Moonglow

Depuis Le Club des Policiers yiddish, j’avoue avoir négligé Michael Chabon. Une paresse intellectuelle pour laquelle je plaide coupable. Son dernier opus Moonglow vient opportunément me rappeler pourquoi j’apprécie tant l’auteur et ses thématiques, m’adressant par la même occasion une sévère mise en garde. À force de dilettantisme, on verse sans s’en rendre compte dans le je-m’en-foutisme.

Une fois n’est pas coutume, faisons l’économie du traditionnel résumé. L’exercice n’a ici que peu d’intérêt tant le roman de Michael Chabon dépasse le simple compte-rendu factuel. On se contentera donc d’une brève contextualisation, en indiquant que le récit balaie à peu près une soixantaine d’années de l’histoire des États-Unis, via le prisme du traumatisme de l’Holocauste et de la conquête de l’espace, remontant jusqu’aux origines familiale de l’auteur, ou plutôt du narrateur, qui comme tout le monde le sait est un autre.

Les auteurs américains excellent dans l’art des Mémoires fictives. Pete Dexter, Harry Crews, William Kotzwinkle, Philip Roth et j’en passe. Michael Chabon ne dépare pas dans la liste. Moonglow illustre bellement cet art subtil où le récit personnel mélange réel et reconstruction fantaisiste. Dans quelle proportion exacte ? Peu importe car, à vrai dire, seul compte le résultat, un effet de réel où mensonge et vérité contribuent à dérouler une page biographique mêlant l’intime et l’universel, le pittoresque et l’Histoire, sous un regard empreint de nostalgie et de fatum.

Toutefois, Moonglow n’offre que peu de prise aux regrets, ou juste un peu, pour rappeler la fragilité de la condition humaine, son caractère faillible, mais surtout son aspect velléitaire. Lorsqu’il raconte l’histoire de son grand-père et de sa grand-mère du côté maternel, Michael Chabon devient le narrateur d’un récit qui sonne authentique. Il reconstruit son passé familial, progressant par bond, par ellipse et par flash-back, mimant le tressautement erratique d’une mémoire pétrie de réminiscences, de repentir et d’occasions manquées. Il dessine ainsi en creux une histoire différente du programme spatial américain, où les héros américains chevauchent des missiles balistiques imaginés par un Wernher von Braun dont l’ambiguïté, le passé dans la SS et la contribution au camp de Dora ont longtemps été passés sous silence par le gouvernement américain, guerre froide oblige. Une histoire où les visions science-fictives nourrissent l’imaginaire spatial et où le progrès moderne prend racine dans les crimes de la Seconde Guerre mondiale. Bref, un condensé de l’histoire de l’humanité.

Si l’histoire des grands-parents de Michael Chabon évoque la mauvaise conscience américaine, tiraillée entre le cauchemar du génocide et la part d’ombre du programme spatial, elle dévoile aussi des trésors de tendresse et d’amour sincère, dépourvus de tout esprit nunuche. Sans forcer le trait, l’auteur américain touche en effet à une certaine qualité de sincérité dans l’émotion. Et, on reste longtemps imprégné par la volonté de rationalité du grand-père du narrateur, les crises d’angoisse de sa grand-mère et par la confiance mutuelle et la faculté de résilience unissant ces deux êtres. Une confiance forgée dans l’adversité et dans la lutte.

En dépit de menus et agaçants problèmes de traduction, Moonglow suscite des impressions puissantes, où merveilleux et horreur sont inextricablement liés. Pour le pire et le meilleur.

Moonglow (Moonglow, 2016) de Michael Chabon – Éditions Robert Laffont, collection « Pavillons », septembre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle D. Philippe)

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Le Club des Policiers yiddish

Michael Chabon fait figure de prodige de la littérature américaine. Remarqué dès la parution de son premier roman, Les Mystères de Pittsburgh, l’écrivain a ensuite décroché, avec Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay, rien de moins que le très envié prix Pulitzer. Ce roman, conçu comme un hommage aux comics, témoigne de l’esprit d’ouverture d’un auteur n’hésitant pas à s’aventurer sur le territoire des genres dits mineurs.
Le premier volume de la Méga-anthologie d’histoires effroyables, qu’il a publié chez McSweeney’s, nous avait déjà fort réjouit. On attendait donc beaucoup de son roman Le Club des Policiers yiddish, un titre récompensé par une avalanche de prix (Sidewise Award, Locus, Nebula et Hugo).

A l’instar de l’enquêteur archétypal du roman noir, Meyer Landsman est un flic têtu, solitaire et meurtri par l’existence. La carcasse percluse de douleurs, l’haleine parfumée à l’alcool, il crèche dans une chambre anonyme d’un hôtel qui a connu son heure de gloire, il y a bien longtemps. Meyer est juif, libre-penseur, laïc et athée. Assurément, un marginal aux yeux de tous en ce début de XXIe siècle. Le genre de type à considérer qu’il n’y a pas de bien ou de mal ; juste des gens, à son image, qui disent non, et qui boivent un coup parce que, quand même, c’est dur. Le genre de noz [un flic en yiddish] à ne connaître que deux états : le travail et la mort.

Seul, Meyer l’est incontestablement depuis qu’il vit séparé de sa femme et que sa sœur, pilote chevronnée d’hydravion, est décédée dans un accident aérien. Ne lui reste comme famille que celle de son coéquipier, Berko Shemets, un métis, indien par sa mère et juif par son père. En somme, une autre anomalie dans le paysage mais une anomalie taillée dans un roc et qui fait montre d’une générosité désarmante en toutes circonstances.

Car il en faut beaucoup de la générosité pour supporter la vie à Sitka, Alaska. Sur ce bout de territoire concédé, en guise de terre promise, par le gouvernement de Franklin D. Roosevelt afin d’accueillir les Juifs d’Europe de l’Est, le climat est rude, la promiscuité permanente et le voisinage avec les tribus indiennes, pollué par le souvenir d’émeutes déclenchées jadis par les plus extrémistes des Yids.

Et puis, il y a ce spleen institutionnalisé, caractéristique essentielle de l’âme juive, que des millénaires de pogroms et de diaspora ont contribué à façonner. Difficile de résister à cet atavisme ancestral surtout lorsqu’il est réactivé par une rétrocession territoriale imminente.

Pourtant, alors qu’il n’est même pas sûr, ni d’être encore flic dans deux mois, ni d’être autorisé par les anciens propriétaires à demeurer sur place, une fois la rétrocession effectuée, Meyer s’entête à faire son boulot. Un inconnu a été exécuté d’une balle dans la nuque dans une autre chambre de l’hôtel où il réside. Une illustration de la violence ordinaire pour Meyer si ce n’est que cette fois-ci, c’est un voisin. Et lorsque l’identité du pisher s’avère être celle du fils du rebbè des verbovers, une des plus puissantes communautés fondamentalistes juives, Meyer revit par bribes son passé familial ; véritable condensé de l’histoire du peuple juif en Alaska.

En dépit des apparences, Le Club des Policiers yiddish n’est pas un banal roman policier élaboré comme un hommage talentueux à Dashiell Hammett ou à Raymond Chandler. Non, le roman de Michael Chabon transcende la routine des codes du roman noir pour finalement revenir à sa source : la description du monde sous l’angle de la critique sociale. Il en restaure même toute la charge politique. Toutefois, ce monde décrit par Michael Chabon n’est pas exactement le nôtre. Une divergence historique, introduite aux alentours des années 1940, l’a fait bifurquer sur une ligne alternative. Pour reprendre la terminologie de Eric B. Henriet, l’uchronie est ici pure et elle s’apparente à un biais dont les effets se conjuguent à ceux du roman noir pour en renforcer l’impact. En effet, impossible de faire l’impasse sur le sous-titre politique qui sous-tend l’intrigue. Impossible de ne pas reconnaître derrière les agissements du gouvernement des États-Unis dans le roman, l’idéologie néoconservatrice à la manœuvre. Difficile également d’ignorer cette collusion entre la communauté juive d’Amérique et les fondamentalistes chrétiens ; collusion qui a fondé toute la politique étatsunienne depuis au moins les années 1990. Face à cet Empire qui crée sa propre réalité, modifie celle-ci pour la faire correspondre à sa volonté et se proclame acteur d’une histoire qu’il donne à étudier, il fallait bien opposer le procédé de l’uchronie. Ainsi, Le Club des Policiers yiddish apparaît comme le récit fait par une conscience révoltée et désillusionnée d’un monde où, quelles que soient les voies suivies par l’Histoire, l’ordre qui règne est haïssable.

Fort heureusement, la pesanteur de la charge est délibérément désamorcée par un humour aigre-doux omniprésent. Car Le Club des Policiers yiddish est un roman formidable, chaleureux et emprunt d’une grande dignité. La narration prend le temps d’installer une atmosphère et des personnages qui se distinguent de la simple épure archétypale pour revêtir la chair d’êtres humains en proie au doute, à la fatigue et au sentiment de ne rien pouvoir changer à la marche du monde. Le contexte uchronique se révèle par allusions successives au travers des souvenirs familiaux de Meyer, au point de se faire littéralement oublier. Et puis, il y a ces termes d’argot dérivés du yiddish, dont Michael Chabon avoue avoir puisé l’idée de départ dans un guide de conversation. Loin de nous égarer ou de constituer un quelconque obstacle à la compréhension de l’intrigue, il renforce la vraisemblance de l’histoire et participe à l’humour délicieusement décalé du roman.

club_policiersLe Club des Policiers yiddish (The yiddish Policemen’s Union, 2007) de Michael Chabon – Réédition poche 10/18, mai 2010, première édition Robert Laffont, collection Pavillons, janvier 2009 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Delord-Philippe)