Une flèche dans la tête

Road trip musical axé sur le blues et sa figure tutélaire Robert Johnson, dont chaque chapitre compose comme une playlist idéale, Une flèche dans la tête témoigne de la culture musicale généreuse de Michel Embareck. Avec ce court roman d’une centaine de pages, il nous raconte le rendez-vous manqué d’un père, ex-agent des Renseignements Généraux, et de sa fille dans une Amérique tiraillée entre la représentation spectaculaire de ses mythes et la montée des vieux démons libérés par l’Agent Orange, surnom transparent du pensionnaire actuel de la Maison Blanche. Une ballade douce-amère pétrie de regrets, à la croisée des routes, celles des occasions manquées et des nouveaux départs, parce qu’il faut bien vivre.

« Les touristes effectuent des pèlerinages dans le coin sans voir qu’en réalité le sort des vivants n’a guère changé depuis la grande migration vers le nord à bord de de la Southern Line ou du Yellow Dog. Bâtiments en ruine, alcoolisme, taux de chômage exponentiel, magasins aux vitrines condamnées, crack, speed, antidépresseurs, Ritaline, fentanyl, oxycodone, Vicodin, Percocet, il suffit de traîner alentour pour comprendre la prégnance de l’Histoire sur une terre aussi riche que maudite. Misère, défonce aux médocs, malbouffe, obésité. L’immense majorité de la population vivote d’allocations, de petits boulots et dans la crainte des ségrégationnistes, de nouveau actifs depuis l’élection de l’Agent Orange. »

Sur un ton désabusé et volontiers ironique, Michel Embareck revisite quelques uns des mythes fondateurs de l’identité américaine, grattant le vernis clinquant du business musical pour faire réapparaître le substrat authentique de la musique bleue. Il s’amuse ainsi des légendes sur la mort de Robert Johnson, de la part séminale des paroles de certaines chansons et n’oublie pas bien sûr que la déveine, la souffrance, l’injustice de l’esclavage ou de la ségrégation irriguent le blues, lui fournissant ses motifs et sa rythmique lancinante. Généreux dans ses louanges, Michel Embareck excelle aussi dans la détestation, n’hésitant pas à écorcher l’aura de William Faulkner, écrivain adulé du vieux Sud, pour lui préférer Erskine Caldwell , auteur censuré à plusieurs reprises en raison d’une œuvre bien plus dérangeante que celle du natif de New Albany.

« Entre le trousseur d’histoires toujours sur la ligne de crête de la censure et Faulkner, Prix Nobel, propriétaire terrien prêt à descendre dans la rue pour tirer sur des nègres, comme il le déclarait au Sunday Times en 1951, elle avait choisi son camp. »

Mêlant anecdotes réelles ou inventées et révélations plus personnelles, Michel Embareck déroule un récit dont le ton sonne juste, comme un accord plaqué sur une guitare sèche. Difficile cependant d’en rendre pleinement compte sans en dénaturer l’effet ou en amoindrir la puissance. Tout au plus peut-on conseiller de le lire pour en apprécier tous le fatalisme résigné, les vertus consolatrices et la dignité pudique.

Après Jim Morrison et le diable boiteux, Une flèche dans la tête séduit donc par sa simplicité et son spleen sincère, faisant de ce court roman un grand bonheur de lecture.

Une flèche dans la tête de Michel Embareck – Joëlle Losfeld éditions, mars 2019

Jim Morrison et le diable boiteux

Jim se sent plus poète que chanteur. Il aimerait tourner un film expérimental dans la lignée de cette nouvelle vague qui émerge en France. Il aimerait aussi claquer la porte de ce cirque où on le jette en pâture à une foule venue pour assister à ses provocations. Avec sa patte folle, Gene court avec difficulté après le succès passé, interprétant des standards n’intéressant plus guère que les pères de famille. Il croule sous les factures, les pensions alimentaires, singeant la même pantomime depuis Be Bop-A-Lula. Arrivés à la croisée des chemins, tout deux doivent faire face à leur plus grand défi : vieillir.

« Entre la vérité et le mensonge existe une zone libre appelée roman. »

Depuis sa création, le statut du roman pose question, alimentant une abondante littérature, y compris de la part des romanciers eux-mêmes. En reprenant la citation de Victor Bourdreaux, l’un de ses propres personnages de polar, Michel Embareck ne cache pas ses ambitions. Rejouer la rencontre entre Jim Morrison et Gene Vincent en mettant à profit le recul du temps et son regard critique d’érudit du rock. Jim Morrison et le diable boiteux apparaît ainsi comme un hybride où le mensonge et la vérité se conjuguent pour accoucher d’un effet de réel diablement convaincant.

Figures iconiques du rock’n’roll, Gene Vincent et Jim Morrisson incarnent pour leur génération respective la révolte de la jeunesse. Une opposition à toutes les conventions et un désir impérieux et immédiat de jouissance sans entraves. Mais, si la hargne transgressive de l’archange du chaos a inspirée celle du roi lézard, les deux icônes ne se retrouvent guère que sur le terrain de la musique et surtout du blues.

Personnalités controversées, nimbées d’une aura de scandale, carburant à la morphine, à l’alcool et à d’autres stupéfiants, les deux artistes sont également l’émanation de leur époque, celle de l’après-guerre pour Gene Vincent, celle de l’utopie hippie pour Jim Morrison. Au travers de leur itinéraire chaotique, Michel Embareck retrace une bonne part de l’histoire américaine, de la guerre de Corée à celle du Vietnam, en passant par Woodstock et Altamont. Trente glorieuses rythmées au son des riffs rageurs d’une jeunesse avide de nouvelles sensations et cherchant à tailler sa place dans une société confite d’ordre et de morale. Et, s’il choisit de situer son roman entre 1968 et 1971, c’est pour retracer à sa manière l’amitié éphémère et improbable entre l’interprète à la patte folle de Be-Bop-A-Lula, dont la carrière flirte avec le néant, et le chanteur séminal des Doors, adulé pour ses frasques éthyliques. Deux voix entrecoupées par le Midnight Rambler, vieil animateur de radio à la retraite, confesseur et témoin critique de l’évolution du rock, dont les réflexions formulées a posteriori rappellent si nécessaire, l’illusion entretenue par les révoltes juvéniles.

« Le blues, le jazz, le hillbilly, la country and western ont-ils changé la Constitution ? Pas plus que le peace and love des hippies n’a empêché Bob Kennedy et Martin Luther King de se faire dessouder. Pas plus qu’il n’empêchera les B-52 de décoller. La musique, toutes les musiques, ne sont que des interludes de bonne humeur, de sueur, d’oubli dans les égouts de la vie. »

Avec Jim Morrison et le diable boiteux, Michel Embareck nous livre une œuvre gouailleuse et réjouissante qui ne s’embarrasse pas des afféteries du mythe ou de la nostalgie. Voilà qui me donne désormais furieusement envie de lire Bob Dylan et le rôdeur de minuit.

Jim Morrison et le diable boiteux de Michel Embareck – Éditions l’Archipel, 2016