La Séparation

Je sens comme un frémissement. Sans doute est-il dû à cette vingtième chronique composée pour le challenge de l’ami A. C. de haenne. Tout est foutu !

Et si Rome avait duré au-delà des Grandes Invasions.
Et si la civilisation européenne avait été éradiquée par la peste noire.
Et si Napoléon avait remporté la victoire à la bataille de Waterloo.
Et si, et si, et si…

Les divergences se multiplient au gré de l’imagination des auteurs d’uchronie. Elles fondent la richesse d’un pan entier de la littérature de l’Imaginaire. Elles en sont également la faiblesse et le défaut de la cuirasse, car si le champ des possibles est vaste, les points de divergence sont souvent réducteurs, ouvrant la porte à des scénarios un tantinet répétitifs.

Et si, en mai 1941, l’Histoire s’était séparée de notre voie, le Royaume-Uni optant pour l’armistice avec l’Allemagne. Point de divergence de La Séparation de Christopher Priest, cette paix des braves vaut moins pour son explication que pour les perspectives déployées, prétextes à un questionnement sur la réalité.

1999, dans une petite librairie de Buxton. Stuart Gratton, historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, dédicace son nouvel essai consacré à la fin du conflit. Le chaland est rare et il pleut. Une lectrice se présente, lui proposant de lire le journal intime de son père, J-L Sawyer, un ancien combattant de la RAF. Coïncidence, Gratton a rencontré le personnage au détour de ses recherches historiques. Intrigué, il accepte l’ouvrage, découvrant au fil de sa lecture le destin singulier des frères Sawyer, jumeaux semblant évoluer dans deux trames historiques différentes. Jack a combattu dans la Royal Air Force jusqu’à la fin de la guerre. Ayant opté pour l’objection de conscience, Joe a servi quant à lui dans la Croix rouge jusqu’à la fin du conflit. Mais quand s’est-il terminé déjà ? 1945 ou 1941 ?

La séparation de Christopher Priest ne tombe pas dans l’ornière creusée par de nombreuses uchronies et qui consiste à diluer le procédé de la divergence dans une répétition nauséeuse. Le choix de la période historique, la Seconde Guerre mondiale, apparaissait pourtant casse-gueule. L’auteur britannique évite le piège en nous faisant vivre une uchronie de manière intime, ici au travers du regard des jumeaux Sawyer.
« Un même esprit dans deux corps. » Ainsi sont-ils présentés à plusieurs reprises dans le roman. Un même esprit pour deux, voire pour une multitude d’histoires. Délaissant la question du sens de l’Histoire, Christopher Priest s’interroge sur sa perception par des acteurs anonymes. Il ne met pas ainsi en scène l’Histoire officielle, mais une ramification de lignes historiques, celles vécues intimement par chacun des deux frères Sawyer que la guerre va séparer physiquement. De ce traumatisme surgit une uchronie labyrinthique, peuplée de doubles, de sosies, de doppelgängers dont les vestiges fantomatiques interfèrent d’une ligne historique à l’autre. L’auteur britannique nous balade ainsi d’un point de vue à un autre, nous égarant entre deux trames temporelles différentes. Et on aime cela. Il ébauche des pistes qui se révèlent sans issue, voire contradictoires, et nous largue finalement en rase campagne, l’esprit habité d’illusions persistantes.

Bref, à chacun de bâtir sa propre perception de La Séparation. À chacun d’apprécier l’atmosphère déroutante et la complexité narrative d’un roman d’une incontestable intelligence.

La Séparation (The Separation, 2002) de Christopher Priest – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2005 (roman traduit de l’anglais par Michèle Charrier)

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Dilvish le Damné

Défi Lunes d’encre, suite, avec un cycle de Roger Zelazny. Il faudra d’ailleurs que je reparle de cet auteur.

Rassemblés dans un fort volume de presque 500 pages, les onze nouvelles et le roman Terres Changeantes forment une geste héroïque autour du personnage de Dilvish. Libérateur des territoires de l’Est issu de l’antique famille de Sélar, une lignée ayant frayé avec les elfes, le chevalier botté de vert elfique a subit le bannissement en enfer, son corps transformé en statue, après avoir affronté le redoutable magicien Jélérak. Deux siècles de supplice qu’il a mis à profit pour apprendre la magie noire et s’attacher la fidélité d’un démon devenu sa monture sous le nom de Ténèbres, un destrier métallique au regard de braise et à la force surnaturelle. Revenu de la Géhenne à l’occasion d’une nouvelle guerre, Dilvish désormais surnommé le Damné, parcourt sans répit les hautes terres désolées, les cols glacés entre deux sommets enneigés, en quête des moyens d’accomplir sa vengeance contre Jélérak. De quoi alimenter sa légende. Pour autant, y trouvera-t-il matière à rédemption ?

En trois nouvelles et un roman, écrits entre 1965 et 1981, le lectorat français avait lié connaissance avec le personnage de Dilvish, de son retour dans les terres de l’Est pour les libérer du joug de ses voisins de l’Ouest, au terme de sa vengeance contre Jélérak dans un château situé en-dehors du temps, en proie aux caprices d’un Dieu Très Ancien, aussi dément qu’imprévisible.

L’intégrale proposée ici par la collection « Lunes d’encre », en restituant les sept nouvelles inédites, permet de juger de la progression du personnage, composant une manière de fix-up informel, ellipses y comprises.

Des premiers textes anecdotiques et répétitif au dénouement frénétique, Roger Zelazny donne de l’épaisseur à Dilvish, le faisant passer du statut de simple archétype à celui de véritable être humain, un tantinet bravache et borné. Parmi les nouvelles, « La Tour de glace », « Le démon et la danseuse » et « Le jardin de sang » témoignent un réel bond qualitatif. Les interactions entre Ténèbres et son cavalier se teintent d’humour et de sarcasme, sans pour autant renoncer aux ressorts de l’aventure. Le Dilvish de Roger Zelazny n’usurpe pas sa réputation Sword and sorcery. Le cycle abonde en effet en sorcières, magiciens, démons, dieux antédiluviens et sortilèges, préférant le mystère à l’épopée. On se croirait presque dans une aventure de Robert Howard tant le monde du demi-elfe exhale un air de déjà-vu hyborien. Et pourtant, sans renier ses classiques, Roger Zelazny parvient à les transcender pour accoucher d’une geste au final décalée, voire moderne, acquittant son tribut à Lovecraft et Hodgson sans flagornerie.

Bref, voici de quoi (re)découvrir une part de l’œuvre de Roger Zelazny, occultée par ses romans majeurs et le trop long cycle d’ « Ambre ».

Dilvish le Damné de Roger Zelazny – Denoël, collection « Lunes d’encre », février 2011 (roman et nouvelles traduits de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Crimes apocryphes

Le Défi Lune d’encre a encore frappé. Que fait la police !

La quatrième de couverture des Crimes apocryphes présente René Reouven comme un « trésor national ». Bigre ! Une telle assertion mérite qu’on s’y arrête, même si ses récits holmésiens, déjà publiés chez « Lunes d’encre » sous le titre de « Histoires secrètes de Sherlock Holmes » puis réédités en poche, n’usurpent pas leur excellente réputation.

Science Fiction, non ! Imaginaire, oui !

Le lecteur de science-fiction peut sans doute être étonné par la parution dans la collection « Lunes d’encre » de deux ouvrages qui – en fin de compte – n’appartiennent pas à ce genre. Néanmoins, avant de pousser des cris d’orfraie, puis de se lamenter sur la décadence supposée de ce champs de l’Imaginaire (la SF est morte !), voire sur le manque d’inspiration des éditeurs (ils ne prennent plus de risques ces sauvageons !), le lecteur serait bien avisé de lire ce qui suit.

Déjà connu dans la collection « Lunes d’encre » pour deux livres, La Partition de Jéricho et Histoires secrètes de Sherlock Holmes, René Reouven fait partie de ces écrivains populaires disposant de plusieurs nuances à leur plume. Ayant lu le second titre, je n’ai pu que me réjouir de la publication des deux volumes de ces Crimes apocryphes, où se révèlent une fois de plus les qualités d’écriture, d’érudition et d’imagination d’un véritable conteur. Je l’affirme d’ailleurs sans ambages : je suis désormais fan de l’auteur, la pire espèce qu’il soit en ce bas monde après celle de l’écrivain prolifique de Fantasy.

Pour les amateurs de faits, Crimes apocryphes rassemble sept romans, dont un inédit, et deux novellas. Les deux volumes sont enrichis d’une préface et d’une bibliographie bien informée de Jacques Baudou, chaque texte étant de surcroît commenté par René Reouven lui-même. A tout ceci, il convient d’ajouter des illustrations de couverture de Guillaume Sorel du meilleur effet.

Les confections d’un érudit du crime.

Le crime fournit le fil directeur, un fil évidemment rouge sang, à ces deux volumes composés par René Reouven. L’auteur semble d’ailleurs intarissable sur ce point. Rien d’étonnant lorsque l’on sait qu’il est à l’origine du roboratif Dictionnaire des assassins. Il ne s’agit néanmoins pas ici de nous décrire par le menu les investigations d’infatigables enquêteurs au prise avec des crimes insolubles ou des énigmes mystérieuses. Même s’il dresse en creux leur portrait, René Reouven fait du crime, ici conçu comme un des beaux-arts, le cœur de ses récits. Des crimes élaborés comme des œuvres d’art et imaginés par des esthètes criminels. Ainsi, au cours d’un jeu de rôle où les participants doivent proposer un scénario de crime parfait, les membres du Cercle de Quincey se laissent prendre au jeu du boulevard du crime. De la même façon, dans « Souvenez-vous de Monte-Cristo », le meurtrier imagine une vengeance en s’inspirant des Mémoires de Jacques Peuchet, œuvre réelle ayant elles-même fournie la matière du roman d’Alexandre Dumas, Le comte de Monte-Cristo. Bien entendu, ces belles mécaniques échappent au contrôle de ces artisans du crime pour la plus grande joie du lecteur qui ne peut qu’admirer, l’implacable enchaînement des événements conduisant au châtiment.

Romancier et écrivain.

Dans plusieurs interviews, René Reouven avoue avoir développé le goût pour la lecture dans les pages des feuilletonistes plutôt que dans celles des auteurs des belles lettres. Paul Féval, Pierre Souvestre et surtout Zevaco figurent dans son panthéon personnel. Voyage au centre du mystère est à la fois un véritable roman feuilleton et un hommage au roman feuilleton (ce n’est pas par hasard si Pierre Souvestre lui-même apparaît dans ce roman). Affrontement ontologique entre deux personnages, l’un personnifiant le crime et l’autre la justice, ce roman alterne dans deux parties les points de vue du criminel et du policier. Le lecteur suit ainsi cette lutte du glaive et du poignard des deux côtés de la barrière. En dépit du mépris des partisans des belles lettres pour le roman feuilleton et toutes les manifestations de la littérature populaire, René Reouven écrit ici d’une plume que pourrait lui envier beaucoup de ces chantres de la grande littérature. Il enlumine ses intrigues complexes et documentées, en usant de la subtilité des tournures et de la richesse du vocabulaire comme un maître orfèvre. De surcroît, avec un humour délicieux et un certain goût pour le calembour.

Imaginaire littéraire et historique revisités.

La littérature et l’Histoire irriguent l’imagination de René Reouven, lui offrant l’opportunité de restituer l’esprit et le contexte d’une époque avec une économie de moyens et une érudition historique et littéraire impressionnante. Que ce soient la Mésopotamie antique (Tobie or not Tobie), la France des Lumières (Le grand sacrilège), le XIXe siècle victorien (Les grandes profondeurs) ou français (Les confessions d’un enfant du crime et Voyage au centre du mystère), le Far West de la conquête américaine (Le rêveur des plaines), René Reouven investit l’Histoire et l’enrichit par son imagination au point de flouter les contours de la réalité et de la fiction. N’avoue-t-il pas d’ailleurs en commentaire des Confessions d’un enfant du crime : « c’est un roman dont on peut dire que si je ne peux prouver que tout ce qui est dedans est vrai, personne ne pourra prouver que ce qui est dedans est faux. » Bref, au viol de l’Histoire, il préfère le consentement mutuel.

La narration à la première personne, en forme de témoignage, et la multiplication des points de vue par l’utilisation d’extraits de journaux ou de correspondances intimes, faisant entrer le lecteur dans la confidence, renforcent cette impression de réel. De même, les nombreuses références ou hommages à des auteurs classiques et moins classiques (René Reouven ne faisant pas de discrimination, la liste de ses références est longue), l’implication des auteurs eux-mêmes et de leurs créatures dans l’intrigue participent fortement au processus, créant une connivence ludique avec le lecteur (voir le patchwork, composé de citations empruntées à des personnages renommés, inséré dans l’intrigue de Tobie or not Tobie). Avec un grand plaisir, on retrouve ainsi Jules Verne, Mary Godwin, Lord Byron, le docteur Polidori, la bête du Gevaudan, John Chisum, Pat Garret, Billy the Kid, Gérard de Nerval, Lautréamont, William Crookes, Robert-Louis Stevenson, Jack l’éventreur et bien d’autres au détour des pages de ces deux impressionnants volumes.

Arrivé au terme de cette longue chronique, difficile d’afficher une préférence. Tous les textes présentés ont des qualités indiscutables. Peut-être peut-on signaler deux axes pour guider la lecture, l’un nettement plus policier (Tobie or not Tobie, Les confessions d’un enfant du crime, Voyage au centre du mystère, Le cercle de Quincey et Souvenez-vous de Monte-Cristo) et l’autre mêlant Histoire et fiction teintée de fantastique (Le grand sacrilège, Un fils de Prométhée, Le rêveur des plaines et Les grandes profondeurs).

Dans tous les cas, ces Crimes apocryphes proposent quelques longues heures de lecture et de plaisir car, contrairement à de nombreux autres auteurs, René Reouven ne laisse pas le lecteur sur le bord de la route.

Crimes apocryphes de René Reouven – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2006

Maître de l’espace et du temps

Ayant maintes fois différé sa lecture, le défi Lunes d’encre m’a remis en mémoire l’omnibus consacré par la collection à l’auteur américain Rudy Rucker. Un ouvrage épais composé de deux romans, Maître de l’espace et du temps et Le Secret de la vie, mais aussi d’un recueil inédit rassemblant huit nouvelles écrites en solo ou avec la collaboration de Bruce Sterling, Paul Di Filippo et Marc Laidlaw. Bref, de quoi occuper le temps à défaut de le maîtriser.

Éminemment science-fictif mais surtout complètement hilarant, le propos de Rudy Rucker oscille entre hard SF et burlesque bigger than life, sans que cela ne tourne à la pochade. En fait, on s’amuse beaucoup des situations décalées et des saillies drolatiques qui rappellent celles d’un John Varley, d’un Robert Scheckley et sans doute aussi d’un Fredric Brown, invoqué justement en quatrième de couverture.

Concernant Fredric Brown, Maître de l’espace et du temps acquitte sa dette à l’auteur natif de l’Ohio sans faire de chichis. L’intrigue et son déroulé ne sont d’ailleurs pas sans évoquer L’Univers en folie. Avec son invasion de cerveaux issus d’un monde parallèle et son duo de savants farfelus, triturant la constante de Planck pour plier le monde à leurs caprices, le récit nous propulse dans une succession de situations abracadabrantesques, sur un rythme endiablé, même si un tantinet lassant sur la longueur. À grand renfort de blonzeur, fonctionnant avec des gluons, Harry Gerber et Joe Fletcher exaucent leurs vœux personnels et ceux de leurs proches, provoquant une rafale de catastrophes, les désamorçant ensuite avec une nonchalance à proprement parlé insolente.

Dans ce roman, Rudy Rucker se livre à un petit cours de vulgarisation scientifique amusante, saupoudrant les concepts mathématiques d’une pincée de pataphysique. Bref, Maître de l’espace et du temps se lit sans déplaisir, comme un hommage transparent aux séries B, flirtant pas qu’un peu avec un esprit potache décomplexé et délicieusement régressif.

Avec Le Secret de la vie, on change de registre, adoptant celui du roman d’apprentissage, mais avec des extraterrestres… Depuis qu’il a lu La nausée et découvert l’existentialisme, Conrad Bunger est obsédé par la mort et le néant. Un fait fâcheux lorsque l’on est un adolescent des années 1960 habitant Louisville. Pour échapper à la dépression, il ne lui reste plus qu’à trouver le secret de la vie, une quête sur laquelle une multitude de philosophes et de scientifiques se sont cassés les dents. Qu’à cela ne tienne, le mystère ne résistera pas longtemps, surtout en multipliant les beuveries, les coucheries et en utilisant la pharmacopée des sixties. On s’attache ainsi à Conrad, le suivant de la fin de ses études au lycée jusqu’à sa scolarité à l’université. Une période où il se soulage beaucoup de ses frustrations en compagnie de ses colocataires. Cet aspect du roman, très bien rendu, a un traitement mainstream, n’étant pas dépourvu d’humour. Pourtant, Rudy Rucker instille quelques bizarreries dans le récit, notamment lorsque Conrad se découvre des pouvoirs dans des situations de danger immédiat. Le procédé laisse progressivement penser que le jeune homme n’est peut-être pas ce qu’il croit être. Quant à son obsession du secret de la vie, elle peut-être puise ses origines dans tout autre chose qu’une simple crise existentielle. Bref, une nouvelle fois, Rudy Rucker se montre malin, livrant ici un roman gigogne où le mainstream un tantinet nostalgique s’intrique à la science-fiction, sans solution de continuité.

À l’assaut du Cosmos m’a beaucoup moins enthousiasmé. Je retiendrai surtout parmi la sélection deux textes coécrits avec Bruce Sterling, en particulier la nouvelle donnant son titre au recueil, le reste m’ayant profondément ennuyé, en particulier la série de trois nouvelles autour du surf et des maths, écrite à quatre mains avec Marc Laidlaw. Bref, inégal mais loin d’être honteux.

Au final, cet omnibus publié dans la collection « Lunes d’encre », hélas seulement disponible en « Présence du futur » sur le marché de l’occasion, se révèle un must-read pour les adeptes d’hommage décalé, de déglingue, d’histoires bizarres à base de série B et de physique quantique. C’est possible, si si !

Maître de l’espace et du temps de Rudy Rucker – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2005 (omnibus traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Bonnefoy et Jean-Pierre Pugi)

Le Prestige

Ne relâchons pas le rythme avec un roman paru aux débuts de la collection Lunes d’encre.

On ne rentre pas dans les histoires de Christopher Priest sans respecter un pacte implicite, celui de ne pas vouloir à tout prix une explication rationnelle et définitive. Tout l’intérêt réside, en effet, dans le dit non explicité et non révélé, dans le suggéré intentionnel et le ressenti intime de chaque lecteur lorsque se produit « l’illusion » littéraire. Le Prestige ne déroge pas à ce pacte, à une nuance près cependant. Christopher Priest semble y être moins allusif que dans ces autres romans, nous livrant plus d’éléments de compréhension qu’à son habitude. Le résultat n’en demeure pas moins envoûtant car l’auteur britannique déploie tout son art pour titiller notre curiosité et mettre en scène une atmosphère d’étrangeté propice à la suspension de l’incrédulité, chère aux prestidigitateurs.

Andrew Westley, jeune reporter en devenir, est envoyé par son journal dans le Derbyshire afin d’enquêter sur une curieuse manifestation d’ubiquité s’étant déroulée dans une secte. Andrew n’est ni un spécialiste des sectes, ni un journaliste chevronné. Hasard des circonstances, il s’est trouvé cantonné aux affaires bizarres, affectation dont il ne se réjouit guère, mais qui pourtant suscite une résonance familière en lui. Andrew éprouve en effet une affinité très forte avec son jumeau, au point d’avoir noué avec lui une relation intime privilégié. Ceci ne prêterait guère à conséquence si Andrew n’était dépourvu de frère comme son acte de naissance le confirme. Enfant adopté, Andrew ne peut hélas pas compter sur son père naturel, Clive Borden, pour éclaircir cette impression.
Arrivé sur les lieux de son enquête, le jeune homme découvre qu’il s’agit en fait d’un subterfuge mis au point par une inconnue séduisante nommée Kate Angier. La jeune femme, qui semble bien le connaître, souhaite mettre fin à l’affrontement séculaire entre leurs deux familles. Un conflit dont ils supportent les effets collatéraux. Invité par Kate à élucider ses causes, Andrew remonte jusqu’au siècle précédent, lorsque Alfred Borden et Rupert Angier, deux talentueux illusionnistes, se sont voués une haine à mort. L’objet de cette profonde inimitié paraît pourtant bien dérisoire aux yeux d’Andrew. Une simple illusion de téléportation. Ceci n’empêche pas l’animosité de croître, au fil des années, sur le terreau fertile de la jalousie, du malentendu, des maladresses et des actes de réconciliation manqués, au point de prendre une tournure obsessionnelle, viscérale, voire même pathologique.
Qui de Borden ou de Angier a commencé cette lutte fratricide ? La réalité sur ce point reste fuyante car affaire de point de vue. Elle est intime puisque lié aux ressentis des deux magiciens dont on découvre progressivement les pensées à travers leurs journaux personnels. Enfin, elle est multiple, se superposant, s’opposant, comme une mise en abyme conçue pour leurrer l’entendement et provoquer le vertige.

Le Prestige se révèle un exercice brillant et maîtrisé, rejouant les thèmes et procédés de prédilection de Christopher Priest : faux frères naturels et vrais frères professionnels, gémellités fictives ou réelles, réalité multiple, dénouement en suspens. Ce roman constitue à ce jour un des plus intéressant texte de l’auteur que j’ai lu et j’avoue, à mon grand plaisir, avoir été une fois de plus bluffé.

Un autre avis ici.

Le Prestige (The Prestige, 1995) de Christopher Priest – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mai 2001 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)

En des Cités désertes

Défi Lunes d’encre, toujours et encore, avec une quinzième contribution. On avance, c’est une évidence…

« Je me demande ce qui se serait passé si nous n’avions pas renoncé à nos idéaux dans les années soixante-dix. Si nous avions continué dans la même voie et changé le monde.

–  Il n’est pas trop tard pour le faire.

– Tu plaisantes ?  Ronald Reagan a été élu président. Ils veulent expurger l’évolutionnisme des livres de classe et renvoyer les femmes dans leur foyer, pour qu’elles se cantonnent à leur rôle de reproductrices. On ne peut plus acheter Rolling Stone en Caroline du Nord. Ils laissent les Noirs crever de faim et polluent l’eau et l’atmosphère. Ils creusent le déficit national pour fabriquer des missiles et fomenter des guerres en Amérique centrale . »

Au Mexique, entre jungle et ville, passé et présent, quatre Américains accomplissent une quête personnelle. Trois hommes et une femme unis par des liens tenus, qui recherchent des raisons de continuer à vivre alors que tout s’effondre autour d’eux. Quatre existences contraintes de puiser aux tréfonds de leur cœur les ressources nécessaires pour briser le cycle des renoncements et des échecs.

Deuxième roman de Lewis Shiner, En des Cités désertes reflète bien son époque, ces années Reagan cyniques et triomphantes. La Guerre froide, un temps mise en sourdine, semble connaître un regain d’activité, ultime soubresaut de violence avant sa mutation sous une autre forme. En Amérique centrale, les États-Unis défendent le pré carré établi depuis la doctrine Monroe, la CIA soutenant mouvements contre-révolutionnaires et gouvernements minés par la corruption contre une guérilla communiste, elle-même fragilisée par ses divisions internes. Sur fond d’Irangate, Lewis Shiner met ainsi en scène les pratiques douteuses de la démocratie américaine, mêlant aux éléments géopolitiques les mythes de la civilisation maya. Il convoque le passé précolombien, donnant une explication à l’effondrement de l’Empire maya sans doute discutable, mais convenant idéalement au parallèle dressé avec les révoltes zapatistes et sandinistes contre l’Empire américain. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si l’affrontement final se déroule dans les ruines de Na Chan, une ancienne cité maya.

En des Cités désertes incarne également le désenchantement de la génération hippie, tiraillée entre le consumérisme et la tentation de l’extrémisme. On y retrouve quelques motifs développés par la suite dans Fugues, même si l’histoire du rock se cantonne à un titre emprunté à la discographie de Cream et à l’apparition un tantinet hors de propos de Hendrix. Hélas, on a un peu de mal à s’attacher aux personnages, ce quatuor d’Américains plongés au cœur de l’insurrection zapatiste, d’autant plus qu’ils semblent totalement déconnectés des événements. Entre Eddie, dépressif et dépendant à la drogue, Carmichael, sans cesse en quête du reportage qui lui permettra de booster sa carrière de journaliste, et Thomas dont la vie sentimentale s’apparente à un ratage complet, seule Lindsey émerge, lumineuse et porteuse d’espoir. Je sais, ça fait cliché.

Le roman de Lewis Shiner reprend enfin à son compte quelques unes des pseudo-sciences, très tendance dans les années 80. Champignons hallucinogènes, régression dans la mémoire collective et voyage dans le passé, les amateurs du film Au-delà du réel retrouveront sans difficulté les marottes d’une génération obsédée par la théorie jungienne et les paradis lysergiques. C’est d’ailleurs le seul argument fantastique de cette histoire.

Bref, En des Cités désertes apparaît encore comme une œuvre de jeunesse d’un auteur qui depuis ce roman a affiné sa plume et ses thématiques. Et de la plus belle façon qui soit.

En des Cités désertes (Deserted Cities of the Heart, 1988) de Lewis Shiner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2001 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

La rédemption du marchand de sable

Une nouvelle pierre au Challenge lunes d’encre avec Tom Piccirilli qui nous a quitté hélas en 2015.

The Dead Letters, vicieusement retitré en français La rédemption du marchand de sable, est un thriller. Il en a l’atmosphère, en reprend un des thèmes fétiches (le tueur en série) et en emprunte la vivacité de rythme. Mais, comme souvent, les apparences sont trompeuses : Tom Piccirilli investit le thriller pour mieux le détourner.

La vie d’Eddie Whitt a été bouleversée le jour où sa fille a été assassinée. Ce meurtre fut le premier d’une longue série attribuée à un tueur que la presse a surnommé Killjoy, reprenant d’ailleurs les propres mots d’Eddie.
La femme d’Eddie est devenue folle et vit désormais dans une institution spécialisée. Avec l’accord tacite et le soutien financier de son patron qui est aussi son beau-père, Eddie a laissé tomber son travail de publicitaire. Il s’est musclé, s’est initié aux arts martiaux et a appris à se servir d’une arme, un 7.65 dont il ne se sépare jamais. Engagé corps et âme dans une spirale vengeresse, il a déserté presque tous ses amis, délaissé toutes ses anciennes relations car plus rien ne compte que la découverte du meurtrier de sa fille.

Durant les cinq années qui ont suivi le drame, Eddie a reçu régulièrement des lettres de Killjoy ; il est en quelque sorte devenu son confident. Entre l’assassin et sa victime s’est nouée une relation ambigüe mais en fin de compte sacrément porteuse de sens (à condition d’apprécier les correspondances tordues).
Car Killjoy a changé. Il ne tue plus, il enlève des enfants maltraités à leur famille et en confie la garde à des parents dont il a tué l’enfant. Certains, comme Eddie, ont rendu cette progéniture à leurs légitimes géniteurs. D’autres ont pris la fuite avec ce « don » inespéré.

Confronté à ce nouveau comportement, Eddie remet en cause son désir de vengeance. Au plus profond de lui-même, il souhaite que cette volte-face ne soit qu’un jeu pervers supplémentaire et non la manifestation d’un véritable changement. Il espère que la chance lui fournira la possibilité de démasquer Killjoy afin de pouvoir mettre un terme à sa transformation.

« L’homme qu’on devient n’a pas grand-chose avoir avec l’homme qu’on a été »

Souvenez-vous. Avec Un chœur d’enfants maudits, on s’était délecté du charme poisseux et suranné d’une histoire se déroulant dans le Deep South. Une histoire un tantinet bizarre, peuplée de freaks, mais au final profondément humaine et chaleureuse. Avec The Dead Letters (on me permettra d’user du titre original), Tom Piccirilli s’aventure sur les terres du thriller, écartant les procédés faciles.
L’auteur américain ne bascule pas dans l’intrigue millimétrée, le cliffhanger imposé, la traque haletante agrémentée du jargon emprunté aux profilers (le terme de construct est utilisé une petite dizaine de fois, mais c’est la seule concession faite au genre).

Avec maîtrise (et sans doute un malin plaisir), Tom Piccirilli impose son style, tout en humour et en émotion retenue, sans oublier ses propres thématiques. Le monde, tel qu’il apparaît dans The Dead Letters, est comme une longue douleur qu’il convient d’évacuer d’une façon ou d’une autre. C’est un monde où la folie est peut-être une issue pour retrouver un certain équilibre. Un monde où Bien et Mal sont intimement liés, et comme contaminés par un principe d’incertitude pervers. Un monde où aucun individu n’est finalement psychologiquement indemne. Ne ricanez pas, ce monde est le vôtre.

Ainsi, The Dead Letters n’est-il que le long processus d’un homme pour se sortir de l’obsession dans laquelle il s’est enfermé. Une obsession tenace qui a la dent dure et dont, en toute bonne conscience, il essaie de se convaincre du bien fondé. Et, peu importe si Tom Piccirilli se soucie comme d’une guigne de l’intrigue policière et des règles qui conduisent au dévoilement de l’identité d’un tueur en série dans les thrillers. Son art des dialogues, la justesse de ses personnages, la douleur sincère d’Eddie et les quelques moments qui font réellement frissonner, compensent amplement cette insouciance et propulsent même son roman au-delà des classifications étriquées.

Avec Un chœur d’enfants maudits, Tom Piccirilli nous avait charmé. The Dead Letters enfonce le clou avec son ton dramatique, drôle, sincère, juste et profondément humain.

La rédemption du marchand de sable (The Dead Letters, 2006) de Tom Piccirilli – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2009 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)