Rouge Gueule de bois

Sur le perron du pavillon de Tucson où il végète, Fredric Brown émerge d’une énième cuite carabinée. Le bruit de la machine à écrire sur laquelle son épouse Beth tape sa biographie le ramène peu-à-peu à la réalité. Avec une carrière au point mort, des factures qui s’accumulent et une propension à la procrastination qui lui assèche la plume mais pas le gosier, le bougre a toutes les raisons de se sentir sur le déclin. Dans un recoin de sa caboche, une idée trouble joue pourtant au yoyo avec sa raison. L’hypothèse d’un crime parfait qui n’attend plus qu’un mobile et une rencontre propice pour se réaliser. Plus tard dans la journée, dans un bar où il a ses habitudes, Fred fraternise avec un étranger de passage, un Français appelé Roger Vadim au moins aussi imbibé que lui. La muffée ne tarde pas à se révéler comme le prélude à un long delirium tremens, ponctué de fusillades et de carambolages.

« Un instant, en silence, ils soupesèrent l’idée d’un grand récit de sexploitation soviétique. Vadim trouva même un titre accrocheur, Les Tigresses du Comité, qu’il n’osa soumettre à son compagnon. Et l’on finit, gênés par le brusque arrêt des débats, par toussoter diplomatiquement. »

Premier roman solo de Léo Henry, Rouge Gueule de bois s’apparente à un long road trip alcoolisé sur fond de fin du monde, de Guerre froide, de surréalisme et d’uchronie. On y croise une faune interlope composée d’Hell’s Angels cannibales pas vraiment abonnés au rôle d’anges gardiens, de hippies fêtant la fin du monde autour d’un feu de camp sur la plage, de sectateurs beatniks, adeptes de naturisme et de tantrisme, s’efforçant d’exploser les portes de la perception à grand renfort de cocktails chimiques, sans oublier des extraterrestres en side-car et des morts vivants revenus de tout. On y côtoie aussi la Reine noire de Sogo et son âme damnée Durand Durand, à la poursuite de Barbarella, l’égérie blonde de la contre-culture, et accessoirement quatrième compagne de Vadim, sans oublier George Weaver, le héros de La Fille de nulle part.

Avec Rouge Gueule de bois, Léo Henry s’amuse beaucoup, ne nous laissant pas au bord de la route, le pouce en l’air, la suspension d’incrédulité aux abonnés absents. Il s’amuse avec les références, nous livrant un cocktail délirant où fiction et réalité se mêlent, titillant notre zone de confort avec les dangereuses visions baroques d’une apocalypse syncopée au rythme de la pop culture. Bref, il joue d’une intertextualité généreuse, en connaisseur respectueux de l’œuvre et de la vie de Fredric Brown, traitant en même temps de la difficulté à créer.

Les amateurs du recueil Philip K. Dick goes to Hollywood apprécieront. Les autres boiront un coup, histoire de laisser couler.

Rouge Gueule de bois de Léo Henry – Éditions La Volte, février 2011

10 livres incontournables de la SFFF du XXIe siècle

La période estivale étant propice à l’oisiveté, inactivité dont je suis coutumier du fait de ma profession dit-on (ne cherchez pas le paradoxe), je cède bien volontiers au virus* qui circule actuellement dans la blogosphère (ou le blogocosme, je ne sais plus), accouchant non sans douleur d’une liste d’incontournables à lire (ou pas) cet été. Avec deux contraintes à respecter : seulement des titres de science-fiction, fantasy et fantastique, aucune publication antérieure à l’an 2000. Ouch ! Dans la douleur, on vous dit.

(*Mon petit doigt me souffle que le patient 0 serait l’hôte du blog Nevertwhere.)

Envoyons le générique…

Logo réalisé par Anne-Laure du blog Chut Maman lit !

  • Le Sens du Vent, Iain M. Banks. Bien des titres de l’auteur britannique devraient figurer dans cette liste. Aujourd’hui, j’opte pour ce roman en raison de l’émotion qu’il me procure à chaque lecture. De quoi confirmer que la SF est bien une émotion.
  • Le Fleuve des dieux, Ian McDonald. Le futur d’une Inde cosmopolite où se côtoient la technologie débridée et la tradition millénaire, sur fond de castes et d’I.A. Ceci confirme bien que la SF naît de l’altérité.
  • Rêves de Gloire, Roland C. Wagner. Et si ? La SF et l’uchronie partagent le même questionnement, spéculant pour l’un sur l’avenir et pour l’autre sur le passé. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’établir un dialogue avec le présent. Avec ce roman, le regretté Roland C. Wagner a sans doute écrit son oeuvre majeure, prouvant par la même occasion que la SF reste ouverte à tous les possibles.
  • Plus fort que l’éclair/Sept Redditions, Ada Palmer. L’avenir de la Terre, à l’heure de la révolution des transports, de la fin des nations (mais pas de l’histoire) et de la recomposition de la famille. Avec cette utopie ambiguë, Ada Palmer prouve ainsi que la SF est une expérience de pensée philosophique.
  • Anamnèse de Lady Star, L.L Kloetzner. Fascinante enquête autour de l’événement cataclysmique du Satori, le roman de Laure et Laurent Kloetzner dresse le portrait d’un futur tout en nuance et mystère. Quand la SF se pique de métaphysique…
  • La Fille-flûte et autres fragments de futur brisés, Paolo Bacigalupi. Auscultation du présent à l’aune de ses évolutions futures, le recueil de l’auteur américain dresse en dix textes le portrait d’une humanité condamnée à muer pour survivre. La SF bat au cœur de la nouvelle, je ne cesse de le dire.
  • Au-delà du Gouffre, Peter Watts. Avec l’auteur canadien, l’avenir ne frappe pas à notre porte, il la défonce. En seize textes, on découvre les différentes nuances de noir d’un univers à nul autre pareil, bien moins pessimiste qu’on ne le pense (suivez l’actualité pour vous en convaincre). Laissez-vous séduire par le sex-appeal sense of wonder de la SF.
  • Latium, Romain Lucazeau. Des I.A. orphelines de leur créateur, l’homme. Des entités hantées par l’absence de Dieu, évoluant aux limites de la folie. Une tragédie classique aux dimensions d’un space opera. Avec Latium, la SF navigue sur le souffle de l’épopée.
  • Spin, Robert Charles Wilson. Un texte de l’auteur canadien repose toujours sur un équilibre fragile, entre introspection et spéculation, lui conférant les vertus d’un classique instantané. Avec Wilson, la SF joue avec la théorie des cordes…sensibles.
  • La trilogie du Rempart Sud, Jeff VanDermeer. D’une anomalie topographique à la fin du monde connu, du moins tel que nous le définissons, l’auteur américain suscite l’étrangeté, oscillant entre horreur, paranoïa et apocalypse. La SF prône l’abandon des certitudes.

Bonus Fantasy et Fantastique (parce qu’ils le valent bien) :

Autre liste ici.

 

Hildegarde

Livre-monde, roman fleuve, véritable OLNI, Hildegarde s’ordonne autour de la figure, pour ne pas dire l’icône, de Hildegarde de Bingen. Prophétesse et sainte femme, animée par de douloureuses épiphanies, savante naturaliste, fine observatrice de la nature, femme d’influence respectée par Bernard de Clairvaux et l’empereur Frédéric Barberousse, compositrice et inventrice d’une langue imaginaire, la magistra des abbayes de Disibodenberg et Rupertsberg a traversé les âges, nimbée d’une aura de mystère et de mysticisme, offrant à la postérité ses visions et une œuvre qui témoigne de la grande variété de son érudition. Pour autant, Léo Henry n’endosse pas ici le rôle du biographe, comme a pu le faire l’historienne médiéviste Régine Pernoud en cherchant à cerner la personnalité de la religieuse, via un corpus de sources historiques. Hildegarde relève davantage de la fiction, mais une fiction où le vrai et le faux accouchent d’un réel dont on se délecte des multiples facettes.

Strictement inracontable, le roman de Léo Henry se déguste comme un mille-feuilles littéraire dont chaque chapitre dévoile une histoire, souvent enchâssée dans un autre récit, révélant des nuances contrastées tout en s’inscrivant dans des registres variés, parfaitement assimilés par l’auteur. Le goût pour le picaresque se mêle ainsi au récit hagiographique, voire à la chanson de geste ou au roman courtois. L’épopée flirte avec le tragique de l’histoire humaine. Le merveilleux côtoie le prosaïsme du quotidien, y compris dans ses manifestations les plus vulgaires. Bref, il est bien difficile de classer le roman de Léo Henry dans une catégorie. Et quand bien même, on s’y risquerait, force serait de constater que cela n’est guère intéressant. Hildegarde se révèle surtout comme un roman total, mêlés d’inventions savoureuses, de souvenirs, de on-dit, de légendes et de témoignages, jalonnés de tueries, de pogroms, de batailles, mais aussi de réalisations merveilleuses conçues par les esprits éclairés de l’époque. Mille et uns récits qui font la vie et l’histoire de cette partie de l’Europe.

Car, loin de se cantonner au personnage de la sainte femme, Hildegarde se fait également le porte-parole d’un Moyen-âge lumineux, non exempt de zones d’ombre, où le monde se conçoit à l’aune de représentations empruntées à la philosophie antique, aux mythes et au christianisme. Une période créatrice où certaines intuitions s’avèrent, contribuant à la compréhension du monde. Un temps apparemment immuable, où les romans de chevalerie forgent la culture des élites. Le récit s’enracine dans la vallée du Rhin, au sein de l’Empire, le Saint-Empire germanique né du démantèlement du monde carolingien, faisant de ces lieux un creuset irrigué par de multiples récits. Naviguant au cœur des conflits entre la papauté et l’Empire, des croisades aux prémisses de la guerre de trente ans, des prophéties hallucinées de la magistra aux premiers développements de l’humanisme, Léo Henry réenchante l’Histoire en puisant dans le légendaire médiéval, n’hésitant pas à évoquer Parzival, Siegfried, le moins connu Dietrich von Bern et la légende des Niebelungen pour donner corps à une intertextualité réjouissante, rendant justice au monde germanique et à l’une des grandes thématiques morales et symboliques de l’imaginaire médiéval.

De ce voyage littéraire, mené de main de maître par un auteur ayant érigé son écriture au rang des beaux arts, on retire un immense plaisir, celui ressenti à la lecture des œuvres magistrales et forcément indispensables.

Hildegarde de Léo Henry – La Volte, coll. « Littérature », avril 2018

L’Autre Côté

Si l’on fait abstraction de la propension de Léo Henry pour l’intertextualité ou pour l’exercice de style, voire de son goût pour le hors champs de l’Histoire, L’Autre Côté relève d’un registre littéraire définit de manière vague et utilisé à maintes reprises par Ursula Le Guin, à savoir le psychomythe. Porteur d’un propos universel, un peu à la manière d’un conte moral ou philosophique, ce court texte de l’auteur français, situé nulle part dans le temps et l’espace, n’est pas sans évoquer le drame vécu par les migrants. Mais, ce n’est pas la seule réminiscence ranimée ici par le récit de Léo Henry.

Vaste tour de Babel, émergent d’une multitude de strates historiques ordonnées en courbes sinueuses, en traboules secrètes, en terrasses vertigineuses autour du Dilgûsha, le temple des temples couronné d’un crénelage de flèches et de drapeaux, la cité-État de Kok Tepa convoque à la fois les mirages de l’Orient ancien, le foisonnement de la Méditerranée contemporaine et les rêves d’architecture des cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters.

Gouverné par une caste de moines détenteurs du secret de l’immortalité, préservés de surcroît de l’effroyable maladie frappant les lieux grâce à un sérum dont ils contrôlent jalousement la diffusion, Kok Tepa fait l’objet d’une autarcie forcée durcissant le quotidien déjà âpre de ses simples habitants. Une multitude bariolée de Guerriers, Ouvriers, Commerçants et Hors Castes connaissant une existence en sursis, faite de rapines et de débrouille. Parmi eux, Rostam s’est taillé une petite place au soleil, œuvrant comme passeur afin d’exfiltrer les familles fuyant le confinement délétère de la cité. Jusqu’au jour où sa fille Türabeg contracte la maladie. Entre une mort certaine et douloureuse, enfermée dans le Lazaret de la cité, la fuite et un hypothétique traitement Outre-Mer, il n’hésite pas un instant, expérimentant avec sa petite famille le chemin de l’exil dont il faisant jusque-là la promotion.

L’Autre Côté évoque un au-delà censé receler une herbe plus verte, une liberté plus étendue et des perspectives d’avenir plus ouvertes. Bref, tout ce qui se trouve au cœur des motivations profondes de migrants, jetés sur les routes de l’exil pour fuir une existence misérable, sous le joug de l’arbitraire. Oscillant autour des thèmes de l’amour d’un père pour sa fille et du déracinement, le récit de Léo Henry relate le parcours d’un homme soumis aux épreuves de l’émigration, sur des routes incertaines, en proie aux convoitises des trafiquants d’êtres humains et de milices payées par des États aux mœurs de voyous.

Animé par la volonté inébranlable de sauver sa fille, il accomplit un périple éreintant, qui l’amène à épouser le point de vue de ces migrants qu’ils envoyaient vers l’inconnu contre une somme ruineuse, sans se soucier de leur devenir. Il se frotte également à la duplicité de l’Outre-Mer qui sous-traite les flux migratoires auprès de puissances secondaires, guère enclines à respecter les droits humains. Il éprouve ainsi dans sa chair les conséquences des compromissions et de la violence du chacun pour soi. Il côtoie enfin une forme de fraternité dans des lieux inattendus, découvrant un peu de chaleur humaine dans les angles morts d’un monde soumis à la marchandise.

Ne tergiversons pas. On ne ressort pas indemne du roman de Léo Henry, tant le propos semble familier pour qui s’intéresse à l’actualité, en dépit du caractère imaginaire et allégorique de son univers. Et si L’Autre Côté ne nourrit pas l’ambition de transformer le monde tel qu’il va mal, il n’en demeure pas moins un récit humain dont le propos tragique nous hante. Pour longtemps.

L’Autre Côté de Léo Henry – Éditions Rivages, janvier 2019

Au bal des actifs

Cinquième ouvrage collectif paru aux éditions la Volte, Au Bal des actifs prend à bras le corps un thème social devenu sociétal, une question morale s’étant muée en programme politique, faisant de la science-fiction le vecteur de son auscultation. Sous la direction de Anne Adàm, douze auteurs francophones, jeunes pousses et habitués du genre, déclinent leur vision de l’avenir du travail, avec en guise de conclusion une postface de Sophie Hiet, cocréatrice de la série Trepallium diffusée sur Arte. Dans des registres différents oscillant entre la dystopie, l’anticipation, le récit post-apocalyptique, la nouvelle e-pistolaire et l’exercice de style, ils s’improvisent lanceurs d’alerte, extrapolant les dynamiques et souffrances présentes pour imaginer l’évolution de « l’actif » travail et de son corollaire, le chômage. Le résultat, souvent anxiogène, laisse fort heureusement planer quelque espoir, des raisons d’envisager l’avenir autrement, comme on va le voir.

Le futur du travail dessiné par l’anthologie est en effet empreint de noirceur. Dans un monde où les techniques managériales utilisent les technosciences pour soumettre et contrôler l’individu, l’émancipation ne semble plus au cœur des préoccupations démocratiques. Automatisation et robotisation rendent le travail obsolète et poussent l’homme au chômage, à l’hyper-précarité ou à l’oisiveté forcée. Pas de quoi se réjouir dans une société de marché où chacun voit ses compétences évaluées, notées, jaugées en temps réel, la performance et la popularité remplaçant la satisfaction du travail bien fait. Bore-out, burnout, bullshit jobs, esprit de compétition, inégalité génératrice d’ascension sociale constituent l’ordinaire d’une population aveuglée par le consumérisme et le miroir aux alouettes de la fin du travail et de l’auto-entrepreneuriat. Les futurs proposés par les douze auteurs au sommaire de l’anthologie sont ainsi redondants et guère enchanteurs. Leurs motifs inquiètent. Fort heureusement, Au Bal des actifs ne se contente pas de jouer le rôle de lanceur d’alerte. Certaines visions donnent des raisons d’espérer. Elles ouvrent les possibles, redonnent une valeur sociale et collective au travail afin de lutter contre l’atomisation des emplois individuels. Elles esquissent enfin des mondes plus solidaires, fraternels et chaleureux, échappant ainsi au carcan néo-libéral et faisant mentir TINA.

Parmi les textes au sommaire de l’anthologie, on retiendra surtout « Nous vivons tous dans un monde meilleur » de Karim Berrouka et sa cité totalitaire toute entière fondée sur l’accomplissement de tâches absurdes et vides de sens. Mais également « Vertigeo » d’Emmanuel Delporte et son univers vertical immersif. Sans oublier les nouvelles de Norbert Merjagnan et d’Alain Damasio, « co ve 2015 » et « Serf-made-man ? », un foisonnement conceptuel et langagier stimulant, hélas alourdi par une narration par trop didactique. On aurait aimé en effet qu’ils se montrent plus suggestifs au lieu de nous faire la leçon. On s’amusera enfin avec « Le Parapluie de Goncourt » de Léo Henry, sorte de work in progress et de mise en abyme autour d’une rencontre entre Flaubert et Goncourt sur fond de répression des communards, sans oublier « Parfum d’une mouffette » de David Calvo et le portrait grinçant qu’il dresse de la condition d’écrivain.

Loin d’être un luxe, comme Rêver 2074, publiée par le Comité Colbert, l’anthologie Au Bal des actifs se révèle une lecture salutaire, même si l’on peut déplorer sa relative frivolité quant aux aspects les plus spéculatifs que le sujet pouvait laisser présager.

Au bal des actifs – Ouvrage collectif sous la direction de Anne Adàm – Éditions La Volte, 2017 (L. L. Kloetzer, David Calvo, Li-Cam, Luvan, Ketty Steward, Norbert Merjagnan, Alain Damasio, Emmanuel Delporte, Catherine Dufour, Léo Henry, Karim Berrouka, Stéphane Beauverger)

Philip K. Dick goes to Hollywood

Honneur à la forme courte avec ce petit recueil offert pour l’achat de deux titres parus chez ActuSF. Dépêchez-vous, il n’y en aura pas pour tout le monde.

Léo Henry figure en bonne place dans mon panthéon personnel des auteurs français de l’Imaginaire. Aux côtés de Catherine Dufour, de Jérôme Noirez ou de Thierry Di Rollo, excusez du peu, il tient avec talent sa place, ne m’ayant que très peu déçu jusqu’à présent. Certes, j’apprécie beaucoup d’autres écrivains, mais aucun ne me procure autant de plaisir que ce quatuor dont je goûte chaque mot et phrase avec délectation.
Délaissons ces considérations intimes dont vous vous souciez comme de la dernière chemise d’un DRH d’Air France, pour revenir à Léo Henry. Découvert dans l’anthologie Retour sur l’Horizon, avec un texte pour lequel il a été primé si je ne m’abuse, le bonhomme n’a cessé depuis de s’engager dans des projets originaux et enthousiasmants. Les nouvelles par email, « Le Naurne », le cycle de Yirminadingrad semblent unis par l’envie d’écrire pour donner jour à un univers de fiction plus grand que la réalité telle qu’on la relate dans l’Histoire officielle. À l’instar de Paco Ignacio Taibo II, l’auteur français paraît ainsi vouloir composer une version hybride de la réalité et de l’Histoire, puisant son inspiration dans la littérature et le cinéma, culture populaire y comprise.

Philip K. Dick goes to Hollywood creuse ce sillon, Léo Henry laissant de surcroît libre cours à l’une de ses marottes, l’exercice de style référencé, volontiers parodique. En cinq nouvelles, il met ainsi en scène Philip K. Dick, les Beatles, Lemmy Kilmister, Bobby Fisher, Dziga Vertov, Jean Vigo et <alerte spoiler>le capitaine Haddock <fin de l’alerte spoiler>, redessinant l’histoire du cinéma, de la musique et de la bande dessinée.
« Philip K. Dick goes to Hollywood » évoque la lente élaboration de Blade Runner au cinéma. Raconté à la manière d’une correspondance dont on n’aurait que la part écrite par Dick, ce court texte s’amuse de la paranoïa de l’auteur et du délire mystique de la fin de sa vie. L’exercice s’adresse surtout aux connaisseurs qui ne resteront sans doute pas insensibles aux nombreux clins d’œil. Hélas, c’est sur ce point qu’il montre ses limites.
« Meet the Beätles » s’apparente à une sorte de récit rock, écrit à la manière de Please Kill me. On y découvre le devenir du groupe après la mort accidentelle de McCartney en 1967 et son remplacement par Lemmy Kilmister. Voici sans doute le premier point d’orgue du recueil. Un point d’orgue à la tonalité lourde et métallique, avec un clin d’œil au Maître du Haut-château en guise de bonus.
Extrait des nouvelles parues par email, « Les Règles de la nuit » s’adresse à un lectorat féru d’histoire du cinéma. Léo Henry évoque la genèse d’un film imaginaire par un auteur d’avant-garde bien réel. À réserver aux érudits.
Récit éminemment dickien, « F6 !! ou la Transfiguration de Bobby J. Fischer » nous projette littéralement dans la tête du célèbre champion d’échec Bobby Fisher, dont la vie ressemble à tous points de vue à celle d’un personnage de roman ou de film. Pas étonnant qu’il ait été rattrapé par la fiction, faisant l’objet de moult adaptations littéraires et cinématographiques, notamment ici celle de Léo Henry. Cette variation autour du bonhomme apparaît comme le second point d’orgue du recueil. Le génial joueur d’échec, amateur des polémiques bien nauséabondes, y connaît une angoisse existentielle terrifiante, doutant de sa nature humaine et craignant être l’objet de puissances occultes. Dickien, on vous a dit !
« No se puede vivir sin amar », autre nouvelle parue par email, achève le recueil sur un note légère. Sorte d’épisode de <alerte spoiler>Tintin<fin de l’alerte spoiler>, où le héros éponyme et son chien auraient été évacués, le récit met en scène un <alerte spoiler>capitaine Haddock <fin de l’alerte spoiler> poursuivi par des émules des M.I.B.

Bref, Philip K. Dick goes to Hollywood se révèle une lecture réjouissante, à mi-chemin de l’uchronie et de l’exercice ludique. Ruez-vous dessus, quitte à braquer le possesseur de l’objet.

philipkdick_hollywoodPhilip K. Dick goes to Hollywood de Léo Henry – Éditions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits », octobre 2015

Dystopia Workshop

Dans le milieu confidentiel de la micro-édition, Dystopia se distingue de ses confrères par un catalogue éclectique et insolite dont les choix relèvent pour l’essentiel de l’exigence et de la qualité. Une démarche assumée jusque dans les illustrations de couverture des ouvrages (louons le travail de Stéphane Perger, Laurent Rivelaygue, Corinne Billon et Laure Afchain).

Au-delà de l’organisation d’événements en rapport avec la littérature (blanche ou de genre), Dystopia conjugue les vertus collaboratives du secteur associatif et la tradition du libraire-éditeur, accordant ainsi une visibilité à des titres qui autrement ne trouveraient pas (ou plus) d’éditeur. Pour le plus grand bonheur d’un lectorat que l’on souhaite le plus large possible.

Parmi les œuvres inscrites à son catalogue, j’ai eu le plaisir de lire deux textes. Deux générations d’auteurs à l’imaginaire puissant et au style dense et immersif.

Honneurs aux aînés, commençons par Yves et Ada Rémy. Pour les connaisseurs, le couple s’est illustré dans le registre du fantastique avec trois livres dont je me contenterai de recommander Les Soldats de la mer (le seul que j’ai lu). Avec Le Prophète et le vizir, ils puisent au meilleur du merveilleux musulman pour élaborer un conte oriental dont la cruauté, l’humour et la subtilité emportent l’adhésion.

L’ouvrage se compose de deux pièces indépendantes intimement liées comme on va le voir. L’ensemenceur relate l’histoire de Kemal bin Taïmoun, petit pêcheur de perles de l’île de Bahreïn dont une particularité anatomique (un sixième doigt à la main droite) lui vaut d’avoir le don de clairvoyance. Ainsi le veut Allah avec tous les infirmes et les autres curiosités de la nature. Mais ce bienfait du tout puissant se révèle au final un fardeau. Enlevé par des marchands, Kemal est vendu comme esclave à l’émir Nour al-Din Malek. Ce potentat prospecte en effet toute la péninsule arabique, à la recherche de boiteux, borgnes, sourds, muets, bègues, cul-de-jatte… Bref, tout monstre susceptible de prédire l’avenir. Réunis dans une sorte de puits de prescience, les éclopés y dévoilent le futur aux visiteurs contre monnaie sonnante et trébuchante. Des faits, des anecdotes qui contribuent pourtant à la renommée et à la fortune de l’émir. À leur contact, le pouvoir de Kemal est décuplé. Il perçoit désormais des événements situés à plus de vingt générations dans l’avenir. Une vision de peu d’intérêt pour des créatures à courte vue comme les hommes.

Vendu à d’autres maîtres, Kemal parcourt Proche-Orient et bassin méditerranéen, Islam et monde chrétien jusqu’à aboutir au Maghreb. Chemin faisant, il voit l’échéance de ses oracles se rapprocher. Mais, on ne révèle par leur proche avenir aux puissants sans encourir leur vindicte. Kemal en fait l’expérience lorsqu’il prédit la mort des huit enfants du vizir Fares Ibn Meïmoun.

Cette prédiction ouvre la seconde partie du roman où l’on découvre le stratagème du vizir pour déjouer le destin funeste réservé à ses enfants. Sur ce point du récit, Yves et Ada Rémy s’ingénient à brouiller les pistes. Ils écrivent et réécrivent l’histoire, entremêlant déterminisme et libre-arbitre avec une pointe de malice.

Poursuivons avec le roman de Léo Henry et Jacques Mucchielli. Sur le fleuve nous projette en Amazonie, à l’époque de la conquête espagnole. On accompagne une expédition de conquistadores, en quête du mythique Eldorado et des cités d’or. Un périple jalonné de morceaux de bravoure et accompli sous la menace constante de la forêt et de ses habitants, naturels ou non.

D’emblée, on ne peut que louer les grandes qualités de plume des auteurs qui nous immergent littéralement dans la Selva. Le traitement des personnages emporte également l’adhésion. On ne se trouve pas en effet devant des archétypes, vite troussés, mais devant des caractères complexes, ambivalents, taraudés par leurs démons intérieurs finement suggérés par les auteurs

Sur le fleuve a un petit quelque chose de Aguirre, la colère de Dieu. On y retrouve la même démesure du duo Kinski/Herzog, la même violence primaire, la même soif de richesse. Confrontés à la forêt, aux bêtes sauvages et aux dieux amérindiens, les hommes font corps pour mieux se déchirer par la suite. Le souffle de l’aventure traverse ce court roman. Un souffle pimenté d’une pointe de fantastique qui ne détonne à aucun moment.

Bref, vous l’aurez compris, je suis désormais un client indéfectible de Dystopia et le recueil de Lisa Tuttle vient de remonter sur le haut de ma pile à lire.


Le Prophète et le vizir de Yves et Ada Rémy – Éditions Dystopia, juin 2012

Sur le Fleuve de Léo Henry et Jacques Mucchielli – Éditions Dystopia, juin 2012