La vie en rose

On ne change pas une recette qui marche. Marin Ledun l’a parfaitement compris, nous resservant une copieuse louche de dinguerie et de satire avec La Vie en rose, second opus des aventures de la tribu Pons-Mabille.

Intrigue superflue, voire passe-partout (on devine l’identité du tueur dès qu’il entre en scène), au service d’un récit mené à tombeau ouvert, le roman de Marin Ledun reste très efficace, même si le procédé perd un tantinet de sa fraîcheur. On retrouve ainsi la famille dysfonctionnelle de Rose, moins les deux parents, partis en excursion du côté de la Polynésie pour voir si la mer est plus bleue que dans la cuvette des toilettes. On les retrouve donc pour ainsi dire tous, frères, sœurs, chien et chats, avec leurs manies, leur folie et leur sens du je-m’en-foutisme breveté, renouant non sans plaisir le fil de leurs aventures peu banales.

Cette fois-ci, Rose doit conjuguer sa libido bigger than life et son goût pour l’interjection ordurière avec des responsabilités bien peu conformes avec sa philosophie no future. Bombardée chef de famille, la voilà contrainte de suivre la scolarité de Camille et Gus, tout en supportant les facéties d’Antoine à l’hôpital, où le bougre s’est mis en tête de convertir les grabataires aux vertus primesautière du strip-pocker. Et, comme si cela ne suffisait pas, elle se découvre enceinte de son lieutenant de police pour qui le cul n’est pas du poulet. Les hormones en ébullition, les follicules en vrac, la muqueuse utérine en éruption, elle n’est décidément plus en état de penser correctement. Encore moins capable d’affronter le cambriolage du salon de coiffure où elle officie en prose et la série de meurtres qui frappe l’entourage adolescent de sa sœur Camille. Bien au contraire, elle aurait plutôt envie de faire avaler son faire-part de naissance à une cigogne.

Avec La Vie en rose, Marin Ledun s’amuse beaucoup, filant la métaphore vacharde, défouraillant le bon mot assassin, affûtant la sarcasme ravageur avec une tendresse visible pour ses personnages et une générosité communicative. Bref, on ne voit pas le temps passer, goûtant aux multiples allusions littéraires, surtout au roman noir, cinématographiques et musicales qui jalonnent un récit, par ailleurs guère avare en portraits caustiques et en péripéties frénétiques.

Sans surprise, cette nouvelle immersion au sein de la tribu Pons-Mabille renoue avec l’esprit gentiment punk et déjanté de Salut à toi ô mon frère. De quoi passer un bon moment, distrayant et sans complexe.

La Vie en rose de Marin Ledun – Éditions Gallimard, collection « Série noire », mai 2019

Salut à toi ô mon frère

Mix improbable des Béruriers noirs et de Daniel Pennac, le dernier roman de Marin Ledun opte d’emblée pour le contre-pied rafraîchissant et doux dingue. Servi par une intrigue prétexte sur laquelle on ne s’arrêtera pas, Salut à toi ô mon frère est en effet surtout l’occasion de mettre en scène une famille atypique, foutraque et diablement attachante dans sa manière d’envoyer bouler les conventions sociales, politiques et tout le toutim. J’ai nommé la smala Pons-Mabille. Un père et une mère aux antipodes mais aimants, six gosses dont trois adoptés, un chien et deux chats. Pas treize à la douzaine, mais presque.

L’imprévu surgit dans le quotidien haut en couleur de la tribu un beau matin pas vraiment chagrin. Entre potron et j’ai cru voir un rominet, la maréchaussée débarque toute bottée au domicile familial pour arrêter l’ennemi public numéro 1 de la bourgade de Tournon. À savoir le petit dernier, Gus, collégien redoublant multirécidiviste, à qui Dieu ne confierait pas sa fille sans confession. Mais s’il est un domaine pour lequel le bourreau des cœurs ne manifeste guère d’appétence, c’est bien celui de la malfaisance délinquante. Aussi, lorsque les pandores dressent de lui le portrait d’un criminel assoiffé de sang, mère, père, frères et sœurs sont stupéfaits. Fort heureusement, le Gus peut compter sur la solidarité familiale et sur l’incrédulité du lieutenant Personne, pour qui sa sœur Rose, entre deux passages au salon de coiffure où elle lit des classiques aux rombières peroxydées venues se faire shampouiner, nourrit une passion contre-nature, au grand dam de sa mère.

On ne peut guère reprocher à Marin Ledun d’encourager la morosité. Salut à toi ô mon frère est en effet le parfait remède contre l’ennui ou la déprime, mais aussi contre le racisme façon Dupont Lajoie. Le roman abonde en trouvailles langagières, saillies drolatiques et autres jeux de mots. Un foisonnement jubilatoire ne pesant à aucun moment sur la lecture et contribuant à dynamiser un récit dont le rythme ne relâche à aucun moment son emprise sur les zygomatiques. Les clins d’œil et références fusent joyeusement, plus ou moins appuyées, convoquant la littérature classique ou plus populaire, le cinéma, la télévision, la musique, pour le meilleur (ou le pire) de citations détournées, d’associations d’idées déjantées et de vacheries affectueuses. Bref, du nanan pour les réfractaires à l’esprit nunuche.

« Et dire qu’il est des anthropologues qui se plaignent de ne plus avoir de nouveaux territoires socioculturels à explorer. Venez au skate-park, mes amis ! Venez, observez et prenez-en de la graine, bande de lévi-straussiens de pacotille ! L’extension marchande du domaine de l’adolescence vaut son pesant de cacahuètes de Soustons. Leurs rituels boutonneux, leurs borborygmes communicationnels, leur langage SMS ergonomique et tribal, leurs followers, mateurs, mouchards, fils à la patte, indics, épieurs, cafteurs, roussins,délateurs, sycophantes, leurs accoutrements grégaro-moches personnalisés et standardisés à l’infini, leur organisation sociale smart-phone-centrée, les iPhone7, et tout en bas, les LGK4Dual, au ban de la société. On ne s’en lasse pas. »

Lecture idéale pour décompresser, entre deux ouvrages plus austères, Salut à toi ô mon frère n’usurpe donc pas le qualificatif de roman décalé et festif. De quoi se venger du quotidien et de ses saloperies, tout en renouant d’une certaine manière avec le meilleur de la série de la tribu Malaussène, en particulier La Fée carabine. Même par la main gauche, on a connu pire comme filiation.

Salut à toi ô mon frère de Marin Ledun – Éditions Gallimard, collection « Série noire », mai 2018