Tatouage

Petite parenthèse dans mon cycle de lecture sur la Guerre d’Espagne, même si le franquisme n’est pas très loin.
J’ai souvent entendu parler de Pepe Carvalho, héros récurent de Manuel Vázquez Montalbán. En bien surtout. Cédant aux amicales pressions de ses fans, mais aussi pour satisfaire enfin ma curiosité, j’ai entamé la série par son deuxième épisode, Tatouage. De quoi me faire regretter cette découverte tardive.

L’argument de départ est d’une simplicité confondante. On retrouve au bord d’une plage de Barcelone le corps d’un inconnu. Flottant entre deux eaux, le visage dévoré par les poissons, le cadavre ne reste pas anonyme longtemps pour la police. Elle ne divulgue pourtant pas son identité à la presse et se livre rapidement à un grand nettoyage dans les bas-fonds de la capitale catalane, raflant en vrac prostitués et souteneurs.
Le crime suscite la curiosité du patron d’un salon de coiffure qui contacte Pepe Carvalho. Contre une somme importante et la prise en charge de ses frais, le détective accepte de trouver le nom du cadavre, avec comme seule piste la phrase « Je suis né pour révolutionner l’enfer » tatouée sur son dos.

Tatouage s’inscrit de plain-pied dans le roman noir. Il ne faut pas longtemps pour en reconnaître archétypes et enjeux. Un héros mutique, plus prompt à agir qu’à s’épancher longuement dans une longue discussion, évoluant en marge des autorités officielles qu’il semble pourtant bien connaître. Un regard désenchanté sur un monde fondamentalement pourri, où l’idéalisme ne paraît qu’un miroir aux alouettes. Et malgré tout, l’envie de savoir, de mettre en lumière les zones d’ombre et peut-être, de redresser un tort. À l’instar de Per Wahlöö et Maj Sjöwall, Manuel Vázquez Montalbán démontre qu’il est possible d’écrire un excellent roman noir sans être américain. Il y apporte une touche personnelle, originale, pour ne pas dire gastronomique, faisant tout le charme d’une intrigue qui, il faut le reconnaître, ne brille pas pour sa complexité.
Peu importe, l’enquête de Pepe Carvalho sert de prétexte pour dépeindre Barcelone à la fin des années 1970. Une cité dont l’auteur espagnol se plaît à décrire longuement les rues, places et avenues, à l’écart des itinéraires suivis par le tourisme de masse, empruntant les voies de traverse des bars louches et restaurants. Car Pepe s’avère un privé atypique. Un dur à cuire attaché à la bonne chère, aux plaisirs de la table et dont les talents s’étendent également au domaine culinaire. Un hédoniste apolitique, un esprit libre et bagarreur, soignant sa déprime dans les bras de Charo, la prostituée du Barrio Chino ou en se préparant un repas devant un bon feu de cheminée, allumé avec un livre sélectionné dans sa bibliothèque.

« Maintenant, je n’éprouve plus d’intérêt que pour la littérature en chair et en os. »

Bref, je reviendrai à Barcelone avec plaisir, histoire de renouer avec l’atmosphère délétère et sensuelle des enquêtes de Pepe. A suivre avec Les Mers du Sud

Enquetes-de-Carvahlo-MontalbanTatouage de Manuel Vázquez Montalbán (Tatuaje, 1976) – Réédition Christian Bourgeois, « Opus Seuil », juin 2012 (roman traduit de l’espagnol par Michèle Gazier)

Moi, Franco

L’Histoire est une grande pourvoyeuse de fiction, le fait est vieux comme la littérature. Mais on oublie trop souvent qu’elle permet aussi de rendre la parole aux vaincus, tous ceux passés sous l’étouffoir de sa grande H.
Dans l’Espagne de la movida, l’oubli du franquisme prévaut, quitte à occulter également l’antifranquisme. On préfère se laisser étourdir par la démocratie et le boom économique pour tourner définitivement cette page sombre de l’histoire nationale.

Moi, Franco semble écrit en réaction à ce consensus, manière pour Manuel Vázquez Montalbán de solder les comptes avec la dictature. Au lieu d’aborder le sujet de manière frontale, l’auteur espagnol opte pour un dispositif original et assez malin, faisant de Franco lui-même le narrateur de sa propre histoire, via un artifice littéraire. Car s’il s’agit du Franco de Vázquez Montalbán, le personnage tient aussi sa substance de Marcial Pombo, romancier voué aux travaux alimentaires et ex-opposant au régime. L’autobiographie fictive devient ainsi un jeu littéraire, un dialogue entre le Caudillo, commentateur roublard de son parcours, et l’opposant taraudé par le respect des faits et sa mémoire de victime, fils de vaincu de la Guerre d’Espagne.

De cet exercice périlleux, l’auteur espagnol tire le meilleur. Il campe un Franco crédible, évitant l’écueil de la caricature. Il dresse un portrait à charge où se dévoile un Caudillo plus vrai que nature, oscillant entre la fausse compassion pour le peuple, abusé par les « Rouges » ou les francs-maçons, et la médiocrité. Bref, un individu d’une banalité pompeuse et affligeante, plus rusé qu’intelligent, dont le seul mérite repose sur sa capacité à avoir su mener sa barque au sein d’un marigot peuplé de prédateurs.
Vázquez Montalbán pousse le jeu jusqu’à restituer la rhétorique empesée, l’éloquence auto-satisfaite du bonhomme, sa vision passéiste d’une Espagne éternelle dont il souhaite restaurer le lustre et la grandeur. Le dictateur survole ainsi une grande partie du XXe siècle, de son enfance à la consolidation de son pouvoir, en passant par ses années de formation et la guerre civile, sa Croisade personnelle contre les partisans de l’anti-Espagne. Sa famille et sa personne se confondent avec la nation, appréciée ici à l’aune d’un paternalisme assumé.
Franco s’adresse à la postérité pour clamer sa vérité. Celle dictée par Marcial Pombo, son créateur, fils de républicain et militant du PCE maintes fois emprisonné par la police. À la fois auteur et objecteur des paroles du Caudillo, Pombo ne peut s’empêcher de convoquer sa propre histoire et celle de ses parents pour corriger, contredire et amender les propos de Franco, tout en évitant le sarcasme ou la tentation du ridicule. L’autobiographie ne doit pas en effet se transformer en pamphlet antifranquiste. La mémoire de ses adversaires risquerait d’en ressortir amoindri. Pour Pombo, l’exigence éthique se place au-dessus du désir de vengeance.

Au final, Moi, Franco se révèle un exercice salutaire où Manuel Vázquez Montalbán confronte les Espagnols à une histoire qu’ils voudraient considérer comme définitivement révolue. Face à l’aseptisation de l’historiographie, l’entrelacement des voix de Moi, Franco dévoile la complexité et l’ambiguïté des relations prévalant entre le passé et le présent. Un héritage dont on voudrait s’accommoder.

« Nous sommes en train de vous oublier, Général, et oublier le franquisme revient à oublier l’antifranquisme, cette exigence culturelle, éthique, pleinement généreuse, mélancolique et héroïque… »

moi francoMoi, Franco (Autobiografia del general Franco, 1992) de Manuel Vázquez Montalbán – Éditions du Seuil, collection Points, mars 1997 (roman traduit de l’espagnol par Bernard Cohen)