Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale

Avec ce Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale, Denoël Graphic nous propose un bel ouvrage. Certes, l’objet n’est pas une nouveauté complète, du moins pour trois de ces nouvelles, mais il offre un écrin attirant avec sa couverture souple à rabat et les illustrations pleine page de Miles Hyman. D’aucun trouveront peut-être ces dernières anecdotiques. Il est vrai que les dessins de l’illustrateur n’apportent pas grand chose, si ce n’est une plus-value esthétique, histoire de décorer sa bibliothèque. Par contre, du point de vue textuel, il se dégage de l’assemblage des nouvelles de Michael Moorcock une continuité thématique et une atmosphère qui n’est pas pour déplaire à l’amateur de récits introspectifs et contemplatifs. Pour ne rien cacher, Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale relève du meilleur de l’auteur anglais. Assertion non négociable.

« Elle avait un sens plaisant du mélodrame romantique, élevée par des parents qui avaient lu Kipling et les histoires d’espionnage du début du XXe siècle à propos du Grand Jeu. L’endroit lui donnait l’occasion de savourer les souvenirs du Raj. Elle savait très bien que l’Empire britannique n’était plus, et n’entretenait aucune illusion sur ses méfaits, mais la nostalgie pure lui plaisait, raison pour laquelle elle lisait de vieux romans d’Agatha Christie, tout en jugeant déplaisants leurs stéréotypes et leurs positions politiques. »

Dans un monde parallèle très proche du nôtre, la Troisième Guerre mondiale a éclaté, ravageant des continents entiers sous des bombardements aussi aléatoires que destructeurs. L’Afrique et l’Australie ont été ainsi effacés de la carte par des frappes nucléaires massives. Ailleurs, la Russie et les États-Unis se sont ligués contre la Chine et les Slammies, islamistes radicaux engagés dans une lutte à mort contre la culture occidentale. Dans ce monde aux allégeances fluctuantes, Semyon Krechenko, aka Tom Dubrowski, est un agent dormant du FSB. Avant la guerre, il vivait à Londres sous l’identité d’un antiquaire, fréquentant la bonne société britannique et expatriée, pour collecter des informations pour le compte de son supérieur à l’ambassade russe. Rappelé sous les drapeaux, il a combattu dans une unité d’irréguliers et de cavaliers cosaques, avant de retourner à la vie civile en Ukraine, la santé irrémédiablement détériorée par les radiations et les poussières toxiques. Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale se veut le témoignage elliptique de son existence en temps de guerre.

On ne trouve guère de science-fiction dans l’œuvre de Michael Moorcock. Tout au plus des OLNI flirtant davantage avec les ressorts de la fiction spéculative telle qu’elle s’écrivait dans la revue New Worlds. C’est de ce genre que relève Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale. Certaines scènes de l’ouvrage semblent même s’inscrire dans une poésie du désastre que n’aurait sans doute pas désavoué J.G. Ballard. Tom Dubrowski y incarne un nouvel avatar du champion éternel, cette créature/création livresque livrée aux caprices d’un destin auquel elle a renoncé de contribuer. Dans une des innombrables itérations du multivers moorcockien, l’agent dormant du FSB emprunte en effet beaucoup de ses traits aux archétypes anti-héroïques prisés par l’auteur britannique. Privé d’identité authentique puisqu’il évolue sous couverture, impuissant à agir, le bougre semble condamné à vivre une existence d’emprunt, dépourvue de passé et sans lendemain. Assez semblable en cela finalement au monde dans lequel il vit, où les incidents de frontières se multiplient entre les grands ensembles géopolitiques, jusqu’à l’apocalypse prévue. Un conflit absurde ou du moins dénué de sens pour le commun des mortels exclus des lieux de décision.

Les six nouvelles dessinent trois arcs narratifs. D’abord l’avant-guerre, période de légèreté un tantinet superficielle où domine un sentiment de solitude (« Danse à Rome », « Escale au Canada » et « Rupture à Pasadena »). Ensuite, le chaos de la guerre vécue sur le terrain, au sein d’une unité combattante dépareillée (« Kaboul » et « Incursion au Cambodge »). Enfin, l’après-guerre où Dubrowski renoue avec sa ville natale, du moins provisoirement (« Le retour d’Odysseus »). Entre l’Europe et l’Asie, en passant par les États-Unis, il accomplit sans état d’âme son devoir, oublieux des origines juives de sa famille, avec juste une once de culpabilité pour son ex-épouse et deux filles grandies loin de lui, croisant la route d’autres femmes, rencontrées durant ses voyages. Des femmes qu’il a aimé ou cru aimer. Des femmes dont la souffrance et la résolution suscitent son admiration, mais qu’il sait ne pas mériter, même si elles lui procurent un répit, ou une illusion de répit. Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale est tout entier animé par un sentiment de gâchis tragique, une sourde et lancinante nostalgie. Celle des occasions ratées pour Dubrowski. Des vies multiples qu’il aurait pu poursuivre et qu’il a pourtant laissé tomber, entretenant un spleen nourri de regrets auquel il préfère s’abandonner. Celle d’un monde en proie au chaos, si proche du nôtre que l’on peut en retrouver les grands traits. L’ouvrage recèle aussi des moments intenses, tant pour ses morceaux de bravoure, comme cette charge cosaque contre un convoi de fuyards au pied d’un champignon atomique, renvoyant les gesticulations du baron von Ungern au rang de jeux de récréation, que pour ses moments intimes, propice à l’introspection et à l’empathie.

En six courts récits, Michael Moorcok convoque ainsi toute l’absurdité humaine, suscitant des visions dantesques et livrant des portraits féminins empreints de délicatesse. Bref, voici un titre très recommandable qui se pare même de la qualité d’incontournable pour les fans absolus de l’auteur. J’en suis, c’est dire si tout est foutu.

Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale de Michael Moorcock et Miles Hyman – Éditions Denoël, collection « Denoël Graphic », septembre 2018

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Mother London

Pour l’ultime chronique du challenge « Lunes d’encre », il fallait un final à la mesure d’une année menée à un rythme d’enfer. C’est chose faite avec un sommet livresque dans l’œuvre de Michael Moorcock.

Mother London est à bien des égards un choc pour le lectorat habitué aux errements médiocres du Champion éternel dans les dimensions gigognes du multivers. Rien n’est plus éloigné en effet de cette littérature alimentaire et un brin immature que ce roman tenu par de nombreuses sommités comme le chef-d’œuvre de Michael Moorcock. Sur ce point, j’avoue m’incliner devant leur avis.

« Nos mythes et nos légendes nous rappellent ce que nous valons et qui nous sommes. Sans eux, nous sombrerions dans la folie. »

Roman monstre, roman somme, Mother London condense en ses pages près de cinquante ans d’histoire de la capitale anglaise. Centre de l’Empire, incarnation d’Albion, matrice de multiples fantasmes et légendes nourrissant l’imaginaire des milieux populaires, Londres se trouve au cœur du roman de Michael Moorcock. De cette cité millénaire ravagée par Boudicca, la peste noire, le grand incendie de 1666, le Blitz, le rock, le punk et la Dame de fer (un autre genre de blitz), sans oublier le chaos urbain ou à la dépression économique, l’auteur anglais dresse un portrait pointilliste. Il en explore la géographie et les différentes strates de l’histoire à l’aune du destin de trois personnages. Un trio de télépathes manifestant une certaine empathie pour son voisinage et ses pensées. La voix de la cité, un magma confus et désordonné venant parasiter leur esprit et les faisant passer pour des fous.

Mary Gasalee a survécu au Blitz, à sa maison ravagée par une bombe incendiaire, perdant son jeune époux venu passer quelques jours de permission auprès d’elle. Rescapée du désastre, elle a longtemps végété au pays des rêves, plongée dans un coma inexplicable lui ayant épargné l’outrage du temps. À son réveil, elle se retrouve tiraillée entre sa fille, désormais presque adulte, le retour à la vie normale et une fringale de sexe irrésistible. Elle croise la route de Josef Kiss, interné dans le même hôpital psychiatrique. Ex-saltimbanque et star ratée du music-hall, le bonhomme a pour ainsi dire une connaissance intime de Londres. Il a connu son heure de gloire durant la Seconde Guerre mondiale, dans la défense passive. Héros décoré, il a en effet sauvé des dizaines de vie, localisant sous les décombres les survivants des bombardements. Mais ses troubles psychologiques, notamment lorsqu’il s’est mis à parler aux bombes non explosées pour les désamorcer, l’on poussé à l’internement. Le couple côtoie David Mummery, autre patient de l’institution. Ce jeune membre de la gentry, journaliste et écrivain né d’une fille-mère dont la famille fréquente les cercles du pouvoir, se passionne le bizarre et les créatures vivant dans les soubassements de Londres.

Ces trois destins ne forment pas pour autant le socle d’un récit classique. Michael Moorcok opte en effet pour une narration éclatée, dépourvue d’intrigue. Une collection d’anecdotes et de morceaux de bravoure dont les éléments s’ajustent à la manière d’un puzzle complexe. On saute ainsi d’une période à l’autre dans un désordre déconcertant, pour retrouver les personnages à différents moments de l’histoire de Londres. Car la capitale reste le foyer autour duquel gravitent Gasalee, Kiss et Mummery. De 1940 à 1985, du Blitz aux années Thatcher, on en épouse les mutations. Avec une incroyable minutie, un sens du détail monomaniaque, l’auteur anglais arpente les rues et boulevards de la ville, dévoilant ses facettes les plus secrètes. On suit aussi l’évolution des styles musicaux et l’inexorable transformation des quartiers populaires en vitrine bétonnée du néo-libéralisme. Une gentrification assumée, la ville perdant son âme cosmopolite au profit d’un superficialité clinquante.

Fresque romanesque dont le personnage principal n’est pas celui que l’on croit, Mother London se révèle surtout comme un portrait pointilliste et immersif de la capitale anglaise. Une cité monde n’étant pas sans rappeler la Jérusalem d’Alan Moore, roman dédié à sa ville natale de Northampton. Lecture ardue et labyrinthique, Mother London se révèle comme une invitation à prendre son temps pour goûter à ses subtiles nuances.

Mother London (Mother London, 1988) de Michael Moorcock – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mars 2002 (roman traduit de l’anglais par Jean-Pierre Pugi)

The Sundays Books

The Sundays Books réunit deux auteurs britanniques de l’Imaginaire en Albion, et non des moindres. Casting de rêve pour un ouvrage hors norme : aux pinceaux Mervyn Peake et à la plume Michael Moorcock. De cette collaboration posthume naît un livre d’images, à la fois poétique et humoristique, s’aventurant dans l’intimité d’un auteur inclassable aux multiples talents : Mervyn Peake.
L’hommage digne et touchant de Michael Moorcock à son aîné et ami.

Michael Moorcock n’a jamais fait secret de son admiration pour Mervyn Peake. Un sentiment dont on retrouve l’écho dans son roman Gloriana. Souvent cité outre-Manche parmi les auteurs majeurs du XXe siècle, Peake est beaucoup moins célèbre dans l’Hexagone, notre connaissance de son œuvre se limitant à la trilogie de Gormenghast et aux illustrations produites pour Alice de Lewis Carroll, ouvrage récemment édité chez Calmann-Levy. Une renommée toute relative cantonnée au lectorat féru de bizarreries et d’univers absurdes — tournure d’esprit peu répandue en France…

The Sundays Books ne doit pas être considéré comme une grande nouveauté, un inédit à la parution longtemps repoussée. Il s’agit plutôt du fruit d’une collaboration par procuration, celle d’un auteur contemporain passeur de l’œuvre d’un prédécesseur révéré.
L’ouvrage jouit d’une longue préface de Michael Moorcock dans laquelle il contextualise le matériau iconographique à sa disposition, rappelant, à grand renfort de photos familiales, quelques jalons de la carrière et de la vie de Mervyn Peake.
L’auteur britannique laisse ensuite courir son imagination, se mettant dans la peau de Peake lors de sa retraite en famille sur l’île anglo-normande de Sercq. Ces longues journées venteuses où il ne fait pas bon sortir et où l’inactivité des enfants épuise les parents.
Armé de crayons et de son imagination, Peake échafaude des aventures empreintes de références à Robert Louis Stevenson, Lewis Carroll, Stanley L. Wood, James Matthew Barrie et bien d’autres. Des récits picaresques animés par des pirates d’eau douce en quête de trésors et des Indiens de pacotille dans un décor de fantaisie. Des histoires au non sense certain, agrémentées de chansons, de poèmes, de bouts rimés, de morceaux de bravoure extravagants, propres à amuser l’esprit des enfants. Une atmosphère de fête et de magie dont on a égaré la bande-son improvisée.
Le résultat ne laisse pas de marbre. L’émotion affleure comme souvent lorsqu’on touche à l’intime. Les lignes des cahiers transparaissent sous les dessins, parfois maladroits car improvisés dans le vif de l’histoire. Même si The Sundays Books évoque une époque bénie et révolue, l’amour ainsi que l’admiration concourant à sa réalisation semblent intacts. Avec une touche de nostalgie pour faire bonne mesure, car il n’y a pas de mal à convoquer le passé pour combler un manque.

Au final, The Sundays Books peut paraître anecdotique. Il est certain que l’ouvrage n’apporte pas grand chose à l’œuvre de Mervyn Peake. En revanche, il dévoile une facette méconnue du personnage, puisque cantonnée au domaine privé, et s’impose comme le livre idéal pour les interminables journées d’oisiveté en famille, tout en étant l’hommage respectueux d’un fils spirituel à son père.

En somme, un bel objet, conçu comme un écrin pour accueillir ces choses fragiles et fugaces que l’on nomme souvenirs.

sunday_booksThe Sundays Books (Les Livres du dimanche) de Mervyn Peake & Michael Moorcock – Editions Denoël Graphic, novembre 2010 (traduit de l’anglais par Lili Sztajn)

Ainsi soit-il

Un petit article paru dans l’Indic n°21. Abonnez-vous, l’équipe de passionnés animant cette revue le mérite. La chose est visible ici.

RELIGION ET SCIENCE FICTION

La foi à l’épreuve de la fiction spéculative

Littérature tournée vers l’exploration des possibles, la science fiction consacre une grande partie de son corpus, pour ne pas dire l’essentiel, à ausculter les diverses manifestations de l’esprit humain, y compris celles relevant du fait religieux. Loin de chercher à épuiser un sujet qui mériterait un plus ample développement, le présent article se contentera de livrer quelques pistes, guidé par une problématique, on l’espère, pertinente.

Démystifier la religion

ShambleauSeigneur de lumière

En cherchant à donner une explication rationnelle à des problèmes d’ordre religieux, la science-fiction se livre à un travail de démystification critique. Ainsi, les questions de l’origine de la vie, de l’Homme ou des dieux et des mythes apparaissent comme des thématiques fréquentes du genre. Avec Shambleau de Catherine L. Moore, la Gorgone retrouve son origine extra-terrestre. Chez Roger Zelazny, les mythes inspirent plusieurs romans et nouvelles, parmi lesquels on retiendra surtout Seigneur de Lumière. L’auteur y transpose avec talent la mythologie hindouiste et le bouddhisme sur une autre planète, rejouant la lutte du Bouddha contre ses pairs, via le culte de l’accélérationnisme.

Onzième commandementdune-cover

La SF abonde également en théocraties fournissant autant de visions d’avenir cauchemardesques. La religion y apparaît comme la continuation de la politique par d’autres moyens. Déjà connu pour la nouvelle « Car je suis un Dieu jaloux », où il imagine que Dieu abandonne l’humanité pour faire alliance avec les extra-terrestres qui envahissent la Terre, Lester Del Rey est également l’auteur d’un classique : Le Onzième commandement. Belle illustration des prédictions pessimistes de La Bombe P de Paul R. Ehrlich, le roman s’empare des thèmes de la surpopulation, de la pénurie et de la dictature religieuse. « Croissez et multipliez », l’expression sonne pour Boyd Jensen, condamné à l’exil sur Terre, comme un appel au suicide. Mais, le commandement de l’Église éclectique cache des motifs plus biologiques.

Livre-univers, saga familiale aux accents de tragédie, Dune se révèle d’une complexité stimulante, brassant une multitude de thèmes dans les domaines de la politique, l’écologie, l’économie, la psychologie et la religion. Frank Herbert y imagine une forme de syncrétisme original entre la religion, l’écologie et la génétique, utilisant la notion théologique de prescience.

HypérionEndymion

Endymion de Dan Simmons conçoit un futur où l’Église apostolique et romaine a comblé le vide provoqué par la chute de l’Hégémonie (Cf Hypérion) qui gouvernait jusque-là l’Humanité. Les religieux étendent désormais leur emprise sur plusieurs mondes, via le bras armé de la Pax et le sacrement du cruciforme. Ce symbiote procure en effet à son porteur l’immortalité promise par les textes religieux. Une promesse conférée au prix d’un esclavage programmé par des puissances occultes.

En chair(e) étrangère

Nuit de la lumièreSi l’on considère qu’il existe d’autres espèces douées de raison dans l’univers, quoi de plus naturel pour la SF de s’y frotter et de soulever quelques problèmes moraux. Réputé pour son goût de la transgression, on n’attendait pas moins de Philip José Farmer qu’un peu de fantaisie et de mauvais esprit. Rassemblées dans La Nuit de la Lumière, les aventures du Père Carmody semblent une alternative ludique aux états d’âme. Suite à une révélation, le bonhomme abandonne son existence de crapule et se convertit pour expier ses péchés. Le voilà chargé par l’Église d’affronter de redoutables problèmes théologiques dans toute la Galaxie. Si les tribulations du religieux sont globalement assez légères, elles permettent toutefois de traiter quelques questions métaphysiques ou éthiques sous un angle insolite.

Le-moineau-de-Dieu-640x327Plus dramatique, Le Moineau de Dieu de Mary Doria Russell s’apparente à une parabole religieuse. Vers 2060, après avoir détecté un signal extraterrestre, les Jésuites commanditent une expédition scientifique vers le monde d’où il provient. À sa tête, le père Emilio Sandoz est impatient de rencontrer d’autres créatures de Dieu. Beaucoup plus tard, seul survivant de la mission, il revient sur Terre pour y être jugé. Ce roman d’une grande finesse psychologique pose le problème de la communication avec une autre espèce et s’interroge sur la nature de Dieu. Un must !

enfants_icarePlus connu pour sa collaboration avec Stanley Kubrick sur le film 2001, l’Odyssée de l’espace dont il a tiré parallèlement un court roman, Arthur C. Clarke revient à la religion avec Les Enfants d’Icare. Dans le futur, les extraterrestres ont envahi pacifiquement la Terre apportant leur science et technique aux hommes. Appelés les Suzerains, ils souhaitent guider l’humanité vers la Transformation, favorisant sa fusion avec le Suresprit, une entité avancée qui confine à la divinité. Mais, les Suzerains sont condamnés à agir cachés car ils ont l’apparence du Diable tel qu’on le représente dans la littérature médiévale. Le Bien est-il compatible avec l’image traditionnelle du Mal ? Clarke dépasse le questionnement pour aboutir à un dénouement eschatologique que n’aurait pas désavoué Teilhard de Chardin.

Spéculations théologiques et métaphysiques

La SF ne dédaigne pas les sujets métaphysiques. De nombreux auteurs, et non des moindres, ce sont ainsi illustrés dans ce domaine.

En_remorquant_JehovahIssu d’une famille presbytérienne de Philadelphie, James Morrow se découvre pendant ses études une passion pour les fictions philosophiques et satiriques, en particulier celle de Voltaire et Camus. Humaniste insolent, il choisit de mettre son érudition scientifique et philosophique au service d’un questionnement, souvent drôle, des thèmes religieux et métaphysiques. Volontiers provocateur, l’auteur américain s’empare de la forme du conte pour l’utiliser comme l’outil d’une réflexion amusée sur la croyance, l’athéisme, l’absurdité de l’existence et le sens de la vie. Parmi ses romans, la Trilogie de Jéhovah s’impose comme un incontournable. James Morrow y met en scène la mort de Dieu et ses conséquences, faisant subir divers traitements sacrilèges au corps de l’entité divine.

trilogie_cosmiqueRéputé dans nos contrées pour les Chroniques de Narnia où il laisse affleurer ses convictions religieuses, C. S. Lewis est également l’auteur d’un cycle plus ancien. Écrite entre 1938 et 1945, la Trilogie cosmique lorgne du côté de l’œuvre de H. G. Wells, troquant juste le socialisme contre une foi chrétienne ardente. L’écrivain irlandais prend en effet la Bible au pied de la lettre, imaginant que chaque planète du système solaire a été confiée à la garde d’un eldil, autrement dit un ange. Le Mal est absent de la Création, sauf sur Terre, où l’eldil s’est rebellé contre le Plan de Dieu, condamnant les Terriens au bannissement, au silence, à la souffrance et aux tentations néfastes. Quelque peu surannée, la trilogie vaut surtout pour son premier volet, Au-delà de la planète silencieuse, où Lewis développe sa vision chrétienne du cosmos.

cas de conscienceLa question du Mal revient comme un leitmotiv dans plusieurs autres romans de SF. Elle figure notamment au cœur du propos de Un Cas de conscience de James Blish. Sur Lithia vit une espèce de reptiles géants. Créatures raisonnables dotées d’une civilisation évoluée, les Lithiens ne connaissent ni le mal ni le bien, ignorant la guerre, l’art, le sport et la religion. Leur existence pose problème au père Ruiz-Sanchez, biologiste et prêtre jésuite, délégué par la Terre pour évaluer le potentiel de la planète. Après réflexion, il soupçonne les Lithiens d’être un piège conçu par le Diable pour éloigner l’Homme de Dieu. Avec ce roman, James Blish interroge avec pertinence la nature humaine tout en abordant des questions théologiques. Sans doute un peu aride, Un Cas de conscience n’en demeure pas moins un livre puissant où l’altérité fait office de miroir.

Expérience mystique

Littérature d’idées, la science-fiction apparaît également comme une littérature d’expérimentations formelles et narratives.

voici_l'hommeParu d’abord sous la forme d’une novella en 1967, le roman Voici l’homme paraît incontournable. Michael Moorcock y révèle une vision iconoclaste de la foi récompensée par quelques lettres d’insultes. Le synopsis a le mérite de la simplicité. Souhaitant rencontrer le Christ, Karl Glogauer, un parfait raté, homosexuel occasionnel, emprunte un chronoscape pour retourner dans le passé. Une fois sur place, il s’aperçoit que nul prophète n’est apparu en Palestine. Il choisit donc de combler ce vide, poussant le sacrifice jusqu’à être crucifié à sa place. Au-delà du simple récit temporel, Voici l’homme confronte la foi à la psychanalyse, établissant un lien entre le mysticisme et la sexualité. Centré sur la personnalité névrosée de Glogauer, le récit donne des protagonistes du nouveau testament une image bien différente de celle encensée par l’Église, où Glogauer se montre finalement plus masochiste que croyant.

trilogie divineCréatures omniscientes et mondes truqués abondent dans l’œuvre de Philip K. Dick. L’auteur américain y questionne de manière obsessionnelle la nature de la réalité. Avec la Trilogie Divine (que l’on devrait plutôt appeler Tétralogie si l’on compte Radio libre Albemuth), il fait sauter les ultimes barrières. Fondé sur l’expérience mystique qu’il a vécu en 1974, SIVA, le premier opus de la Trilogie, tente de donner une explication au message reçu par Horselover Fat, double schizophrène de l’auteur. En communication avec un satellite divin, le fameux SIVA (VALIS en anglais), envoyé par des extra-terrestres de Sirius, Horselover découvre que l’Empire n’a jamais pris fin et que le Mal contrôle secrètement le monde, manipulant les mots et donc la réalité. Il semble bien que SIVA ait été conçu par Dick comme un moyen d’analyser sa propre situation, via le platonisme et le gnosticisme. En quête de l’anamnèse, il flirte avec la folie, mais les prophètes ne sont-ils pas des fous eux-mêmes ? SIVA annonce L’Invasion divine, La Transmigration de Timothy Archer étant un peu à part, et prolonge Radio libre Albemuth. L’ensemble est un tantinet abscons mais la plongée dans la psyché de Dick reste complètement fascinante.

Le Navire des Glaces

Lire un roman de Michael Moorcock me fait un peu l’effet d’une madeleine. Les réminiscences m’assaillent et me replongent aussitôt à l’époque où j’ai découvert la Science-fiction et la Fantasy. Penser au « cycle du Champion éternel », en particulier l’arc narratif impliquant Elric, le prince albinos décadent et maudit, réveille en moi la nostalgie pour la période où, sorti de ma campagne, je goûtais à la vie universitaire et passais des nuits à m’enquiller les volumes successifs de ses aventures que j’empruntais à la bibliothèque. Bref, Moorcock me rappelle mes jeunes années.

Ahem…

Bon, j’en conviens, Elric et consorts sont loin d’être de l’excellente littérature. Mais, il faut bien manger… Moorcock le reconnaissait bien volontiers lui-même en dédicaçant Les aventures uchroniques d’Oswald Bastable (aka le Nomade du temps) à ses créanciers. Et puis, pour avoir écrit Mother London et Gloriana, il sera beaucoup pardonné à l’auteur britannique.
Histoire de coller à mon programme de lecture fin du monde et post-apo, j’ai ressorti Le Navire des Glaces du carton où il reposait. Peinture de Siudmak en guise d’illustration, papier jauni et odeur de vieux, les souvenirs m’ont sauté immédiatement à la gueule, excusez la grossièreté.

Quid de l’histoire ?

Capitaine sans navire, Konrad Arflane décide de confier son destin à la Glace-Mère. Chaussé d’une paire de skis, avec deux harpons et un maigre paquetage, il quitte la cité-crevasse de Brershill traversant le grand plateau glaciaire pour un voyage qu’il pense sans retour. Mais la déesse nourrit d’autres projets…
Sur la plaine glacée, il aperçoit un corps. Un naufragé sur le point de mourir. Au lieu de le laisser à son sort, Arflane lui sauve la vie. Ayant découvert qu’il s’agissait du principal amiral de Friesgalt, il le ramène dans sa ville natale, l’une des Huit Cités du plateau. Avant de mourir, le patriarche de la famille Rorsefne, l’une des plus riches de Friesgalt, lui confie le commandement de son meilleur navire afin de le conduire vers la mythique New York, où dit-on, la Glace-Mère tient sa cours. Un périple pendant lequel, Arflane doit affronter l’inconnu et la défiance des héritiers du grand amiral.

Même si j’apprécie toujours autant ce roman, il me faut reconnaître qu’il appartient aux œuvres mineures de Michael Moorcock. L’histoire lorgne un tantinet sur Moby Dick et le décor évoque celui de La Compagnie des Glaces de Georges Jacques Arnaud, les locomotives étant remplacées ici par des voiliers montés sur patins.
Le Navire des Glaces a toutes les apparences du roman hybride empruntant autant ses ressorts au récit d’aventure maritime qu’à la fantasy. Le voyage d’Arflane contient ainsi son lot de morceaux de bravoure et d’archétypes intimement liés au corpus de la littérature populaire.
Pourtant, malgré la linéarité de l’histoire et le peu de surprises qu’elle comporte, je reste fasciné par le décor de ce monde gelé, par les cités nichées au creux de crevasses vertigineuses, par le passage de la crête à l’extrémité du plateau et par les troupeaux de baleines se mouvant sur leurs nageoires musclées. Un spectacle suffisamment étrange pour marquer l’esprit.

Paru en épisodes entre 1966 et 1967 dans la revue Impulse, le compagnon de New Worlds, Le Navire des Glaces a inspiré à son rédacteur en chef Keith Roberts une nouvelle intitulée « Coranda ». En ce qui me concerne, le roman ne m’inspire plus qu’un plaisir régressif, parce qu’il faut avouer que pour le reste, c’est tout de même un peu maigre…

Navire_des_glacesLe Navire des Glaces (The Ice Shooner, 1969) de Michael Moorcock – Réédition Presses Pocket, 1991 (roman traduit de l’anglais par Jacques Guiod)