Fugues

pulp-o-mizer_cover_imageTrop longtemps absent de mon programme de lecture, si l’on fait abstraction des quelques nouvelles de la série « Wild Cards » sur laquelle j’ai préféré passer mon tour, Lewis Shiner profite du défi Lunes d’encre pour remonter dans ma pile à lire.

Son quatrième roman, Fugues, s’apparente à un long récit introspectif, teinté de fantastique, centré sur le personnage de Ray Shackleford. Un Américain moyen, habitant Austin, au Texas. Réparateur de matériel hi-fi et fin connaisseur du rock des années 1960, le bonhomme semble arrivé à un moment crucial de son existence. Jusque-là, il a courbé l’échine, laissant son couple s’enfoncer dans la routine, puis la déprime. Mais, le décès de son père, avec lequel les relations étaient orageuses, ravive les mauvais souvenirs, ceux de son enfance ballottée d’un lieu à un autre. Il fait également resurgir les projets avortés ayant jalonné son parcours professionnel et sentimental de futur quadragénaire.

Ray appartient en effet à la génération des baby-boomers. Comme de nombreux autres jeunes de son âge, il a cru que la musique pourrait changer le monde, le rendre meilleur. Il a espéré que les expérimentations du rock seraient le vecteur d’un changement sociétal et politique, ouvrant les portes à une nouvelle weltanschauung qui mettrait un terme au vieux monde, à ses divisions et ses guerres. Las, il a vu ses espoirs et ceux de sa génération se fracasser sur le mur du réel.

En pleine crise matrimoniale et familiale, il s’aperçoit qu’il lui suffit de s’imprégner du contexte et des ambiances de l’époque pour faire surgir des enregistrement inédits de disques devenus mythiques. Il extrait ainsi des brumes nébuleuses de son cerveau, passablement envapé par l’alcool, l’enregistrement de Get Back, l’album avorté des Beatles, attirant l’attention d’un producteur de disques de Los Angeles, qui lui propose aussitôt de réaliser les albums inachevés des Doors, de Brian Wilson et Jimi Hendrix. Mais bientôt, à force de baigner dans les années 1960, il se projette physiquement dans le passé, au risque de se perdre.

« Les gens ont besoin de rêver, pas d’être confrontés à la réalité. Ils cherchent quelque chose à quoi se raccrocher. Ils voudraient que je sois encore en vie parce qu’ils refusent d’assumer les conséquences de leurs actes. Les conséquences de leurs actes, Ray. Tu sais de quoi je parle, pas vrai ? »

Fugues aurait pu être une uchronie personnelle, se résumant à un unique questionnement énoncé comme un leitmotiv : et si ? Et si Brian Wilson avait achevé l’enregistrement de Smile, le monde aurait-il été meilleur, plus apaisé  ? Et si les Doors avait réalisé Celebration of the Lizard, Ray aurait-il pu faire la paix avec son père et lui-même ? Et si Hendrix n’était pas mort avant de graver First Rays of the New Rising Sun, aurait-il achevé sa métamorphose ouvrant de nouveaux territoires sonores à l’esprit humain ?

Mais le roman de Lewis Shiner se réduit à une étude psychologique, celle d’un homme confronté à ses échecs et qui, pour y échapper, se réfugie dans le passé, essayant de revivre quelques moments clés de son panthéon musical personnel. Au fil des plongées dans le passé, l’argument fantastique se réduit peu-à-peu à la portion congrue. À bien des égards, le don de Ray ressemble surtout à une sorte de thérapie personnelle, en grande partie fantasmée. Les albums choisis semblent ainsi composer la bande son de ses états d’âme, accompagnant chacune de ses décisions dans la vie réelle. Et si, l’intrigue donne parfois l’impression de s’enliser dans ses problèmes intimes, ce choix n’empêche pas le roman d’être traversé par des moments de grâce, laissant infuser un vibrant et touchant hommage à quelques unes des idoles du Summer of Love.

Fugues se révèle enfin le portrait d’une génération. Celle de Lewis Shiner, mais aussi de George R.R. Martin (on renverra les curieux vers Armageddon Rag). Une génération ayant troqué l’utopie contre la nostalgie et le confort prosaïque de la société de consommation. D’aucuns diraient à raison : ils voulaient changer le monde, le monde les a changés… Mais, pour continuer à avancer, il faut savoir faire le deuil de ses échecs.

Bref, le charme opère à tous les niveaux, servi par une écriture (et traduction) impeccable. On est happé sans coup férir dans les méandres de la mémoire de Ray, au point d’en retrouver un écho dans l’écoute de Smile (finalement publié en 2003). Ce n’est pas le moindre des miracles accompli par ce roman documenté et empreint d’empathie. J’ai maintenant très envie de lire En des Cités désertes, second roman de l’auteur paru chez « Lunes d’encre ». Bientôt…

shiner1Fugues (Glimpses, 1993) de Lewis Shiner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

Alternative Rock

Publié en 2014 chez Folio SF, l’anthologie Alternative Rock est parue à l’occasion d’une opération commerciale et thématique menée autour du Rock et de la Science-fiction. L’ouvrage accompagnait la réédition de Le Temps du Twist de Joël Houssin, Armageddon Rag de George R.R. Martin et Fugues de Lewis Shiner. Excusez du peu, on ne peut pas vraiment parler de perdreaux de l’année. Oscillant entre l’hommage besogneux, l’uchronie personnelle et la réinterprétation des mythes du Rock, Alternative Rock peine pourtant à convaincre, malgré un sujet excitant et au fort potentiel transgressif. Sur les cinq nouvelles, seules deux tirent en effet leur épingle du jeu, les autres ne suscitant au mieux qu’un ennui poli. Pas facile de composer une partition honorable avec cinq textes dépareillés.

En ouverture de l’anthologie, Stephen Baxter glose autour d’un douzième album des Beatles, objet improbable composé avec les morceaux provenant de leur carrière solo postérieure, manière pour l’auteur de sous-entendre que rien ne se perd rien se crée, tout se transforme. Une impossibilité dans l’univers des deux personnages du récit et a fortiori dans le nôtre, mais peut-être pas dans un univers parallèle… En dépit de tout l’amour que voue Baxter aux Fab Four, il échoue malheureusement, ne parvenant pas à transmettre une once d’émotion avec ce texte en forme de tracklist mollassonne et soporifique. Bref, « Le Douzième album » ne soulève pas les foules, encore moins celle des groupies en furie. Il aurait même plutôt tendance à les anesthésier.

Continuons avec « En tournée », nouvelle écrite à six mains par Gardner Dozois, Michael Swanswick et Jack Dann. Si l’atmosphère de ce texte ne manque pas d’intérêt, l’argument de départ pourrait tenir tout entier sur un timbre poste. Ressusciter trois icônes du Rock disparues tragiquement, pour les faire participer ensemble à un unique concert, paraît en effet pour le moins une idée bien maigre. Mais, la touche de fantastique un tantinet désuète, qui n’est pas sans rappeler le décor d’un épisode de la série Twilight Zone, fait passer la pilule. Un fait dont Gardner Dozois est lui-même bien conscient, entre deux déclarations d’autosatisfaction.

On monte un peu en puissance avec « Elvis le rouge » de Walter Jon Williams. Hélas, le soufflé retombe très vite, une fois la situation de départ posée. L’auteur américain ne parvient pas en effet à donner suffisamment d’épaisseur à son Working Class Hero pour que celui-ci incarne une version alternative du King convaincante. Et la pirouette finale ne réussit pas à redresser la situation.

Premier point d’orgue de l’anthologie, « Un chanteur mort » s’attaque à l’un des tropes du Rock : l’idole fracassée en plein succès. « Vivre vite, et mourir jeune » La formule semble désormais une belle connerie pour le fantôme de Jimi Hendrix, embarqué dans une road story entre Londres et l’Écosse, via le Yorkshire. Pour le guitariste gaucher, l’heure est désormais à la désillusion et à la nostalgie. Avec ce texte, Michael Moorcock acquitte bellement son tribut à Hendrix qu’il a croisé à Londres une ou deux fois lorsqu’il fréquentait le milieu. Les amateurs ne rateront d’ailleurs pas la petite allusion au groupe Hawkwind. Il se livre également à une démystification du discours naïf autour du show-business et de sa supposée conscience sociale.

« Snodgrass » de Ian R. MacLeod achève l’anthologie sur une touche de cynisme et de provocation impeccable. Dans cette nouvelle, les Beatles ont connu succès et longévité, mais sans John Lennon. Le bonhomme a quitté le groupe dès 1962 sur un coup de colère, refusant de se compromettre avec les pontes de l’industrie musicale. Trente ans plus tard, il ressasse ce mouvement d’humeur, entre amertume et ivrognerie, hébergé à Birmingham chez une prostituée compatissante. Jusqu’au jour où sa trajectoire vient croiser celle des Fab Four vieillissants, en tournée dans la cité pour jouer leur merde, et celle de Mark David Chapman. Avec ce portrait pathétique et rugueux de Lennon, Ian R. MacLeod accouche du meilleur texte du recueil. Dans une veine assez proche de Dan Fante, l’auteur anglais attaque au pic à glace l’icône du rock, parvenant à le rendre touchant dans son rôle de loser magnifique.

Au final, si Alternative Rock ne tient pas toutes les promesses esquissées par son sommaire, l’anthologie propose tout de même deux excellentes nouvelles justifiant à elles seules sa lecture. C’est toujours ça de pris.

A45831-Alternative rock.inddAlternative Rock – Anthologie de Stephen Baxter, Gardner Dozois, Jack Dann, Michel Swanwick, Walter Jon Williams, Mickael Moorcock et Ian R. MacLeod – Editions Folio SF, 2014 (recueil traduit de l’anglais par Jean-Pierre Pugi)

Local Héros

Dire Straits. Le groupe illustre illustre parfaitement le son des années 1980 au point de l’incarner musicalement. Pourtant, Mark Knopfler et ses potes semblent à bien des égards un anachronisme vivant. Un paradoxe à l’époque du punk vagissant. Accessoirement, Dire Straits est aussi le groupe de mon adolescence (ne vous moquez pas, ça aurait pu être Indochine). J’ai aimé et aime encore le groupe de Mark Knopfler, l’homme tranquille du rock. Et cela, malgré l’invasion des claviers synthétiques, le son digital, le saxophone sirupeux, une discographie en pointillés et un projet artistique aux abonnés absents. Il faut croire que Benoît Vincent aussi.

Sacrifiant à l’exercice de la biographie musicale*, l’auteur nous raconte son histoire de Dire Straits. Loin des conventions du genre et sans céder à l’idolâtrie, il nous narre l’histoire d’un rendez-vous manqué, un long malentendu décliné tout au long d’une décennie scandée par sept albums studio. En véritable amoureux des mots, il interprète la geste d’un groupe dont on aime détester les motifs et dont pourtant on se surprend à écouter les différents titres avec nostalgie.

En guise de fil directeur, Benoît Vincent nous propose ainsi un chapitrage élaboré comme une tracklist, dont les titres francisés proviennent tous de la discographie du groupe britannique. Il dessine ainsi un portrait en creux de Mark Knopfler, n’occultant rien des différents épisodes de l’itinéraire du personnage, mais se gardant bien de nous en livrer un compte-rendu factuel. Déconstruisant la chronologie, à grand renfort d’ellipses et avec une bonne dose de fiction, il s’inspire des paroles de quelques chansons et de la biographie du bonhomme pour en restituer une image conforme à ses propres représentations.

Volontiers allégorique, flirtant avec la poésie, l’exercice s’apparente aussi à une réflexion sur le rock et sur sa mythologie. Benoît Vincent interroge les postures et la réalité. Il évoque le sacrifice du projet artistique sur l’autel de l’industrie du disque et transforme l’odyssée rock de Dire Straits en geste métaphorique. Il bâtit une fiction autour du personnage de Mark Knopfler et des chansons de son groupe, essayant d’en retrouver l’essence.

« Pointer les histoires qu’on se raconte, nous, de lui. »

Bref, Local Héros apparaît comme une novella des plus ironiques. Un OLNI au moins aussi recommandable que Pink Floyd en rouge de Michele Mari.

*Renvoyons les éventuels curieux à l’ouvrage de Arnaud Devillard, paru chez Le Mot et le reste.

local-heros-smallLocal Héros de Benoît Vincent – Éditions publie.net, publie.rock, 2016

Major Tom en route vers ailleurs

A peine entamée, 2016 s’annonce déjà merdique. David Bowie vient de mourir, deux jours après la parution de , son nouvel album.

Vogue vers d’autres cieux Major Tom. Nous, on reste pour écouter un peu de musique.

bowie_on_tourHeroes album cover shoot, 1977, photograph by Masayoshi Sukita. © Sukita, courtesy the David Bowie Archive