TysT

Le nouveau texte de luvan doit paraître chez Scylla où il fait l’objet d’un financement participatif. N’hésitez pas à aller voir, à vous laisser tenter, à céder à la compulsion, d’autant plus que l’ouvrage bénéficie d’illustrations évocatrices de Stéphane Perger et d’une proposition de jeu de Melville.

Court roman flirtant avec le format de la novella, TysT (les majuscules ont leur importance) distille une fantasy en contrebande, à mille lieues des récits épiques ou des clichés bas de plafond de la Hard Fantasy, nous proposant à la place une immersion, au sens propre comme au figuré, dans un univers qui ne se livre pas sans lâcher prise. Difficile en effet de résumer l’histoire, de crainte d’en affaiblir la poésie intrinsèque, une prose s’apparentant à un rhizome dont chaque motif, chaque image, affleure sous le terreau fertile du légendaire des contes.

Si l’on retrouve le lieu commun de la quête, celle-ci ressemble davantage à un fil directeur, le fil d’Ariane d’une errance à travers un paysage mental dont les strates multiples semblent d’une porosité piégeuse, propice aux détours, voire aux digressions. Entre pays vif et pays dormant, difficile de ne pas se perdre, tant les échos suscités par le cheminement de la voyageuse éveillée, narratrice de sa propre histoire, font obstacle à la compréhension ou plus simplement distraient l’attention du lecteur. On est donc réduit à l’accompagner, cantonné au rang de spectateur de sa quête et des incertitudes du sautillement narratif d’un récit merveilleux masquant un arrière-plan moins enchanteur. Un futur dominé par une junte variable, où l’on panse les plaies d’une troisième guerre mondiale que l’on devine destructrice, à l’ombre d’une nouvelle religion. Un monde tributaire de l’aptitude à raconter des histoires afin de réenchanter un quotidien bien morne, mais aussi afin de soigner un réel en souffrance.

Histoire de poursuivre l’expérience, un jeu d’écriture conçu par Melville prolonge le texte de luvan, ouvrant des perspectives ludiques pour qui se sent l’esprit curieux et aventureux. Pour les autres, reste la musique entêtante de la prose de l’autrice. Une mélopée aux accents païens qui fait vibrer la corde sensible et cherche à transcender la tristesse du monde.

TysT – luvan – Éditions Scylla, 2022

Au bal des actifs

Cinquième ouvrage collectif paru aux éditions la Volte, Au Bal des actifs prend à bras le corps un thème social devenu sociétal, une question morale s’étant muée en programme politique, faisant de la science-fiction le vecteur de son auscultation. Sous la direction de Anne Adàm, douze auteurs francophones, jeunes pousses et habitués du genre, déclinent leur vision de l’avenir du travail, avec en guise de conclusion une postface de Sophie Hiet, cocréatrice de la série Trepallium diffusée sur Arte. Dans des registres différents oscillant entre la dystopie, l’anticipation, le récit post-apocalyptique, la nouvelle e-pistolaire et l’exercice de style, ils s’improvisent lanceurs d’alerte, extrapolant les dynamiques et souffrances présentes pour imaginer l’évolution de « l’actif » travail et de son corollaire, le chômage. Le résultat, souvent anxiogène, laisse fort heureusement planer quelque espoir, des raisons d’envisager l’avenir autrement, comme on va le voir.

Le futur du travail dessiné par l’anthologie est en effet empreint de noirceur. Dans un monde où les techniques managériales utilisent les technosciences pour soumettre et contrôler l’individu, l’émancipation ne semble plus au cœur des préoccupations démocratiques. Automatisation et robotisation rendent le travail obsolète et poussent l’homme au chômage, à l’hyper-précarité ou à l’oisiveté forcée. Pas de quoi se réjouir dans une société de marché où chacun voit ses compétences évaluées, notées, jaugées en temps réel, la performance et la popularité remplaçant la satisfaction du travail bien fait. Bore-out, burnout, bullshit jobs, esprit de compétition, inégalité génératrice d’ascension sociale constituent l’ordinaire d’une population aveuglée par le consumérisme et le miroir aux alouettes de la fin du travail et de l’auto-entrepreneuriat. Les futurs proposés par les douze auteurs au sommaire de l’anthologie sont ainsi redondants et guère enchanteurs. Leurs motifs inquiètent. Fort heureusement, Au Bal des actifs ne se contente pas de jouer le rôle de lanceur d’alerte. Certaines visions donnent des raisons d’espérer. Elles ouvrent les possibles, redonnent une valeur sociale et collective au travail afin de lutter contre l’atomisation des emplois individuels. Elles esquissent enfin des mondes plus solidaires, fraternels et chaleureux, échappant ainsi au carcan néo-libéral et faisant mentir TINA.

Parmi les textes au sommaire de l’anthologie, on retiendra surtout « Nous vivons tous dans un monde meilleur » de Karim Berrouka et sa cité totalitaire toute entière fondée sur l’accomplissement de tâches absurdes et vides de sens. Mais également « Vertigeo » d’Emmanuel Delporte et son univers vertical immersif. Sans oublier les nouvelles de Norbert Merjagnan et d’Alain Damasio, « co ve 2015 » et « Serf-made-man ? », un foisonnement conceptuel et langagier stimulant, hélas alourdi par une narration par trop didactique. On aurait aimé en effet qu’ils se montrent plus suggestifs au lieu de nous faire la leçon. On s’amusera enfin avec « Le Parapluie de Goncourt » de Léo Henry, sorte de work in progress et de mise en abyme autour d’une rencontre entre Flaubert et Goncourt sur fond de répression des communards, sans oublier « Parfum d’une mouffette » de David Calvo et le portrait grinçant qu’il dresse de la condition d’écrivain.

Loin d’être un luxe, comme Rêver 2074, publiée par le Comité Colbert, l’anthologie Au Bal des actifs se révèle une lecture salutaire, même si l’on peut déplorer sa relative frivolité quant aux aspects les plus spéculatifs que le sujet pouvait laisser présager.

Au bal des actifs – Ouvrage collectif sous la direction de Anne Adàm – Éditions La Volte, 2017 (L. L. Kloetzer, David Calvo, Li-Cam, Luvan, Ketty Steward, Norbert Merjagnan, Alain Damasio, Emmanuel Delporte, Catherine Dufour, Léo Henry, Karim Berrouka, Stéphane Beauverger)