Grendel

Défi Lunes d’encre, toujours… Avec un roman qu’il FAUT LIRE ! (mais, pourquoi est-ce que je crie ?)

grendelConnu comme le loup blanc dans le monde anglo-saxon, Beowulf figure au rang des grandes œuvres de la littérature médiévale, au même titre que la geste du roi Arthur, la Chanson de Roland, l’Edda et bien d’autres sagas scandinaves. On ne reviendra pas sur le contexte historique de ce poème épique, de crainte de paraphraser l’excellente préface de John Gardner lui-même. On se contentera juste de renvoyer les éventuels curieux à l’édition d’André Crépin (Le Livre de poche, collection « Lettres gothiques »), s’ils souhaitent se confronter au texte original. Que les néophytes ne s’inquiètent toutefois pas. La lecture de Beowulf n’est pas un préalable à la lecture de Grendel. La méconnaissance de l’œuvre originale ne constitue pas un obstacle à la compréhension du roman de John Gardner. Qu’ils sachent cependant que le poème a influencé des auteurs tels que Tolkien et Michael Crichton (Les Mangeurs de morts), et qu’il a fait l’objet d’une adaptation regardable au cinéma (La Légende de Beowulf de Robert Zemeckis).

Dans la postface, Xavier Mauméjean estime que le Grendel de Gardner est une complète trahison, au même titre que l’Ulysse de James Joyce. Pour l’auteur français, le roman est un acte de recréation. John Gardner ne trahit en effet pas la légende, ayant en tête l’intention d’écrire une variation du texte de Beowulf. Bien au contraire, s’il aborde le mythe du point de vue du monstre, c’est pour essayer de toucher par ce biais à des notions essentielles : le sens de la vie, l’altérité, la différence, le destin.

Roman iconoclaste, conte philosophique et fable ricanante, Grendel imprègne la mémoire de façon durable. Non sans malice, l’auteur américain mène jusqu’à son terme le destin inexorable — tout est écrit — du monstre. Observateur attentif, Grendel s’irrite au moins autant qu’il s’attache aux gesticulations des hommes. Une humanité grossière et dépourvue de morale, enferrée dans les songes creux de la foi et des exploits héroïques chantés lors des veillées. A la fois naïf et lucide, le monstre dresse un portrait douloureux et sans concession de l’existence. Ainsi, Grendel apparaît teinté d’un nihilisme désespéré. Le destin des hommes est soumis au hasard. La violence, la cruauté, l’appât du gain ou du pouvoir président au moindre de leurs actes. Le monde ressemble à un mécanisme odieux dont l’horloger pointe aux abonnés absents. Et Grendel peine à trouver sa place dans tout cela. A peine sorti du ventre de sa mère, du refuge de la grotte maternelle, il cherche un sens à la vie, à sa vie. Un questionnement universel rendu plus impérieux encore par sa condition de réprouvé, de créature des marges, échappant à la civilisation, et lui servant même de repoussoir.

« Le monde n’est qu’un accident sans signification, dis-je. Je crie maintenant, les poings serrés. J’existe, un point c’est tout. »

Si la Weltanschauung dispensée par John Gardner n’incite guère à l’optimisme, elle ne mène cependant pas à l’abandon pur et simple de la vie. Grendel ne trouve son salut, si l’on peut dire, que dans la création, ici œuvre de destruction. Il tue, massacre, dévore, jouant le rôle que la légende lui a dévolu. Il jubile même de ce rôle, se moquant de la crainte, de la résistance de Hrothgar et des Scyldings. Démon farceur, sans cesse sur le fil, entre ironie et détresse, il tient sa place jusqu’au dénouement : l’arrivée de Beowulf, autre monstre, individu froid dépourvu d’affect, à peine évoqué par John Gardner qui ne le nomme d’ailleurs à aucun moment. Et lorsque Grendel meurt, ce n’est pas à l’issue d’un combat épique jalonné d’actes de bravoure. C’est bien d’une manière grotesque, ultime pied de nez du destin et du hasard.

Bref, Grendel impressionne par la fulgurance de son propos et son humour désespéré. John Gardner concilie et réconcilie l’art de la tragédie et de la satire. Ainsi, son roman hante durablement la mémoire. Les livres capables de susciter ce genre de réaction sont rares et précieux.

grendel-frGrendel (Grendel, 1971) de John Gardner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2010 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par René Daillie, édition établie par Thomas Day et Xavier Mauméjean)

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Trois oboles pour Charon

Du fond de son trou, il creuse sans cesse, exhumant de sa mémoire des bribes de souvenirs à mesure qu’il s’enfonce dans les strates d’un monde mort. Depuis combien de temps est-il condamné à cette peine. Une heure ? Une journée ? Une année ? Un siècle ? Un millénaire ? Il ne le sait pas, la notion de durée n’ayant plus de sens. Peut-être tente-t-il de percer la croûte du sol depuis des éons, enlevant vainement des pelletées d’un sable poussiéreux et fuyant.

Jadis, il avait un nom, une vie. Il les a oubliés, ne se rappelant plus rien de ses origines. Son destin le condamne désormais à revenir sans répit, sur une terre marquée par la douleur de la guerre.

« Est vivant celui qui se bat, seuls les morts savent la paix. »

À l’instar de Sisyphe, me voici en train d’exhumer Trois oboles pour Charon d’une pile à lire qui ne semble pas diminuer d’un iota. Un châtiment bien doux comparé à celui subi par le héros de la mythologie grecque.

D’une plume puissante et dans une langue très travaillée, Franck Ferric revisite le mythe avec talent, lui conférant une véritable dimension dramatique. De Sisyphe, ma mémoire a surtout retenu qu’il s’agissait d’un coquin, d’un individu guère recommandable qui dans son hubris a cru pouvoir défier les dieux eux-mêmes, leur extorquant l’immortalité. Un exploit dont il n’a pas pu profiter bien longtemps, les dieux ayant la rancune tenace et la vengeance terrible.

En son temps, Albert Camus a fait de Sisyphe un héros absurde trouvant son bonheur dans l’accomplissement de la tâche qu’il entreprend. Nul bonheur dans l’interprétation de Franck Ferric. Sur un ton assez proche de celui de Roger Zelazny, l’auteur français convoque le ban et l’arrière ban des mythes et de l’Histoire, accouchant d’un récit de fantasy âpre et envoûtant.

Dans Trois oboles pour Charon, l’existence du personnage de la mythologie grecque se trouve toute entière réduite à un cycle éternel de renaissance et de souffrance. Maudit des dieux, Sisyphe est privé du repos des morts, condamné à endurer dans sa chair le fléau d’une guerre sans fin. Pour son malheur, il ne semble revenir à la vie qu’au cœur des pires batailles et tueries dont l’Histoire s’est fait la comptable.

En sa compagnie, on arpente les champs de morts du Teutobourg où Varus a jadis perdu les chères légions d’Auguste. On traverse également un Saint Empire ravagé par la Guerre de Trente ans. Et on attend l’assaut de l’armée franque, entouré des vestiges du peuple saxon sommé de périr ou d’abjurer ses croyances païennes. De cet éternel retour calqué sur le déroulé historique, Franck Ferric tire des tableaux saisissants, reconstituant quelques uns des épisodes les plus violents de l’Histoire de l’humanité. Il brosse ainsi un portrait très noir de la nature humaine, n’occultant rien de ses méfaits passés et futurs…

Privé de toute possibilité de rédemption, Sisyphe est ainsi balloté d’une époque à l’autre, d’un conflit à un autre, irrémédiablement déraciné, incapable de partager son expérience funeste, si ce n’est avec Charon, le fidèle serviteur des dieux, exécuteur testamentaire (si l’on peut dire) de leurs basses œuvres et victime indirecte de leur malédiction. En compagnie du noir nocher, Sisyphe parcourt le temps historique, assistant à la disparition des croyances antiques, puis à l’érosion de la religion devant les progrès de la science et de la raison. Jusqu’à demeurer le dernier sur une Terre désertée par tous les hommes, où seuls les mythes perdurent, ravalés à la condition de coquilles vides. Des songes creux privés de fidèles pour les incarner, mais pas de victimes pour en assumer les conséquences. C’est là, l’ultime vengeance des dieux.

D’aucuns trouveront peut-être le parcours de Sisyphe un tantinet répétitif, mais après tout, n’est-ce pas la conséquence de sa malédiction ? Personnellement, je ne peux que louer Franck Ferric pour avoir tenu toutes les promesses esquissées par un récit dont le style visuel et viscéral m’a emmené loin, très loin.

trois-oboles-pour-charonTrois oboles pour Charon de Franck Ferric – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2014