La Fracture

Julie a disparu au mitan de l’année 1994, semant le chaos dans sa famille. Longtemps, elle a joué avec Serena, sa sœur cadette, à un jeu inspiré de la série X-Files, démasquant les aliens dans leur voisinage, dès qu’elles percevaient l’étrangeté dans le comportement d’un voisin ou d’un passant croisé par hasard. Jusqu’à ce que Julie finisse par se détacher, adolescence oblige. Sa disparition a fait surgir au grand jour les fractures qui courraient sous le vernis de leur vie ordinaire. La cellule familiale s’est disloquée, le père préférant entretenir l’illusion du retour de sa fille pendant que la mère se faisait une raison, entamant le long travail du deuil. La police a cherché, enquêtant dans le voisinage, arrêtant des suspects. Peine perdue. Julie a rejoint la longue cohorte des disparus pendant que les survivants s’enfonçaient dans la dépression. Son père a basculé peu-à-peu dans la bizarrerie jusqu’à sa mort, suite à une crise cardiaque. Sa mère n’a pas tardé à divorcer pour mettre un terme à une relation devenue toxique. Quant à Serena, abandonnant les études, elle a vécu de petits boulots, ne parvenant pas à se projeter hors de Manchester ou à construire une relation durable. Vingt ans plus tard, Julie réapparaît finalement avec une histoire incroyable à raconter, mais guère de réponses à apporter pour surmonter le traumatisme familial.

Avec ce cinquième titre traduit dans nos contrées, Nina Allan confirme son statut d’autrice subtile et envoûtante, n’hésitant pas à mêler le quotidien prosaïque aux spéculations d’une science-fiction empreinte de questionnement sur la réalité. La Fracture nous cueille sans préambule avec son atmosphère banale où l’extraordinaire se dévoile par la bande, dans les angles morts du quotidien. Sans jamais chercher à imposer une vision univoque, Nina Allan explore les recoins de la réalité, tissant une intrigue à la manière d’un puzzle, où chaque personnage dispose de ses propres pièces, recomposant une image personnelle et provisoire des événements. À charge au lecteur de se faire son avis ou d’opter pour l’inconfort paradoxalement formateur de l’incertitude.

Semant le doute, brouillant les pistes par une multitude d’indices contradictoires, l’autrice ouvre les possibles. Récit d’enlèvement extraterrestre, brèche dans le continuum spatio-temporel via un trou noir, histoire de substitution d’identité, body Snatcher investissant l’enveloppe corporelle d’un être aimé, gémellité des univers, doppelgängers ou simple affabulation résultant d’une expérience traumatique, La Fracture semble embrasser toutes ces thématiques, laissant au lecteur le champ libre pour en décider. Récit d’une fracture dans la continuité d’une existence réglée, d’une fracture familiale, d’une fracture dans le réel et dans notre appréhension du monde, le roman de Nina Allan semble laisser entendre que mensonge et vérité sont consubstantiels à notre réalité, composant un maquis touffu d’histoires à explorer, à faire ou à défaire.

Après le déstabilisant Complications et le non moins fascinant La Course, laissez vous ravir par La Fracture. Avec Nina Allan, vous êtes en très bonne compagnie.

« Elle fut tentée de dire à Vanja que rien dans toute cette affaire ne lui semblait réel, en tout cas pas les éléments de l’histoire accessibles via les archives des médias : l’enquête de police, les arrestations, les articles et les communiqués à répétition. Ces choses appartenaient au domaine public, c’était un film de sa vie plutôt que les souvenirs vécus qu’elle en avait conservés, surtout maintenant que Julie était revenue. Le récit officiel était devenu inutile. Il n’avait plus de sens. »

La Fracture (The Rift, juillet 2017) de Nina Allan – Éditions Tristram, septembre 2019 (roman traduit de l’anglais par Bernard Sigaud)

La Course

Del et Jenna Hoolman vivent à Sapphire, une station balnéaire au sud de Londres qui a connu des jours meilleurs. Entre les zones dévastées par la guerre et les marais asséchés, aux sols pollués par les effluents toxiques issus de l’exploitation du gaz de schiste, le frère et la sœur traînent un lourd passif familial dysfonctionnel. Del est dingue. Il ne vit que de sa passion pour les smartdogs, les lévriers transgéniques doués de la faculté d’empathie avec leur maître et pisteur. Il adule aussi sa fille Maree, elle-même pourvue d’une affinité naturelle avec les smartdogs. Mais, Maree est enlevée par un gang de trafiquants de drogue pour le contraindre à payer ses dettes. Del ne voit alors son salut qu’en engageant Limlasker, son meilleur lévrier, dans la Delawarr Triple.

Derek et Christy habitent Hastings. Une mère absente, un père malade, le frère et la sœur ont longtemps vécu un quotidien compliqué, aggravé récemment par Derek. Il a en effet violé Christy, rompant le pacte fraternel qui les unissait. Depuis, elle se méfie de ses sautes d’humeur, de son caractère violent et possessif, se réfugiant dans l’écriture pour échapper à l’atmosphère familiale pesante. Elle imagine ainsi un univers alternatif, parfait miroir du sien, où vivent Del et Jenna.

Entre Sapphire et Hastings, Nina Allan nous ballade dans un roman gigogne, entre une version décalée de l’Angleterre, à peine sortie d’une guerre destructrice, et son original, du moins dans une occurrence qui nous est plus familière. Entre notre Angleterre et sa copie métaphorique, plus d’un fait semble à la fois insolite et proche. L’ombre de Londres pèse sur les espaces environnants, d’un côté ravagés par l’industrie des hydrocarbures et la guerre, de l’autre par la déprise économique. Dans la version fictive, on s’adonne à des courses de lévriers disposant de gènes humains pendant que des troupeaux de cétacés gigantesques rendent la navigation périlleuse sur les océans. Pourtant, les êtres humains rencontrent les mêmes difficultés relationnelles, les mêmes peines. Ils se confrontent au racisme, à la maladie, à la violence et à la jalousie. Le réel et la fiction se nourrissent donnant lieu à un enchâssement romanesque dont on garde longtemps un souvenir prégnant.

Si le procédé n’est pas sans rappeler celui de son recueil Complications, il évoque aussi la manière de son complice en écriture et compagnon, Christopher Priest. Dans le jeu des échos autour des mécanismes intimes de l’écriture, dans les ressorts du roman familial, où se dévoilent l’ambiguïté des non-dits et des traumatismes, La Course déploie toute la subtilité de sa construction. Nina Allan sème les indices, acquittant en même temps son tribut à ses inspirateurs littéraires. Elle tisse sa toile, nous emprisonnant dans ses rets, en quête de correspondances textuelles, de liens entre des personnages au caractère ambivalent. Elle montre enfin le caractère malléable d’une réalité ordonnée selon la pluralité des choix et des perceptions, ouvrant la porte à la multiplicité des possibles.

C’est non sans une certaine fascination que l’on referme La Course, séduit par l’étrangeté de l’atmosphère, l’habileté de la construction narrative et la familiarité d’un univers à la fois proche et lointain. A suivre avec Stardust, deuxième recueil paru dans nos contrées.

La Course (The Race, 2016) de Nina Allan – Éditions Tristram, 2017 (roman traduit de l’anglais par Bernard Sigaud

Complications

Récompensé par un Grand Prix de l’Imaginaire, Complications n’est pas un recueil dont on parle aisément. À vrai dire, peut-on encore parler de recueil pour un ouvrage dont le contenu dépasse la simple somme de ses parties ?
Pas vraiment adepte des prix littéraires, le consensus n’ayant pas forcément que des qualités, j’ai longtemps reporté sa lecture. D’abord perplexe, du moins le temps de lire la première nouvelle, me voici désormais conquis par un ouvrage ouvrant des perspectives vertigineuses et dont le ton n’est pas sans évoquer un certain Christopher Priest.

« Un profane comme vous aurait tendance à envisager le temps comme un fil unique, un continuum ininterrompu reliant tous les événements passés comme des perles sur un collier. Nous sommes en train de découvrir que le temps n’est pas comme cela. C’est une masse informe, un fourre-tout à base d’Histoire. La chronostase vous donnerait peut-être accès à ce que vous croyez être le passé, mais ce ne serait pas le passé dont vous vous souvenez. Vous ne seriez pas la même personne et votre femme non plus. Il est probable que vous ne vous reconnaîtriez pas, et même si vous y parveniez, il n’y aurait guère de chances que vous ayez conservé le souvenir d’une histoire partagée. Ce serait comme l’impression qu’on a lorsqu’on rencontre quelqu’un dans une soirée et qu’on n’arrive pas à se rappeler son nom. On sait qu’on connaît cette personne, qu’on l’a déjà vue quelque part, mais on n’arrive pas à se souvenir où. »

À l’instar de l’horlogerie où elles permettent à une montre ou une pendule de donner autre chose que l’heure, les Complications de Nina Allan ne se contentent pas de décliner six histoires réunies autour d’une même thématique. Traversant cinq récits, les incarnations successives de Martin Newland entrent en résonance, impulsant par leurs actions une certaine dose d’instabilité. Personnage fictif d’un roman (on goûtera à la mise en abyme), Martin devient le narrateur des quatre histoires suivantes. « Le Char ailé du temps » le confronte à la mort cruelle de sa sœur Dora dont il est devenu l’amant juste avant son trépas. Puis dans « Gardien de mon frère », hanté par le fantôme de son frère aîné, il découvre le secret de sa naissance au cours d’une réunion de famille. « Le Vent d’argent », le voit ensuite vivre dans une Angleterre dystopique où l’armée traque les étrangers et les nains (?). N’étant pas parvenu à surmonter le décès de son épouse Dora (vous suivez toujours ?), il espère remonter le temps pour la retrouver. Et ceci continue avec « À Rebours » où, une nouvelle fois touché par la mort de sa sœur chérie, il doit faire face à un paradoxe temporel.

Au rythme des aiguilles de différentes montres, des dispositifs transtemporels devrait-on plutôt dire, Nina Allan brouille les repères et, à mesure que l’on s’enfonce dans son recueil, distille une atmosphère d’incertitude hantée de récurrences familières. Par touches subtiles, dans un registre autre que celui de l’illusion ou du rêve, elle lamine la conception commune de l’écoulement du temps, celle qui prévaut dans la littérature classique.
On est ainsi happé progressivement par une narration semblant calquer ses effets sur les principes de la physique quantique. Les fluctuations du flux de causalité induisent des variantes dans la distribution des personnages peuplant leur mémoire d’empreintes fantomatiques et des réminiscences d’une conscience résiduelle. Elles modifient leurs liens de parenté, d’amitié et le contexte qui les environne. Cependant, plus que le phénomène physique en lui-même, ce sont ses effets sur l’individu, sur sa psyché, sa mémoire et son identité qui figurent au cœur des préoccupation de Complications.
Qui n’a pas rêvé un jour de figer le temps pour vivre éternellement un instant de son passé comme sur la pellicule d’une photo ? Qui n’a pas souhaité remonter le temps jusqu’à un moment clé de son existence pour en goûter à nouveau toute la satisfaction ? Complications traduit l’impossibilité à le faire et l’irréversibilité du temps qui passe. Le recueil semble dire que dans un univers incertain, seule la sincérité des sentiments semblent pérenne, même si cela paraît une bien faible consolation.

Bref, je n’ai pas perdu mon temps à lire ce recueil qui rejoint immédiatement mes coups de cœur.

Complications-de-Nina-AllanComplications (The Silver Wing, 2011) de Nina Allan – Éditions Tristram, 2013 (recueil traduit de l’anglais par Bernard Sigaud)