La fille du roi des Elfes

Retour à un classique de la Fantasy, toujours pour plaire au challenge Lunes d’encre.

Il était une fois… La rengaine est connue de tous. Inutile de tergiverser,  le roman de Lord Dunsany est ni plus ni moins un conte. Oui, vous savez bien, ce genre de récit où le héros se marie à la fin et engendre une descendance prolifique et heureuse. Sauf que très rapidement à la lecture de La fille du roi des Elfes, on se rend compte (sans vouloir faire de jeu de mots) que l’auteur abrège l’étape qui précède le dénouement édifiant. Ce roman est donc un conte sur ce qui se déroule après le mariage et la nuit de noce. Les époux seront-ils heureux ? Auront-ils la joyeuse descendance promise ? En attendant la réponse à ces questions – il vous faudra lire ce livre pour cela -, voici quelques indications pour patienter.

« Nous voulons être gouverné par un prince enchanté. »

Telle est la demande du Parlement des Aulnes à son roi lorsque commence le roman. Aussitôt, le monarque dépêche son fils Alvéric vers le pays enchanté, cette contrée magique dont les riverains ignorent volontairement l’existence, leurs demeures n’offrant qu’un mur aveugle à sa vue pour éviter les tentations. Muni d’une épée forgée par la sorcière sur la colline grâce à des flèches de foudre, le jeune héros franchit la frontière floue du pays enchanté, combat une forêt envoûtée et séduit la fille du roi des Elfes qu’il ramène quelques années plus tard dans son royaume, car évidemment le temps s’est écoulé beaucoup plus rapidement dans le monde réel.

Les souhaits de tous semblent alors comblés. Les amoureux s’aiment tendrement, le prince a accompli des prouesses et il succède à son père, mort entretemps. Le peuple du pays des Aulnes accueille avec joie la nouvelle de la naissance d’un héritier qui aura sans doute quelques talents magiques. Le lecteur croit que tout est terminé mais en fait le conte ne fait que commencer.

Ainsi résumée, l’histoire de La fille du roi des Elfes évoque irrésistiblement Stardust de Neil Gaiman. Le parallèle n’est pas complètement erroné mais c’est faire abstraction de l’intervalle temporel qui sépare Gaiman de son noble prédécesseur. En effet, Edward Moreton Drax Plunkett (1878-1957), plus connu sous son titre de Lord Dunsany, figure au rang des auteurs historiques de la Fantasy contemporaine. On a peut-être tendance à l’oublier face à l’invasion des clones de J.R.R. Tolkien qui domine le marché de la Big Commercial Fantasy. Pourtant, cet aristocrate né dans une vieille famille irlandaise qui puise ses racines presque à l’époque de la conquête normande, est considéré comme un précurseur dans le domaine du fantastique épique, à l’instar de William Morris. Son influence s’est exercée sur des auteurs tels que Lovecraft, Robert E. Howard, Clark Asthon Smith et bien d’autres. Il est donc l’arrière grand-père de la Fantasy et peut, de surcroît, s’enorgueillir de beaux restes. Cependant qui s’en souvient de nos jours…

La fille du roi des elfes, qui est considéré comme son chef-d’œuvre, appartient à une veine plus merveilleuse qu’épique. C’est un roman qu’il convient de lire devant une bonne flambée durant une veillée d’hiver, ou allongé dans la prairie un soir d’été éclairé par les étoiles. A vrai dire, toute autre ambiance propice à la nostalgie est la bienvenue.
On ne peut nier le charme qui se dégage de la prose fleurie et contemplative de Lord Dunsany et l’on se surprend plus d’une fois à sourire des péripéties suscitées par l’irruption envahissante de la magie dans le monde des mortels. Ajoutons que la langue ampoulée de l’auteur convient idéalement à la thématique du récit où présent et passé interagissent par le biais de la mémoire. Tiraillés par des sentiments contradictoires, les personnages recherchent un équilibre impossible entre le merveilleux et le naturel, entre les souvenirs et l’oubli.

Pour toutes ces raisons, la réédition de La fille du roi des Elfes fait œuvre utile. C’est une lecture que l’on peut recommander autant pour son aspect fondateur d’un genre que pour le plaisir fugace qu’elle procure… à la condition d’aimer les contes.

La fille du roi des Elfes (The King of Elfland’s Daughter, 1924) de Lord Dunsany – Réédition Denoël, collection « Lunes d’encre », 2006 (roman traduit de l’anglais par Brigitte Mariot)