Vers les étoiles

Roman multiprimé, auréolé de surcroît d’un buzz élogieux, Vers les étoiles, aka The Calculating Stars, nous propulse dans l’Amérique des années 1950, mais dans une ligne historique divergente. Si les mœurs restent familières à notre connaissance, du moins pour les amateurs des comédies légères de Frank Capra, on va y revenir, il n’en va pas de même pour les faits. Un météore est en effet venu semer la pagaille dans le déroulement historique, ravageant la côte Est nord-américaine, pulvérisant Washington et provoquant quelques raz-de-marée maousses un peu partout dans l’Atlantique. Mais le pire reste à venir. Non, pas le péril rouge un temps espéré par des généraux chatouilleux de la bombe H. Plutôt un bouleversement climatique provoqué par l’emballement de l’effet de serre suite à la vaporisation d’une quantité astronomique d’eau de mer dans l’atmosphère. Pour le couple York, Nathaniel l’ingénieur spatial et Elma la mathématicienne et pilote émérite, le processus est irrémédiable. Il éradiquera toute vie de la surface de la planète. À moins d’essaimer ailleurs.

Premier volet du cycle « Lady Astronaute », The Calculating Stars me laisse un sentiment mitigé, entre intérêt poli et déception. Mais, peut-être mon manque d’enthousiasme n’est-il que le résultat d’un malentendu ? Le propos de Mary Robinette Kowal n’est en effet pas sans rappeler celui du film Les Figures de l’ombre, la Science fiction et l’uchronie restant cantonnés à un arrière-plan renvoyant à des luttes plus contemporaines dans les coulisses du microcosme des littératures de l’Imaginaire. L’autrice y distille un message féministe, voire intersectionnel, non sans une certaine dose de subtilité, même si les relations entre Elma et Nathaniel York essuient les plâtres d’une nunucherie assez affligeante. En dépit de ce léger bémol qui m’a personnellement fortement agacé au point de me sortir du bouquin à plusieurs reprises, Mary Robinette Kowal restitue de manière convaincante l’atmosphère et les mœurs des années 1950, en particulier les préjugés rampants qui animent les relations sociales et sociétales de l’époque, y compris chez leurs victimes. Un racisme et un sexisme systémique que l’autrice fait ressentir via le regard de son héroïne, la fameuse Lady Astronaute.

Afro-américains et Blancs comme hommes et femmes semblent ainsi constamment en proie aux représentations héritées de leur milieu et de leur éducation, luttant ou non contre les conventions et les stéréotypes composant l’alpha et l’omega de leur personnalité. En conséquence, la conquête n’est pas que celle des étoiles, elle se révèle aussi du point de vue de l’intime et de la lutte politique. À l’heure de la reconnaissance des figures occultées de la NASA, le propos de Mary Robinette Kowal semble salutaire, d’autant plus qu’il dévoile un aspect méconnu du rôle des femmes pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier au sein du WASP. The Calculating Stars apparaît ainsi comme le pendant féministe et intersectionnel du roman de Tom Wolfe, L’Étoffe des héros, conjuguant les aspects techniques et scientifiques de la conquête spatiale à une révolution des mœurs, précipitée par l’urgence de la fin de l’humanité.

Hélas, sur ce second point, le roman de l’autrice américaine m’a beaucoup moins convaincu. À la manière de Voyage de Stephen Baxter, The Calculating Stars se veut une uchronie revisitant le programme spatial américain dans une perspective différente. Mais, les éléments de dramatisation restent à l’arrière-plan, sous la forme de brèves balancés en début de chapitre. L’intrigue reste désespérément américano-centrée, voire ego-centré, remisant le reste de la planète dans les coulisses du petit monde de Lady Astronaute. Son angoisse maladive face aux caméras et lorsqu’il s’agit de parler en public, ses vomissements, sa condition juive, ses préjugés sur les afro-américains, son admiration pour son époux, leurs ébats amoureux aussi romantiques que le largage du troisième étage de la fusée Saturn V, la haine tenace que lui voue le colonel Parker, incarnation diabolique du patriarcat, sa ténacité face aux préjugés, Mary Robinette Kowal ne nous épargne aucun poncif et on finit par trouver tout cela répétitif et fort ennuyeux, sautant les pages pour abréger notre agacement.

Si l’on entame Calculating Stars avec l’intention de lire une fresque uchronique sur le devenir spatial de l’humanité, on risque sans doute d’être fort déçu. Mais, si l’on n’est pas effrayé par une histoire plus personnelle dont le propos s’adresse aux combats émancipateur du passé et du présent, le roman de Mary Robinette Kowal recèle des passages fort intéressants. À titre personnel, je ne pousserai cependant pas la curiosité plus loin, laissant à d’autres le choix des mots pour chanter les louanges (ou pas) de The Fated Sky et The Relentless Moon, les autres titres du cycle « Lady Astronaute ». Le soap m’a tué.

Vers les étoiles (The Calculating Stars, 2018) – Mary Robinette Kowal – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Imbert)

Station : la chute

Depuis qu’elle a été expulsée de la Terre par des IA militaires devenues incontrôlables, l’humanité s’est réfugiée dans l’espace. Entre les bases sur la Lune, Mars ou d’autres astres telluriques, et plusieurs habitats artificiels, les hommes ont confié leur destin aux dieux du Panthéon, autrement dit un conglomérat d’entités numériques collectives. Sur Station, la principale colonie humaine, le confort s’achète désormais à prix d’or. Des licences qui permettent d’enrichir la réalité augmentée de la Trame, un filtre bienvenu permettant de masquer la froideur et la décrépitude des lieux. Un bon moyen aussi d’oublier l’exil et le spectacle déprimant offert par le clair de Terre. Pour le commun des mortels, la Trame est devenue indispensable. Elle donne accès au réseau, revêt l’architecture de la station de textures riches et variées, s’ajustant aux préférences des habitants, et elle permet de communiquer avec les dieux. Elle socialise et exclut à la fois, proscrivant de l’environnement visuel des usagers les personnes indésirables. Elle héberge enfin dans ses serveurs la conscience téléchargée des défunts, procurant à leurs proches un peu de réconfort.

Longtemps, la Guerre Logicielle contre la Totalité, des IA entrées en rébellion, a menacé cet équilibre. Une trêve fragile a fini par être signée, au prix de concessions difficilement acceptées par tous et du retour des prisonniers de guerre. Tout juste libéré, Jack Foster entend goûter à son amnistie pour se réconcilier avec ses parents et retrouver la femme qu’il a aimée jadis. Quatre mois d’existence avant d’être chassé de son corps par Hugo Fist, le logiciel de combat implanté dans sa chair. La licence d’utilisation arrivant bientôt à échéance, le contrat prévoit en effet l’effacement de sa psyché au profit du parasite numérique, dont le sale caractère et le peu d’empathie constituent un fardeau de plus en plus lourd à porter. Mais les événements le poussent à reprendre le fil d’une enquête que son engagement dans l’armée l’avait obligé à abandonner.

Crashing Heaven, reprenons le titre original, entretient une parenté très forte avec le roman noir. En d’autres temps, d’aucuns auraient invoqué le cyberpunk, courant initié et définit par Bruce Sterling et ses confrères neuromantiques. Mais les temps changent, et si l’univers d’Al Robertson se nourrit d’ultra-technologie, transhumanisme et vision post-singularité y compris, il n’en reste pas moins empreint d’un classicisme indéniable, jusque dans son intrigue lorgnant de manière évidente vers le roman noir. On y retrouve ainsi le sempiternel duo d’enquêteurs, bon flic/méchant flic, ici incarnés par Foster, un vétéran de la Guerre Logicielle, et Fist, l’IA bagarreuse. Blade runner n’est pas loin, mais aussi Dashiell Hammett, Foster reprenant l’archétype du dur-à-cuire, bien sûr désabusé, et pourtant prêt à rétablir un tort, même s’il sait que cela ne changera pas grand chose à la réalité sociale. Face aux puissances du Panthéon, ces entités logicielles tutélaires faisant la pluie et le beau temps sur Station, et face à la Totalité, le duo doit se garder des complots et manipulations sans oublier la pression hostile des anciens collègues de Foster, les flics de l’InSec.

Al Robertson use et abuse des poncifs du roman noir, saupoudrant le tout d’un vernis mythologique, les manigances du Panthéon rappelant en effet beaucoup celles des dieux antiques. On pense toutefois aussi beaucoup à Destination ténèbres de Frank M. Robinson, où l’équipage de l’Astron use de falsifs, des environnements virtuels qui embellissent coursives et cabines du vaisseau-génération. Le traitement de la conscience des défunts et la marchandisation de l’existence évoquent Noir, le roman de K.W. Jeter, où le héros dispose d’ailleurs d’implants oculaires lui faisant appréhender la réalité à la manière d’un roman noir des années 1940-1950. Bref, s’il ne fait pas toujours montre d’une extrême originalité, Al Robertson n’en construit pas moins un monde cohérent, sous-tendu par une intrigue nerveuse. Et même si l’on peut regretter cent pages de trop, un déchaînement pyrotechnique et hyper-technologique interminable, Station : la chute n’en demeure pas moins un divertissement stimulant qui s’acquitte de son tribut à ses prédécesseurs avec efficacité.

À suivre, peut-être, avec Waking Hell, second roman de l’auteur et nouvelle incursion dans l’univers mis en place avec Crashing Heaven.

Station : la chute (Crashing Heaven, 2015) de Al Robertson – Editions Denoël, collection Lunes d’encre, janvier 2018 (roman traduit de l’anglais par Florence Dolisi)

 

Chiens de guerre

La conjonction du hasard et de l’actualité éditoriale m’ont fait lire successivement le troisième opus de la série « Ferrailleurs des mers » et le nouveau roman de Adrian Tchaikovski traduit dans nos contrées. On ne présente plus le premier sur ce blog très Bacigalupi compatible, les habitués ayant pu juger à plusieurs reprises de l’état de pâmoison dans lequel me plongent les écrits de l’auteur américain. Pour le second, un flot de louanges, nuancé par quelques bémols, est venu récompenser ici-même la lecture de Dans la toile du temps.

Mais pourquoi opérer un rapprochement entre ces deux titres me fera-t-on remarquer à bon droit ? Tout simplement en raison d’une thématique commune à Machine de guerre et Chiens de guerre, celle de l’animalisation de la guerre. Certes, le phénomène n’est pas nouveau et l’on se passera de dresser la liste des multiples conflits ayant fait usage des animaux comme armes. Cependant, si Paolo Bacigalupi se contente de dérouler un simple récit d’aventure divertissant, lectorat young adult oblige, Adrian Tchaikovski titille le sens éthique d’une humanité multiple dans ses ressentis, ses indignations et sa faculté à (ré)agir, comme le mouvement spéciste nous le démontre, face à l’utilisation d’êtres vivants et conscients, certes augmentés de quelques implants cybernétiques, comme armes jetables.

Mais revenons à Chiens de guerre. Dans un avenir que l’on pressent proche, l’humanité n’a pas tellement changé, du moins pour ses motivations profondes. Des zones de guerre larvée, entretenues par l’appétit de transnationales toujours plus avides en matière de ressources naturelles et n’hésitant pas à sacrifier les petites communautés sur l’autel du profit, prolifèrent sur les décombres d’États fantoches, tiraillés entre l’intérêt bien compris de leurs dirigeants et un partage équitable des richesses. Bref, rien de neuf sur le front de la guerre de basse intensité. Pour ramener un semblant de stabilité propice à leurs affaires, les transnationales ont pris l’habitude de sous-traiter le problème auprès de sociétés privées, spécialisées dans le domaine militaire. Peu regardantes sur les moyens employés pour assainir le terrain, elles sont cependant très strictes sur la confidentialité des opérations, histoire de ne pas réveiller une opinion publique versatile. Redmark s’est taillé sur le marché de la guerre une réputation flatteuse. Délaissant les machines de guerre, jugées peu fiables depuis que le Cachemire est devenu un no man’s land incontrôlable, la société a développé un nouveau process : le biomorphe. Cette transanimalité, dont on a forcé l’évolution en améliorant le cortex cérébral en prenant garde de ne pas dénaturer les traits naturels, est devenue le fer de lance des commandos de choc affectés aux armées privées. Engagé sur le front du Campeche contre les anarchistas, Rex forme une escouade d’assaut multiforme avec Dragon, Miel et Abeilles. Rex est un bon chien, efficace, dont l’horizon d’attente se limite à recevoir les ordres de son maître qui n’a pas trop besoin de lui secouer les biopuces pour le motiver. Rex est en effet un parfait soldat, doté de facultés de commandement et apte à se fondre dans la vision binaire du monde encodée dans son cortex cérébral. D’une fidélité inébranlable, Rex ne connaît pas les dilemmes du libre-arbitre. Son jugement est limité par une sorte de laisse numérique bien pratique pour son maître, Jonas Murray, un émule du colonel Kurtz et de Joseph Mengele. Mais, aux tréfonds de son esprits, Rex perçoit qu’il est bien plus qu’une arme efficiente ou un objet dont les propriétaires pourraient se débarrasser en cas d’obsolescence.

J’avais beaucoup apprécié le précédent roman d’Adrian Tchaikovski, déplorant cependant la faiblesse des caractères humains. Une fois encore, c’est un personnage non humain qui ravit l’attention. On épouse en effet le point de vue de Rex, une créature bionique dont on suit l’évolution au fur et à mesure de son éveil à la raison. Le biomorphe a été créé pour combattre à la place des hommes, histoire d’éviter le traumatisme d’une perte humaine, mais aussi pour épargner aux bonnes consciences la responsabilité des crimes de guerre. La créature échappe évidemment au conditionnement de ses maîtres, découvrant que le monde ne se réduit pas à des ennemis à détruire et des amis à protéger. Rex se surprend même à haïr ou à éprouver de l’empathie, indépendamment des ordres et parfois même à l’encontre de ceux-ci. Bref, il se découvre la faculté de faire des choix, ressentant plus souvent qu’il ne le pensait possible le doute et la culpabilité. Tout l’intérêt du roman d’Adrian Tchaikovski réside dans ce processus d’humanisation qui voit Rex faire l’apprentissage de la raison et de l’indépendance, dépassant le stade des simples réflexes ataviques vers lesquels le pousse son animalité. Perceptible dans le langage du biomorphe, l’évolution est également restituée habilement dans son rapport à l’autre, compagnons de combat, maître, alliés de circonstance et même une forme d’intelligence artificielle. Ces rencontres agissent comme repoussoir ou faire-valoir, contribuant chacune à leur manière à l’éducation de Rex et à son éveil dans un monde imaginé comme l’anticipation, ni pire ni meilleure, du nôtre.

Au-delà des déprédations des transnationales, de la violence de la guerre, de la cruauté des crimes de guerre et des préjugés entretenus à l’encontre des animaux améliorés, Chiens de guerre apparaît comme un roman humaniste (avec des chiens) prônant le dépassement de tous les clivages et posant la question de l’humain comme unique détenteur de l’intelligence et de la conscience. Pour Adrian Tchaikovski, la technologie doit être utilisée pour libérer et non contraindre ou asservir. On ne peut que souscrire à son opinion.

D’autre avis (avisés, forcément) ici , et là-bas.

Chiens de guerre (Dogs of War, 2017) de Adrian Tchaikovski – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2019 (roman traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

Arslan

Entre la Guerre du Vietnam et la prise d’otages de Téhéran, le roman de M. J. Engh s’inscrit dans une période de doute et de revers pour les États-Unis, au point de susciter l’inquiétude de ses habitants quant à la capacité de l’Oncle Sam à les défendre. Sur ce contexte, l’auteure américaine vient greffer l’intrigue de son roman, donnant corps au cauchemar d’une Amérique en proie à l’occupation, dépouillée de son destin de nation promise à un grand avenir.

La lecture d’Arslan réactive une figure de la mémoire collective. Celle incarnée par Gengis Khan ou Tamerlan, voire Attila. Autrement dit, le conquérant asiatique, le barbare dont la réputation de cruauté précède les ravages accomplis par ses armées et dont l’irruption sonne le glas de la civilisation. Du fin fond d’une Amérique rurale et chrétienne, Franklin Bond observe de loin l’irrésistible conquête de la Terre par un obscur dictateur asiatique issu d’un État tampon, entre Chine et URSS. Par un coup de bluff que l’on ne déflorera pas ici mais qui demande à avoir la suspension d’incrédulité bien accrochée, Arslan impose son autorité sur le gouvernement des États-Unis après avoir conquis l’Europe et l’Asie. Accompagné de sa « horde » de vétérans, il prend ses quartiers à Kraftville où habite Bond, ne tardant pas à mettre la petite ville en coupe réglée. D’emblée, le personnage fascine le directeur du collège. D’abord par sa banalité. Jeune, charismatique, sûr de lui, intelligent, le bonhomme se montre également implacable, imposant par le meurtre et la terreur son autorité. Mais sa banalité ne cache pas longtemps son goût pour le mal. Dès son arrivée, il viole une jeune fille et un garçon de 12 ans, avant de révéler un appétit sexuel dévoyé. Pourtant, Arslan n’est pas le barbare intégral. Il n’est pas davantage un psychopathe ou un mégalomane. Il a une vision, un plan pour sauver l’humanité d’elle-même, plan qu’il s’applique à mettre en œuvre sur une période de vingt années sous le regard de Franklin Bond, son seul opposant, et de Hunt Morgan, la victime consentante de son sadisme.

Autant le dire tout de suite, Arslan relève plus de l’allégorie que du roman de politique-fiction. Il ne faut pas chercher en effet une once de rationalité dans le plan du dictateur et dans la façon dont il conquiert le monde. M. J. Engh préfère focaliser son attention sur un trio de personnages dont on suit l’évolution au fil des aller et retour du conquérant dans la communauté de Kraftville. Franklin Bond tient tête au dictateur, optant pourtant pour la collaboration afin d’éviter le pire pour sa communauté. Ceci ne l’empêche pas d’entretenir un double-jeu, organisant en coulisse un réseau de résistance. La personnalité de Hunt apparaît beaucoup plus complexe. Violé par Arslan à l’âge de 12 ans, le jeune garçon éprouve des sentiments ambigus envers son bourreau. Partagé entre la haine et l’amour, il attache ses pas à ceux du dictateur pour conserver sa dignité. Quant à Arslan, loin de rester un tyran tout au long du roman, il programme sa propre disparition, confiant son sort aux mains de ceux qu’il a opprimés.

Image du monde et des États-Unis en réduction, le microcosme de la petite ville permet à l’auteure de mettre en scène l’occupation de son propre pays par une force étrangère, dévoilant une comédie humaine guère éloignée de celle vécue par les Européens pendant la Seconde Guerre mondiale. Entre résistance et collaboration, les concitoyens de M. J. Engh s’y révèlent d’une mesquinerie et d’une veulerie assez détestable.

Si l’on se fie à ses seuls éléments, Arslan se rattache donc davantage au mainstream, proposant un point de vue amoral qui agace, voire dérange. En auscultant les zones d’ombre de la psyché, le roman de M. J. Engh confine à une certaine universalité qui n’est pas sans susciter quelques échos, encore à notre époque. Bref, voici de quoi réfléchir et débattre.

Arslan de M.J. Engh – Éditions Denoël, collection «  Lunes d’encre  », mai 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Collin)

Journal des années de poudre

« Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende ! » Les amateurs de western auront reconnu ici sans mal la réplique du film L’Homme qui tua Liberty Valance. Une citation qui correspond idéalement au roman de Richard Matheson. Journal des années de poudre s’attache en effet à l’itinéraire de Clay Halser, une de ces légendes dont les aventures enjolivées composent l’ordinaire des dime novels, contribuant à forger le mythe du Far West. Surnommé par la presse le Prince des Pistoliers, Clay n’était pourtant au départ qu’un jeune homme plein d’espoir, parti chercher l’aventure à l’Ouest après avoir participé à la Guerre civile. Sans véritables qualités, si ce n’est celle de donner la mort sans coup férir, une tâche dont il s’est acquitté avec talent pour le compte de l’Union, il flirte d’abord avec l’illégalité avant d’endosser le costume funèbre de marshal. En dépit de la faible espérance de vie des gardiens de l’ordre, Clay se découvre très vite des dispositions pour la fonction, profitant d’être du bon côté de la loi pour régler ses comptes.

Faux roman fantastique mais authentique western, Journal des années de poudre n’aurait que peu d’intérêt si Richard Matheson se contentait de raconter le parcours violent et tragique d’un as de la gâchette. On renverra d’ailleurs les amateurs de noir et d’Ouest sauvage vers Deadwood de Pete Dexter, amplement plus convaincant sur ces deux points.

Individu ordinaire, un brin naïf, Clay Halser ressemble beaucoup à Wild Bill Hickok dont il croise la route à deux reprises. Matheson reviendra par la suite sur cette figure emblématique de l’Ouest avec The Memoirs of Wild Bill Hickok. En attendant, les aventures de Clay pillent sans vergogne quelques épisodes de l’histoire de la « frontière » américaine, notamment la guerre du comté de Lincoln. Fort heureusement, le récit profite d’un dispositif narratif astucieux, peut-être un tantinet lassant sur la longueur, présentant la mythification de Clay comme un processus de déshumanisation implacable. Récupéré après sa mort, le récit du pistolero, couché par écrit dans son journal intime, fait ainsi l’objet d’une publication posthume. Une version corrigée et retouchée (toutes les bordées d’injures sont coupées) qui, selon son ami le journaliste Frank Leslie, tente de rendre justice au pistolero en rétablissant la vérité sur sa vie. Bien entendu, la vérité se dessine entre les lignes, conférant à ce Journal des années de poudre une dimension introspective inattendue.

Mais le cœur du récit de Matheson se situe autour des notions de fiction et de réalité. Littéralement vampirisé par sa légende, dépossédé de son identité, Clay n’est finalement qu’un pantin, victime de ses pulsions, qui nourrit avec la fiction une relation exclusive et ambiguë.

Avec Journal des années de poudre, Richard Matheson nous livre donc un western dépourvu de toute vision archétypale, cherchant surtout à atteindre une forme de démystification, celle du Far West et de ses héros de papier.

Journal des années de poudre (Journal of the gun years, 1991) de Richard Matheson – Éditions Denoël, collection «  Lunes d’encre  », 2002 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Brigitte Mariot)

Dans la toile du temps

Sur le « Monde de Kern », on guette depuis des millénaires le chant énigmatique de la Messagère. Des équations mathématiques qui enchantent les sens mais posent aussi la question de l’origine de l’intelligence. Avant d’être transformé en terre habitable, le « Monde de Kern » a été au cœur d’un projet d’ampleur prométhéenne. Après avoir terraformé la planète, y avoir importé le biotope terrestre, l’humanité a tenté de l’ensemencer avec une espèce suffisamment évolué pour lui servir de domestique, quitte à forcer la nature à l’aide d’un nanovirus. Hélas, des dissensions internes ont provoqué l’écroulement de la civilisation humaine. Des décennies de guerre civile où les belligérants ont déployé un arsenal effrayant, pollué définitivement la biosphère terrestre, éradiquant au passage toute intelligence artificielle dans les colonies. Un âge glaciaire s’ensuivit, une longue pause permettant aux survivants de reconstruire une société industrielle fragile, mais précaire. À l’heure où leurs successeurs quittent une Terre désormais hostile à la vie, que s’apprêtent-ils à découvrir sur le « Monde de Kern » ? Un nouvel Éden où fonder une civilisation viable ? Ou une planète peuplée de concurrents acharnés à les repousser dans les poubelles de l’Histoire ?

Nul doute que Dans la toile du temps devrait ravir les amateurs d’une science-fiction ouverte sur les possibles, faisant des sciences et technologies l’objet de vertigineuses spéculations. Sur ce point, le roman d’Adrian Tchaikovsky tient toutes ses promesses, et bien davantage si l’on en juge son dénouement ouvert, appelant des développements ultérieurs. Hélas, la caractérisation des personnages n’apparaît pas exempte de faiblesses. Rien de dramatique, mais de quoi gâcher toute une partie de la narration du roman, on va y revenir.

La quatrième de couverture dresse un parallèle entre ce roman et le cycle de l’Élévation. Indépendamment du processus de l’Exaltation, évolution programmée vers l’intelligence et la conscience de soi d’une autre race par le truchement d’un virus mutagène, la comparaison avec la série de David Brin ne paraît pas abusée, l’auteur américain étant même crédité par l’intermédiaire d’un astronef portant son nom. Pour autant, on pense aussi à Gregory Benford, voire à Vernor Vinge, en particulier à son roman Aux Tréfonds du ciel et à ses araignées pensantes.

Dans la toile du temps pourrait être surnommé les araignées dans l’espace. Après les calamars de Stephen Baxter, les homards de Charles Stross, une variété d’araignée, la Portia Labiata, sert de cobaye aux spéculations documentées d’Adrian Tchaikovsky. L’une des trames du roman est entièrement dédiée à l’évolution d’une souche de Portia, génération après génération, vers la civilisation technologique, transformations génétiques et mémétiques y comprises. Cet axe du récit apparaît comme le plus passionnant. On suit les progrès de cette population d’arachnides, via le point de vue de plusieurs individus, femelles ou mâles. Sur un laps de temps s’étendant sur des milliers d’années, Portia, Fabian, Bianca, Viola, nous guident sur le long chemin de l’intelligence, de la conscience de soi et d’autrui, puis de l’édification d’une société organisée, apte à échafauder des réalisations communes. Un chemin, bien sûr, semé d’embûches, de guerres territoriales contre d’autres espèces animales, notamment les fourmis, ne faisant pas l’économie des pandémies liées à la surpopulation et des conflits internes, y compris religieux lorsque les signaux de la Messagère sont interprétés comme des oracles. Un cheminement optant pour des solutions techniques différentes, adaptées à la morphologie, à la chimie et à la perception du monde des araignées et de leurs voisins, qui donne naissance à un modèle sociétal original, une sorte d’anarchie souple organisée en réseaux. Bref, un struggle for life stimulant, non dépourvu d’une dimension sociale, notamment pour ce qui concerne la lutte pour l’égalité des sexes, dont les enjeux sont ici inversés du fait de l’atavisme des araignées.

Malheureusement, la seconde trame ne paraît guère convaincante. Avec le retour des hommes, du moins de leurs descendants affaiblis, condamnés à cannibaliser les antiques technologies pour survivre, Dans la toile du temps joue avec les ressorts du thriller. Une énième lutte pour la suprématie débouchant sur un happy-end optimiste et fédérateur qui paraît un tantinet bâclé, tant le dénouement se révèle précipité. Mais surtout, bon nombre de personnages humains sont complètement ratés, n’offrant au mieux qu’une psychologie brossée à (très) gros traits. Entre l’ingénieure Lain dont on peine à percevoir les motivations, l’autoritarisme de Guyen, le commandant de l’arche stellaire, et la pusillanimité agaçante de Holsten, l’historien linguiste de l’équipage, Adrian Tchaikovsky déploie une belle galerie de stéréotypes dont les faits et gestes sont au mieux prévisibles, au pire d’un ennui cosmique.

En dépit de ce bémol de taille, Dans la toile du temps demeure pourtant un roman de science-fiction fort recommandable. Un récit porteur d’une altérité fascinante qui résiste avec vigueur à l’écueil de l’anthropomorphisme. Et puis, rien que pour découvrir une civilisation développant une technologie non numérique, fondée sur la programmation de robots biologiques via un usage raisonné des phéromones. Rien que pour suivre l’évolution et l’histoire d’une espèce différente, avec un luxe de détails rarement superflu, le roman Adrian Tchaikovsky se révèle comme un must-read.

Autre avis ici.

Dans la toile du temps (Children of Time, 2015) de Adrian Tchaikovsky – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2018 (roman traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat)

Défi Lunes d’encre : bilan

Inaugurons l’année 2018 par un retour sur le Challenge Lune d’encre initié par le sémillant A. C. de Haenne. Avec 36 lectures au compteur, j’ai amplement dépassé les paliers prévus à l’origine du défi. J’ai également tenu tous mes objectifs personnels, lisant enfin quelques romans que je gardais en réserve depuis trop longtemps. Mais, ce n’est pas le plus important. A mon modeste niveau, j’espère surtout avoir contribué à mettre en lumière une collection qui me semble incontournable dans le paysage de l’Imaginaire francophone.

Gilles Dumay étant désormais engagé dans une nouvelle aventure chez Albin Michel, souhaitons à Pascal Godbillon tous nos meilleurs vœux de réussite pour l’avenir d’une collection à laquelle je reste viscéralement attaché.

Mother London

Pour l’ultime chronique du challenge « Lunes d’encre », il fallait un final à la mesure d’une année menée à un rythme d’enfer. C’est chose faite avec un sommet livresque dans l’œuvre de Michael Moorcock.

Mother London est à bien des égards un choc pour le lectorat habitué aux errements médiocres du Champion éternel dans les dimensions gigognes du multivers. Rien n’est plus éloigné en effet de cette littérature alimentaire et un brin immature que ce roman tenu par de nombreuses sommités comme le chef-d’œuvre de Michael Moorcock. Sur ce point, j’avoue m’incliner devant leur avis.

« Nos mythes et nos légendes nous rappellent ce que nous valons et qui nous sommes. Sans eux, nous sombrerions dans la folie. »

Roman monstre, roman somme, Mother London condense en ses pages près de cinquante ans d’histoire de la capitale anglaise. Centre de l’Empire, incarnation d’Albion, matrice de multiples fantasmes et légendes nourrissant l’imaginaire des milieux populaires, Londres se trouve au cœur du roman de Michael Moorcock. De cette cité millénaire ravagée par Boudicca, la peste noire, le grand incendie de 1666, le Blitz, le rock, le punk et la Dame de fer (un autre genre de blitz), sans oublier le chaos urbain ou à la dépression économique, l’auteur anglais dresse un portrait pointilliste. Il en explore la géographie et les différentes strates de l’histoire à l’aune du destin de trois personnages. Un trio de télépathes manifestant une certaine empathie pour son voisinage et ses pensées. La voix de la cité, un magma confus et désordonné venant parasiter leur esprit et les faisant passer pour des fous.

Mary Gasalee a survécu au Blitz, à sa maison ravagée par une bombe incendiaire, perdant son jeune époux venu passer quelques jours de permission auprès d’elle. Rescapée du désastre, elle a longtemps végété au pays des rêves, plongée dans un coma inexplicable lui ayant épargné l’outrage du temps. À son réveil, elle se retrouve tiraillée entre sa fille, désormais presque adulte, le retour à la vie normale et une fringale de sexe irrésistible. Elle croise la route de Josef Kiss, interné dans le même hôpital psychiatrique. Ex-saltimbanque et star ratée du music-hall, le bonhomme a pour ainsi dire une connaissance intime de Londres. Il a connu son heure de gloire durant la Seconde Guerre mondiale, dans la défense passive. Héros décoré, il a en effet sauvé des dizaines de vie, localisant sous les décombres les survivants des bombardements. Mais ses troubles psychologiques, notamment lorsqu’il s’est mis à parler aux bombes non explosées pour les désamorcer, l’on poussé à l’internement. Le couple côtoie David Mummery, autre patient de l’institution. Ce jeune membre de la gentry, journaliste et écrivain né d’une fille-mère dont la famille fréquente les cercles du pouvoir, se passionne le bizarre et les créatures vivant dans les soubassements de Londres.

Ces trois destins ne forment pas pour autant le socle d’un récit classique. Michael Moorcok opte en effet pour une narration éclatée, dépourvue d’intrigue. Une collection d’anecdotes et de morceaux de bravoure dont les éléments s’ajustent à la manière d’un puzzle complexe. On saute ainsi d’une période à l’autre dans un désordre déconcertant, pour retrouver les personnages à différents moments de l’histoire de Londres. Car la capitale reste le foyer autour duquel gravitent Gasalee, Kiss et Mummery. De 1940 à 1985, du Blitz aux années Thatcher, on en épouse les mutations. Avec une incroyable minutie, un sens du détail monomaniaque, l’auteur anglais arpente les rues et boulevards de la ville, dévoilant ses facettes les plus secrètes. On suit aussi l’évolution des styles musicaux et l’inexorable transformation des quartiers populaires en vitrine bétonnée du néo-libéralisme. Une gentrification assumée, la ville perdant son âme cosmopolite au profit d’un superficialité clinquante.

Fresque romanesque dont le personnage principal n’est pas celui que l’on croit, Mother London se révèle surtout comme un portrait pointilliste et immersif de la capitale anglaise. Une cité monde n’étant pas sans rappeler la Jérusalem d’Alan Moore, roman dédié à sa ville natale de Northampton. Lecture ardue et labyrinthique, Mother London se révèle comme une invitation à prendre son temps pour goûter à ses subtiles nuances.

Mother London (Mother London, 1988) de Michael Moorcock – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mars 2002 (roman traduit de l’anglais par Jean-Pierre Pugi)

La Magnificence des oiseaux

Pour mon avant-dernière contribution au Challenge Lune d’encre, déplaçons-nous du côté de l’Orient, dans une Chine qui n’a jamais été.

Oyez oyez !

Dans une Chine légendaire, gouvernée par des empereurs mythiques, œuvrait un duo de héros improbables. La mémoire a retenu malgré tout leur nom : maître Li et Bœuf Numéro Dix. Redresseurs de torts, sans peur mais pas sans reproche, maître Li succombant parfois à l’ivrognerie et appréciant escroquer les riches marchands pour mener grand train, ces deux personnages ne prisaient guère l’injustice. À l’instar de Fafhrd et du Souricier gris, le duo ne se souciait guère des convenances, préférant sauver l’humble et malmener le puissant. Rusé et sage, Maître Li usait de son âge pour influer sur l’éducation à la vie du sensible et honnête Bœuf Numéro Dix, comptant sur sa force pour le soutenir dans les épreuves.

Les circonstances de leur rencontre prirent naissance dans le village de Kou-Fou, paisible communauté campagnarde frappée par un malheur le jour où deux aigrefins, Fang le prêteur sur gages et Ma le Grigou, empoisonnèrent les enfants âgés entre huit et treize ans. Le cœur de Bœuf Numéro Dix fléchit face aux cris et pleurs de leurs parents. Prenant la route vers la capitale, ses pas le portèrent jusqu’à l’officine où croupissait Li. Cachant son jeu derrière une ivresse non feinte, le vénérable vieillard ne tarda pas à trouver l’origine du mal, et ensemble, ils se mirent en quête de La Grande Racine de Pouvoir, seul remède en mesure de guérir l’empoisonnement des enfants. Une tâche qui les conduisit à affronter La Grande Ancêtre, La Main que Nul ne Voit, le terrible duc de Ch’in et bien d’autres périls. Mais, n’en disons pas plus…

À la lecture de La Magnificence des oiseaux, on ne peut manquer d’être immédiatement dépaysé. Le cadre, le ton employé par le narrateur, Bœuf Numéro Dix lui-même, et l’humour subtil dont fait montre Barry Hughart happent l’attention, nous propulsant en un autre monde et un autre temps. Un univers dont les composantes empruntent davantage à la légende qu’à la réalité historique, même si celle-ci n’est pas totalement absente. La Chine de La Magnificence des oiseaux est une Chine fantasmée à partir de l’imaginaire occidental. Un empire du milieu où les pensées de Confucius côtoient les supplices de potentats cruels et où la magie se mélange aux mythes protohistoriques.

Barry Hughart brode ainsi une fantaisie empreinte de légèreté et de folie douce, entrelaçant drame et comédie. Un florilège de contes enchâssés jalonne les tribulations du duo formé par Maître Li et Bœuf Numéro Dix, lui permettant de collecter les indices nécessaires à la résolution de l’énigme de La Grande Racine de Pouvoir, aka le Ginseng, cette plante dont la racine anthropomorphique joue un rôle important dans la pharmacopée asiatique.

L’intrigue flirte avec les ressorts du roman initiatique, mais également avec l’enquête, fournissant le socle à des rencontres rocambolesques ou effrayantes, avec toute une galerie de personnages truculents ou monstrueux. Sur ce point, Barry Hughart ne ménage pas sa peine, entre l’ex-souveraine douairière, auprès de qui la Reine de Cœur du Pays des Merveilles paraît bien débonnaire, un duc immortel et sanguinaire, un vieux sage de la Montagne énigmatique, une main invisible meurtrière, un lapin aux clefs émotif et toutes une ribambelle de fantômes, les aventures de Maître Li et de Bœuf Numéro Dix n’engendrent pas la mélancolie. Bien au contraire, elles inspirent moult facéties, le récit oscillant constamment entre farce et horreur, un tantinet grand-guignolesque.

Ne s’encombrant guère de vraisemblance, La Magnificence des oiseaux se révèle au final un conte amusant, riche en images poétiques, dont on suit avec beaucoup de plaisir les péripéties, partagé entre l’émerveillement et la stupeur. A suivre avec La Légende de la pierre.

La Magnificence des oiseaux : une aventure de Maître Li et Bœuf Numéro Dix (Bridge of Birds, 1984) de Barry Hughart – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

Kane , l’intégrale 3/3

Mettons les bouchées doubles avec cette 34e chronique du Challenge « Lunes d’encre ». Ouch !

Avec ce troisième volet de l’intégrale consacrée à l’anti-héros wagnérien, nous retrouvons Kane dans neuf nouvelles, dont sept inédites, pour certaines proches du format de la novella. Le complétiste se réjouira également de la présence d’un poème, d’une version de jeunesse de « Lynortis » (écrite à seize ans, excusez du peu), d’un fragment de roman, pour lequel on ne peut dire grand chose, et d’un article de l’auteur lui-même sur sa créature. Bref, de quoi renouer et en finir en beauté avec un personnage que l’on a aimé détester.

Si tous les textes du présent volume ne figurent pas parmi les meilleurs du cycle, l’ensemble exhale cependant toujours l’aventure rugueuse et cet état d’esprit amoral qui a fini par me conquérir. À tel point que j’ai pris grand plaisir à le retrouver, renouant avec les tribulations d’un personnage toujours aussi retors. Et je pressens déjà qu’il me manquera.

Le caractère hétérogène des textes se révèle le premier trait marquant de ce troisième opus des aventures de Kane. Si l’on fait abstraction de l’article de Karl Edward Wagner, forcément à part compte tenu de sa nature para textuelle, du fragment de roman (« Dans le sillage de la nuit »), à peine quelques pages sur lesquelles on ne peut émettre aucun jugement, et de la version plus nerveuse et juvénile de « Lynortis », les nouvelles rassemblées ici forment deux ensembles, séparés par « Le soleil de minuit », court poème aux accents lyriques un tantinet forcés. Deux parties et deux époques, puisque avec « Lacunes », « Dans les tréfonds de l’entrepôt Acme » et « Tout d’abord, juste un spectre », Karl Edward Wagner projette son anti-héros dans un univers contemporain, plus précisément à Londres à l’époque du punk. J’avoue d’emblée avoir été déboussolé par le changement d’atmosphère et de registre, les deux premiers textes adoptant de surcroît une coloration pornographique. Fort heureusement « Tout d’abord, juste un spectre » apporte une conclusion mémorable au cycle, rappelant s’il est encore nécessaire de le faire que Kane, en parfait héraut du chaos donc du changement, ne combat pas pour le bien, mais contre le pire. À ceci s’ajoute un aspect autobiographique puisque l’on comprend assez vite que le Cody Lennox du récit, américain en voyage à Londres pour participer à une convention de Science-fiction, est un peu l’alter-ego de Wagner lui-même.

Compte tenu de mon goût pour la Sword and sorcery, il n’est cependant guère étonnant que la première partie m’aie davantage convaincu. On y découvre un Kane plus souvent qu’on ne le pense aux abois, en proie à la dépression, contraint de fuir devant ses ennemis, et ne pouvant compter que sur ses propres ressources pour survivre.

C’est le cas avec « Le nid du corbeau », où l’anti-héros wagnérien est traqué par une troupe de mercenaires acharnés à sa perte. Blessé gravement, entouré par quelques survivants de sa bande de desperados, il ne trouve le salut qu’à l’abri d’une auberge perdue dans les montagnes, lieu qu’il a jadis visité et mis en coupe réglée, violant au passage la fille du propriétaire. De ce récit de vengeance, je retiens surtout la découverte de sa progéniture, jouet d’une vengeance maléfique, et sa rencontre avec un prince démon sur un coin de corniche en pleine nuit.

Plus marquant à mon goût, « Réflexion pour l’hiver de mon âme » rejoint illico mes textes préférés. De ce huis clos en pleine tempête de neige, assiégé par une meute de loups dont la rage semble animée par un sortilège, j’ai beaucoup apprécié la tension extrême et la sauvagerie des affrontements. L’atmosphère anxiogène et le soupçon confère à ce récit un petit aspect whodunit. Un dix petits nègres polaire, avec un loup garou en guise de meurtrier caché.

Passons rapidement sur « Mirage » et « L’autre », deux nouvelles classiques mais sans véritable éclat, pour nous attaquer à « La touche gothique », formidable crossover avec l’univers de Michael Moorcock. Ce texte se révèle comme LE moment fort de l’intégrale, non par son caractère épique, mais du fait de son insolence et du ton sarcastique adopté par l’auteur américain. On se réjouit en effet de voir le géant roux manipuler le prince albinos pour l’entraîner dans ses manigances et on se dit que Karl Edward Wagner a pris un malin plaisir à faire d’Elric le jouet de Kane.

Au final, le personnage de Kane n’usurpe en rien son statut de salopard amoral et sans scrupules. L’anti-héros wagnérien me semble même être un adversaire de poids face au Conan de Robert E. Howard, du moins en matière de libre-arbitre et de comportement dépourvu de tout état d’âme. Assurément, voici un divertissement âpre, à ne pas louper dans le registre séminal de la Sword and sorcery.

Kane : L’intégrale 3/3 de Karl Edward Wagner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mai 2009 (romans traduits de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)