Mégafauna

Retour du côté de la bande dessinée, avec un titre pour lequel je ne regrette pas d’avoir jeté plus qu’un coup d’œil. Tout est foutu !

Mégafauna est une uchronie échafaudée sur une divergence guère courante, si je ne m’abuse. Nicolas Puzenat imagine en effet que les Néandertaliens ont survécu, se protégeant de leur envahissant cousin Sapiens sapiens en bâtissant une muraille cyclopéenne pour délimiter leur territoire. Moins nombreux mais d’une constitution plus solide que leur voisin, les Néandertaliens disposent aussi d’une technologie plus avancée sur certains points. N’ayant pas le même rapport à la nature, ils ont su préserver la faune et la flore pour le plus grand profit d’espèces préhistoriques comme le mammouth ou l’aurochs. Des milliers d’années plus tard, après avoir traversé la Préhistoire, l’Antiquité et le Moyen Âge, le statu quo perdure et les relations entre les deux humanités se réduisent toujours à l’affrontement ou au commerce, assurant à quelques principautés une suprématie fragile. En dépit de ses grandes compétences médicales, Timoléon de Veyres n’attend pas grand choses de l’avenir, si ce n’est un mariage arrangé dans l’intérêt de sa famille. Il ne s’attend surtout pas à être choisi par son oncle, personnage retors ayant usurpé le pouvoir au détriment de son propre père, pour accomplir une mission diplomatique chez les Nors. Le jeune homme timoré et curieux y voit l’opportunité d’étudier le peuple néandertalien afin de répondre à ses multiples interrogations à leur sujet.

Mégafauna tient à la fois de l’uchronie et du conte philosophique. Sur une trame classique, Nicolas Puzenat déroule un récit qui, s’il ne surprend pas par ses emprunts historiques (on va y revenir), interroge le lecteur sur des notions universelles, nous réservant même un twist final surprenant et pessimiste. Si la coexistence Néandertaliens/Sapiens ouvre les perspectives narratives, elle dessine aussi une géopolitique qui n’est pas sans rappeler celle du bassin méditerranéen aux époques médiévales et modernes, où Chrétientés et mondes musulmans se sont côtoyés pendant plusieurs siècles, s’affrontant ou échangeant marchandises et connaissances au profit de la politique intérieure des uns et des autres. Il en va de même pour les Nors et leur voisins méridionaux. Nicolas Puzenat ne cherche d’ailleurs pas à rendre l’une des humanités plus sympathique que l’autre. Néandertaliens comme Sapiens sont guidés par les mêmes impératifs de survie, usant des stratégies de la politique ou de la religion pour servir leurs desseins. L’ambivalence, la cruauté et la superstition prévalent partout, chaque peuple rejouant les habituels ressorts de la comédie humaine. Dans ce cadre, Timoléon apparaît comme un candide, un personnage naïf et curieux qui, au fil de l’aventure et de sa découverte du monde des Nors, fait surtout l’apprentissage d’une certaine forme de machiavélisme.

Côté graphisme, Nicolas Puzenat mêle la simplicité du trait lorsqu’il restitue les émotions des personnages ou caractérise leur physionomie différente, à un art du foisonnement quasi-pointilliste quand il dessine les paysages. Une manière de faire qui n’est pas sans rappeler la patte de Christophe Blain. Tout ceci stimule le regard, incitant le lecteur à prendre son temps, tout en suscitant un phénomène d’échos bienvenu avec le ton médiévalisant du récit. On relèvera enfin quelques belles trouvailles visuelles du côté néandertalien de la muraille, notamment sur sorte d’habitat collectif n’étant pas sans évoquer les constructions des insectes sociaux.

Fable uchronique au trait sympathique et sans chichis, Mégafauna apparaît donc comme un miroir de notre histoire, où finalement Néandertalien comme Sapiens, en dépit de leurs différences, restent soumis aux impératifs de la survie et de la politique.

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Mégafauna – Nicolas Puzenat – Éditions Sarbacane , mars 2021