Chasse royale III : Percer au fort

La Celtique est en proie à la guerre, un conflit fratricide qui voit les fils et les frères se déchirer sous le regard de dieux eux-mêmes divisés. N’étant pas parvenus à s’emparer du haut roi, les Éduens et leurs alliés se sont lancés à sa poursuite, traversant le Liger pour porter le fer en terre biturige. Pendant que des bandes d’irréguliers fourragent et vivent sur le pays, rassemblant les ressources nécessaires à l’entretien d’une armée en guerre, le gros des forces assiège le Gué d’Avara afin de porter un coup fatal au pouvoir du haut roi. Mais, celui-ci ne répond pas aux provocations. Il semble comme littéralement absent de son trône, laissant courir la rumeur pendant que ses féaux et clients assemblent leurs troupes pour contre-attaquer. Est-il mort ? Blessé ? Prépare-t-il dans le secret d’un refuge sa riposte ? Seuls les dieux semblent en mesure de répondre. Quant à Bellovèse, acteur de sa légende, il continue d’accomplir son destin, avec fougue et témérité, toujours résolu à combattre pour la gloire.

Troisième partie de Chasse royale, la deuxième branche du cycle « Rois du monde », et par voie de conséquence quatrième épisode de cette saga, du moins dans l’édition originelle en grand format (j’espère que vous suivez toujours), Percer au fort poursuit le récit des aventures du héros celte Bellovèse. Avec cet épisode, on commence enfin à se faire une idée plus précise et plus nette de la chose. Si Même pas mort constituait le préambule de cette fresque romanesque, Chasse royale semble en marquer l’apogée, déclinant sur quatre romans une histoire pleine de bruit et de fureur, fertile en digressions bavardes, en rodomontades et flash-back. Le présent titre s’inscrit dans la continuation exacte de son prédécesseur, reprenant l’action laissée en suspend pour la poursuivre jusqu’à son terme, celui de l’affrontement tant attendu et longtemps différé entre les forces rebelles et les fidèles du haut roi.

Percer au fort a ainsi toutes les apparences d’un Alamo en braies où une poignée de braves, certes dépareillés, assure la défense de la forteresse symbolisant la souveraineté d’un roi absent. La bataille offre bien entendu son comptant de morceaux de bravoure, de prouesses, de ruse et de coups de théâtre, mêlant historicité et fantasy avec finesse et vraisemblance. Hélas, on ne peut s’empêcher de trouver les bravades des uns et des autres un tantinet répétitives. On ne peut combattre la lassitude montante qui nous pousse à sauter les pages, tout en déplorant les bavardages interminables que Jean-Philippe Jaworski croit bon d’asséner au lecteur, histoire d’enrober les révélations. Et tout cela au détriment d’un sens de l’épopée qui tend à s’essouffler au fil d’une intrigue avançant à un train de sénateur.

Reste maintenant un épisode pour conclure cette Chasse royale, en attendant une troisième branche promise et toujours attendue. Espérons qu’elle ne fasse pas à son tour quatre livres…

Pour les étourdis : Chasse royale I – De meute à mort, Chasse royale II – Les Grands arrières.

Chasse royale III – Percer au fort – Rois du monde, 4 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque », janvier 2019

L’univers-ombre

Court roman paru en 1979 dans une version différente dans l’éphémère collection « L’utopie tout de suite » (tout un programme) des éditions Encre, L’univers-ombre fait ici l’objet d’une énième réédition. L’occasion de (re)découvrir un titre mineur de Michel Jeury, même si la promenade promise par la quatrième de couverture se révèle fertile en idées et images fort stimulantes.

Le lecteur est ainsi plongé sans préambule au cœur d’une contrée inconnue, à la fois semblable et différente de notre monde. D’emblée, les lieux sont présentées comme une terre parallèle, Terrego, un reflet de notre propre univers, communiquant avec lui par l’intermédiaire de mystérieux déserts blancs. De son passé, Rob a tout oublié ou presque. Il se souvient juste de son nom et sait qu’il est écrivain. Il se rappelle aussi qu’il est ici en réponse à la volonté de Syris, son amante, elle-même issue de Terrego. Mais, la belle est absente et il lui faut entreprendre un long voyage afin de la retrouver, sous la menace constante de l’Empire de Sar et de ses sbires. Autant dire un sacré tour de force dans un monde inconnu dont on découvre en sa compagnie la géographie, la politique et l’histoire.

Utopie anarchiste, pacifique et écologique où on utilise exclusivement les énergies douces, Terrego a tout pour séduire l’idéaliste féru de liberté et d’égalité. On n’y trouve en effet point de police, d’armée, d’argent ou de gouvernement. Les rapports sociaux fonctionnent dans le cadre d’une autogestion et d’un mutualisme assumé par des corporations appelées « coutumes ». Nulle personnalisation du pouvoir, nulle autorité, si ce n’est celle du collectif. L’autodiscipline prévaut jusque dans le règlement des conflits, notamment grâce à la rue de Justice où les prévenus s’auto-accusent publiquement, bénéficiant tout de même d’un avocat bénévole pour assurer leur défense, et requiert eux-mêmes leur propre peine. Quant aux échanges, ils s’exercent sous la forme d’activités assimilables à celles pratiquées dans les S.E.L. Mais, cette utopie est en péril, menacée par l’éveil d’un empire conquérant ne suscitant que bien peu de résistance, le concept même de guerre échappant à la compréhension de la plupart des habitants de Terrego.

Michel Jeury dévoile ainsi par petites touches cette utopie tranquille au fil des pérégrinations de Rob. Il mêle l’aventure à la réflexion, plaçant ses personnages dans une situation de dilemme qui interpelle également le lecteur dans ses propres certitudes. Il déroule les trouvailles politiques et sociales, laissant présager qu’un autre monde est possible. À la condition de renoncer à l’instinct de domination, à la peur, la violence et la guerre. Toutes choses contre lesquelles l’esprit humain semble bien désarmé et démuni, comme Rob en fait l’amère expérience au cours d’un périple qui le voit se révéler à lui-même.

Si l’on peut juger le dénouement un tantinet précipité, voire carrément frustrant, force est de constater que L’univers-ombre recèle quelques belles pages utopiques qui, loin de se cantonner à quelques visions naïves, recèlent une vraie réflexion sur la notion d’idéal et ses limites.

L’univers-ombre – Michel Jeury – Réédition Les Moutons électriques, collection « Hélios », mai 2021

Chasse royale II – Les Grands arrières

Deuxième partie de « Chasse royale », Les Grands arrières poursuit le récit des aventures de Bellovèse, prince tauron, même pas mort et désormais captif. Après avoir couvert la retraite de son oncle le haut roi, et perdu son père adoptif, il se retrouve à la merci d’ennemis qu’il est venu défier encore couvert du sang de leur troupe. Il n’est désormais plus rien, moins qu’un pet de roquet, dans l’attente de son exécution sommaire. Mais, les vainqueurs semblent vouloir surseoir à la sentence, préférant le rudoyer, l’enchaîner, puis l’emmener dans un voyage à la destination mystérieuse. Sera-t-il l’objet de la vengeance des Carnutes ou des Éduens, sa tête finissant par orner l’entrée d’une de leur cité ? Parviendra-t-il à s’échapper, retrouvant liberté, honneur et considération, y compris auprès de ses camarades ? Réussira-t-il à s’émanciper de son destin, cessant d’être le jouet de dieux capricieux ? Si le dénouement nous est connu, le récit étant narré par un Bellovèse plus âgé à son invité étranger, son déroulement échappe pour l’instant à notre connaissance. Les Grands arrières vient apporter une pièce supplémentaire à ce puzzle complexe.

Si la maestria de l’écriture de Jean-Philippe Jaworski et sa maîtrise du substrat historique de la Celtique continuent de nous laisser admiratif, inspirant un enthousiasme toujours intact, on ne peut s’empêcher de pointer les longueurs qui plombent une narration qui tarde trop à prendre toute son ampleur. Le récit s’étale en sinuosités narratives découpées en multiples digressions et autres réminiscences, poursuivant un cheminement paresseux entre sylve sauvage, plateaux pelés, cités en proie au désordre de la guerre et campagnes défigurées par la rapine. Les Grands arrières ne nous épargne aucun détail. Ni les pensées intimes de Bellovèse, ni les manifestations crues de sa déchéance n’échappent à notre observation et à la description précise de l’auteur. On accompagne littéralement le héros déchu durant son périple épuisant et incertain des forêts du pays carnute aux vallées secrètes du royaume éduen, dans les fers et sous la surveillance impitoyable de ses geôliers. Et tout cela hélas, au détriment de la tension. Jean-Philippe Jaworski lui préfère en effet l’immersion et une sorte de sidération dont on perçoit les effets délétères au travers des souffrances physique de Bellovèse et de l’exacerbation de ses émotions contrariées. Bref, les pages se succèdent par dizaines sans que l’action n’avance vraiment, donnant un sentiment de dilatation plutôt que de progression.

Fort heureusement, l’écriture reste à la hauteur des attentes, contribuant à tempérer l’agacement. Les Grands arrières propose en effet un creuset de sensations multiples, enrichies par une langue travaillée, à la recherche du mot juste, de manière à retranscrire les sentiments et pensées du héros tauron. La prose de Jean-Philippe Jarworski se montre puissante, évocatrice et imagée, sans paraître aucunement forcée ou artificielle. Il fait montre également d’un souci de vraisemblance, s’efforçant de reconstituer les paysages, mœurs et histoire des peuples turbulents de la Celtique. Une période historique tombée un peu dans l’oubli, faute de traces écrites, source de nombreux fantasmes pseudo-historiques, mais dont l’héritage reste incontestablement présent dans les toponymes du terroir et dans la culture populaire contemporaine. Pour autant, Les Grands arrières reste un roman de fantasy historique où la magie puise son inspiration dans un légendaire celte dont on perçoit les échos jusque dans les contes arthuriens. Sans cesse malmené, en proie aux manipulations de puissances occultes résolues à le plier à leur volonté, Bellovèse reste ainsi un héros victime des aléas d’un destin capricieux, mais refusant pourtant de se soumettre pleinement à ses injonctions. Un héros brave, impulsif et pieux, dont on accompagne les prouesses avec d’autant plus d’intérêt qu’il se montre fragile et conscient de ses faiblesses.

Bien loin des récupérations patriotiques ultérieures et autre roman national moustachu, Les Grands arrières redonne vie de façon crédible et vivante à un passé riche de potentiel, dont la plus grande part reste dans un angle mort de notre histoire. Espérons ne pas manquer d’endurance afin de poursuivre la lecture de la suite des aventures de Bellovèse.

Chasse royale II – Les Grands Arrières – Rois du monde, 2 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque », juin 2017

Paradis, année zéro

Paradis, année zéro n’usurpe pas le qualificatif de roman satirique où toute ressemblance avec l’actualité ou avec des personnages réels serait fortuite. Roman énervé et énervant, du moins pour une certaine frange du lectorat, le livre de Christophe Gros-Dubois rappellera même à l’amateur la manière d’un certain Jean-Pierre Andrevon. D’une écriture incisive, optant pour le registre oral et faisant l’impasse sur les afféteries ou les clichés du beau style et de l’introspection, l’auteur nous immerge au cœur d’une Amérique post-trumpienne, multipliant les allusions et les parallèles avec un pays malade du racisme.

Résumer le roman n’a que peu d’intérêt. Que le curieux sache juste que le Dust, un mystérieux vent de sable, est venu faire déraper le consensus américain, bouleversant le statu-quo entre Noirs et Blancs. Devenus des lieux enviables, les ghettos noirs des centres urbains sont désormais la proie des milices surarmées de l’alt-right et des populations blanches fuyant la catastrophe. Mais, ces lieux sont aussi la matrice d’une utopie naissante, composée de Noirs et Blancs, hommes, femmes et transgenres confondus, anciens militants des droits civiques et techno-activistes. Le nouveau monde n’a qu’à bien se tenir face aux spasmes du vieux ! Fort heureusement, il est lui aussi armé et dirigé par des caractères bien trempés, cascadeuse noire peroxydée, ancienne gloire de la boxe, vieux combattants des Black Panthers…

Paradis, année zéro ne dépare pas dans une collection se voulant politique, écologique et sociale. Le roman prend racine dans les problématiques du présent, ici le racisme systémique américain, conséquence historique de l’abolition de l’esclavage et des lois Jim Crow, réactivé par un trumpisme décomplexé usant et abusant des fractures américaines pour se maintenir au pouvoir. D’une manière plus globale, il dénonce aussi le contrat social américain, fondé en grande partie sur l’inégalité et l’instinct de domination. Christophe Gros-Dubois ne ménage personne. Défouraillant sans état d’âme, il dresse un portrait grinçant et ses mots fusent comme des balles dum-dum pour trancher dans le vif d’un consensus social délétère et intrinsèquement faussé.

Guère avare en punchlines vachardes, l’auteur convoque ainsi l’imagerie de la Science-fiction, du post-apo madmaxien ou de l’horreur, déconstruisant avec un mauvais esprit jubilatoire les mythologies de l’American Way of Life et du Self Made Man. Stéréotypes et représentations passent ainsi à la moulinette d’une pop culture un tantinet punk, portant le fer de l’émancipation ou de la transgression jusqu’au cœur de la matière cinématographique, pour le plus grand plaisir de l’amateur de films de genre.

L’Amérique ne fait plus rêver. Paradis, année zéro en témoigne d’une plume rageuse et généreuse, invitant le lecteur à ricaner, mais aussi à réfléchir sur ses propres représentations, dans une perspective n’étant pas sans rappeler la manière des contes philosophiques. Avis à l’amateur.

Paradis, année zéro – Christophe Gros-Dubois – Les Moutons électriques, collection « Courant Alternatif », avril 2021

Les Ménades

À l’âge où les jeunes filles ne pensent qu’au mariage, Lyra, Agamê et Enyô préfèrent la liberté offerte par les rivages de leur petit île natale. Avec comme seul horizon la bleu de la mer, la chasseresse solitaire, la monstresse vindicative et la gamine adoptée n’arrivent par à se résoudre à épouser l’âge adulte, guignant avec envie les mystères et les mythes de la Grèce. Un jour qu’elles étaient parties jouer aux ménades, à la poursuite d’un satire ayant finalement fait faux bond, une bande de mercenaires thébains débarque sur leur île. À la recherche d’un mage fugitif passé par là peu de temps auparavant, ils se consolent de sa fuite en pillant le village, massacrant ou violant sa population, avant d’emmener en captivité les survivants, histoire de les vendre comme esclaves afin d’accroître leur butin. De retour après une nuit d’agapes et de frénésie, le trio féminin découvre le drame et, furieux, décide aussitôt de tirer vengeance de cet affront. S’engage alors une odyssée périlleuse pour les donzelles, un périple jalonné de défis homériques, idéal pour parfaire leur caractère et conforter leur goût de l’aventure.

On ne peut pas reprocher à Nicolas Texier de méconnaître ses classiques. Bien au contraire, il les revisite non sans humour à l’aune d’un trio de jeunes filles indépendantes et téméraires, donnant le beau rôle au sexe prétendu faible. Quelque part en Méditerranée, peu de temps après la chute d’Ilion et le retour victorieux des Mycéniens et de leurs alliés dans leurs royaumes, Lyra, Agamê et Enyô font mentir le mythe du guerrier irrésistible en défiant quelques unes des créatures les plus terrifiantes de la mythologie grecque. Entre la Crète du Minotaure, le pays des Lotophages, l’île des Cyclopes où elles s’allient avec Polyphème, le plus connu d’entre eux, et la terre des Lestrygons, le voyage des jeunes femmes se mue progressivement en quête initiatique, dévoilant à autrui et à elle-même leur véritable nature, tout en faisant l’apprentissage de la vie et de la mort. Elles bataillent ainsi sans faiblir contre des centaures, se frottent à un groupe d’Atlantes à la recherche de la terre promise et côtoient les dieux, n’hésitant pas à braver les colères d’Océan pour traquer le plus mystérieux et retors d’entre eux jusqu’aux tréfonds du palais aquatique de Thétis. Bref, elles font face à toutes les épreuves avec courage, abnégation et malice, sans se départir de ce besoin vital de liberté, maîtresses de leur destin de bout en bout.

Avec Les Ménades, Nicolas Texier puise aux sources des récits mythologiques de la Grèce antique pour en tirer une fantasy alerte, volontiers espiègle, dont le propos s’inscrit de plain-pied dans des préoccupations présentes. Récit vif, enlevé et divertissant, Les Ménades n’engendre pas la mélancolie, bien au contraire, le roman revivifie la matière hellène via un trio féminin libre et indépendant.

Les Ménades – Nicolas Texier – Les Moutons électriques, collection « Bibliothèque voltaïque », septembre 2021

Mécaniques Sauvages

Dans une ville de Paris réduite à la portion congrue, une cité enchâssée dans un désert infini, un néant sillonné par des singularités étranges et dangereuses, une épure minérale écrasée par l’ardeur d’un soleil implacable, Daylon met en scène une humanité tiraillée par des désirs contradictoires, en proie à la menace d’un changement de paradigme. Sous le regard corporate de Conformité, Mercatique, Mesures, elle rejoue à huis-clos le spectacle éternel du pouvoir des uns sur les autres et les choses.

Inscrit au sommaire de Retour sur l’horizon avec « Penchés sur le berceau des géants », on n’avait plus guère lu Daylon depuis la parution de l’anthologie événement. Une poignée de nouvelles et quelques années plus tard, le jeune auteur nous propose un premier roman chez Courant alternatif, nouveau label chapeauté par Les Moutons électriques, dont le propos se veut résolument politique, écologique et social, faisant appel à des thématiques qui innervent/énervent le présent.

Nul doute que ce Mécaniques Sauvages énervera le chaland. Au moins autant qu’il fascinera le curieux prêt à lâcher prise. En attendant l’effondrement des possibles en une seule réalité commerciale, reconnaissons à Daylon un goût affirmé pour la mutation du champ narratif de la science fiction. Sous sa plume, les mots sont précis et tranchants, balancés en rafale lexicale dont le sens contribue à peupler l’esprit de rémanences visuelles. Il nous immerge ainsi dans un univers où la cité parisienne et ses parages se distinguent comme un personnage à part entière, mettant en œuvre une chorégraphie où chaque parole, chaque pensée se mesure à l’aune de critères sociétaux codifiés, où le moindre écart apparaît incongru provoquant aussitôt la sanction. La langue et le langage des corps déterminent la conduite de l’individu, sa place et son utilité sociale, son rapport à l’autre et au réel.

Mais, sous les apparences docile et corporate du bunker parisien se dessine une autre géographie, une topographie parcourue de fractures, de lignes de force tectonique, menaçant de bousculer l’ordre social, voire l’architecture de l’univers tangible. Des coulisses sourd une tension féroce, une violence sauvage prenant pour cible la duplicité et les faux-semblant des maîtres de l’univers. Ouroboros, l’Oiseau-tempête, Amon, des entités indicibles surpuissantes se disputent, s’efforçant de tordre la réalité à leur convenance. Des bulles d’univers entrent en émulsion sur l’horizon des possibles, testant la porosité de leurs frontières. À l’ombre tutélaire de Joël Houssin, du Lord Gamma de Michael Marrak , de l’univers corporate de Cleer et des dangereuses visions d’Ellison, Daylon déroule son expérience science fictive, jouant avec nos représentations pour mieux en déjouer les limites.

Incontestablement clivant, Mécaniques Sauvages a donc le mérite de proposer autre chose, une acception du genre différente, disruptive, loin des sentiers battus et rebattus. L’expérimentation plaira. Ou pas.

Mécaniques Sauvages – Daylon – Courant Alternatif, avril 2021

Chasse royale I – De meute à mort

Le temps s’est écoulé comme l’eau courant au pied du Gué d’Avara, la capitale des rois du monde, ces Bituriges fiers et ombrageux. Neuf années ont été sacrifiées à la paix, remisant les malédictions et les rancunes au profit d’un équilibre fragile. Depuis qu’il a prêté allégeance à son oncle Ambigat, retrouvant pour lui-même et son frère ses prérogatives de prince de lignée royale, Bellovèse semble être devenu un allié fidèle du Haut Roi. Jouissant du statut de héros, il guerroie pour celui que d’aucuns considèrent encore comme un usurpateur, accomplissant des exploits qui accroissent sa renommée, mais aussi les jalousies. Récemment, il a ainsi fait prisonnier un protégé du roi des Éduens, un soldure ayant pris la fâcheuse habitude de voler les troupeaux bituriges. Un gaillard à la chance insolente, béni des dieux ou profitant de quelques complicités au sein des territoires du Haut Roi. Peu importe les superstitions, Bellovèse n’est pas peu fier de l’avoir capturé, gardant le secret sur la ruse dont il a usé pour le piéger. Le succès a pourtant son revers, focalisant l’attention de tous sur le jeune champion. Les convoitises croissent en effet au fur et à mesure que l’étoile du Haut Roi Ambigat pâlit. Mauvaises récoltes et maladies apparaissent comme autant de signes de ce déclin. Des signaux de mauvais augures renforcés par une succession rendue compliquée par le remariage du souverain. De quoi attiser l’impatience d’une jeunesse n’attendant que de contribuer à sa propre gloire, sous le regard des dieux et de leurs intercesseurs, les druides.

Chasse royale – De meute à mort est le deuxième volet de la Saga « Rois du monde ». Du moins, il l’était jusqu’à ce que le texte échappe complètement au contrôle de Jean-Philippe Jaworski, devenant le premier tome d’un second volet désormais décliné en quatre livres. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Ceci n’empêche pas Chasse royale – De meute à mort de tenir toutes les promesses esquissées dans Même pas mort. On y retrouve en effet toutes les qualités de son prédécesseur. D’abord, une langue riche, précise et imagée, peut-être un tantinet verbeuse, mais incontestablement évocatrice. Un souci de vraisemblance intact, jusque dans le moindre détail, s’efforçant de redonner vie avec succès au monde de la Gaule celtique, dont on est condamné à déchiffrer les traces à travers les bribes livrés par les rares écrits antiques et les trouvailles de l’archéologie. L’ensemble est enfin porté par un souffle épique intense, où complots, trahisons et combats se succèdent sans paraître forcé.

Certes, Chasse royale – De meute à mort n’est pas exempt de défauts, parmi lesquels on pointera surtout un délayage bavard, perceptible surtout dans la partie de chasse à courre que nous sert Jean-Philippe Jaworski en guise d’ouverture. Heureusement, à partir de la célébration de l’été à Autricon, tout le second segment du roman nous fait oublier l’ennui de cette petite centaine de pages. On manque d’ailleurs de mots pour qualifier ce morceau de bravoure époustouflant où la tension et la violence des exploits accomplis ne se relâchent à aucun moment. Le second opus de « Rois du monde » confirme également par sa structure son caractère de saga oscillant entre histoire et légende. La nature orale du récit transmis par Bellovèse à son invité grec et la teneur rétrospective de son dit entretiennent une parenté évidente avec la matière des récits irlandais dont elle constitue un avatar romancé.

Jean-Philippe Jaworski fait ainsi œuvre de conteur et d’auteur, brodant sous nos yeux un légendaire celtique riche et foisonnant dont on attend la suite avec d’autant plus d’impatience qu’il nous abandonne abruptement en rase campagne, sous les murs d’Autricon, avec un Bellovèse en fâcheuse posture. À suivre, donc. Vite !

Chasse royale I – De meute à mort – Rois du monde, 2 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque »,  mai 2015

Même pas mort

Même pas mort est le premier tome d’un projet littéraire marqué du sceau de la dilatation textuelle. Avec la complicité d’un éditeur ayant laissé les clés sur la porte, au grand dam d’un lectorat partagé entre l’admiration béate et la lassitude devant un horizon d’attente sans cesse repoussé, Jean-Philippe Jaworski semble en effet avoir succombé au foisonnement d’un imaginaire puisé au sein du monde celtique. Ne lui en voulons pas trop, d’autres bien plus connus que lui (Winter is coming !) ont versé dans ce penchant fâcheux, préférant laisser vivre leur histoire plutôt que de chercher à la contraindre avec un plan trop strict. Bref, à l’heure où j’écris ces lignes la saga « Rois du monde » compte cinq livres (ou quatre selon le découpage des rééditions) et ne semble pas complètement achevée. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Et pourtant, Même pas mort s’annonce sous des augures pleines de promesses.

La quête de Bellovèse a effectivement de quoi séduire l’amateur de Fantasy historique. Privé de son héritage royal à la mort de son père Sacrovèse, assassiné par son oncle Ambigat, contraint à l’exil avec sa mère et son frère cadet sous la surveillance d’un noble biturige qui finit par se prendre d’affection pour lui, le destin de Bellovèse semble frappé du sceau de l’extraordinaire et de la légende. Pour en souligner le caractère d’exception, Jean-Philippe Jaworski choisit une narration à rebours, débutant son récit au moment où la mort se refuse au jeune homme pendant un conflit où il a été envoyé à dessein pour se faire tuer. Vécu comme une malédiction, ce prodige soulève bien des questions auxquelles seules les puissantes et inquiétantes habitantes de l’île des Vieilles peuvent répondre. Jaworski fait aussi d’un Bellovèse plus âgé le propre narrateur de son histoire, s’adressant à un interlocuteur étranger à sa culture, comme nous le sommes également, au-delà de l’abîme du temps.

Même pas mort frappe d’emblée le lecteur par la qualité de l’immersion qu’il propose. On est en effet immédiatement saisi par la vraisemblance de la reconstitution du monde celtique, par l’âpreté de l’existence de ses habitants et par la violence de leurs mœurs. On est également étonné de découvrir une civilisation où le rapport à la nature et au surnaturel diffère complètement du nôtre. Le récit de Bellovèse oscille ainsi entre la réalité crue d’un monde morcelé par les guerres incessantes, en proie aux aléas de l’existence, et les hôtes inquiétants des forêts et marais. Les descriptions sont somptueuses, chaque mot, chaque émotion étant mûrement pesés afin de s’accorder à l’authenticité de la reconstitution. Il n’y a guère que chez Robert Holstock que l’on retrouve une telle puissance d’évocation. La qualité de la documentation se ressent aussi, sans paraître trop didactique. Jean-Philippe Jaworski fait revivre avec talent la civilisation celtique, ce peuple ombrageux enclin aux excès de l’orgueil et de l’honneur. Un monde longtemps effacé de l’Histoire par les cultures latine et grecque, en proie aux fantasmes nationalistes, desservi par le manque d’écrits directs et que l’on ne finit pas de redécouvrir grâce à l’archéologie et à l’étude des paysages.

Même pas mort pose donc les jalons d’une saga qui promet beaucoup et pour laquelle, par voie de conséquence, on se montre par avance intransigeant, de peur d’être déçu. A suivre avec Chasse royale.

Même pas mort – Rois du monde, 1 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque », 2013