emparent du personnage d’Arthur et de la « Matière de Bretagne ».

Sans entrer dans les détails, on renverra les curieux à l’essai, Gautier identifie trois tendances dans cette renaissance. Pour certains auteurs, le monde arthurien fournit un cadre où développer des visions oniriques, voire fantastiques. Merlin y joue souvent un rôle déterminant et les récits apparaissent fréquemment entachés de new age hippie teinté de celtisme. La deuxième tendance cherche à retrouver un Arthur plus « historique », du moins plus en phase avec l’époque où il est censé avoir vécu. Reste les autres, ceux qui mettent Arthur au service d’un propos, se servant de son épopée pour défendre des idées féministes, pacifistes ou plus satiriques. Dans tous les cas, tous ces romans, films, ou feuilletons en disent plus long sur leur propre époque.

Au final, on ne peut que s’incliner devant l’étude d’Alban Gautier. Documenté et clairvoyant, l’historien produit un essai passionnant et clair sur un sujet qui n’a pas fini de fertiliser l’imagination. Si l’on ajoute que l’ouvrage est doté d’un paratexte copieux (cartes, généalogies, glossaire, sources, bibliographie…), on comprend bien qu’il s’agit ici d’un must-read. Alors amis arthurophiles de tous poils, vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Arthur de Alban Gautier – Réédition Ellipses poche, septembre 2013