Cinéterre

« Imaginez… imaginez que le cinéma soit une machine à créer du réel… Que les films dits de genre engendrent d’autres réalités où des lois improbables se substituent à celles admises dans notre monde… Imaginez un XIXe siècle perpétuel calqué sur l’univers de la Hammer ou des films de la Universal… Imaginez Cinéterre, ce monde d’entre les mondes où les sbires du baron Frankenstein ont décidé de vous en faire voir de toutes les technicouleurs en vous piquant votre fiancée… Imaginez des vampires, des sorcières, des savants fous… Tout ce qu’on aime, en somme. »

La grandiloquence de l’argument de départ de Cinéterre a le mérite de ne pas tromper le lecteur sur la marchandise. Michel Pagel ne s’embarrasse d’ailleurs pas d’un long préambule pour embarquer le jeune Yann dans une aventure bigger than life. Ayant décroché un job de vacances, entre deux révisions pour le bac, le lycéen devient le projectionniste occasionnel de son cinéma attitré, une petite salle de quartier spécialisée dans les rétrospectives, conjuguant ainsi son goût pour les films de genre aux obligations du monde du travail. Une activité rendue encore plus agréable par la présence de Marion, fille du propriétaire du Gothic, dont le frais minois laisse présager quelques émois moites. Il n’a cependant guère le temps de profiter des charmes de la donzelle car celle-ci est enlevée par un inquiétant duo, attifé comme les personnages d’un serial fantastique. Par le truchement de l’écran de la salle, le voilà projeté dans Cinéterre, à la poursuite de ses ravisseurs, où il va lui falloir mobiliser toutes les ficelles du cinéma de genre pour sauver l’élue de son cœur des périls qui la menacent.

Paru jadis au Fleuve noir et faisant l’objet ici d’une réédition via le numérique, Cinéterre se veut avant tout comme l’hommage d’un fan de cinéma bis, celui d’antan, dépourvu d’effets gores ou de tripatouillages numériques. Reprenant à son compte les concepts d’inconscient collectif et d’archétypes, Michel Pagel met en scène le monde composite de Cinéterre où tout semble réel, y compris les fantasmes les plus fantasques issus de l’esprit déviant des scénaristes de films fantastiques. Un paradis pour les savants mégalomanes, les jeunes hommes chevaleresques, les monstres assoiffés de sang, inquisiteurs et autres sorcières. Un univers naïf, à l’atmosphère délicieusement surannée, mais sans véritable surprise.

Lecture plaisir très référencée, ne s’embarrassant guère de vraisemblance, ce court roman ravira les amateurs de genre qui y trouveront prétexte à se replonger dans les films de la Hammer ou de la Universal, histoire de revoir Peter Cushing, dans les rôles du baron de Frankenstein ou de Van Helsing, et de frissonner devant Christopher Lee en Dracula. Hélas, l’exercice de style trouve très vite ses limites, les personnages manquant de charisme et d’épaisseur. Difficile également de se passionner pour une histoire cousue de fil blanc qui ne semble que rejouer des bribes de films déjà vus.

Bref, Cinéterre se révèle un roman mineur dans la bibliographie de l’auteur français. On conseillera aux amateurs du genre de se plonger plutôt dans les œuvres à l’origine de cette histoire tout à fait oubliable.

Cinéterre de Michel Pagel – Réédition Multivers, juin 2016

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L’équilibre des paradoxes

Retour au défi Lunes d’encre avec un excellent morceau de littérature populaire.

Réédition du roman éponyme paru au Fleuve noir dans la collection « SF métal », L’équilibre des paradoxes nous propose également la nouvelle « L’étranger », déjà présente au sommaire du recueil Futurs antérieurs dirigé par Daniel Riche. Manière pour « Lunes d’encre » de nous rappeler qu’avant Pierre Pevel, un autre auteur français avait déjà réunit une équipe de détectives amateurs, les confrontant à des phénomènes apparemment inexplicables dans un décor de la Belle Époque.

Ne tergiversons pas, la nouvelle « L’étranger » se révèle être un amuse-gueule divertissant, précédant le plat de résistance composé par le roman L’équilibre des paradoxes. Nous y faisons connaissance avec un trio de détectives amateurs : le journaliste socialiste Raoul Corvin, le commandant républicain Armand Schiermer, bouffeur de Prussiens car Alsacien de naissance, et son épouse Amélie, un tantinet féministe. Nos trois amis sont conviés à une séance de spiritisme chez le député Debien, à l’instigation de son épouse frivole. Cette réunion mondaine, bien à la mode de l’époque, sert en fait de prétexte, le trio ayant l’intention d’y démasquer un cambrioleur redoutable dont les méfaits défraient la chronique. Entre démons intérieurs et ectoplasmes baladeurs, la petite séance révèle son lot de surprises, tout en permettant à Raoul Corvin d’y rencontrer l’amour en la personne de Gilberte Debien. Commencée à la manière d’un Maurice Leblanc et s’achevant comme du H.G. Wells, « L’étranger » témoigne également du talent de l’auteur français à se fondre dans l’air du temps d’une époque.

Après le vertige de l’espace, Michel Pagel nous entraîne dans les méandres du temps. Avec L’équilibre des paradoxes, nous retrouvons notre fine équipe dont l’effectif se gonfle de quelques égarés dans le temps parmi lesquels figurent une princesse russe du XVIIIe siècle, un soldat perdu provenant du futur, une cyborgue issue de l’année 2232 et sa cible, le savant inventeur de la machine à voyager dans le temps, un extra-terrestre pacifique et pacifiste et enfin une adolescente délurée des sixties en fugue…temporelle, ce qu’elle n’avait pas prévu initialement. Ils ne seront pas de trop afin d’éviter le déclenchement de la Grande Guerre en 1905 et non en 1914 comme en atteste l’Histoire, mais aussi pour contenir des dérèglements uchroniques et paradoxes temporels en pagaille.

On ne retiendra pas L’équilibre des paradoxes pour le vertige des spéculations temporelles, les paradoxes fournissant tout au plus la matière à de fructueux rebondissements. Non, bien au contraire, on louera surtout le roman pour le ton amusant, voire truculent, adopté par Michel Pagel lorsqu’il met en scène le choc des cultures entre les mentalités, même progressistes, de la Belle époque et le caractère frondeur d’une gamine des sixties.

Michel Pagel ressuscite aussi avec talent le charme désuet de cette période historique, restituant ses enjeux géopolitiques, source de la plupart des malheurs du XXe siècle, sans alourdir pour autant le récit de digressions inutiles, voire superfétatoires.

Bref, voici de quoi se divertir sans honte, mais également sans s’ennuyer.

L’équilibre des paradoxes de Michel Pagel – Réédition Denoël, collection « Lunes d’encre », 2004

Le Roi d’août

Voici sans doute le chef d’œuvre de Michel Pagel. Oui, je sais, cette entrée en matière paraît totalement partiale et subjective. J’assume, ne pouvant résister à afficher mon enthousiasme d’emblée. Pour en juger, veuillez lire ce qui suit…

Michel Pagel aime l’Histoire. Cela tombe bien, Le roi d’août est un roman historique avec de vrais morceaux de fantastique dedans. L’argument de départ ressemble aux leçons que l’on faisait autrefois dans les écoles primaires sur ces souverains qui ont fait la France. Le roi, ici, c’est Philippe II, futur Auguste. Pour ceux qui ont oublié leur leçon d’Histoire, mais j’avoue que ce type d’Histoire n’est plus pratiqué de nos jours, voici un bref rappel.

A la jonction du XIe et XIIe siècle, la France se réduit à un domaine royal étriqué, c’est-à-dire quelques fiefs autour de Paris. Le nouveau roi, couronné par précaution avant la mort de son père Louis VII faute d’une autorité suffisamment établie, doit composer avec de grands feudataires et des vassaux aux mœurs pour le moins sanguines. Flandre, Champagne et Artois se disputent le contrôle de son pouvoir naissant.

De surcroît à l’Ouest, le royaume est flanqué d’un voisin encombrant : l’empire Plantagenêt dont le souverain Henri II doit l’hommage à la France pour ses terres continentales. Si le roi de France considère son voisin comme son parent, il n’est pas dupe de l’allégeance apparente d’un vassal bien plus puissant que lui.

Malgré cette situation défavorable, le Capétien va pourtant imposer définitivement le règne de sa lignée, renforcer l’embryon de la monarchie française, se débarrasser de l’empire Plantagenêt, associant son nom à la victoire de Bouvines. Voilà pour la leçon d’Histoire, revenons maintenant au roman.

Écrit par le roi Philippe II lui-même, Le Roi d’août se veut le récit romancé, par le petit bout de la lorgnette, de son règne. Rassurons immédiatement les lecteurs. Cette histoire est tout sauf une leçon édifiante et soporifique. En fait, ce que raconte Michel Pagel, par le biais du souverain français, est à tout point de vue passionnant et documenté. Ainsi, il ne nous épargne rien des mœurs, des liens féodaux et des luttes politiques de l’époque. Une page d’Histoire se dévoile, servie par un auteur nous régalant de moult détails qui contribuent à rendre vivantes et beaucoup moins épiques, les frasques des princes et souverains de l’époque.

Michel Pagel n’oublie cependant pas que l’on peut violer l’Histoire, à la condition de lui faire de beaux enfants. Il le fait ici par le biais du fantastique. Dès le début du roman, on découvre un épisode secret de la vie de Philippe II, ignoré, et pour cause, de toutes les chroniques de l’époque. Il éclaire ainsi d’un jour singulier l’ascendance du souverain et explique un certain nombre de croyances attachées à la personne royale en France.

De cette révélation, le futur roi ressort définitivement marqué. Il doit désormais vivre avec cette connaissance. Une malédiction à ses yeux de chrétien. Elle influe sur ses actes, sur son règne, affecte ses relations avec son entourage, sa femme et sa propre conscience. Elle explique quelques bizarreries de son règne, l’Histoire étant à la fois une grande menteuse et taiseuse sur ce sujet et bien d’autres. Et le lecteur relit le règne du souverain à la lumière de cette révélation, la suspension de l’incrédulité stimulée par un sentiment de vraisemblance historique soigneusement entretenu par l’auteur.

Au final, Le Roi d’août réussit la synthèse entre l’Histoire et le fantastique. Un syncrétisme que l’on retrouve aussi d’une autre manière chez Jean-Louis Fetjaine. Faudra que j’en parle, à l’occasion.

Le Roi d’août de Michel Pagel – Réédition J’ai Lu, février 2005, avec la couverture de l’édition originale (que je préfère à celle de J’ai Lu)

Orages en Terre de France

Et si ?
Et si la guerre de Cent ans avait duré mille ans, transformant le conflit franco-anglais en affrontement religieux entre la fille aînée de l’Église et l’anglicanisme ? Nous sommes dans les années 1990. La guerre s’apprête à entrer dans une nouvelle phase.

Michel Pagel connaît bien les mécanismes de l’uchronie. Il ne propose pas ici une date de divergence, mais un faisceau de divergences. Il ne s’attarde pas sur le tressautement des faits et leur enchaînement causal, préférant tracer de grandes lignes historiques qui servent de trame à quatre nouvelles racontées à hauteur d’hommes.
Car dans l’uchronie de Michel Pagel bien des choses semblent familières. Télévision, ordinateur, automobile, arme à feu, artillerie, le décalage n’est presque pas visible. Seul le ciel demeure vide, en-dehors des oiseaux. Réputée diabolique, l’aviation a été proscrite et les rares scientifiques qui se sont aventurés dans cette voie, ont été traqués comme des hérétiques, voire des sorciers. Bien d’autres choses diffèrent. La Révolution a été réprimée permettant à la Monarchie de perdurer. L’Église apostolique et romaine demeure le seul culte autorisé, influant sur le pouvoir puisque la séparation des églises et de l’État n’a pas eu lieu.
Du fait de son cadre restreint, on ne sait rien de la situation géopolitique en-dehors de la France. La découverte de l’Amérique a-t-elle eu lieu ? L’Afrique a-t-elle été colonisée ? Et les relations avec l’Islam et les voisins de la France ? Nada. Michel Pagel se focalise sur les destins d’une poignée de personnages, optant pour une uchronie par le petit bout de la lorgnette où les ellipses abondent.
Par ailleurs, on ne comprend pas vraiment pourquoi l’aviation est déclarée diabolique dans les deux camps alors que d’autres inventions sont tolérées. Bref, tout ceci paraît quand même un peu rapide…

En guise d’entrée en matière, on suit un universitaire confronté à un cas de conscience lorsqu’il découvre que son mentor et ami a construit en secret un avion. Que faire ? La réponse lui sera donnée par la raison d’État, qui voit bien l’usage militaire qu’elle peut tirer de l’aviation, mais ne peut tolérer que l’on viole un interdit religieux. J’avoue ne pas être complètement convaincu par ce « Ader » sans pouvoir dire pourquoi exactement. Peut-être l’aspect un peu prévisible de l’intrigue. Passons.
Les choses ne s’arrangent pas avec le texte suivant. « Bonsoir, maman » nous fait passé du côté anglais, où les recherches en matière de biologie permettent une curieuse réunion de famille. Le texte a du potentiel, mais il me paraît au final un peu trop expédié. Tant pis !
Retour côté français avec « Le Templier », où l’auteur lorgne vers le polar. Pour éliminer Frédéric d’Arles, célèbre télévangéliste et fervent opposant à l’aviation, les autorités imaginent une machination pour le discréditer. L’opération est couronnée de succès mais pas pour les raisons escomptées… Voici le texte le plus réjouissant du recueil, du moins à mes yeux, en raison surtout d’un personnage particulièrement détestable et d’un dénouement grinçant.
Pour terminer, « L’inondation » conclue bellement le recueil. On s’intéresse ici à l’itinéraire de trois personnages : un déserteur, la femme qu’il a tué et l’homme qui l’a ressuscitée. Dans un chassé croisé cruel, Michel Pagel met en scène l’absurdité du conflit et sa violence aveugle. Sans doute le récit le plus abouti des quatre nouvelles.

Au final, Orages en Terre de France propose quatre histoires de qualité inégale, portées par un embryon d’atmosphère intéressant, malgré un décor d’uchronie un tantinet léger. Pas de quoi s’enflammer.

orages_terre de franceOrages en Terre de France de Michel Pagel – Éditions Fleuve Noir, 1991 (Réédition Les Moutons électriques)