La Crête des damnés

En cette rentrée littéraire…

Non, vous ne rêvez pas, sur ce blog interlope, je vais me joindre à un événement dont la portée commerciale est inversement proportionnelle aux vertus de la bienveillance. Un machin guère compensé carbone, il faut le reconnaître, où l’on trouve surtout les parutions annuelles destinées aux rombières et autres blogueur.ses en mal de reconnaissance. Bref, en cette rentrée littéraire disais-je, La Crête des damnés n’usurpe pas sa réputation de roman punk rock, porte-parole énervé et pourtant perclus de tendresse, d’une jeunesse en rut et prête à conquérir le monde. Mouais, surtout en rut pour être tout à fait sincère.

Le livre de Joe Meno se veut en effet un roman d’apprentissage, une sorte de teen novel exsudant la sueur, le cheveux gras, l’acné et le sperme, où l’on s’attache à un adolescent de Chicago, obsédé à l’idée de le faire avant de passer pour le naze intégral, et qui au final, découvre une forme de sagesse, du moins un regard plus mature sur la vie et le monde. Bref, bienvenue dans l’âge ingrat, une période que l’on regrette tous, avec un frisson rétrospectif d’horreur.

« ce serait toujours de la frime, lycée ou pas, pour le reste du monde et pour le restant de nos vies. On ne pouvait jamais deviner qui étaient vraiment les gens en se basant sur leur apparence, parce que leur apparence, bonne ou mauvaise, n’était toujours qu’un costume ou un rôle. C’était Halloween tous les jours pour la plupart des gens, en tout cas, simplement pour ne pas se sentir seul, pour avoir ce sentiment d’appartenance, peut-être tout simplement pour continuer d’être heureux. »

Début des années 1990, Chicago. Brian et Gretchen forment un duo improbable, traînant leur adolescence du côté de South Side dans un lycée privé catholique. En surpoids, les mèches teintées en rose après un traitement capillaire maison qui ferait passer l’irradiation des liquidateurs de Tchernobyl pour une cure de jouvence, Gretchen a l’habitude de régler ses comptes avec ses poings. Dernièrement, elle a refait le portrait de Stacy Bensen, l’élève modèle du lycée, ce qui lui a valu une exclusion de quelques jours. Quand elle ne va pas en cours, Gretchen zone au volant de sa Ford Escort en compagnie de Brian, écoutant les compilations punk rock maison (aussi), glissées dans l’autoradio pourrave du véhicule. L’épiderme rongé par l’acné jusque dans le dos, le cheveu gras, Brian nourrit pour sa camarade une passion dévorante qu’il n’ose pas lui avouer. Pas le truc hormonal provocant illico une érection et suscitant des visions moites bruyantes le contraignant à rejoindre les toilettes aussi vite que possible, non un truc plus sincère, du genre amour. Mais en attendant, le voilà condamné au rôle de confident, car Gretchen, c’est pour Tony Degan, un suprémaciste blanc, vieux de vingt-cinq, qu’elle en pince, rêvant de lui offrir sa virginité sur une banquette arrière de voiture.

La Crête des damnés ne fait guère dans la dentelle. Joe Meno nous immerge sans préambule dans la peau d’un jeune en proie au blitzkrieg hormonal de l’adolescence. La puberté envahissante, louant des séries-Z, VHS d’horreur flirtant (euphémisme) avec le porno soft, nudité full frontale y comprise, Brian est le parfait guide pour pénétrer les arcanes de cet âge de la vie. Il reluque sans vergogne les décolletés des filles ou les attaches de leurs soutifs, s’imaginant en Dr Fang, l’inventeur d’un rayon pour forcer les filles à coucher avec lui. Bref, le parfait loser, même s’il s’efforce d’y échapper avec plus ou moins de succès. Entre les couloirs du lycée où il doit subir les railleries des gros bras monosourcils qui y traînent, et les caves des pavillons de banlieue où s’improvisent des fêtes en l’absence des parents, Brian côtoie un échantillon d’adolescents pas tristes. Geeks férus de Donjons & Dragons, la honte totale, filles soit-disant faciles, néandertaliens de l’équipe de foot du lycée, skateurs roublards, camés et autres punks. Une véritable comédie humaine boutonneuse, sur un fond musical composé par les Damned, Clash, AC/DC, les Ramones, Misfits, Descendents , Dead Kennedy, et autres Black Flag.

Tour à tour hilarant, vachard et touchant, La Crête des damnés est à l’image de l’adolescence, excessive, révoltée, à fleur de peau, mais surtout obsédée par la transgression et la manière d’assouvir ses pulsions. Tout ceci se traduit par un roman attachant, plus profond qu’il n’y paraît au premier abord, nous renvoyant à nos responsabilités d’adultes. Sur ce point, on a encore du boulot pour grandir.

La Crête des damnés (Hairstyles of the damned, 2004) de Joe Meno – Éditions Agullo, collection « Fiction », septembre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Estelle Flory)

Une flèche dans la tête

Road trip musical axé sur le blues et sa figure tutélaire Robert Johnson, dont chaque chapitre compose comme une playlist idéale, Une flèche dans la tête témoigne de la culture musicale généreuse de Michel Embareck. Avec ce court roman d’une centaine de pages, il nous raconte le rendez-vous manqué d’un père, ex-agent des Renseignements Généraux, et de sa fille dans une Amérique tiraillée entre la représentation spectaculaire de ses mythes et la montée des vieux démons libérés par l’Agent Orange, surnom transparent du pensionnaire actuel de la Maison Blanche. Une ballade douce-amère pétrie de regrets, à la croisée des routes, celles des occasions manquées et des nouveaux départs, parce qu’il faut bien vivre.

« Les touristes effectuent des pèlerinages dans le coin sans voir qu’en réalité le sort des vivants n’a guère changé depuis la grande migration vers le nord à bord de de la Southern Line ou du Yellow Dog. Bâtiments en ruine, alcoolisme, taux de chômage exponentiel, magasins aux vitrines condamnées, crack, speed, antidépresseurs, Ritaline, fentanyl, oxycodone, Vicodin, Percocet, il suffit de traîner alentour pour comprendre la prégnance de l’Histoire sur une terre aussi riche que maudite. Misère, défonce aux médocs, malbouffe, obésité. L’immense majorité de la population vivote d’allocations, de petits boulots et dans la crainte des ségrégationnistes, de nouveau actifs depuis l’élection de l’Agent Orange. »

Sur un ton désabusé et volontiers ironique, Michel Embareck revisite quelques uns des mythes fondateurs de l’identité américaine, grattant le vernis clinquant du business musical pour faire réapparaître le substrat authentique de la musique bleue. Il s’amuse ainsi des légendes sur la mort de Robert Johnson, de la part séminale des paroles de certaines chansons et n’oublie pas bien sûr que la déveine, la souffrance, l’injustice de l’esclavage ou de la ségrégation irriguent le blues, lui fournissant ses motifs et sa rythmique lancinante. Généreux dans ses louanges, Michel Embareck excelle aussi dans la détestation, n’hésitant pas à écorcher l’aura de William Faulkner, écrivain adulé du vieux Sud, pour lui préférer Erskine Caldwell , auteur censuré à plusieurs reprises en raison d’une œuvre bien plus dérangeante que celle du natif de New Albany.

« Entre le trousseur d’histoires toujours sur la ligne de crête de la censure et Faulkner, Prix Nobel, propriétaire terrien prêt à descendre dans la rue pour tirer sur des nègres, comme il le déclarait au Sunday Times en 1951, elle avait choisi son camp. »

Mêlant anecdotes réelles ou inventées et révélations plus personnelles, Michel Embareck déroule un récit dont le ton sonne juste, comme un accord plaqué sur une guitare sèche. Difficile cependant d’en rendre pleinement compte sans en dénaturer l’effet ou en amoindrir la puissance. Tout au plus peut-on conseiller de le lire pour en apprécier tous le fatalisme résigné, les vertus consolatrices et la dignité pudique.

Après Jim Morrison et le diable boiteux, Une flèche dans la tête séduit donc par sa simplicité et son spleen sincère, faisant de ce court roman un grand bonheur de lecture.

Une flèche dans la tête de Michel Embareck – Joëlle Losfeld éditions, mars 2019

Vagabond

Voici une chronique qui entrera sans doute en compétition parmi les articles les plus courts de ce blog. Peut-on parler de chronique d’ailleurs ? Sans doute non. Parlons plutôt d’impressions livrées à chaud pour un titre m’ayant laissé froid. Chaud et froid ? Peu me chaut l’effroi que je vais susciter.

Vagabond est un court texte de Franck Bouysse, auteur français désormais primé et réputé auprès de nombreux critiques et autres éminences du web. Un good buzz, comme on dit du côté de la hype. Ayant déjà lu et apprécié Grossir le ciel, je me suis dit pourquoi pas ? Pourquoi ne pas poursuivre la découverte de son œuvre avec ce court texte, réédition du même titre paru chez le micro-éditeur Écorce ? On dira que j’ai manqué d’inspiration sur ce coup. Bref, dans cette novella, on suit un musicien solitaire, pour ainsi dire mutique, qui noie son spleen dans l’alcool. Hanté par une passion passée, il se laisse doucement couler, entre deux prestations nocturnes dans un bar mal famé. Son quotidien se réduit ainsi à une poignée de souvenirs, à un environnement sordide et à l’amertume d’une existence ratée.

Les amateurs de Franck Bouysse ne tariront sans doute pas d’éloges pour ce court texte, charpenté comme un morceau de blues, genre musical auquel il acquitte son tribut sans déshonneur. Pourtant, la lecture de Vagabond me fait mettre le doigt sur un fait qui m’agace de plus en plus. L’afféterie dont fait montre l’auteur dans ses descriptions, sa propension aux tournures alambiquées et aux images surjouées. Certes, le texte ne manque pas de qualités. Il nous immerge dans la psyché d’un type, malade d’amour, n’arrivant pas à faire le deuil d’une relation passée, et qui perd pied, peu-à-peu, se coupant du réel. Mais, je n’ai pu m’empêcher de tourner les pages sans enthousiasme, en dépit des quelques fulgurances qui jalonnent le texte, ne parvenant pas à me départir d’un ennui profond. Fort heureusement, le format novella a écourté mon calvaire. Le style pour le style, ça finit par saouler.

Vagabond de Franck Bouysse – Éditions Écorce, 2013, réédition La Manufacture de livres, 2016

Jim Morrison et le diable boiteux

Jim se sent plus poète que chanteur. Il aimerait tourner un film expérimental dans la lignée de cette nouvelle vague qui émerge en France. Il aimerait aussi claquer la porte de ce cirque où on le jette en pâture à une foule venue pour assister à ses provocations. Avec sa patte folle, Gene court avec difficulté après le succès passé, interprétant des standards n’intéressant plus guère que les pères de famille. Il croule sous les factures, les pensions alimentaires, singeant la même pantomime depuis Be Bop-A-Lula. Arrivés à la croisée des chemins, tout deux doivent faire face à leur plus grand défi : vieillir.

« Entre la vérité et le mensonge existe une zone libre appelée roman. »

Depuis sa création, le statut du roman pose question, alimentant une abondante littérature, y compris de la part des romanciers eux-mêmes. En reprenant la citation de Victor Bourdreaux, l’un de ses propres personnages de polar, Michel Embareck ne cache pas ses ambitions. Rejouer la rencontre entre Jim Morrison et Gene Vincent en mettant à profit le recul du temps et son regard critique d’érudit du rock. Jim Morrison et le diable boiteux apparaît ainsi comme un hybride où le mensonge et la vérité se conjuguent pour accoucher d’un effet de réel diablement convaincant.

Figures iconiques du rock’n’roll, Gene Vincent et Jim Morrisson incarnent pour leur génération respective la révolte de la jeunesse. Une opposition à toutes les conventions et un désir impérieux et immédiat de jouissance sans entraves. Mais, si la hargne transgressive de l’archange du chaos a inspirée celle du roi lézard, les deux icônes ne se retrouvent guère que sur le terrain de la musique et surtout du blues.

Personnalités controversées, nimbées d’une aura de scandale, carburant à la morphine, à l’alcool et à d’autres stupéfiants, les deux artistes sont également l’émanation de leur époque, celle de l’après-guerre pour Gene Vincent, celle de l’utopie hippie pour Jim Morrison. Au travers de leur itinéraire chaotique, Michel Embareck retrace une bonne part de l’histoire américaine, de la guerre de Corée à celle du Vietnam, en passant par Woodstock et Altamont. Trente glorieuses rythmées au son des riffs rageurs d’une jeunesse avide de nouvelles sensations et cherchant à tailler sa place dans une société confite d’ordre et de morale. Et, s’il choisit de situer son roman entre 1968 et 1971, c’est pour retracer à sa manière l’amitié éphémère et improbable entre l’interprète à la patte folle de Be-Bop-A-Lula, dont la carrière flirte avec le néant, et le chanteur séminal des Doors, adulé pour ses frasques éthyliques. Deux voix entrecoupées par le Midnight Rambler, vieil animateur de radio à la retraite, confesseur et témoin critique de l’évolution du rock, dont les réflexions formulées a posteriori rappellent si nécessaire, l’illusion entretenue par les révoltes juvéniles.

« Le blues, le jazz, le hillbilly, la country and western ont-ils changé la Constitution ? Pas plus que le peace and love des hippies n’a empêché Bob Kennedy et Martin Luther King de se faire dessouder. Pas plus qu’il n’empêchera les B-52 de décoller. La musique, toutes les musiques, ne sont que des interludes de bonne humeur, de sueur, d’oubli dans les égouts de la vie. »

Avec Jim Morrison et le diable boiteux, Michel Embareck nous livre une œuvre gouailleuse et réjouissante qui ne s’embarrasse pas des afféteries du mythe ou de la nostalgie. Voilà qui me donne désormais furieusement envie de lire Bob Dylan et le rôdeur de minuit.

Jim Morrison et le diable boiteux de Michel Embareck – Éditions l’Archipel, 2016

Images fantômes

La vocation de Cass Neary reste un mystère, même pour elle-même. Devenue photographe pour tenter de fixer sur la pellicule les visions indicibles qui impressionnaient sa rétine durant son enfance, et dont elle était la seule à percevoir les étranges motifs, elle a connu ensuite une brève notoriété dans le milieu punk new-yorkais. Depuis, plus d’une vingtaine d’années s’est écoulée. Cass a renoncé à la photographie, mais pas à ses diverses addictions. Alcool et drogue ont adouci son existence et fait le vide autour d’elle. Aussi, lorsque Phil, une vague relation de l’époque où elle écumait les clubs new-yorkais, lui propose d’interviewer Aphrodite Kamestos, une figure de la contre-culture des années 60 à laquelle elle voue un culte, elle ne réfléchit pas longtemps, quitte à braver le climat du Maine au mois de novembre pour rejoindre l’île où l’artiste vit en recluse depuis des décennies. Elle ressort son vieux konica, chausse des santiags et revêt son blouson de moto élimé, faisant route vers ce bout du monde, une flasque de Jack Daniel’s dans la boîte à gants, histoire de se donner du courage.

La parution dans l’Hexagone d’un roman d’Elizabeth Hand est une excellente nouvelle, d’autant plus que depuis la traduction de L’Ensorceleuse (un chef-d’œuvre, assertion non négociable), l’amateur en était réduit à la portion congrue, ou du moins devait se contenter de la version originale. On ne peut donc que se féliciter de l’initiative de la maison sœur des éditions Sonatine qui, en publiant Images fantômes, permet au néophyte comme au connaisseur de s’immerger dans une œuvre foutrement addictive.

Comme le laisse deviner le titre américain (Generation Loss), un terme technique en photographie ou vidéo pour désigner une perte de qualité de l’image à force de copies répétées, l’auteure se focalise, non sans une certaine nostalgie, sur deux époques marquées par l’anticonformisme, deux périodes brèves et denses dont l’énergie créatrice, à force de ressassements mortifères, s’est finalement dispersée.

Images fantômes apparaît un peu comme le Armageddon Rag d’Elizabeth Hand. L’auteure y fête les noces macabres de l’underground et de la contre-culture, lorgnant juste de façon subliminale du côté du fantastique. Elle y dévoile une galerie de personnages insolites et inquiétants, s’attachant à révéler les zones d’ombre des avant-gardes déviantes dont ils sont issus. Au fil de son séjour dans l’île de Paswegas, Cass la féroce bascule de l’autre côté de l’objectif, appréhendant le monde et ses arcanes selon un angle de vue où le sublime confine au macabre. Une perspective faussée et meurtrière que n’aurait pas désavoué Charles Manson. Le décor hivernal et sauvage des côtes du Maine se prête idéalement à sa quête. Elizabeth Hand confère aux forêts de pins, aux rivages rocheux recouverts de varech, aux plages de sable abandonnées par les estivants et jusqu’à la mer menaçante, une réelle substance, offrant ainsi un contrepoint tangible aux tourments de Cass. La photographe se révèle le véritable point fort du roman. Écorchée vive, prête à tout pour obtenir une réponse, au risque de se faire voler son âme, à l’instar de ces croyances indiennes qui réprouvaient la photographie, elle guide le lecteur sur les voies de la transgression jusqu’à un dénouement pouvant paraître hélas un peu faible au regard des prémisses.

En dépit de ce bémol, saluons cependant encore une fois les éditions Super 8 pour leur choix assumé, en espérant lire Available Dark et Hard Light, les deux séquelles de ce roman.

Images fantômes (Generation Loss, 2007)de Elizabeth Hand – Super 8 éditions, août 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Brigitte Mariot)

Fugues

pulp-o-mizer_cover_imageTrop longtemps absent de mon programme de lecture, si l’on fait abstraction des quelques nouvelles de la série « Wild Cards » sur laquelle j’ai préféré passer mon tour, Lewis Shiner profite du défi Lunes d’encre pour remonter dans ma pile à lire.

Son quatrième roman, Fugues, s’apparente à un long récit introspectif, teinté de fantastique, centré sur le personnage de Ray Shackleford. Un Américain moyen, habitant Austin, au Texas. Réparateur de matériel hi-fi et fin connaisseur du rock des années 1960, le bonhomme semble arrivé à un moment crucial de son existence. Jusque-là, il a courbé l’échine, laissant son couple s’enfoncer dans la routine, puis la déprime. Mais, le décès de son père, avec lequel les relations étaient orageuses, ravive les mauvais souvenirs, ceux de son enfance ballottée d’un lieu à un autre. Il fait également resurgir les projets avortés ayant jalonné son parcours professionnel et sentimental de futur quadragénaire.

Ray appartient en effet à la génération des baby-boomers. Comme de nombreux autres jeunes de son âge, il a cru que la musique pourrait changer le monde, le rendre meilleur. Il a espéré que les expérimentations du rock seraient le vecteur d’un changement sociétal et politique, ouvrant les portes à une nouvelle weltanschauung qui mettrait un terme au vieux monde, à ses divisions et ses guerres. Las, il a vu ses espoirs et ceux de sa génération se fracasser sur le mur du réel.

En pleine crise matrimoniale et familiale, il s’aperçoit qu’il lui suffit de s’imprégner du contexte et des ambiances de l’époque pour faire surgir des enregistrement inédits de disques devenus mythiques. Il extrait ainsi des brumes nébuleuses de son cerveau, passablement envapé par l’alcool, l’enregistrement de Get Back, l’album avorté des Beatles, attirant l’attention d’un producteur de disques de Los Angeles, qui lui propose aussitôt de réaliser les albums inachevés des Doors, de Brian Wilson et Jimi Hendrix. Mais bientôt, à force de baigner dans les années 1960, il se projette physiquement dans le passé, au risque de se perdre.

« Les gens ont besoin de rêver, pas d’être confrontés à la réalité. Ils cherchent quelque chose à quoi se raccrocher. Ils voudraient que je sois encore en vie parce qu’ils refusent d’assumer les conséquences de leurs actes. Les conséquences de leurs actes, Ray. Tu sais de quoi je parle, pas vrai ? »

Fugues aurait pu être une uchronie personnelle, se résumant à un unique questionnement énoncé comme un leitmotiv : et si ? Et si Brian Wilson avait achevé l’enregistrement de Smile, le monde aurait-il été meilleur, plus apaisé  ? Et si les Doors avait réalisé Celebration of the Lizard, Ray aurait-il pu faire la paix avec son père et lui-même ? Et si Hendrix n’était pas mort avant de graver First Rays of the New Rising Sun, aurait-il achevé sa métamorphose ouvrant de nouveaux territoires sonores à l’esprit humain ?

Mais le roman de Lewis Shiner se réduit à une étude psychologique, celle d’un homme confronté à ses échecs et qui, pour y échapper, se réfugie dans le passé, essayant de revivre quelques moments clés de son panthéon musical personnel. Au fil des plongées dans le passé, l’argument fantastique se réduit peu-à-peu à la portion congrue. À bien des égards, le don de Ray ressemble surtout à une sorte de thérapie personnelle, en grande partie fantasmée. Les albums choisis semblent ainsi composer la bande son de ses états d’âme, accompagnant chacune de ses décisions dans la vie réelle. Et si, l’intrigue donne parfois l’impression de s’enliser dans ses problèmes intimes, ce choix n’empêche pas le roman d’être traversé par des moments de grâce, laissant infuser un vibrant et touchant hommage à quelques unes des idoles du Summer of Love.

Fugues se révèle enfin le portrait d’une génération. Celle de Lewis Shiner, mais aussi de George R.R. Martin (on renverra les curieux vers Armageddon Rag). Une génération ayant troqué l’utopie contre la nostalgie et le confort prosaïque de la société de consommation. D’aucuns diraient à raison : ils voulaient changer le monde, le monde les a changés… Mais, pour continuer à avancer, il faut savoir faire le deuil de ses échecs.

Bref, le charme opère à tous les niveaux, servi par une écriture (et traduction) impeccable. On est happé sans coup férir dans les méandres de la mémoire de Ray, au point d’en retrouver un écho dans l’écoute de Smile (finalement publié en 2003). Ce n’est pas le moindre des miracles accompli par ce roman documenté et empreint d’empathie. J’ai maintenant très envie de lire En des Cités désertes, second roman de l’auteur paru chez « Lunes d’encre ». Bientôt…

shiner1Fugues (Glimpses, 1993) de Lewis Shiner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

Alternative Rock

Publié en 2014 chez Folio SF, l’anthologie Alternative Rock est parue à l’occasion d’une opération commerciale et thématique menée autour du Rock et de la Science-fiction. L’ouvrage accompagnait la réédition de Le Temps du Twist de Joël Houssin, Armageddon Rag de George R.R. Martin et Fugues de Lewis Shiner. Excusez du peu, on ne peut pas vraiment parler de perdreaux de l’année. Oscillant entre l’hommage besogneux, l’uchronie personnelle et la réinterprétation des mythes du Rock, Alternative Rock peine pourtant à convaincre, malgré un sujet excitant et au fort potentiel transgressif. Sur les cinq nouvelles, seules deux tirent en effet leur épingle du jeu, les autres ne suscitant au mieux qu’un ennui poli. Pas facile de composer une partition honorable avec cinq textes dépareillés.

En ouverture de l’anthologie, Stephen Baxter glose autour d’un douzième album des Beatles, objet improbable composé avec les morceaux provenant de leur carrière solo postérieure, manière pour l’auteur de sous-entendre que rien ne se perd rien se crée, tout se transforme. Une impossibilité dans l’univers des deux personnages du récit et a fortiori dans le nôtre, mais peut-être pas dans un univers parallèle… En dépit de tout l’amour que voue Baxter aux Fab Four, il échoue malheureusement, ne parvenant pas à transmettre une once d’émotion avec ce texte en forme de tracklist mollassonne et soporifique. Bref, « Le Douzième album » ne soulève pas les foules, encore moins celle des groupies en furie. Il aurait même plutôt tendance à les anesthésier.

Continuons avec « En tournée », nouvelle écrite à six mains par Gardner Dozois, Michael Swanswick et Jack Dann. Si l’atmosphère de ce texte ne manque pas d’intérêt, l’argument de départ pourrait tenir tout entier sur un timbre poste. Ressusciter trois icônes du Rock disparues tragiquement, pour les faire participer ensemble à un unique concert, paraît en effet pour le moins une idée bien maigre. Mais, la touche de fantastique un tantinet désuète, qui n’est pas sans rappeler le décor d’un épisode de la série Twilight Zone, fait passer la pilule. Un fait dont Gardner Dozois est lui-même bien conscient, entre deux déclarations d’autosatisfaction.

On monte un peu en puissance avec « Elvis le rouge » de Walter Jon Williams. Hélas, le soufflé retombe très vite, une fois la situation de départ posée. L’auteur américain ne parvient pas en effet à donner suffisamment d’épaisseur à son Working Class Hero pour que celui-ci incarne une version alternative du King convaincante. Et la pirouette finale ne réussit pas à redresser la situation.

Premier point d’orgue de l’anthologie, « Un chanteur mort » s’attaque à l’un des tropes du Rock : l’idole fracassée en plein succès. « Vivre vite, et mourir jeune » La formule semble désormais une belle connerie pour le fantôme de Jimi Hendrix, embarqué dans une road story entre Londres et l’Écosse, via le Yorkshire. Pour le guitariste gaucher, l’heure est désormais à la désillusion et à la nostalgie. Avec ce texte, Michael Moorcock acquitte bellement son tribut à Hendrix qu’il a croisé à Londres une ou deux fois lorsqu’il fréquentait le milieu. Les amateurs ne rateront d’ailleurs pas la petite allusion au groupe Hawkwind. Il se livre également à une démystification du discours naïf autour du show-business et de sa supposée conscience sociale.

« Snodgrass » de Ian R. MacLeod achève l’anthologie sur une touche de cynisme et de provocation impeccable. Dans cette nouvelle, les Beatles ont connu succès et longévité, mais sans John Lennon. Le bonhomme a quitté le groupe dès 1962 sur un coup de colère, refusant de se compromettre avec les pontes de l’industrie musicale. Trente ans plus tard, il ressasse ce mouvement d’humeur, entre amertume et ivrognerie, hébergé à Birmingham chez une prostituée compatissante. Jusqu’au jour où sa trajectoire vient croiser celle des Fab Four vieillissants, en tournée dans la cité pour jouer leur merde, et celle de Mark David Chapman. Avec ce portrait pathétique et rugueux de Lennon, Ian R. MacLeod accouche du meilleur texte du recueil. Dans une veine assez proche de Dan Fante, l’auteur anglais attaque au pic à glace l’icône du rock, parvenant à le rendre touchant dans son rôle de loser magnifique.

Au final, si Alternative Rock ne tient pas toutes les promesses esquissées par son sommaire, l’anthologie propose tout de même deux excellentes nouvelles justifiant à elles seules sa lecture. C’est toujours ça de pris.

A45831-Alternative rock.inddAlternative Rock – Anthologie de Stephen Baxter, Gardner Dozois, Jack Dann, Michel Swanwick, Walter Jon Williams, Mickael Moorcock et Ian R. MacLeod – Editions Folio SF, 2014 (recueil traduit de l’anglais par Jean-Pierre Pugi)