Ni vivants ni morts

Ni vivants ni morts. Voici le sort de milliers de victimes frappées d’une sorte de Nacht und nebel planifié par le gouvernement mexicain. Pour Federico Mastrogiovanni, la responsabilité des autorités ne fait en effet guère de doute. Au terme d’une longue et éprouvante enquête, dont la disparition des 43 étudiants de l’École normale d’Ayotzinapa ne constitue que l’épisode le plus visible, il livre à l’examen de tous les tenants et aboutissants de ce qu’il faut bien nommer un crime d’État.

Interrogeant parents des victimes, experts et activistes, le journaliste italien retrace plus de quarante années d’une pratique politique ne disant pas son nom : la disparition forcée. Avec l’aide de l’armée et des différentes polices, le gouvernement a piétiné l’intérêt général pour le compte d’intérêts privés et familiaux. Il a œuvré à entretenir une guerre de basse intensité contre sa propre population, dans l’indifférence générale de la communauté internationale et avec la complicité des organisations criminelles.

Ces disparitions forcées apparaissent en effet comme un outil politique, utilisé pour faire taire la contestation sociale – une tradition mexicaine – mais aussi pour exproprier les communautés villageoises afin de libérer la place pour les projets très lucratifs des transnationales attirées par les ressources du pays. L’or des mines bien sûr, mais surtout le gaz de schiste, au mépris de la santé du voisinage. Car, si l’on achète, en les escroquant, le consentement des fermiers aux États-Unis, la même pudeur ne prévaut pas au Mexique où l’on trouve plus pratique d’exécuter les gêneurs, achetant la soumission au prix du sang.

Federico Mastrogiovanni décrit ainsi une situation hallucinante que l’on peine à concevoir dans nos sociétés européennes policées. Les chiffres donnent d’ailleurs le vertige. Plus de 30 000 disparus. Dans un pays en proie à une violence latente, où l’armée est utilisée comme une force de police, où des États entiers sont livrés à des cartels criminels, on ne s’embarrasse pas de l’existence humaine. Des hommes et des femmes, migrants ou Mexicains, disparaissent, un peu au hasard, arrêtés par la police ou l’armée. Ils sont vendus aux organisations criminelles, puis torturés, violés, exécutés arbitrairement ou rendus à leur famille contre rançon, quand ils ne sont tout simplement pas réduits en esclavage. Parfois, on retrouve leur cadavre, pendus à un pont autoroutier ou abandonné en pleine rue, comme un message adressé à l’organisation criminelle rivale. Mais le plus souvent, ils disparaissent sans laisser de traces, enterrés dans une fosse commune anonyme creusée en plein désert, ou le corps dissous dans un bain d’acide, laissant derrière eux une famille incapable de faire son deuil.

En lisant Ni vivants ni morts, on accomplit un voyage au bout de la nuit, l’esprit constamment hanté par les visions cauchemardesques que l’on perçoit entre les lignes des témoignages et par le cynisme du pouvoir politique et médiatique, capable de justifier l’innommable par le recours aux « faux positifs », procédé consistant à faire passer les victimes pour des criminels, histoire de gonfler les chiffres de la lutte contre les narcotrafiquants.

L’ouvrage relate aussi le combat individuel de simples citoyens, parents des victimes ou amis, militants des droits de l’Homme ou non qui, en dépit des menaces pour leur vie, se battent pour obtenir la justice et l’inscription des disparitions forcées dans le corpus législatif. Federico Mastrogiovanni est d’ailleurs convaincu que le salut viendra de la société civile. Son ouvrage n’a d’autre but que d’alerter, d’ouvrir les yeux de l’opinion pour susciter sa colère généreuse.

Ni vivants ni morts – La disparition forcée au Mexique comme stratégie de la terreur (Ni vivos ni muertos, 2014) de Federico Mastrogiovanni – Éditions Métailié, 2017 (traduit de l’espagnol [Mexique] par François Gaudry)

33 révolutions

« Le pays entier est un disque rayé (tout se répète : chaque jour est la répétition du précédent, chaque semaine, chaque mois, chaque année ; et, de répétition en répétition, le son se dégrade jusqu’à n’être plus qu’une vague évocation méconnaissable de l’enregistrement original – la musique disparaît, remplacée par un incompréhensible murmure sableux). »

Lui, le narrateur, nourrit son spleen à grand renfort de rhum, de tabac et de musique. Né des œuvres d’un paysan grossier et d’une mère issue de la petite bourgeoisie, il a été élevé dans le culte de la Révolution et de son Dirigeant infaillible. Encarté au Parti, il végète désormais dans une administration, l’idéal pointant aux abonnés absents. Mais, dans les rues de La Havane, sur le Malecón longeant la mer, la rumeur enfle et se propage comme une crue irrésistible, brassant une écume de désillusion. Des gens de toutes conditions improvisent des embarcations et prennent la mer pour fuir le paradis du socialisme réalisé. Bientôt, des manifestations spontanées s’en prennent au régime, suscitant la mobilisation des comités zélés du Parti. Pour le narrateur, ces événements sont le signal du lâcher prise.

De Canek Sánchez Guevara, on retiendra surtout qu’il est le petit-fils du Che. Une ascendance dont il s’est détaché sans pour autant la renier, préférant la cause anarchiste à la commémoration de l’icône révolutionnaire par le régime cubain. Mauvais élève, mauvais militant, Canek n’a pas eu la vocation pour servir de modèle. Élevé entre Cuba, l’Europe et le Mexique, il a surtout développé un goût sûr pour l’art, la littérature et la liberté. Hédoniste par choix, indifférent au régime castriste et à ses discours, qu’il considère comme des contes à dormir debout, il est mort des suites d’une opération du cœur, hélas.

Un fait regrettable, car 33 révolutions, son premier et unique roman, plutôt une novella d’ailleurs, se révèle un texte sublime dont la nonchalance, la mélancolie et la puissance nous cueillent sans préambule. Aux côté du narrateur, on erre ainsi à travers La Havane, arpentant le Malecón, le port et les quartiers décrépis de la capitale cubaine. Fossoyeur de l’idéal révolutionnaire, le castrisme hante les lieux et les esprits. Le disque rayé des slogans, de la propagande, des démonstrations populaires sert ainsi de contrepoint aux files d’attente devant les magasins, à la pénurie, aux pannes et à la monnaie dévaluée. Sous la plume de Canek Sánchez Guevara, le castrisme s’apparente à un régime ubuesque, guidé par un dirigeant moribond dont l’emprise tenace pousse la population à l’exode.

« Les choses se gâtent, dit son ami sur un ton de réplique de film. C’est un naufrage et les rats quittent le navire. Écoute-moi bien : la révolution a échoué, dit-il, non sans grandiloquence provocatrice (enfant terrible), se dit-il. Avant, c’était un gros géant, à la Pavarotti, avec un enthousiasme aussi grand que l’univers ; à présent il est maigre, anodin, sans charisme. L’anémie l’a dépouillé de son identité. Son optimisme a disparu avec son ventre, comme si celui-ci était le reflet exact de l’espoir et du bonheur.

Non seulement elle a échoué, poursuit-il, mais elle prétend nous entraîner dans son naufrage. Et qu’est-ce qu’on peut y faire ? Merde, tu te rends compte que nous avons toujours été partie prenante de tout ça ? »

Avec cette chronique désabusée du castrisme finissant, écrite dans le contexte de la crise des balseros, Canek Sánchez Guevara fait jeu égal avec ses pairs Leonardo Padura et Daniel Chavarría, laissant entrevoir un potentiel qui malheureusement restera de l’ordre de l’irréalisé. La vie est trop courte…

Additif : 33 révolutions est pourvu d’un paratexte intéressant, complété d’un entretien (publié en 2005 dans Le Monde libertaire) où, entre autre chose, Canek donne son opinion sur Cuba et l’après castrisme.

33 revolutions33 révolutions (33 revoluciones, 2015) de Canek Sánchez Guevara – Éditions Métailié, « Bibliothèque hispano-américaine », août 2016 (novella traduite de l’espagnol [Cuba] par René Solis)

68

« Je n’ai jamais pu écrire ce roman. C’est vraisemblablement un roman qui ne veut pas être écrit. »

On l’a vu, le mouvement estudiantin de 1968 joue un rôle déterminant dans la carrière littéraire et la vie de Paco Ignacio Taibo II. À cette époque, l’homme et l’auteur sont encore en germe. Les événements dramatiques, puis la répression gouvernementale lui donneront les raisons de se réaliser.

Depuis le temps a passé, inexorable, imprimant à l’Histoire une tournure conforme aux attentes des vainqueurs. Mais pour P.I.T.II, ses jeunes années le hantent toujours. Des journées et des nuits de folie, entre peur et effervescence, répression et espoir, vécues avec le sentiment de vivre un moment où la société semble sur le point de basculer. Faire table rase du passé pour concevoir un avenir meilleur.

Entre juillet et octobre 1968, de ces 123 jours où le temps apparaît comme figé, il ne reste que trois cahiers de notes, jetées sur le papier pour ne pas oublier. Mais la mémoire vit une vie à part. Elle résiste au-delà de ce qu’on imagine, comblant les blancs si nécessaires avec des réminiscences puisées à diverses sources. Celle de P.I.T.II reste définitivement attachée à 1968. Comme un fantôme irréductible. Et s’il n’a pas réussi à transformer ses notes en roman, il espère quand même transmettre cette mémoire à d’autres avec ce témoignage, paru dans le quotidien mexicain La Jornada en 2007.

« À main tendue, test de paraffine. »

Récit des événements de 1968 au Mexique tentant d’en restituer l’atmosphère, le court ouvrage de P.I.T.II ne se veut ni livre de combat, ni œuvre empreinte de nostalgie. Il s’agit juste d’un témoignage ne passant pas sous silence les faiblesses du mouvement, la propension à se diviser des uns et des autres sur des sujets prosaïques et les querelles idéologiques dignes des pires organisations sectaires.

Toutefois, ce qui ressort de 68, c’est surtout la générosité du mouvement, son énergie vitale, sa créativité et les moments de poésie et de drôlerie, malgré la violence des forces de sécurité exerçant une pression constante. Une impression renforcée par le découpage de l’ouvrage en chapitres incisifs.

Plus qu’un récit chronologique ou qu’une étude analytique des événements, 68 se veut le témoignage d’un acteur du mouvement, offrant à la postérité sa version des événements avant qu’elle ne disparaisse au profit de l’Histoire officielle.

6868 de Paco Ignacio Taibo II – Éditions L’Échappée, 2008

Hielo Negro

Rien de neuf sous le soleil depuis Une saison de scorpions. La corruption généralisée, les embrouilles et les tueries entre narcotrafiquants continuent à alimenter la chronique ordinaire mexicaine. Un cocktail d’une noirceur désespérante s’il n’était servi avec un zeste d’ironie et de décontraction par un auteur en phase avec la mécanique infernale de son intrigue.

Lecture défouloir et foutraque, Hielo Negro ne trahit en effet pas l’illustration de couverture puisée dans la banque de données aimablement fournie – contre espèces sonnantes et trébuchantes – par M. Getty Images. C’est bien à un festival de violence, de meurtres et de sang que nous convie Bernardo « Bef » Fernández.

Avec fracas, on renoue avec Lizzy Subiage, seule héritière du Señor, chef du cartel de Constanza, mort dans la tuerie clôturant Une saison de scorpions. Adepte de snuff-movies – elle a horreur que l’on utilise ce terme, lui préférant ceux de performance et d’installation artistique –, la jeune femme s’est adjoint les services d’un chirurgien pervers pour produire une super-drogue. Car la nouvelle patronne souhaite se débarrasser de ses encombrants associés colombiens et de l’image vulgaire colportée par le trafic de cocaïne.

De quoi ranimer une guerre des gangs dans un univers n’étant pas, en temps ordinaire, dépourvu de cadavres. Heureusement, Lizzy conjugue un manque total d’empathie pour autrui à une cruauté irrésistible. Des traits de caractères lui facilitant la tâche mais qui ont pour corollaire de multiplier le nombre de ses ennemis mortels. Parmi ceux-ci, l’agent de police Andrea Mijangos fait figure de candidat de poids – dans tous les sens du terme. Avec pour motif, la raison la plus légitime du monde : la vengeance. Et comme Mijangos n’est pas la moitié d’un foutu bon flic – vue son tour de taille, elle compterait même pour trois –, l’affrontement promet d’être dantesque…

On l’aura compris à la lecture de ce bref résumé, le roman de « Bef » use d’éléments glanés au fil de la subculture. Jeux en ligne, lignes de coke, rock international et mexicain, filmographie B, voire Z, SF, roman noir… L’auteur mexicain mixe ces diverses composantes de la culture populaire, désormais de masse, pour accoucher d’un pulp dont on devine qu’il pourrait facilement faire l’objet d’une adaptation au cinéma par Quentin Tarantino ou Robert Rodrígues.

Hielo Negro – aucun rapport avec le groupe de métal – a toutes les apparences du divertissement. Nul toute que son intrigue interchangeable, ses stéréotypes outrés, la violence et la vulgarité banale de son univers ne marqueront pas les esprits durablement. De toute manière, l’essentiel du propos tient plus dans l’aspect volontairement caricatural des personnages et dans l’enchaînement de situations abracadantesques, parfois un tantinet bâclées, il faut le reconnaître.

Au final, puisque la contre-révolution a gagné, « Bef » prend le parti d’en ricaner. Ricanons de concert, tout en restant conscient que ce plaisir, à l’instar de ce roman, ne sera que fugace…

Additif : Le blog de l’auteur qui visiblement a plusieurs cordes à son arc.

HieloHielo Negro de Bernardo « Bef » Fernández – Éditions J’ai Lu, avril 2012 (roman inédit traduit de l’espagnol [Mexique] par Marianne million)

Une saison de scorpions

Paru aux défuntes éditions Moisson rouge, Une saison de scorpions n’engendre pas la mélancolie. Pas le temps de s’ennuyer avec ce premier roman d’un jeune auteur mexicain : Bernardo Fernández. Un roman dont la quatrième de couverture nous apprend qu’il a reçu le prix de la semaine noire de Gijon en 2006, excusez du peu, et qui s’enorgueillit de surcroît d’un beau compliment de Paco Ignacio Taibo II (loué soit-il !) : « l’un des meilleurs polars mexicains que j’ai lu récemment… Un concentré de Barry Gifford et de Sam Peckinpah ! » On a connu pire comme entrée en matière, surtout pour un titre à la coloration pulp évidente.

Dans une chambre de la Pension de la Jefa, El Güero tire un bilan sur sa vie passée. Tueur à gages efficace, il n’a jamais raté aucun contrat. Il faut dire que le maousse cumule une réputation de cogneur et de garde du corps zélé auprès d’un général, carrière qui s’est achevée le jour où l’avion du haut gradé a explosé en plein vol. Mais voilà, El Güero se sent désormais un peu trop vieux pour continuer à exercer un métier où l’on ne fait pourtant pas de vieux os. Aussi envisage-t-il de raccrocher les armes pour se consacrer à des activités plus paisibles. Toutefois, il lui reste à honorer un ultime contrat : liquider un témoin protégé. C’est le Señor, le chef du Cartel de Constanza, qui lui a confié la tâche. Et l’on ne refuse rien au Señor car, même en prison, il demeure immensément riche, influent et dangereux. Les poches pleines d’une substantielle avance, El Güero fait donc route au volant d’un Impala 1970 vers Ciudad Portillo, à plus de deux mille kilomètres de là.
Entretemps, au volant d’un énième véhicule volé, Obrad se dirige vers Zopilote, fulminant silencieusement contre ses compagnons de route, Lizzy et Fernando. Son ressentiment enfle à mesure que retentissent sur la banquette arrière les gémissements de contentement du couple. Il a rencontré les deux Mexicains à Toronto où il vivait en exil,  fuyant l’ex-Yougoslavie, en proie aux convulsions violentes de la guerre civile. Les images d’enfants mutilés et de vieilles femmes criblées de balles hantent d’ailleurs encore sa mémoire. Mais le plus étrange, c’est que ses souvenirs le tiraillent au moins autant dans le caleçon que les feulements de Lizzy. Heureusement, il garde à portée de main une bouteille de Wild Turquey, de la marijuana et un flingue dans la boîte à gant.

Une saison de scorpions ne s’embarrasse pas de minauderies psychologiques. Le lecteur plonge sans préambule dans un récit désenchanté mais qui (fort heureusement) refuse de s’abandonner à un spleen stérile. En fait, si l’on fait abstraction de l’amoralité et de la violence généralisée, on s’amuse beaucoup, Bernardo Fernández se montrant très habile pour nous narrer les mésaventures sanglantes de ce quatuor guère fréquentable.
Les trajectoires du vieux tueur fatigué et des narcojuniors déchaînés finissent bien entendu par entrer en collision, le passé parsemé de cadavres de l’un et l’itinéraire jalonné de dépouilles sanglantes des autres n’incitant pas vraiment à la paix des braves. De manière un peu superflue, quelques flash-back consacrés à la personnalité d’El Güero (un sacré salopard !) et des extraits de journaux témoignant du climat de corruption et de violence du nord du Mexique, ralentissent le rythme. On leur préfèrera les vignettes (fort drôles) consacrées aux deux seconds couteaux du Señor, Tamès et le Gros. Une fort jolie trouvaille comme souvent avec les rôles secondaires.
Cependant, l’entrain avec lequel Bernardo Fernández aligne les cadavres et les situations abracadantesques finissent par emporter l’adhésion. Les pages coulent toutes seules, au moins aussi facilement que le sang des diverses victimes, jusqu’au dénouement qui nous épargne le sempiternel refrain sur le passage de relais entre les générations.

Bref, Une saison de scorpions se révèle un premier roman efficace qui atteint l’objectif qu’il s’est fixé : « dépeindre les déroutes et les folies de l’époque. »

ScorpionsUne saison de scorpions (Tiempo de alacranes) de Bernardo Fernández  – Éditions Moisson rouge, 2008 (roman inédit traduit de l’espagnol [mexicain] par Claude de Frayssinet)

Le retour des Tigres de Malaisie

Au rendez-vous des Héros, Sandokan et Yañez de Gomara tiennent une place d’honneur. Le prince malais et son ami Portugais, renégat à sa propre race, ressuscitent sous la plume de Paco Ignacio Taibo II. Plus anti-impérialistes que jamais, on n’en attendait pas moins de leur part.
Deux anti prêts à faire rendre gorge aux nantis de tous poils : prédateurs capitalistes, exploiteurs coloniaux, esclavagistes et autres briseurs du rêve de fraternité, de justice et de générosité. Mais ceci est une histoire n’ayant jamais eu lieu dans la réalité…

Né des œuvres de l’Italien Emilio Salgari (1862-1911), le duo de pirates a fait les beaux jours d’une littérature populaire dont le propos n’était pas encore lissé par les recettes de l’industrie de masse. Au point de se voir décliner au cinéma et à la télé.
Écumant les mers du Sud et d’Extrême-Orient, entre Macao, Bornéo et Singapour, les bandits libertaires se sont taillés une réputation d’ennemis implacables des empires britannique, espagnol et hollandais, terrorisant jusqu’à leurs vassaux, indigènes félons et sultans sybarites. Un destin de papier à la hauteur de celui de leur créateur Salgari.
Issu d’une famille de petits bourgeois, il n’est même pas sûr que le bougre ait décroché le diplôme de capitaine auquel il aspirait en s’inscrivant à l’Académie navale. Qu’à cela ne tienne ! En parfait mythomane, il s’imagine une vie haute en couleur. Soudan, Nebraska, mers du Sud et Extrême-Orient, il prétend avoir voyagé en tous ces lieux, rencontrant au passage Buffalo Bill, autre mythomane notoire. Pas mal, pour quelqu’un n’ayant sans doute jamais franchit les limites de la Mer Adriatique, et voyageant par le truchement des journaux, des magazines de voyage et des encyclopédies de la bibliothèque publique. Un procédé n’étant pas sans rappeler Jules Verne, on y reviendra.

« Les empires sont incapables de tuer les mythes. »

Le retour des Tigres de Malaisie n’est pas la première incursion de Paco Ignacio Taibo II dans l’univers d’Emilio Salgari. Sept chapitres de A quatre mains étaient déjà consacrés aux deux pirates. Sans doute cela ne paraissait-il pas suffisant aux yeux de l’auteur latino-américain. On connaît son penchant pour les héros et mythes de la littérature populaire. Voilà une envie satisfaite de belle manière !
Flirtant désormais avec la soixantaine, Sandokan et Yañez pensaient en avoir terminé avec leur vie aventureuse. À bord de la Mentirosa, un voilier apparemment inoffensif mais dont le pont cache un moteur à vapeur et de l’armement lourd, les deux Tigres goûtaient une retraite paisible jusqu’à ce que les menaces ne resurgissent de toute part.
Amis massacrés sauvagement par des agresseurs masqués et propriétés ravagées, ils naviguent dans le brouillard le plus total, entre embuscades et batailles navales. Qui complote contre leur vie ? La réponse échappe à leur entendement. Ne leur reste plus qu’à faire ce qu’ils réussissent le mieux : survivre avec panache en expédiant ad patres leurs multiples ennemis. Plus qu’une nécessité, un art de vivre.

« Ce n’est pas la littérature qui doit imiter la vie, c’est la vie qui doit imiter la littérature. »

D’aucuns pourraient voir dans ce coming back des Tigres de Malaisie comme un pastiche des héros de Salgari. L’hommage immédiatement sympathique d’un auteur pour les personnages de sa prime jeunesse. Le rythme vif de l’intrigue, le découpage en courts chapitres s’achevant à chaque fois sur un rebondissement ou une boutade, les péripéties bigger than life et les personnages stéréotypés nous y poussent bien évidemment.
Mais, se cantonner à cet aspect du récit – feuilletoniste en diable – conduit à négliger ce qui apparaît comme le cœur du projet de Paco Ignacio Taibo II, même si celui-ci s’en défend dans l’avant-propos.
En effet, le nouveau roman de l’auteur mexicain trouve tout naturellement sa place dans sa réécriture de l’Histoire par le biais des mythes littéraires et de la fiction.
Héros de la littérature, de préférence populaire, et héros de l’Histoire – au sens ici de grandes figures emblématiques – naissent des mêmes procédés d’écriture. Par un jeu malicieux d’intertextualité, Taibo II les amène à se côtoyer durant les aventures de Sandokan et de Yañez. Il floute les contours de la réalité et s’autorise des passerelles entre faits historiques et fiction, mettant la vraisemblance des uns à l’épreuve de l’autre, au grand plaisir de la suspension d’incrédulité.
Pendant leurs pérégrinations, nos pirates libertaires croisent ainsi la route Rudyard Kipling, impatient de les interviewer. Il échangent des lettres avec Friedrich Engels, discourant avec lui de l’organisation sociale des orangs-outans de Bornéo et de théorie politique. Ils embarquent à leur bord Louise Michel, rebaptisée ici Blanche-Adèle-Marguerite, l’invitant à faire cause commune dans leur lutte contre le Club du Serpent, dont l’âme damnée n’est autre que Moriarty, LE futur Napoléon du crime. Ils se lient d’amitié avec Old Shatterhand, personnage fictif et alter-ego de l’écrivain allemand Karl May, troisième mythomane notoire, puis partent à la rencontre de l’homme illustré au fin fond de la jungle de Bornéo.
Leur combat contre l’Angleterre rapproche les deux Tigres d’un autre héros de la littérature populaire, le fameux prince Dakkar, alias le capitaine Nemo. Des motifs semblables de révolte contre la puissance impérialiste semblent les animer, trouvant leur exutoire dans un affrontement sans pitié. La comparaison peut paraître abusée. Pourtant, Taibo II met une allusion à l’auteur de 20 000 lieues sous les mers dans la bouche d’un de ses personnages.

Poursuivant un travail de ré-élaboration mythique de l’Histoire, Paco Ignacio Taibo II convoque son inconscient populaire pour l’opposer au récit officiel des faits, l’inexorable marche de l’impérialisme et du libéral-capitalisme. Et l’on s’amuse énormément du cheminement des Tigres de Malaisie, jamais inquiets pour leur vie, car toujours conscients que les vrais héros sont immortels.

« Il ne me reste qu’une consolation, dit le baron, convaincu qu’ils allaient le tuer. Mon monde triomphera, votre monde à vous sera rayé de la face de la Terre. Vous n’êtes pas immortels, dit-il dans un anglais rempli d’intonations germaniques.
Que dit-il cet imbécile ? Que nous ne sommes pas immortels ? Interrogea Sandokan.
Oui, c’est ce qu’il affirme, dit Yañez qui se tourna vers le baron et lui dit : eh bien, emportez le doute avec vous. »

Retour-Tigres-Malaisie-Paco-Taibo

Le retour des Tigres de Malaisie – Plus anti-impérialistes que jamais
Paco Ignacio Taibo II – Éditions Métailié, Bibliothèque hispano-américaine, mai 2012 (roman inédit traduit de l’espagnol [Mexique] par René Solis)