La Fontaine des âges

À quatre-vingt six ans, Max Feder peut se targuer d’une vie bien remplie. Riche à millions, il végète désormais seul dans une maison de retraite, conservant le plus précieux de ses trésors enchâssé dans une bague qui ne le quitte jamais. Jusqu’au jour où ses petits-enfants subtilisent l’objet et le perdent, lui offrant l’opportunité de revoir une dernière fois celle qu’il a toujours adoré. Mais, les années ont-elles flétri les sentiments de Daria, l’amour de jeunesse de Max, rencontrée le temps d’une permission sur l’île de Chypre ? Réduit à une mèche de cheveux et les traces d’un baiser sur un morceau de papier, Daria est-elle restée cette jeune fille magnifiée par le travail de remémoration ou alors est-elle devenue le monstre décrit par tous, cible de toutes les malédictions depuis qu’elle est devenue la source d’une jeunesse éternelle ?

« Quand vous ne désirez plus rien, c’est là que vous mourrez. »

Récompensé par un Nebula Award en 2008, La Fontaine des âges est une novella au propos intime et universel. On pénètre ainsi dans les souvenirs d’un vieillard guère sympathique, pour ne pas dire misanthrope, ayant opté pour la voie du crime plus par dépit amoureux que pour d’autres raisons. Dans un avenir dominé par les biosciences et la cybernétique, Nancy Kress rejoue le mythe de la fontaine de jouvence, sur fond de tumeurs cancéreuses, de mutations génétiques et de cellules souches, dressant le portrait d’un monde où les bouleversements climatiques, les guerres et la ségrégation sociale côtoient les thérapies géniques, les robots et les orbitales. Un futur où les marginaux, éternels parias de l’Histoire, continuent de s’arranger avec les convenances et les lois, adaptant juste leurs pratiques à la modernité. Rien de neuf sous le soleil !

Si l’avenir dépeint par l’autrice américaine ne ressemble en rien aux lendemains qui chantent promis par la révolution technologique des apôtres du progrès, la novella n’adopte pas pour autant le ton critique de la dystopie. Nancy Kress opte en effet pour la neutralité, préférant se focaliser sur les pensées de Max Feder et sur son histoire personnelle. Une existence entière fondée sur la tromperie, le mensonge et le souvenir fantasmé d’une promesse inaboutie. Une illusion assez semblable à celle de la jeunesse éternelle promise à l’humanité et qui nous interroge finalement sur le sens de la vie.

En dépit du sujet, je me retrouve hélas confronté à un immense malentendu, une fois de plus avec l’autrice. Les thématiques de La Fontaine des âges m’interpellent, mais leur traitement me laisse froid. Ce n’est donc pas encore cette novella qui me réconciliera avec Nancy Kress. Tant pis !

La Fontaine des âges (Fountain of Age, 2007) – Nancy Kress – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-lumière », mars 2021 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Erwann Perchoc)

Le Nexus du Docteur Erdmann

Saint Sebastian accueille des personnes âgées en fin de vie, comme on dit pudiquement. L’établissement propose des appartements privatifs à ses pensionnaires, soulageant ceux-ci des soucis de l’ordinaire et du fardeau de la solitude. Et lorsque leur santé se dégrade, une chambre les attend au dernier étage, celui des soins palliatifs.
Les lieux hébergent quelques personnalités à la vie bien remplie et au tempérament entier, comme la très curieuse et bavarde Evelyn Krenchnoted ou encore l’ex-danseuse de ballet Anna Chernov, voire Erin Bass, une hippie aux chakras toujours bien ouverts. Bref, une foule d’octogénaires et de nonagénaires dont les manies mobilisent toute l’attention du personnel soignant.
Carrie s’occupe ainsi de Henry Erdmann, physicien et ancien membre de l’équipe ayant conçu la bombe H. Par empathie, elle s’est prise d’affection pour le vieux monsieur jusqu’à le considérer comme un grand-père par procuration. Lui-même s’est attaché à son aide-soignante, lui confiant les étranges malaises dont il a été victime récemment. D’ailleurs, il ne semble pas le seul à être touché. D’autres pensionnaires semblent touchés par les mêmes maux. En bon scientifique, le Docteur Erdmann décide de collecter les données dans son entourage, échafaudant peu à peu une théorie dont les développements finissent par l’inquiéter. L’allongement de l’espérance de vie aboutirait-elle  à la naissance d’une conscience collective, faisant masse critique au point de modifier la réalité ?

Le Nexus du Docteur Erdmann ne sera par le livre qui me réconciliera avec Nancy Kress. Certes, l’histoire est sans doute la moins mauvaise que j’ai pu lire de l’auteure. Mais, elle est loin de susciter mon enthousiasme.
Si on retrouve toutes ses marottes et son approche de la science-fiction par l’humain,  l’aspect science-fictif reste hélas périphérique, pour ne pas dire anecdotique, la transcendance et les états quantiques de la conscience étant remisés à la marge pour laisser place à une histoire centrée sur les manies et caprices de la population vieillissante d’une maison de retraite. Quant à l’approche humaine, elle souffre d’un traitement banal, pour ne pas dire terne, où l’émotion confine à la nunucherie, sans l’excuse de l’empathie.

Après l’impressionnant Dragon, je ressors donc un tantinet déçu par cette courte histoire, certes sympathique, mais dont l’ambition mesurée ne m’a pas convaincu. Tant pis !

Autre critique ici.

Nexus_ErdmannLe Nexus du Docteur Erdmann (The Erdmann Nexus, 2008) de Nancy Kress – Éditions du Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », janvier 2016 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Erwann Perchoc & Alise Ponsero)