Qui a peur de la mort ?

Genre issu de l’Occident industrialisé, la Science fiction a longtemps délaissé les mondes émergents et pauvres. Ce fait semble désormais révolu en ce début de XXIe siècle, même si l’évolution reste encore timide. Des auteurs, nés dans ces territoires ou élevés dans ces cultures, alimentent ainsi avec leur imaginaire un genre rattrapé par la mondialisation. Des Liu Cixin, Ken Liu, Lauren Beukes, Nnedi Okorafor et autre Vandana Singh montrent que la Science fiction d’aujourd’hui, celle qui s’écrit, s’adresse plus que jamais au monde présent, celui qui surgit, né de la généralisation des échanges. On ne s’en plaindra pas, surtout lorsque cela nous donne à lire des romans comme Qui a peur de la mort ?

Pour son malheur, Onyesonwu est née ewu. Enfant du viol, elle a été élevée dans le désert par sa mère, après que celle-ci ait été obligée de fuir son village ravagé par une attaque des Nuru, le fléau craint par tous à l’Ouest. Jusqu’à l’âge de neuf ans, elle n’a connu que la solitude, accompagnant sa mère dans son errance de communautés en communautés. Puis, elle a été adoptée par Ogundimu, le forgeron respecté de tous à Jwahir. Elle a cru pouvoir s’intégrer à la communauté okeke et échapper ainsi aux superstitions attachées à sa couleur de peau différente, signe de sa condition de métis. Mais, pour son malheur, Onyesonwu est aussi une esha. Elle possède des pouvoirs magiques très puissants dont elle ne contrôle hélas pas les effets dévastateurs. Il faudrait qu’un sorcier expérimenté l’instruise sur les points mystiques qui lui permettront de maîtriser son don. Mais pour cela, il doit l’accepter comme apprentie. Peine perdue dans une culture où les femmes doivent se cantonner au rôle subalterne. Pour son malheur, Onyesonwu est enfin une jeune fille têtue, aux émotions à fleur de peau et au caractère bien trempé. Une adolescente persuadée qu’elle doit accomplir la prophétie annoncée dans le Grand Livre de Sola, maintes fois réécrit par les hommes.

Qui a peur de la mort ? mêle les ressorts du roman post-apocalyptique à ceux d’une fantasy métissée de conte africain. Dans un décor de fin du monde, où la technologie ne subsiste plus que sous la forme d’ordinateurs poussiéreux, de scooters polluants et d’armes à feu bricolées, Nnedi Okorafor met en scène la quête initiatique d’une jeune femme tiraillée entre le poids des traditions et un furieux désir d’émancipation. Si le traitement apparaît suffisamment original pour susciter la curiosité, voire un semblant d’enthousiasme, le récit pâtit de longueurs et d’un rythme inégal. Bavard et assez redondante, la quête de Onyesonwu ne surprend guère, même si l’imaginaire et les croyances africaines dépaysent une histoire au final très conventionnelle. Jujus (enchantements), panoplies (esprits) et esha (sorcières) confèrent ainsi au roman un surcroît d’intérêt, d’autant plus qu’ils sont utilisés avec discernement, sans abuser de la suspension d’incrédulité. Par contre, j’avoue avoir beaucoup souffert des relations amoureuses entre les différents personnages, au point de sauter quelques pages aux moments les plus moites.

Qui a peur de la mort ? peut se lire également comme une allégorie du Nigéria d’aujourd’hui, endeuillé par les conflits tribaux et religieux, où le viol des femmes est considéré comme une arme de purification ethnique. Sur ce point, le roman de Nnedi Okorafor semble une lecture salutaire, d’autant plus qu’il adopte le point de vue des femmes, traitant sans préjugés et sans fard des questions du patriarcat et de l’excision des adolescentes. L’autrice ne nous épargne rien des violences exercée à leur encontre, n’exonérant pas les femmes elles-mêmes de leur part de responsabilité dans cette mutilation. Pendant son périple, Onyesonwu se frotte à l’altérité, découvrant la haine et le racisme, y compris parmi ses victimes. Au-delà de la guerre entre Nuru et Okeke, il existe en effet toute une variété de parias, cibles du rejet et de la violence de ceux se considérant comme la norme. En guise d’antidote, Nnedi Okorafor distille un discours de paix et de tolérance, réservant les foudres de Onyesonwu aux êtres les plus détestables et irrécupérables. Car, on ne peut vaincre l’ignorance, la cruauté et la barbarie avec les armes de ses ennemis.

Cet aspect du roman emporte finalement l’adhésion, faisant oublier les faiblesses et le côté plan-plan de l’intrigue. Mais surtout, sous couvert de conte exotique, Qui a peur de la mort ? traite des fléaux qui plombent le développement du Nigéria, voire de toute l’Afrique, obérant hélas l’émancipation féminine. Pas sûr qu’un seul roman suffise à modifier la donne.

Qui a peur de la mort ? (Who Fears Death, 2010) de Nnedi Okorafor – Panini Books, collection « Eclipse », 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laurent Philibert-Caillat)

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