Meurtres à Willow Pond

Iphigene Seldon (Gene pour les intimes) est une vieille femme indigne. L’aînée de la famille Seldon passe pour un tyran aux mœurs dévergondées auprès de ses proches, n’hésitant pas à les humilier avec la tendresse d’un marteau piqueur. Le Duce, comme on la surnomme dans la maisonnée, dirige son petit monde d’une poigne de fer, gardant sous sa coupe ses neveux et nièce. Depuis la mort de son frère et de sa belle-sœur, elle demeure en effet la seule propriétaire de Cedar Lodge, un camp de chasse et de pêche fréquentée par le beau linge du Maine et d’ailleurs. Attachée au lieu, elle entend bien le conserver dans la famille, au grand dam des héritiers qui aimeraient bien voir tomber dans l’escarcelle leur part d’héritage. Mais voilà, Gene est retrouvée morte, foudroyée pendant un orage. Si l’on se fie aux apparences, car très rapidement l’enquête révèle qu’il s’agit plutôt d’un meurtre. Parmi les suspects, Brad et Merrill, respectivement neveu et nièce de Gene, et accessoirement guides de pêche du camp, figurent en tête de liste. Tous deux nourrissaient une haine tenace à l’encontre de leur tante, entre deux cuites pour l’un et deux shoots de cocaïne pour l’autre. En héritant, ils espèrent retrouver leur liberté et se séparer de leurs ex-conjoints, une virago mono-neuronale et un escroc évoluant sous fausse identité. Sans oublier Kipper, le cadet et neveu préféré dont les projets ne correspondent finalement pas aux attentes de Gene. Et, ne parlons même pas des amants des uns et des autres. Bref, les suspects se bousculent au portillon dans ce panier de crabes qu’est devenu Cedar Lodge. De quoi donner des suées froides au shérif Benson Doucette et à l’inspecteur Thomasina Barclay, même s’ils peuvent compter sur l’aide du couple Godwin, parents éloignés des Seldon et détectives amateurs.

Longtemps, Ned Crabb est resté l’homme d’un seul roman, une étoile filante dans la constellation des auteurs dont l’humour décalé et l’imagination fantasque redonnent foi en l’humanité. La parution près de quarante ans plus tard de Lightning Strikes (abandonnons le titre français) aurait pu faire craindre le pire. Fort heureusement, Crabb n’a rien perdu de son art de la vanne qui fait mouche, posture idéale pour ferrer le lecteur avec une histoire oscillant entre farce et roman criminel.
Pesant près de 420 pages, Lightning Strikes n’est pas du genre frénétique, bien au contraire, Ned Crabb prend son temps pour poser le décor et camper les différents personnages. Près d’une centaine de pages consacrée à décrire les lieux, tout en tirant un portrait vachard des divers protagonistes. L’atmosphère évoque furieusement les romans à l’anglaise, même si chez l’auteur américain, on préfère l’alcool fort au thé et si on s’y montre de mœurs beaucoup plus libres. Le cadre rappelle également le registre du Nature Writing, les paysages du Maine, faune et flore y compris, donnant lieu à une ribambelle de descriptions empreintes de lyrisme et d’une touche de poésie.
Mais ne nous y trompons pas, Lightning Strikes se révèle surtout un roman au ton léger, rehaussé par un mauvais esprit enjoué. Ned Crabb s’y montre d’une cruauté charmante, transformant le whodunit en chamboule-tout. Et tant pis, s’il nous rejoue la même intrigue que dans La Bouffe est chouette à Fatchakulla. Une fois commencé, on ne décroche plus de l’univers policé et mondain de Cedar Lodge. Non sans malice, Crabb dévoile les faux-semblants, ridiculise les rancœurs et roule dans la farine les haines recuites. Il s’amuse beaucoup dans cette comédie humaine grinçante, l’assaisonnant d’une pincée d’humour dont on se délecte longtemps, une fois la dernière page tournée.

Bref, avec ce second roman, l’auteur américain réussit un retour gagnant. Assurément, à ne pas rater.

couv rivireMeurtres à Willow Pond (Lightning Strikes, 2014) de Ned Crabb – Éditions Gallmeister, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laurent Bury)

La Bouffe est chouette à Fatchakulla

Longtemps crédité pour un seul roman dans nos contrées, Ned Crabb  revient ces jours-ci avec un nouveau titre publié chez Gallmeister. On en reparlera bientôt ici-même car l’auteur m’a pour ainsi dire tapé dans l’œil. Et comme au pays des aveugles, les borgnes sont rois, voici l’occasion de reparler de La Bouffe est chouette à Fatchakulla.

A Fatchakulla, bled paumé et envasé de Floride, une série de crimes abominables a été commise, poussant la population à la paranoïa au point que plus personne n’ose sortir de chez soi, une fois la nuit tombée. Pourtant, rien ne prédestinait le patelin à devenir une succursale de Whitechapel ou du Gévaudan. Huit cent âmes au compteur, alligators et chats compris, un joyeux échantillonnage de ploucs consanguins et alcoolisés qui s’enorgueillissent d’élever des chats exceptionnels. Pas de quoi alimenter un marronnier du crime.

Mais voilà qu’on trucide, qu’on démembre, qu’on éviscère à Fatchakulla. Le représentant local de la loi, Arlie Beemis, reprendrait bien une bière, histoire de faire passer le mauvais goût qu’il a en bouche, devant le spectacle offert par les victimes, des bouts de corps déchiquetés ou mâchés. Ces meurtres sanglants semblent donner corps aux légendes – foutaises – locales, genre Willie le siffleur et d’autres entités malignes issues de la vase méphitique des marécages. Fort heureusement, Fatchakulla compte aussi parmi ses concitoyens un redoutable limier, champion incontesté de la chasse au raton laveur. Un génie dont les talents d’observation et de déduction ont permis de résoudre la dernière affaire épineuse du comté, la disparition du chihuahua de Miss Tatum. Pour Lindwood Spivey, trouver l’auteur des crimes ne sera qu’un bête problème de logique. Et en moins de temps qu’il n’en faut à un chat pour régurgiter sa pelote de poils ! Car tout le monde en convient à Fatchakulla, Linwood se débrouille ; Lindwood sait tirer les choses au clair !

Autant le dire tout de suite, l’intrigue de La bouffe est chouette à Fatchakulla ne casse pas trois pattes à un canard. Le suspense semble également le moindre des soucis de Ned Crabb, une impression confirmée par les pistes, larges et éclairées comme des autoroutes, qui jalonnent l’enquête d’un trio d’enquêteurs plus préoccupés par les bières qu’ils consomment que par la recherche d’indices. Quant aux rebondissements, ils confinent au foutage de gueule, foutage totalement assumé par un auteur plus attaché aux portraits qu’il dresse des ploucs vivant à Fatchakulla. Pas sûr que les aficionados de Maxim Chattam, Harlan Coben ou Dan Brown (pour ne citer de mémoire que ces trois faiseurs) goûtent à la plaisanterie de l’étiquette jaune canaris présentant le roman de Ned Crabb comme un thriller. Mais en même temps, cela ne peut pas leur faire de mal de lire autre chose…

Pour revenir au roman, on s’amuse énormément de la truculence des personnages et de la gouaille des dialogues, même si tout cela reste modérément à tomber par terre. On est, en effet, un cran en-dessous de la dinguerie d’un Christopher Moore. On est aussi à mille lieues du mélange de roublardise et de burlesque rural baignant Fantasia chez les ploucs de Charles Williams. Mais dans le genre, La Bouffe est chouette à Fatchakulla mérite que l’on s’y arrête et plutôt deux fois qu’une !

Bouffe_chouetteLa Bouffe est chouette à Fatchakulla (Ralph or what’s eating the Folks in Fatchakulla County, 1978) – Ned Crabb – Éditions Gallimard, réédition Folio policier, mai 2008 (roman traduit de l’américain par Sophie Mayoux)