Ombres sur la Tamise

« En 1945, nos parents partirent en nous laissant aux soins de deux hommes qui étaient peut-être des criminels »

Comme le brouillard voile la vue, masquant et démasquant le paysage au gré de la brise, de nombreuses lacunes occultent le passé de la famille de Nathaniel. Abandonné avec sa sœur Rachel, le temps d’une courte année aux dires de leurs parents, ils ont été confiés à la garde du Papillon de Nuit, « homme effacé, massif, mais dont les mouvements timides rappelaient ceux de la phalène », le locataire du deuxième étage de leur demeure familiale, et de son acolyte le Dard de Pimlico, ancien boxeur désormais engagé dans des activités clandestines. De cette période, le jeune homme garde des souvenirs contradictoires. L’impression d’une totale liberté dans le Londres de l’après-guerre, en compagnie de ses tuteurs et de leurs fréquentations, guère soucieuses de légalité. De longues nuits à naviguer sur la Tamise, à ramasser les chiens errants afin de le proposer dans des courses, à trafiquer dans les milieux interlopes, à squatter des appartements vides en impudique compagnie, à faire la fête ou à assister aux discussions de cette tablée d’inconnus devenus leur famille de substitution. Mais aussi, une frustration immense, née des non-dits, des faux semblants, jusque dans le passé maternel. Sans oublier, une propension à arranger les faits tels qu’ils lui reviennent, à combler les ellipses d’une existence menée sous le joug de l’insouciance et de l’incertitude.

À vrai dire, Nathaniel est la parfaite illustration du narrateur non fiable. Sa mémoire se refuse à respecter la linéarité d’un compte-rendu ordonné, préférant les circonvolutions dictées par le flot des réminiscences. L’absence de ses parents, leurs mensonges avérés et la complicité du cercle amical du Papillon de Nuit, ont contribué à son éducation, forgeant sa personnalité et liant son destin à celui de sa mère. Si sa sœur a rompu en effet tous les ponts avec sa génitrice, pour sa part, il a souhaité élucider les zones d’ombres de son existence, histoire de dépasser les apparences. Un projet difficile à réaliser dans le contexte de l’après-guerre où les traumatismes de la Seconde Guerre mondiale courent toujours sous les convenances de la paix retrouvée.

Ombres sur la Tamise nous immerge dans le Londres de l’après-guerre, ravagé par le Blitz, où les rues résonnent de crimes plus lointains. Flirtant avec les ressorts du récit d’espionnage, le roman de Michael Ondaatje en reprend l’atmosphère angoissante. Des ombres menaçantes errent dans les parages de Nathaniel et Rachel. Le secret et le mensonge composent leur quotidien, au point de leur faire douter des véritables motifs de l’absence de leurs parents. À la paranoïa, l’auteur canadien préfère les angles morts de la petite et de la grande Histoire, explorant l’espace interlope de la mémoire où l’une fait écho à l’autre. La construction du roman illustre ce choix, déroulant la narration en deux parties, l’une en immersion pendant l’adolescence de Nathaniel, l’autre une quinzaine d’année plus tard, durent les années 1950, au moment où le jeune homme cherche à reconstituer le passé de sa mère, morte dans des circonstances étranges. Ombres sur la Tamise tient ainsi davantage du roman d’atmosphère, où l’on prend le temps de se plonger dans les souvenirs de Nathaniel, une remémoration fertile en digressions, brouillée par l’incertitude, l’incompréhension, les anecdotes et un effort de reconstruction du passé cherchant à faire sens.

« L’écriture de ses mémoires, ai-je entendu dire, oblige à se mettre dans la peau d’un orphelin. Le manque qui nous habite, les choses qui suscitent en nous prudence et hésitation remontent à la surface, de façon presque fortuite. Un livre de mémoires, c’est l’héritage perdu, comprend-on. Au cours de cette période, on doit donc déterminer où et comment regarder. Dans l’autoportrait qui en résultera, tout va rimer dans la mesure où tout a été réfléchi. »

Roman sur l’indicible, sur les souvenirs évanescents qui se dérobent sans cesse lorsque l’on cherche à se les remémorer ou à les interpréter, Ombres sur la Tamise évoque l’incertitude des récits de Christopher Priest. Portrait impressionniste d’une femme engagée dans la guerre secrète, revu à l’aune du pouvoir transformateur de la mémoire de son fils, le roman de Michael Ondaatje ne craint pas de réveiller de vieux démons afin d’envisager l’avenir avec plus de sérénité.

Ombres sur la Tamise (Warlight, 2018) de Michael Ondaatje – Éditions de l’Olivier, juin 2019 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Lori Saint-Martin et Paul Gagné)

Billy the Kid, oeuvres complètes

« Je connaissais intimement ces deux hommes.

Il y avait du bon et du mauvais

chez Billy the Kid

et du mauvais et du bon

chez Pat Garrett. »

Parmi les figures légendaires de l’Ouest américain, William Bonney se taille une part inversement proportionnelle à la brièveté de sa vie. Mort à 21 ans, Billy the Kid tient sa place parmi ces personnalités, criminels notoires dans la réalité, et pourtant héros tragique aux yeux de la postérité. Mais comme tout le monde le sait, la postérité fait montre d’aveuglement, et puis lorsque la légende paraît plus attrayante, on l’imprime.

De Michael Ondaatje, je n’ai jamais rien lu. Certes, comme beaucoup, je n’ai pas échappé au Patient anglais, adaptation de son roman L’Homme flambé. Aussi, c’est un peu à l’aveuglette, sans a priori, que je me suis aventuré dans ce court livre tenant plus de la fable poétique que de la fiction romanesque. Le sous-titre aurait dû me mettre la puce à l’oreille…

Billy the Kid, œuvres complètes, sous-titré Poèmes du Gaucher, s’inspire de la fin de la vie de William Bonney. Il s’agit d’une variation très libre, un peu à la manière du film de Sam Peckinpah Pat Garrett et Billy the Kid (à voir et revoir ; à chaque fois, les larmes me montent aux yeux), où les faits se mêlent à des visions métaphoriques, teintées d’onirisme et de fantasme. Des courtes séquences contemplatives, assorties de quelques photos d’époque, où la légende et l’imagination entrent en résonance avec les souvenirs d’une poignée d’acteurs des événements et des données plus factuelles (des dates, le nombre des tués et leur identité). Bref, voici un objet littéraire non identifié où l’auteur efface progressivement la légende pour tenter de transmettre les sentiments de ses principaux protagonistes.

Au cours de ce vagabondage textuel apte à réveiller la mélancolie, Michael Ondaatje dessine également le portrait du shérif Pat Garrett, alter-ego du Kid. Son ami supposé (sur ce point aucune source n’est fiable) et son assassin attesté, après une longue traque à travers tout le Nouveau-Mexique. Un acte pour lequel le shérif de Lincoln se justifie, entre autre chose, dans son ouvrage The Authentic Life of Billy The Kid, une des principales sources de la légende du Kid (je renvoie les éventuels curieux au compte rendu de l’indispensable Nébal).

Le résultat de tout cela apparaît incontestablement insolite, un tantinet perturbant, mais pas dénué de quelques moments de grâce. Pourtant sur la durée, j’avoue avoir traversé de grands moments de solitude, pas lonesome mais presque, tournant les pages avec le sentiment de demeurer étranger à la prose de l’auteur.

On comprendra donc pourquoi j’ajoute cet ouvrage à ma liste de rendez-vous manqués. Un échec de lecture dont certaines pages imprègnent cependant encore ma mémoire. Comme quoi, tout n’est pas perdu.

OndaatjeBilly the Kid, œuvres complètesPoèmes du Gaucher (The Collected Works of Billy the Kid, 1981) de Michael Ondaatje – rééditions Points, 2007 (livre traduit de l’anglais [Canada] par Michel Lederer)