Corniche Kennedy

À l’instar des feuilles mortes, les prix littéraires tombent en automne. De quoi alimenter le marronnier des médias. De quoi relancer aussi les ventes, pour le plus grand contentement de l’éditeur, tout en flattant l’égo de l’auteur. Je confesse n’accorder qu’une attention mollassonne à ce spectacle. Le feu des projecteur, le jeu des petites phrases, les sous-entendus, les tensions affleurant lors de la révélation des nominés, tout cela m’indiffère et, à vrai dire, ce n’est pas un prix qui me fera lire un roman.

Les prix ne manquent pas pour récompenser l’œuvre de Maylis de Kerangal. Prix Médicis, prix Franz-Hessel, prix Landerneau, prix du roman des étudiants France Culture-Télérama, Grand prix RTL-Lire, prix des lecteurs de l’Express-BFM TV, prix Relay, prix Orange du livre et j’en passe, l’autrice n’est plus multi-primée, elle est carrément sponsorisée. Autant de louanges devraient susciter la méfiance. Mais, les avis encourageants de certaines de mes sources ont finalement eut raison des dernières réticences.

Que dire de Corniche Kennedy sans en affadir le propos ? Résumer l’histoire ? Celle-ci tient sur un ticket de bus (ou de métro). D’un côté la bande de la Plate, des jeunes ayant pris quartier sur un bout de caillou, au pied de la corniche à Marseille, se prenant pour les plongeurs d’Acapulco. De l’autre, un maire excité, surnommé le Jockey, souhaitant mettre un terme aux plongeons de cette racaille des quartiers désargentés de la cité phocéenne. Faire place nette ! Rendre la corniche à la circulation automobile. Et rien d’autre ! Entre les deux, un flic désabusé, revenu de tout, cuvant son spleen dans l’alcool. Il ne se passe pas donc grand chose sur la Plate. On se regarde, on se toise, on se défie, on joue au jeu de la séduction. On cache ses blessures intimes tout en cherchant à être quelqu’un ou du moins à le paraître. Et on plonge, pour le frisson du saut (chiche !), pour cet instant fugitif où, entre ciel et mer, on embrasse le monde dans sa totalité.

Non, résumer l’histoire de Corniche Kennedy n’est tout simplement pas tenable car les clichés déjà-vus, déjà lus ailleurs, se révèlent au final un prétexte, un décor, permettant à l’écriture de Maylis de Kerangal de se déployer dans toute son ampleur. Somptueuse, rythmée, déconstruite, à hauteur d’homme, la prose de l’autrice happe l’attention. Elle installe une atmosphère, campe les caractères, exprime les non-dits. Elle se révèle idéale pour décrire cette période trouble et troublante, propice à tous les excès, que l’on nomme adolescence. Quelque chose d’alchimique se met ainsi en place. Un tropisme irrésistible. Les phrases de Maylis de Kerangal sonnent vrai. Elles réveillent des échos familiers, des souvenirs enfouis dans les tréfonds de la mémoire. Quelque chose de visuel, d’olfactif que l’on perçoit également à l’oreille. Quelque chose dont il est difficile de dresser le compte-rendu sans en affaiblir l’effet. Aussi, en guise de conclusion, laissons la parole à l’autrice.

« Ils se donnent rendez-vous au sortir du virage, après Malmousque, quand la corniche réapparaît au-dessus du littoral, voie rapide frayée entre terre et mer, lisière d’asphalte. Longue et mince, elle épouse la côte tout autant qu’elle contient la ville, en ceinture les excès, congestionnée aux heures de pointe, fluide la nuit – et lumineuse alors, son tracé fluorescent sinue dans les focales des satellites placés en orbite dans la stratosphère. Elle joue comme un seuil magnétique à la marge du continent, zone de contact et non de frontière, puisqu’on la sait poreuse, percée de passages et d’escaliers qui montent vers les vieux quartiers, ou descendent sur les rochers. L’observant, on pense à un front déployé que la vie affecte de tous côtés, une ligne de fuite, planétaire, sans extrémités : on y est toujours au milieu de quelque chose, en plein dedans. C’est là que ça se passe et c’est là que nous sommes. »

Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal – Réédition Gallimard, collection Folio/poche, 2010

Kiruna

2013. Maylis de Kerangal se rend en Suède, quelque part au-delà du cercle polaire Arctique, dans la ville de Kiruna qui abrite la plus grande mine de fer d’Europe. Le projet de se rendre dans ce lieu hostile a émergé progressivement pendant une résidence d’auteur. L’autrice a alors reçu carte blanche (forcément) pour écrire un ouvrage sur les mineurs d’un autre monde. Après avoir pris le pouls de l’ancienne fosse Delloye à Lewarde, après avoir fait un tour de la planète, via des images satellites de mines glanées sur Internet, elle finit par opter pour le Grand Nord suédois afin de découvrir l’univers minier.

De ce reportage en immersion, on retient tout de suite des images. D’abord, la nuit noire qui la saisit dès sa descente d’avion, une obscurité compacte déchirée difficilement par le pinceau lumineux des phares du car où elle s’installe. Puis au petit jour, que l’on doit attendre longtemps en novembre à cette latitude, c’est le choc. La sidération. Le gigantisme du site l’écrase. Les perspectives infinies, ouvertes sur la steppe et la taïga glacées, les véhicules surdimensionnés – camions, pelleteuses et autres foreuses –, les kilomètres de convoyeurs mécaniques, l’usine de traitement du minerai cyclopéenne et les galeries invisibles dont la profondeur avoisine les 1385 mètres, la renvoient immédiatement à sa condition infime.

Kiruna apparaît aussi comme une parfaite incarnation du capitalisme transplantée au milieu de nulle part, en terre indigène, celle de la dernière population autochtone européenne. L’histoire du site, storytelling lisse et policé présentant le développement de la mine comme un progrès continu et naturel, contribue à en gommer les aspérités. Les débuts héroïques dans une ambiance de Far-Ouest, les quelques heurts sociaux dans les années 1960, la recherche permanente du profit, l’adaptation constante de la technique pour plus d’efficacité, le désastre environnemental et culturel, l’obligation de déménager la ville condamnée par l’affaissement du sol fragilisé par les galeries de la mine, tout cela est pesé ou jaugé au profit d’un récit plus lénifiant. Avec son siège social de treize étages, en style international, une production ininterrompue, 24H/24, 7 jours/7, 365 jours pendant l’année, ses salaires élevés et sa contribution au déménagement et à la construction de Kiruna 2 selon les principes démocratiques, la société LKAB peut se targuer en effet d’être un bienfaiteur exemplaire.

Derrière le récit de Maylis de Kerangal se dessine aussi la vie des habitants de Kiruna. Ville et mine sont en effet imbriquées, comme le recto et le verso d’une même réalité. Les lieux se dévoilent à elle en chiffres, 67° 51′ 00 » nord, 20° 13′ 00 » est, 1,1 milliards de tonnes de minerai extraites en 115 ans d’exploitation, 25,5 millions de tonnes extraites en 2013. Les lieux se révèlent aussi en chair. L’autrice va à la rencontre de quelques habitants. Une expatriée française, géologue dirigeant la production de la mine grâce à l’auscultation méthodique du sous-sol. Un chauffeur de taxi attaché à sa volvo S70. Le responsable de la communication de la mine, revenu sur sa terre natale après des études brillantes à Stockholm parce que « ici c’est chez moi, ici pas ailleurs, c’est un endroit spécial, d’accord, mais c’est chez moi. » Et, une foule de petites mains, Ukrainiens, Polonais, Russes, hommes et femmes.

Et pourtant, Kiruna porte en germes toutes les contradictions du modèle capitaliste. Un ultralibéralisme prédateur, préférant sacrifier l’écologie pour contenter la recherche du profit. La mainmise d’une entreprise monopolistique cachant sous un projet de développement porteur de progrès social une destruction méthodique et irrémédiable de l’environnement. Une destination touristique pour des voyageurs en quête d’authenticité et de nature vierge masquant un univers artificiel, rendu viable par l’exploitation effrénée des ressources naturelles.

Maylis de Kerangal témoigne de tout cela, conférant aux lieux une épaisseur littéraire et rejoignant en cela d’autres reportages consacrés aux manifestations désastreuses de l’exploitation de la planète. Des angles morts dans lesquels s’annoncent les catastrophes de demain.

Ps : On renverra les curieux aux ouvrages de Thierry Marignac et de David Dufresne, Nancy Huston, Naomi Klein, Melina Laboucan-Massimo et Rudy Wiebe sur les sables bitumineux du Canada.

Kiruna de Maylis de Kerangal – (Éditions) La Contre Allée, collection « Les périphéries », 2019