Le Village des damnés

Retour aux classiques pour le défi Lunes d’encre, avec un petit maître du genre : John Wyndham.

Réédités en un seul volume, Le Village des damnés et Chocky apparaissent comme le point d’orgue de l’œuvre de John Wyndham, aussi connu pour ses romans de fin du monde, une spécialité britannique, et ses récits d’invasions extraterrestres. Les deux romans au sommaire de cet omnibus relèvent d’ailleurs de cette dernière thématique, même si l’invasion prend la voie détournée de la subversion, via l’image « innocente » de l’enfance.

Commençons par Le Village des damnés, aka Les Coucous de Midwich., titre originel beaucoup plus approprié que celui découlant de son adaptation au cinéma, d’abord par Rolf Willa, puis John Carpenter (une purge).

L’argument de départ, connu des cinéphiles, nous emmène au fin fond de la campagne anglaise. Le paisible village de Midwich est frappé dans la nuit du 26 septembre par un phénomène surnaturel inexpliqué. La population perd sans préambule conscience, ne réagissant à aucun stimuli. Bien au contraire, toute personne s’aventurant dans un rayon de deux kilomètres autour de l’épicentre du phénomène plonge illico dans les bras de Morphée. On ne trouve d’ailleurs plus aucun être vivant éveillé qu’il soit animal ou humain. Averties, les autorités établissent une zone d’exclusion, s’empressant de rechercher les causes de l’événement. Elles finissent par découvrir sur des photos aériennes un curieux objet de forme circulaire, posé dans les champs près des ruines de l’abbaye du village. Mais, avant de pouvoir pousser plus loin leurs investigations, celui-ci disparaît et la population se réveille. Plus tard, on découvre que toutes les femmes du village sont enceintes…

Le Village des damnés n’usurpe pas sa qualité de classique. Près de 60 ans plus tard, le roman de John Wyndham n’a rien perdu de sa puissance d’évocation. Tout au plus, peut-on lui trouver un aspect suranné, une patine contribuant à accentuer son charme. L’auteur britannique transpose la thématique de l’invasion extraterrestre dans l’univers policé de la campagne anglaise, lui donnant le visage de l’enfance. Il le fait d’une façon maline, privilégiant son caractère insidieux et angoissant.

Des premiers émois suscités par la révélation des grossesses multiples au dévoilement de la menace implacable représentée par les Enfants, en passant par la mise à l’écart du village et l’entente mutuelle de ses habitants, John Wyndham ne se départit à aucun moment de son flegme, mélange de sens pratique et d’incrédulité. Parmi les personnages, on retiendra surtout celui de Gordon Zellaby, gentleman érudit et philosophe, attaché à l’écriture de son Œuvre, dont les réflexions alimentent le déroulé dramatique des événements. Une lente montée en puissance où les mœurs britanniques se voient acculées dans leurs ultimes retranchements par les impératifs de la biologie. De quoi résoudre définitivement tous les dilemmes moraux.

« Si tu veux rester vivant dans la Jungle, il faut vivre comme la Jungle elle-même. »

Poursuivons avec Chocky. Plus court, ce roman se révèle également plus émouvant. Cœur d’artichaut, quand tu nous tiens… N’ayons pas peur des mots, voici sans aucun doute le chef-d’œuvre de John Wyndham. Une fois de plus, l’apparente menace vient de l’enfance. Apparente menace car il s’agit plus d’une tentative d’aide maladroite que d’une volonté invasive. Le roman se présente comme une chronique familiale de la classe moyenne anglaise, où l’auteur nous fait pénétrer dans l’intimité d’une famille. Chocky est le surnom donné par Matthew, le fils aîné, à une entité qui lui parle et qu’il est le seul à entendre. Aux yeux de ses parents, elle apparaît d’abord comme une chimère enfantine, une redite de l’ami imaginaire de leur fille dont les caprices leur avaient d’ailleurs donnés du fil à retordre. Mais, les questions posées par leur fils, devenu le porte-parole de Chocky, les capacités dont il fait montre dans le dessin, puis en natation, leur font réviser leur jugement. Craignant un désordre mental, ils font appel à un psychologue dont l’avis ne contribue pas à les rassurer. Bien au contraire, il accrédite la thèse selon laquelle Chocky serait bien une créature réelle, évoquant même le mot de possession. Ange gardien, esprit malin, partenaire envahissant, la nature de Chocky interpelle et angoisse les parents de Matthew, d’autant plus qu’il devient l’objet de la curiosité de la presse, et bientôt d’autres spécialistes moins bien intentionnés.

Avec Chocky, John Wyndham se met à hauteur d’enfant, même si Matthew est perçu par le regard de ses parents. Il écrit ainsi un formidable roman sur l’amour parental où la naïveté infantile dévoile au monde adulte des perspectives altruistes vertigineuses.

Bref, cette réédition démontre, s’il est encore utile de la rappeler, la nécessité de ne pas négliger les classiques. Dont acte.

Le Village des damnés (The Midwich Cuckoos, 1957) de John Wyndham – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mai 2013 (roman traduit de l’anglais par par Adrien Veillon)

Chocky (Chocky, 1968) de John Wyndham – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mai 2013 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)

Les continents perdus

Gilles Dumay venant de laisser sa place à Pascal Godbillon à la tête de la collection Lunes d’encre, profitons du défi initié par A. C. de Haenne pour rappeler qu’il y a aussi été publié sous le pseudonyme de Thomas Day (non non, je ne vais pas parler de Resident Evil)

Pourvue d’une illustration de couverture suggestive (je ne sais pas vous, mais moi, je kiffe!), l’anthologie Les continents perdus prolonge l’expérience entamée par Thomas Day dans la défunte collection « Présence du futur » (Aventures lointaines 1 et 2). L’ouvrage présente une sélection de nouvelles et novelettes dont la publication s’étale de 1986 à 2002. Formats de prédilection de la science-fiction, la nouvelle et la novella demeurent hélas les grandes oubliées de l’édition, si l’on fait abstraction de la récente collection « Une Heure-lumière ». Un fait regrettable lorsque l’on constate la grande qualité des textes réunis ici. Walter Jon Williams, Ian R. MacLeod, Michael Bishop, Lucius Shepard et Geoff Ryman, leurs histoires se révèlent époustouflantes par leur justesse, leur imagination et leur sensibilité. Rassurez-vous, je pèse mes mots.
Dans un avant-propos concis et un tantinet polémique, Thomas Day (aka Gilles Dumay, directeur de la collection Lunes d’encre) dévoile sa conception des littératures de l’Imaginaire. Compte tenu de sa liste d’auteurs préférés, je ne peux que le suivre… Mais, revenons au sommaire de l’anthologie où il nous propose cinq destinations à cinq époques différentes. Une invitation au voyage alléchante, mais pas seulement.

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui même. On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. »

Nicolas Bouvier

Premier texte de l’anthologie, « Le Prométhée invalide » relève de l’uchronie. Walter Jon Williams met en scène les personnages de Lord Byron, Percy et Mary Shelley dans une réalité historique alternative, où l’écriture du roman Frankenstein ou le Prométhée moderne ne se déroule pas dans les conditions que nous connaissons. A l’instar de Brian Aldiss (voir le roman Frankenstein délivré), l’auteur américain s’amuse avec le genre et l’une de ses œuvres maîtresses. Il le fait en prenant comme décor l’Europe au lendemain des boucheries napoléoniennes, empruntant à l’époque son style sans trop alourdir le récit. Bref, voici, une lecture agréable et engageante pour la suite.

« Tirkiluk » n’a pas été étranger à mon envie de découvrir les romans de Ian MacLeod (pour mémoire, Les Îles du soleil chez Folio SF et L’âge des Lumières chez DLE). Cette nouvelle raconte l’arrivée et l’installation d’un jeune météorologue dans une station de l’Arctique. Le contexte est celui de la Seconde Guerre Mondiale et bien entendu les informations que le jeune scientifique doit collecter sont vitales au bon déroulement des opérations militaires. Que les lecteurs réfractaires aux histoires militaires se rassurent, ce texte s’éloigne très vite de ces prémisses guerrières. On assiste en effet à la découverte par un occidental d’un milieu et d’une culture (celle des Inuits) qui lui sont totalement étrangers. Et progressivement, cette étrangeté finit par contaminer le récit, nimbant les contours de la réalité d’une aura de fantastique. Inutile de préciser que la rédaction de l’histoire sous forme de journal intime convient idéalement à l’atmosphère.

« Apartheid, Supercordes et Mordecai Thubana » est sans doute le texte que je préfère dans cette anthologie (encore que mon cœur balance avec la nouvelle suivante). Michael Bishop n’est pas totalement inconnu en France puisque les amateurs de Philip K. Dick ont sans doute lu son hommage au Maître du Haut Château (Requiem pour Philip K. Dick). Néanmoins, je souhaiterais en lire davantage de cet auteur, surtout au regard de ce superbe récit. En effet, celui-ci est à la fois audacieux et engagé. Relier physique quantique et discrimination raciale, tout en dénonçant l’Apartheid, ce système ségrégationniste institué en Afrique du Sud jusqu’à la fin des années 1990, n’est pas une mince affaire. Abordé selon le point de vue d’un descendant de Boers, Afrikaner bon teint, l’histoire ne bascule à aucun moment dans la caricature et Michael Bishop s’en sort, je trouve, de façon fort satisfaisante. Coup de cœur et coup de maître.

Bien connu dans nos contrées grâce au Bélial’ et à Jean-Daniel Brèque, on aimerait que le talent de Lucius Shepard soit reconnu plus largement. Ici, l’auteur américain force une nouvelle fois l’admiration avec un texte à mi-chemin du fantastique et de la Science-Fiction. Ne tergiversons pas, j’avoue m’être régalé en découvrant le Delà, cette contrée singulière peuplée de vagabonds et de leurs chiens, un territoire traversé par des trains mystérieux et sillonné de monstruosités mortelles. Une invitation au voyage en forme d’aventure au cœur des Ténèbres. Bref, « Le train noir » apparaît comme mon second coup de cœur.

Geoff Ryman restera connu dans nos contrées pour une poignée de nouvelles. Primé à plusieurs reprises (British Science Fiction Award et World Fantasy Award, pour ceux que ça intéresse), « Le pays invaincu. Histoire d’une vie » se révèle un texte fort émouvant où l’on découvre la vie d’une petite fille (puis jeune femme) dans un pays qui n’est pas tout à fait le Cambodge, mais qui y ressemble fortement quand même. Un univers assez singulier, teinté de fantasy, qui pour cette raison pourrait peut-être décourager les lecteurs cartésiens. S’inspirant d’une réalité tragique, la nouvelle n’en demeure pas moins empreinte d’une justesse touchante.

Seule anthologie publiée dans la collection Lunes d’encre, Les continents perdus nous font regretter la faible appétence du lectorat pour les nouvelles. Un fait que l’on peut regretter au regard de la qualité des textes sélectionnés ici.

Les continents perdus – Anthologie proposée par Thomas Day – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », septembre 2005 (recueil traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

Notre île sombre

A mon grand dam, je me rends compte que je n’ai chroniqué aucun Christopher Priest. Le Challenge Lunes d’encre me permet de réparer cet oubli.

« J’ai la peau blanche. Les cheveux châtains. Les yeux bleus. Je suis grand. Je m’habille en principe de manière classique : veste sport, pantalon de velours, cravate en tricot. Je porte des lunettes pour lire, par affectation plus que par nécessité. Il m’arrive de fumer une cigarette. De boire un verre. Je ne suis pas croyant ; je ne vais pas à l’église ; ça ne me dérange pas que d’autres y aillent. Quand je me suis marié, j’étais amoureux de m femme. J’adore ma fille, Sally. Je n’ai aucune ambition politique. Je m’appelle Alan Whitman.

Je suis sale. J’ai les cheveux desséchés, pleins de sel, des démangeaisons au cuir chevelu. J’ai les yeux bleus. Je suis grand. Je porte les vêtements que je portais il y a six mois et je pue. J’ai perdu mes lunettes et appris à vivre sans. Je ne fume pas, en règle générale, mais si j’ai des cigarettes sous la main, je les enchaîne sans interruption. Je me saoule une fois par mois, quelque chose comme ça. Je ne suis pas croyant ; je ne vais pas à l’église. La dernière fois que j’ai vu ma femme, je l’ai envoyée au diable, mais j’ai fini par le regretter. J’adore ma fille, Sally. Il ne me semble pas avoir d’ambitions politiques. Je m’appelle Alan Whitman. »

Comme le rappelle opportunément Christopher Priest lui-même dans un court avant-propos, le roman-catastrophe relève d’une tradition britannique fermement ancrée sur l’île. Fin du monde provoquée par le déchainement des éléments, par l’attaque des animaux, par une invasion extraterrestre ou plus simplement par les hommes eux-mêmes, les auteurs n’ont pas manqué d’imagination pour mettre un terme à la civilisation. Les noms de John Wyndham, John Christopher, Charles Eric Maine ou de Edmund Cooper viennent immédiatement à l’esprit, mais il ne faudrait pas oublier Jim Ballard à qui Christopher Priest acquitte sa dette d’entrée de jeu.

Fugue for a Darkening Island, réécriture partielle du roman éponyme paru en 1971, traduit en France sous le titre Le Rat blanc puis désormais de Notre île sombre, relève donc de cette tradition. Dans ce roman sur les effets de la politique, Christopher Priest ausculte d’une manière clinique le naufrage inexorable de la Grande-Bretagne suite à l’arrivée massive de migrants issus du continent africain. Mais, il scrute également l’évolution psychologique d’un individu confronté à ces événements.

Si la situation de départ est rapidement expédiée (une guerre nucléaire a ravagé l’Afrique), Christopher Priest prend son temps pour décrire ensuite la ruine du modèle social et politique britannique, fracassé sur l’autel de la division, puis de la guerre civile. Dans un royaume désormais désuni, on s’attache ainsi au point de vue d’un citoyen lambda, issu des classes moyennes supérieures, plutôt éduqué, mais en difficulté dans son couple. Alan Whitman apparaît d’emblée comme un personnage falot dont on découvre la lâcheté au quotidien, mais également face à l’urgence d’une situation qui lui échappe. Plutôt modéré et progressiste dans ses options politiques, il observe avec incrédulité le débarquement des premiers réfugiés. La situation ne suscite en lui qu’un mol émoi, tant il se montre confiant dans la solidité des institutions britanniques et dans la tradition de tolérance entretenue par ses concitoyens. Mais l’élection d’un premier ministre autoritaire, suite à des incidents entre Afrim et sujets de sa Majesté, puis les premiers affrontements lui font prendre la mesure de son erreur. L’effondrement total de son pays provoqué par la guerre civile le contraint à agir. Il se voit investi d’un rôle protecteur, pour sa femme et sa fille, fonction où il se montre complètement incompétent. S’ensuit une longue spirale chaotique, ponctuée de rencontres, d’incidents et d’échecs, aboutissement d’un processus conduisant au basculement complet de sa personnalité dans une direction beaucoup moins policée.

On l’aura compris, avec ce roman de « jeunesse », Christopher Priest ne cherche pas à perdre le lecteur dans les méandres d’une intrigue nébuleuse, bien au contraire, il nous invite au cœur de la décomposition d’une nation. En dépit d’une intrigue entremêlant plusieurs lignes narratives correspondant à trois périodes de la vie d’Alan Whitman, Notre île sombre ne laisse guère de place à l’incertitude. On y trouvera pas de faux-semblants, ce jeu autour de la réalité et de sa perception auquel l’auteur britannique s’est livré par la suite, se taillant une réputation d’écrivain difficile, mais fascinant.

Malgré quarante années au compteur, Notre île sombre n’a rien perdu de sa charge émotionnelle. Christopher Priest y réactive des peurs contemporaines sans verser dans l’angélisme ou la diabolisation. Si le roman s’inspirait à l’origine du conflit nord-irlandais et de l’afflux des migrants indiens, la crise des réfugiés et la montée actuelle des populismes, sans oublier le brexit,  lui confèrent la valeur d’une prophétie. Espérons qu’elle ne soit pas auto-réalisatrice…

Notre île sombre (Fugue for a Darkening Island, 2011) de Christopher Priest – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2014 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)

Outrage et rébellion

pulp-o-mizer_cover_imageLunes d’encre toujours, avec un défi sur la forme pour cette huitième lecture. De quoi susciter la nostalgie pour une époque révolue. Et on rigole, et on s’amuse.

J’ai commencé à lire du Catherine Dufour tardivement. Ouais ! C’était à l’époque où on la surnommait encore le Terry Pratchett français. Vous imaginez un peu le truc, hein ? Un mec. On la comparait à un mec. La honte ! Rien que d’y penser, j’ai les glandes qui se mettent en rideau.

Elle avait écrit une série, style parodie du Seigneur des Anneaux. Respect ! Total respect Le seigneur des Anneaux, hein ? J’suis fan, quoi ? Bon, je n’ai jamais lu ses bouquins, à elle. Ouais ! J’en ai beaucoup entendu parler, par contre. Des trucs, genre : « Rhalala, trop drôle Dufour ! ». Ou genre : « c’est hachement plus profond qu’on le dit ». Le propos, hein ! Pas l’auteur. Moi, je ne l’ai pas lu. Alors, je me fie à l’avis des autres. Pour ce qu’il vaut. Tous des cons… Le quand dit raton. Le buse. Tout ce bruit blanc, hein ! Ça faisait un raffut du diable, à l’époque.

Elle mobilisait de la bande passante la Dufour. Ouais ! On la lisait partout, on la voyait partout. Une vraie icône. Y’avait plus qu’à la cliquer pour la faire apparaître. Faut dire qu’elle savait y faire, hein ? Elle avait un double virtuel pseudonymé Katioucha. Ouais ! Avec, elle écumait les sites Web, style Actu esfeff, vous savez, le genre de communauté de geeks. Des types poilus partout, blancs comme des endives et qui ne se lavent pas les dessous de bras. Trop la honte ! Ou alors, l’autre site là, celui qui s’appelait le Caviar Cosmique. Des élitistes qui ne se mouchaient pas avec le dos de la petite cuillère. Carrément dégueu, hein ? C’est vrai, quoi ! C’est intime une petite cuillère. Un peu comme une brosse à dents, hein ?

A force de lire son nom partout, de voir sa trombine de fouine à droite et à gauche (c’était un clippeur du nom de Daylon qui lui tirait le portrait), ben j’ai fini par la lire. J’suis influençable, hein ? C’est con. Ouais, je sais. L’accroissement mathématique du plaisir que ça s’appelait. Pas facile à retenir, hein ? C’était un recueil de nouvelles. Des chinoiseries avec ou sans chichis, des trucs même pas écrits en français courant, avec des titres à coucher dehors, genre Vergiss mein nicht. A tes souhaits la vieille ! Ouais ! Eh bien, j’ai aimé. Vrai de vrai, hein ?

A l’époque, je vivotais au crochet du fandom. Un truc de dingues, un vrai panier de crabes ; des vieux, des jeunes, des toutes les couleurs, gonzesses et mecs. Des dingues, je te dis ! Des tordus qui vous embrassaient aussi vite qu’ils pouvaient vous exploser leur acné à la gueule. Des viandards qui passaient leur temps à enculer les mouches ou en s’envoyer des vannes, style : « tu l’as vu, hein, mon cul ? »

Bref, je dois l’avouer, j’ai couché, ce qui m’a permis de récupérer le nouveau bouquin de la Dufour avant les autres, les toqués du Web. Ouais. Outrage et rébellion que ça s’appelait. Lorsque j’ai eu l’objet en main, je ne te dis pas la stupeur ! Je crois que j’en ai eu des tremblements. Le manque, déjà. Bon, après je l’ai ouvert, le bouquin.

D’abord, ça m’a globalement saoulé. Pour résumer, c’est l’histoire d’une bande de jeunes qui s’envoient en l’air. Ouais. Ils carburent à la musique et à l’énergie, et s’enfilent par tous les trous et les veines des trucs pas très recommandables, hein ? Ça suce, ça baise, ça picole, ça gerbe, ça pine, ça pue, ça se mutile, ça brûle sa vie par les deux bouts et ça joue de la musique très fort. Des jeunes, quoi !

Parmi eux, il y en un, marquis, qui devient une légende. Pas un guitare zéro ! Non, une icône ! Lui aussi, mais dans le genre rock’n’trash, hein ? Un vrai taré, style les geeks de Actu esfeff. Le mec, il chante comme une casserole, hein ! Mais, ça n’a pas d’importance, ils veulent tous coucher avec, les filles et les mecs. Marquis, il ne cause pas dans le bouquin. Ce sont les autres qui causent pour lui, hein ! Et ils causent, genre jeune quoi ! Et ça défile comme ça pendant plus de trois cent pages. Un vrai casting ! Ouais. C’est ça qui saoule.

Pour oublier leurs malheurs et pour exprimer leur révolte, ces jeunes, ils exultent au souvenir de marquis. Parce que la vie n’est pas gaie dans le futur à l’autre, la Dufour. On ne rigole pas du cul tous les jours, hein ? Genre réchauffement climatique et pollution à tous les niveaux, rouges de préférence. Ouais ! Et puis, il y a des gens, genre privilégiés qui crèchent en haut de tours, d’autres qui cuvent dans des banlieues souterraines et des zombis des caves qui végètent juste à la lisière du sol, là où c’est le plus dur. Ouais ! Et que ça pue le chien mouillé mort depuis cinq jours, là-dedans.

C’est là qu’elle est forte la Dufour, hein ? Mine de rien, elle nous le fait passer en loucedé son futur. Ça imprègne la caboche, ça colle à la rétine comme un mollard et puis ça prend aux tripes. Pas pessimiste, ni optimiste, juste lucide. Elle a tout compris la Dufour. Ouais ! Et puis, elle sait river son clou avec des formules choc, des trucs genre : « quand ça sera mon tour, je sortirai en courant de ce monde où le réel n’est que boue de forage du rêve. » J’ai rien compris, mais ça me troue le cul quand même. Ouais !

Du coup, je crois que je vais replonger avec son autre bouquin qui cause du futur, là. Le goût de l’immortalité que ça s’appelle. Ouais. A ski paraît, on a même besoin d’un dico pour le déchiffrer, hein ?

Elle m’a bien eu la Dufour, en fin de compte. Ouais ! Je suis encore tout imprégné par son bouquin. Et j’vous jure, c’est pas sale. Bon, maintenant, please, kill me !

outrage-et-rebellionOutrage et Rébellion de Catherine Dufour – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2009 (réédition en Folio/SF, 2012)

Vostok

Lunes d’encre, suite. Septième roman chroniqué dans le cadre du défi proposé par le sympathique A.C. de Haenne.

Anamnèse de Lady Star ayant suscité mon enthousiasme, je n’ai guère attendu longtemps avant de commencer Vostok de Laurent Kloetzer. Plus que les promesses de la quatrième de couverture annonçant un roman situé dans le même futur que son prédécesseur, c’est la localisation en Antarctique qui a titillé mon intérêt. Amateur d’aventures polaires, Vostok ne pouvait que satisfaire ce plaisir coupable. Mais bon, on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise.

Futur proche. Le réchauffement climatique est désormais une réalité tangible dont les manifestations violentes de la météo témoignent. Orage, inondation, sécheresse, les épisodes climatiques se succèdent, ne laissant planer aucun doute. L’Anthropocène est bien l’âge des tempêtes promis, entre autres calamités.

Au Chili, le syndicat du crime a cédé la place à une entreprise maffieuse transnationale, le Cartel, engagée dans une guerre dévastatrice contre la Fédération des Andins, un mouvement d’obédience révolutionnaire. Sous le regard impuissant du gouvernement, le littoral vit à la merci des attaques de drones, tributaire de l’eau fournie par les Andins. Un chantage que ne supporte pas le Cartel.

Mais un des lieutenant de l’organisation criminelle pense avoir trouvé le moyen de prendre le contrôle du Vault, leur système de communication décentralisé, sécurisé, présent dans le monde entier. Il lui reste juste à recueillir la clé d’activation qui se trouve dans le lac enfoui sous les glaces de la base Vostok, en Antarctique.

Accompagné d’une équipe resserrée, composée de sa sœur, censée lui porter chance, de tueurs du Cartel et d’un vieux scientifique russe, il monte une expédition vers le complexe scientifique russe, laissé à l’abandon depuis plus de vingt ans.

Laurent Kloetzer n’aura pas mis longtemps à revenir dans le futur de Anamnèse de Lady Star. Écrit sans son épouse Laure, Vostok se révèle beaucoup plus abordable que son prédécesseur. L’intrigue s’inscrit toujours dans une géopolitique du chaos, où la guerre asymétrique a remplacé les conflits traditionnels. Un affrontement de basse intensité reposant sur la maîtrise des hautes technologies. Parallèlement, les dérèglements climatiques ont produit leurs premiers effets dévastateurs, frappant les sociétés les plus fragiles et modifiant les équilibres internes. Le phénomène a ainsi réactivé la guérilla sud-américaine, la technologie et la science pourvoyant à son armement. De son côté, la pègre ne reste pas à la remorque du progrès, optant pour la mondialisation de ses méfaits. En situation d’infériorité temporaire, elle cherche à reprendre l’ascendant grâce à ses « soldats », recrutés dans les bas-fonds des quartiers populaires. Bref, Laurent Kloetzer dresse le portrait crédible d’un avenir qui, s’il n’est pas réalisé, n’en demeure pas moins vraisemblable. Pour autant, Vostok ne se contente pas d’évoquer une image pessimiste du futur. L’intrigue se déplace vers le sixième continent, flirtant avec le survival polaire. Le roman donne ainsi sa pleine mesure, ne relâchant pas le lecteur un seul instant.

À bien des égard, l’Antarctique ressemble à un monde étranger et hostile. À quelques heures d’avion ou à quelques semaines de bateau de la civilisation, on débarque sur une autre planète, déserte, la faune se limitant aux côtes elles-mêmes, une banquise inhospitalière battue par les vents. Le centre de l’inlandsis ne vaut guère mieux. Il s’agit d’un désert glacial où les températures oscillent entre – 20° l’été et – 60° l’hiver, un lieu inhabitable, balayé par des vents abrasifs qui occultent la vue et tuent autant que le froid.

L’implantation humaine n’y est que provisoire. Des bases scientifiques, tributaires de l’extérieur pour leur ravitaillement, et qui offrent comme un avant-goût d’une mission d’exploration spatiale, fournissant un banc d’essai pour développer des technologies adaptées à des conditions extrêmes. Elles sont aussi un balcon ouvert sur l’inconnu, l’infiniment grand du ciel étoilé et l’infiniment petit, tapi sous la calotte glaciaire dans ce lac où survivent des bactéries antédiluviennes. Les carottes de glace extraites des divers forages permettent enfin d’étudier le va-et-vient de la vie sur Terre, remontant le temps, au fil des fluctuations du climat, contribuant au débat autour du réchauffement de l’atmosphère.

Mais surtout, les terres vierges de l’Antarctique paraissent le support idéal à l’imaginaire, comme une page blanche où le moindre fait se nimbe d’une aura de mystère. Après Howard Philip Lovecraft, John Carpenter ou Alan Moore, Laurent Kloetzer investit l’inlandsis, nous immergeant en terre étrangère, sans rendre sa documentation indigeste un seul instant. Et peu-à-peu, le huis clos angoissant se mue en expérience mystique, explorant la psyché de Juan et de sa sœur, Leonora. En proie à la solitude et à leurs démons intérieurs, contraints de puiser aux tréfonds de leur esprit les ressources nécessaires à leur survie, ils se révèlent à eux-mêmes et à l’autre, l’un transformé en christ sauvage, l’autre en pythie, habitée par un pouvoir surnaturel.

Thriller d’anticipation et trip hallucinatoire flirtant avec le fantastique, Vostok se révèle aussi un formidable hommage à l’aventure surhumaine de l’exploration de l’Antarctique. De quoi donner envie de lire La Lune est blanche, reportage graphique et photographique de François & Emmanuel Lepage en Terre-Adélie, mais aussi de suivre de plus près les débats sur le réchauffement du climat.

« L’Holocène, notre époque, ne ressemble à aucune autre. Au cours des derniers siècles, la quantité de gaz à effet de serre a augmenté bien au-dessus des maxima constatés lors des interglaciaires précédents, tout le monde le sait maintenant. Nous avons été parmi les premiers à le constater.

Louis avait de grandes visions… Nous avions découvert, disait-il, la fin de l’Holocène. Et notre épisode chaud n’allait pas basculer vers la nouvelle glaciation, oh non. Il y a deux siècles avait commencé notre épisode, celui des hommes. Louis l’a baptisé Anthropocène. Moi, je le nomme l’âge des tempêtes. »

Vostok de Laurent Kloetzer – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mars 2016

Le Souffle du temps

pulp-o-mizer_cover_imageCette sixième participation au défi Lunes d’encre a été l’occasion d’exhumer un titre qui sédimentait depuis près de dix ans dans ma bibliothèque. L’archéologie révèle parfois des surprises.

Le Monde de VanderZande, alias Kamélios, est balayé par un vent capricieux et imprévisible qui dépose de manière aléatoire des artefacts provenant du futur ou du passé. Pour les colons, il apparaît comme une menace s’ajoutant à l’atmosphère toxique. Un danger contre lequel aucune bio-adaptation ne peut protéger. Aussi ont-ils pris l’habitude de vivre sur les plateaux, le plus loin possible de la vallée du Rift où son souffle tempétueux refaçonne le paysage. Pour les habitants de la Cité d’Acier, société hypertechnique vivant en vase clos, ses bourrasques sont une source de curiosité. Ils les scrutent, recueillant le moindre objet découvert après son passage. Des équipes sont aussi dépêchées dans le Rift, bravant le danger, dans l’espoir d’apercevoir la présence d’extra-terrestres voyageant au cœur de ses tourbillons. Ces rifteurs s’exposent à l’inconnu, remettant leur vie entre les mains de la chance et d’autres superstitions, à la poursuite de chimères, avec comme seule perspective d’avenir celle de gagner un peu de temps…

« Sur Kamélios, non seulement nous pourchassons nos propres rêves, mais parfois nous chassons aussi ceux de quelqu’un d’autre. »

Le Souffle du temps peut paraître atypique dans la bibliographie de Robert Holdstock. Délaissant en effet les archétypes, les jeux avec la mythologie et le registre du fantastique, l’auteur anglais nous livre ici un roman de science-fiction, n’étant pas sans évoquer le Planet opera. Les spéculations technoscientifiques ont cependant vite fait de céder la place à une quête intérieure dont les ressorts relèvent plus de la psychologie que du sense of wonder. D’où peut-être une impression de déception éprouvée par l’amateur de science dure devant une intrigue explorant surtout la matière molle du cerveau humain.

Pour autant, Le Souffle du temps recèle des moments de pure grâce où Robert Holdstock laisse sa plume divaguer, dressant un portrait saisissant des paysages de Kamélios. On se trouve ainsi plongé dans un ailleurs à la beauté étrangère et fluctuante, hanté par des rémanences psychiques, des structures chimériques et autres artefacts énigmatiques. Quelque part entre Christopher Priest et Stanislaw Lem, le parallèle ne paraissant ici pas du tout abusé, Robert Holdstock prend son temps, confondant parfois lenteur et ennui, pour poser le décor et les personnages, trois individus lambdas, membres de la même équipe d’exploration. Il y a d’abord Léo Faulcon, le personnage principal, individu lâche et tourmenté, puis son amante Léna Tanoway, une jeune femme masquant sa fragilité derrière une rudesse forcée, et enfin Kris Dojaan, le petit nouveau venu rechercher son frère aîné, disparu dans la vallée. De ce trio à l’humeur aussi fluctuante que le vent, Robert Holdstock tire sa thématique principale, celle de l’exil en soi-même. Kamélios dépouille en effet les personnages de leur souffle vital, de leur joie de vivre et de leurs ambitions, réduisant leur existence à une solitude morne et sans espoir. Seuls les Modifiés, autrement dit les fermiers transformés pour s’adapter à la vie à la surface de la planète, échappent à ce tropisme. Ils ont accepté le changement, renonçant à une part de leur humanité, pour vivre pleinement chaque instant présent de leur existence.

Le Souffle du temps flirte également avec l’indicible, proposant davantage de questions que de réponses. Robert Holdstock interroge l’incommunicabilité entre les êtres, générant un spleen tenace, parfois asphyxiant, où les souvenirs, les désirs et états d’âme des personnages entrent en résonance avec le milieu hostile qu’ils habitent.

« Toi et les milliards de tes semblables, vous n’avez jamais compris que les bons et les mauvais moments, ça n’existe pas. Il n’y a que des moments pendant lesquels on fait l’expérience de la vie, d’être en vie, peu importe que l’on éprouve de la douleur, du plaisir, de la déprime ou de la solitude. »

Bref, Le Souffle du temps est un roman lent, contemplatif, dont le propos intelligent mérite d’être creusé pour en révéler toutes les facettes. Robert Holdstock propose une science-fiction insolite, un tantinet verbeuse, mais infiniment déroutante, plus proche en cela de la fiction spéculative que du space opéra divertissant.

souffle-tempsLe Souffle du temps (Where Time Winds Blow, 1981) de Robert Holdstock – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mars 2004 (roman traduit de l’anglais par Laurent Calluaud)

Anamnèse de Lady Star

 

pulp-o-mizer_cover_imageCette chronique marque ma cinquième participation au défi Lunes d’encre initié par A. C. de haenne.

L’âge de l’atome n’ayant contribué qu’à entretenir l’équilibre de la Terreur au profit des grandes puissances, nourrissant le ressentiment du tiers monde, la bombe iconique apparaît comme l’arme ultime, apte à dénouer toutes les crises, à éliminer les obstacles s’opposant au « progrès » et à solutionner le problème du terrorisme. Du moins, aux yeux de certains militaires français acquis aux idées de chercheurs plus proches des dérives sectaires que de la science. Pour ces apprentis sorciers, en provoquant l’effondrement complet de la conscience d’un profil ethnique précisément ciblé, l’usage de la bombe iconique apparaît comme une alternative acceptable. Mais, son utilisation lors du congrès d’Islamabad déchaîne une apocalypse mémétique surnommée le Satori, à laquelle très peu d’hommes échappent. Une illumination dévastatrice dépourvue de toute symbolique mystique.

Après le Satori, le monde « éveillé » s’apparente à une friche parcourue par des groupes ensauvagés mêlant prédateurs, communautés mystiques et Porteurs lents, autrement dit les vecteurs contagieux des mèmes destructeurs. Des îlots de civilisation ont heureusement perduré, échafaudant des dispositifs de protection contre la contamination et organisant la traque des criminels à l’origine du désastre. Ils ont également entrepris la migration des survivants vers les étoiles, sur d’autres planètes habitables, les « Sœurs », transférant en orbite les Endormis réfugiés dans leurs cercueils protecteurs et les générations hyperconnectées de l’Après. Mais, leur projet n’est viable qu’à la condition de supprimer l’ultime lien avec la catastrophe.

anamnese« La mort au fond des yeux vous salue. »

Second roman né de la collaboration de Laurent et Laure Kloetzer, Anamnèse de Lady Star relève d’une fiction spéculative ambitieuse dont le foisonnement n’a d’égal que le vertige conceptuel dont on se sent saisi à sa lecture.

L’univers du roman s’enracine dans la nouvelle « Trois Singes » qui figure au sommaire de l’anthologie Retour sur L’Horizon. Il en développe les perspectives autant qu’il en approfondit les thématiques. L.L. Kloetzer nous propulse ainsi littéralement dans un futur proche, après qu’une effroyable pandémie ait éradiqué les trois quarts de l’humanité.

Le récit prend la forme hybride d’une enquête et d’un lent travail sur la mémoire, la fameuse anamnèse du titre du roman, débouchant sur un dénouement en forme d’épiphanie. Fragmentaire, cryptique, trompeuse, elliptique, percluse de repentir, la mémoire résiste au travail d’exhumation des enquêteurs de l’organisation Vergiss mein nicht, Magda Makropoulos et Christian Jaeger. Leur investigation se coule dans les méandres des témoignages de plusieurs individus plus ou moins partie prenante du Satori, tentant de discerner la vérité au travers de leur vision des faits. Elle en adopte le point de vue, se coulant dans les codes du thriller, du récit post-apocalyptique, du compte-rendu militaire et de la science-fiction.

Sur une période de 72 années, c’est-à-dire 18 ans avant et 54 ans après le Satori, on s’attache à l’itinéraire d’une créature diaphane, à la fois muse, complice, amante, témoin déterminant et instigatrice du désastre. Cette femme à l’apparence fluctuante et à l’identité multiple, cette Elohim mystérieuse, autrement dit cette étrangère à l’humanité, constitue le fil directeur de l’enquête entreprise par Magda Makropoulos et son supérieur Christian Jaeger. Elle se révèle très vite le seul pont restant avec la bombe iconique, apparaissant comme un secret bien gardé et un risque potentiel qu’il faut bien sûr faire disparaître afin de permettre à l’Humanité d’envisager l’avenir sereinement.

Insaisissable et pourtant omniprésente, silhouette évanescente entraperçue à la marge, elle ne se définit qu’au travers du regard ou du désir d’autrui. Par un étrange phénomène de rétroaction, elle acquiert de la substance, prenant corps au fil de l’enquête acharnée dont elle devient l’enjeu principal. Sa présence parasite et phagocyte le récit, instillant un doute vertigineux empreint de mysticisme. Bref, on flirte avec la métaphysique sans jamais se départir d’un souci de rationalité.

Au-delà de la quête ou de l’enquête, Anamnèse de Lady Star dresse le portrait d’un futur dont la densité et la profondeur n’ont rien à envier au meilleur des univers prospectivistes de la science-fiction. Loin des récits post-apocalyptiques univoques où se rejouent les sempiternels drames de la comédie humaine, le roman de L.L. Kloetzer nous immerge dans un avenir dont les différents aspects prennent sens progressivement, dessinant un paysage tout en nuances dont la profondeur de champ impressionne et interpelle.

En dépit de son caractère un tantinet hermétique et de sa densité, Anamnèse de Lady Star se révèle un roman fascinant et enthousiasmant, ouvert à toutes les hypothèses et interprétations. Un roman qui n’usurpe pas le qualificatif d’œuvre marquante, amenée à faire date.

anamnese-lsAnamnèse de Lady Star de L.L. Kloetzer – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2013 (roman disponible en Folio SF)