Des nouvelles de Norman Spinrad

Auteur américain incontournable, du moins à mes yeux, Norman Spinrad est dit-on aussi un talentueux nouvelliste. N’ayant jusqu’à présent lu que ses romans, j’ai décidé de combler mes lacunes. Après avoir mis la main sur les deux anthologies composées par Patrice Duvic, je me suis aussitôt lancé pour juger sur pièces. Bien m’en a pris car, mis à part quelques textes un tantinet décevants, j’ai jubilé comme rarement, me délectant au passage avec quelques perles à porter au rang de chefs-d’œuvre de la S-F.

Dans sa préface, Patrice Duvic insiste d’entrée sur la difficulté à définir l’œuvre de Norman Spinrad. Une difficulté au moins aussi grande que celle consistant à définir la Science-fiction elle-même. Car une chose semble certaine à la lecture des deux recueils, l’auteur fait montre d’une vertigineuse diversité d’inspiration, de ton et de style, poussant cette pluralité jusque dans ses thématiques. Quoi de plus normal pour un écrivain considérant la speculative fiction comme « la seule forme de littérature qui soit vraiment en prise avec notre époque, qui explore la réalité multiple dans laquelle nous vivons. »

Enfant de la contre-culture, Norman Spinrad considère la S-F comme un moyen d’élargir le champ de la conscience. À l’instar de la drogue, un de ses sujets de prédilection, le genre créé un effet esthétique et littéraire ouvrant les perspectives sur les infinies possibilités générées par l’esprit. Une conception allant de pair avec la notion d’entropie, de chaos, principe vital de l’évolution à ses yeux. Bref, voyons un peu ce que le sommaire de ces deux anthologies nous propose. Je m’excuse par avance du caractère lapidaire de mes commentaires.

Norman-Spinrad-Le-Livre-D-or-De-La-Science-Fiction-Livre-849062379_LCommençons par Le livre d’or de la S-F.

« Le dernier des Romani ». Sur le thème de l’éternel errant, du réprouvé, Norman Spinrad met ici en scène un Rom, le dernier de son peuple, qui trouve son salut et sa patrie dans l’espace. Ce texte, le premier de l’auteur, est intéressant sans être bouleversant. Toutefois, il augure bien du devenir de celui-ci.

« Subjectivité » Pour assouplir les effets de l’enfermement durant un long vol spatial, on drogue les membres de l’équipage. En proie à des visions psychédéliques, ceux-ci ne parviennent plus à faire la différence entre celles-ci et la réalité. J’avoue m’être beaucoup amusé en lisant cette nouvelle dont le dénouement ne gâche rien. Oh non !

« Les anges du cancer » Un excellent texte sur la rémission et le voyage intérieur, doté de surcroît d’un dénouement grinçant du plus bel effet.

« Le dernier hurrah de la Horde d’Or » Franchement bof ! Ce texte mettant en scène Jerry Cornélius, le héros de Michael Moorcock, m’a laissé de marbre. Passons.

« Le grand flash » Rock et apocalypse nucléaire, deux thèmes permettant à Spinrad de déployer sa verve iconoclaste. Bravo !

« L’herbe du temps » Une construction impeccable pour un effet maximum. Alors là, je dis chef-d’œuvre ! Assertion non négociable.

« Continent perdu » Une ballade dans New York, après que les États-Unis aient perdu de leur superbe du fait de la sur-pollution. L’argument sert de prétexte à un propos de nature plus politique. J’ai beaucoup aimé ce texte qui m’a rappelé l’excellent « Chair à pavé ».

« Nulle part où aller » Je passe, n’ayant pas accroché à la chose…

« La beauté de la chose » Nouvelle ballade dans une cité de New York progressivement dépouillée de ses bâtiments et monuments emblématiques, tous vendus à de riches étrangers. Le texte offre l’opportunité de confronter la subjectivité américaine à celle d’une culture étrangère, ici nippone. J’ai bien aimé.

« Souvenir de famille » Ce texte est une parabole antimilitariste dotée d’un dénouement émouvant. Pas mal sans être bouleversant. J’ai lu beaucoup mieux dans le genre.

« Tous les sons de l’arc-en-ciel » L’argument de départ rappelle celui de Les miroirs de l’esprit. Toutefois, il ne s’agit pas ici de dénoncer la dianétique mais de traiter de la notion de réalité multiple. Bien aimé.

« Black out » Bof ! Dommage de terminer le premier recueil avec cette nouvelle que je juge quelconque.

au-coeur-de-l-orage-184900-250-400Passons au recueil Au cœur de l’orage.

« Expansion » On se trouve dans un Empire interstellaire où la durée du temps de voyage confère à la Terre un avantage technologique. Un marchand astucieux essaie de tirer son épingle du jeu. Un propos classique avec un dénouement à la Spinrad. Rien de neuf sous le soleil.

« Enfant de l’esprit » Que se passerait-il si l’on rencontrait la femme de ses rêves et si l’on pouvait assouvir avec elle tous ses désirs ? Cette expérience est vécue par trois éclaireurs sur une planète étrangère. Une nouvelle fois, un très bon texte.

« L’égalisateur » On connaît la formule : Si tu veux la paix, prépare la guerre. Dans ce texte, Norman Spinrad s’intéresse aux problèmes de conscience soulevés par l’invention d’une nouvelle arme sans tomber dans le piège inhérent à ce genre de sujet. Très bien.

« Question de technique » Un texte humoristique défouraillant tout azimut. Bien aimé.

« Agonie » À nouveau, un chef-d’œuvre démontrant de surcroît que Norman Spinrad peut produire des histoires touchantes.

« Thérapie » Lavage de cerveau et conditionnement. Un court texte très efficace.

« Chéri, recommençons ! » Alors là, bof bof ! Je passe.

« Le syndrome infernal » Un récit humoristique sur les super-héros. Pas mal !

« Les héros ne meurent qu’une fois » Un récit cruel sur le caractère indéfectible de l’amour. Cœurs d’artichaut s’abstenir…

« Les portes de l’univers » Bof ! Le propos est intéressant mais je n’ai pas adhéré au traitement. Tant pis !

« Au cœur de l’orage » Un court texte distrayant, hélas vite oublié.

« Sur la route de Mindalla » Par son thème, la réalisation des fantasmes, ce texte rappelle « Les enfants de l’esprit ». Pas mal mais sans plus.

« En terrain neutre » Une rencontre du troisième type réalisée sous l’emprise de la drogue. Une histoire bien menée, dotée d’un dénouement optimiste.

« L’âge de l’invention » L’argument de cette nouvelle sert de prétexte à une satire sur le monde de l’art. Pas mal.

« Impasse » Cette nouvelle illustre à merveille la question : l’herbe est-elle plus verte ailleurs ? On se doute de la réponse…

« L’entropie, bébé, quel pied d’acier » Incontestablement la nouvelle la plus expérimentale des deux anthologies. Je n’ai pas du tout accroché !

Au final, le bilan s’avère plus que positif. Norman Spinrad est effectivement très talentueux et je ne peux que recommander de lire ces deux anthologies.

Le livre d’or de la S-F – Norman Spinrad – anthologie présentée par Patrice Duvic – Presses Pocket, mai 1978

Au cœur de l’orage – Norman Spinrad – anthologie réunie par Patrice Duvic – Presses Pocket, novembre 1979

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Oussama

Parfois, on souhaiterait que la réalité ne rattrape pas la fiction. On voudrait que l’anticipation reste lettre morte. Peine perdue, la science-fiction reste un formidable outil de prospective, pour le meilleur comme pour le pire, hélas.

À l’instar de millions de jeunes musulmans, Oussama a reçu son prénom en l’honneur d’Ousama Ben Laden et des fils d’Oussama, organisation à l’origine de la fondation du second califat.
En effet, dans ce futur indéterminé, l’Umma réunifiée rassemble dans son giron pays arabes et Pakistan. Un Islam conquérant et rigoriste appelé à dominer le monde, les pétrodollars et l’arme atomique pourvoyant à son indépendance.
Reste à vaincre le Grand Satan incarné par l’Occident chrétien et surtout les États-Unis, l’hyperpuissance technologique combattant par drones et robots interposés.

Profitant de la frilosité des éditeurs américains, l’Hexagone découvre en avant-première le nouveau roman de Norman Spinrad. Dans cette dernière œuvre, l’auteur s’attaque de front, comme à son habitude, à un sujet d’actualité sensible : le terrorisme.

Si le roman adopte les apparences et procédés du thriller, du moins au début, l’action ne tarde pas à dévier pour se focaliser sur la personnalité d’Oussama. À la fois narrateur et acteur d’événements géopolitiques le dépassant, le jeune homme incarne cette entropie chère à l’auteur américain. Une entropie portée ici par une foi sincère, d’aucuns diraient naïve, chevillée au corps quelles que soient les déconvenues et trahisons jalonnant ce qu’il faut bien appeler son petit djihâd.
Un peu à son insu, Oussama devient le flambeau de la croisade islamique à lui tout seul. Réveillant le Madhi en lui, il s’impose comme un héros de l’Islam, siégeant aux côtés des Saladin, Oussama Ben Laden et autres champions du panthéon musulman.
Pour autant, Spinrad n’en fait pas un fou de Dieu inflexible, un stéréotype antipathique suscitant immédiatement l’aversion ou la haine. Loin du bad guy de circonstance, le jeune homme apparaît profondément humain, fragile, oscillant sans cesse entre doute et conviction. On se surprend même à ressentir un peu d’empathie.
De même, tous les musulmans ne sont pas représentés comme les agresseurs mais bien comme les victimes d’un jeu géopolitique entre califat et États-Unis, une partie dont ils ne sont que des pions. Spinrad prend ainsi à rebrousse-poils les automatismes institués dans les esprits par la rhétorique du choc des civilisations et de la guerre contre le terrorisme.

Et la science-fiction dans tout ça ? À mille lieues des space operas récréatifs, l’auteur américain use du genre comme d’un vecteur politique, une arme de réflexion massive, certes décalée dans le futur, où l’ironie se conjugue à la satire pour inciter à réfléchir et proposer une autre lecture de notre présent. Au passage, le lecteur accoutumé retrouvera sans doute avec plaisir quelques-uns des thèmes récurrents chez Norman Spinrad, de ceux abordés dans ses romans En Direct ou Le Printemps russe, l’optimisme jusqu’au boutiste du second en moins.

Réquisitoire sans pitié contre le terrorisme sous toutes ses formes et roman de science-fiction dans la plus politique acception du terme, Oussama démontre qu’à 70 ans, Norman Spinrad n’a rien perdu de sa lucidité ni de son ironie mordante.
Puisse Allah, ou je ne sais quoi, lui accorder encore quelques années supplémentaires d’écriture.

OussamaOussama (Osama the gun, 2007] de Norman Spinrad – Éditions Fayard, mai 2010, réédition J’ai lu (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nikki Copper)

Les dyschroniques (2)

On ne trouvait pas grand chose à jeter dans la première sélection des dyschroniques. La seconde fournée continue le travail d’exhumation, accordant à d’anciens textes issus du corpus de la SF une plus juste visibilité. Quatre textes dont le propos spéculatif s’est avéré un tantinet visionnaire.

Afin d’éviter tout malentendu, précisons qu’il ne s’agit pas de louer ici les vertus prédictives, pour ne pas dire prophétiques, du genre – la SF n’ayant pas vocation à dire l’avenir. Dans la meilleure acception du terme, elle apparaît comme un outil d’analyse des dynamiques sociales et technologiques. Un outil de prospective autant qu’un objet littéraire, non dépourvu de fun.

Je ne m’étendrai pas sur Continent perdu de Norman Spinrad, dont j’ai déjà dit du bien ici. Non, usons plutôt de la bande passante pour évoquer brièvement les trois autres textes où l’on trouve du bon, du pas mal et du carrément bof.

Je n’ai rien lu de Ben Bova et Où cours-tu mon adversaire ? ne va pas m’inciter à approfondir les écrits du bonhomme. Pourtant, l’argument de départ avait le mérite de titiller le sense of wonder. Las, le résultat s’avère plus que décevant.

L’humanité a découvert sur Titan des constructions implantées par une race étrangère quelques centaines de siècles plus tôt. Signe d’une guerre passée et de l’extinction d’une espèce antérieure à l’homme, elles toisent la civilisation humaine de manière menaçante. Poursuivant avec crainte leur marche vers les étoiles, les hommes ont entrepris de retrouver le monde natal de ces inquiétants visiteurs. Sur une des planètes ciblées, un monde ravagé par l’explosion d’un de ses soleils, le Carl Sagan détecte des traces de vie humanoïde.

Portée par une intrigue classique, la novella de Ben Bova ne manque pas de qualités. Du moins, au début. Malheureusement, l’histoire ne tient pas ses promesses – euphémisme – se contentant de déboucher sur un cliffhanger fâcheux.

Sans doute conscient de l’inachèvement de son histoire, l’auteur américain a utilisé cette novella et un autre texte (Pressure Vessel) pour écrire un fix-up intitulé As on a Darkling Plain. Avis aux amateurs… Personnellement, je doute d’en faire partie car, ayant lu Gregory Benford (le cycle du « Centre galactique ») et Fred Saberhagen (la série des « Berserkers »), Où cours-tu mon adversaire ? me fait une impression semblable à Mon curé chez les nudistes. Un sentiment aggravé par un dénouement banal comparé à l’émerveillement provoqué par les variations autour du paradoxe de Fermi de Stephen Baxter. Bref, à oublier.

Dernière chose. En dehors d’une vague allusion au choc des civilisations, je cherche encore le rapport entre cette novella et la ligne éditoriale de la collection. Si quelqu’un a la réponse, je suis preneur.

Passons au deuxième titre, autrement plus intéressant. Je n’ai jamais rien lu de Lino Aldani, même si son roman Quand les racines me fait de l’œil depuis belle lurette. Pour ce coup d’essai, je ne suis pas du tout déçu.

Malgré une intrigue cousue de fil blanc, Aldani se montre en effet efficace dans la mise en scène de sa dystopie médicale. Un monde où la protection de la santé des affiliés à la Convention Générale Médicale conduit à un arsenal de mesures liberticides. Objet d’une surveillance permanente, assailli par les publicités et les campagnes de prévention, le citoyen voit ainsi son salaire grevé par des cotisations dispendieuses qui, sous couvert de lui garantir une couverture médicale universelle, ne servent finalement qu’à engraisser médecins et laboratoires.

Le héros, Nicola Berti, se révolte bien entendu contre le système, préférant renoncer à la Convention et à ses tracasseries plutôt que de continuer à financer les parasites. Une liberté qu’il va payer chèrement…

Avec 37° centigrades, on se trouve clairement dans le registre de la dystopie. On pourrait croire qu’Aldani rejette le système d’assurance médicale – type sécurité sociale – lui préférant celui de la responsabilité individuelle à l’anglo-saxonne. Bien au contraire, l’auteur italien met en évidence ses bienfaits tout en réprouvant ses dérives, tant du côté des praticiens que de celui des patients. En somme, voici une nouvelle bien sympathique.

Terminons par ce qui me semble le meilleur texte de la sélection. L’argument de départ de La Vague montante a le mérite d’être simple. Les descendants d’une mission de colonisation spatiale reviennent sur Terre afin d’informer ses habitants de la réussite de leur entreprise. Le voyage est sans retour, mais les membres de la mission sont impatients de retrouver le berceau de leur espèce. Une impatience tempérée par la crainte d’être considéré comme des arriérés. Surprise, ils découvrent un monde où la science et la technologie semblent avoir disparu au profit d’un mode de vie plus simple ayant écarté le superflu et l’individualisme.

« Nous nous servons de la science, nous ne sommes pas à son service. La science, Monsieur Kearns, n’est plus le seul jouet d’une poignée de puissants faiseurs de guerre, pas plus qu’elle n’est asservie à un mode de vie artificiel à l’usage d’une population malade et névrosée, sans cesse à la recherche infantile de distractions et d’excitants nouveaux. »

À la lecture de La Vague montante, on ne peut s’empêcher de penser aux Dépossédés d’Ursula Le Guin. À l’instar d’Anarres, la Terre de Marion Zimmer Bradley a opté pour un mode de vie communautaire, un gouvernement décentralisé et un mutualisme propice à une décroissance raisonnée. Une vision à contre-courant d’une SF prompte à céder aux mirages de la croissance, du consumérisme et du capitalisme. À la différence du roman de Le Guin, l’utopie ne se montre pas ici ambiguë. La civilisation terrestre se dévoile sous son meilleur jour, amplement plus désirable que le monde auquel l’humanité a renoncé.

S’il est vrai que le propos de Marion Zimmer Bradley évoque les réflexions critiques du penseur marxien Jacques Ellul sur la technique et l’aliénation à laquelle celle-ci conduit, il s’inscrit aussi dans cette mouvance naturaliste initiée en Amérique par Henry David Thoreau.

Au final, je suis très content d’avoir découvert Marion Zimmer Bradley dans un texte bien plus intéressant que ses romans issus de « La romance de Ténébreuse » et du cycle des « Dames du Lac ».

Où cours-tu mon adversaire ? (Foeman, where do you flee ?, 1969) de Ben Bova – Le passager clandestin, collection dyschroniques, 2013 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Ben Zimet)

Continent perdu (The Lost Continent, 1970) de Norman Spinrad – Le passager clandestin, collection dyschroniques, 2013 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Nathalie Dudon)

37° centigrades (Trentasette centigradi, 1963) de Lino Aldani – Le passager clandestin, collection dyschroniques, 2013 (traduit de l’italien par Roland Stragliati)

La Vague montante (The Climbing Wave, 1955) de Marion Zimmer Bradley – Le passager clandestin, collection dyschroniques, 2013 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Elisabeth Vonarburg)

L’Histoire détournée

Comme tout le monde le sait, l’Allemagne a gagné la guerre en 1945. Une victoire obtenue in extremis suite au bombardement atomique de Londres, Washington, New York, Moscou et Leningrad, dix jours après le suicide du führer dans son bunker à Berlin.

S’ensuivent quarante années de paix, le monde étant désormais dominé par l’Axe. Mais, deux blocs ont émergé. Les anciens alliés se sont transformés en concurrents, puis en adversaires. Ils s’apprêtent à devenir des ennemis. Malgré les mises en garde de ses services secrets, le chancelier du Reich ne croit pas à l’imminence d’une attaque japonaise sur la côte Ouest des États-Unis et l’Asie centrale, deux régions sous influence allemande. Il ne peut concevoir que son principal partenaire soit sur le point de le trahir, en pleine négociation pour le renouvellement du traité de non agression.

Jusque-là écartée du pouvoir, la SS se prépare à rejouer la nuit des longs couteaux pour reprendre l’ascendant sur la SA, restaurée dans ses prérogatives après la capitulation des alliés. Il en va de l’avenir du Reich et de la race aryenne.

Pendant ce temps, le conseil de la Résistance mondiale attend son heure. Il espère que le conflit entraînera l’annihilation mutuelle des forces allemandes et japonaises. Un mal pour un bien, en dépit des victimes et des retombées radioactives générées par les frappes nucléaires.

Paru dans la collection Anticipation des défuntes éditions Fleuve noir, L’Histoire détournée figure parmi les incontournables de l’uchronie. Mentionné par Eric B. Henriet comme un des sommets de l’uchronie française, le roman a de quoi séduire l’amateur d’histoire alternative portant sur la Seconde Guerre mondiale.

Derrière un titre prétexte, l’ouvrage se présente sous la forme d’un essai titré L’aigle et le soleil, prétendument écrit par John Stuart Grimsby, et paru aux éditions Free London en 1996. L’auteur y relate les trois journées qui, en l’année 1989, ont abouti à la Troisième Guerre mondiale. Un holocauste nucléaire se soldant par des millions de morts et par la chute de l’Empire nazi sur l’Europe.

Le dispositif de Mazarin rappelle celui adopté par Norman Spinrad dans Rêve de Fer. Mais, la comparaison s’arrête là. Le roman de l’auteur américain se voulait une charge contre une certaine conception de l’Heroic Fantasy, imaginant Adolphe Hitler en auteur de pulp. Ici, on se trouve devant un roman alimentaire mal fichu, ce dont l’auteur ne se cache même pas. Jean Mazarin, plus connu sous le pseudo d’Emmanuel Errer dans le milieu du polar, n’entretient guère de secret sur le peu d’intérêt qu’il éprouve pour la SF. Cela se ressent dès la lecture de l’avant-propos où le prétendu historien John Stuart Grimsby s’excuse de devoir inventer certains passages de son récit afin de combler les lacunes de sa documentation… Manière pour Mazarin de se dédouaner du peu de cohérence de son récit. Pour le coup, L’Histoire détournée en devient factice. Et rien ne vient atténuer le caractère boiteux du dispositif.

L’invraisemblance apparaît comme le fil conducteur de ce roman. A commencer par la divergence. Il faut convenir que l’auteur ne s’embarrasse guère d’explications pour tenter de donner un peu de substance à la victoire inespérée du Reich. La perspective de voir les nazis acquérir l’arme atomique avant les Américains est à la limite acceptable. Toutefois, d’où sortent ces V6 permettant à l’Allemagne de bombarder URSS, Royaume-Uni et États-Unis ? Cinq frappes en tout ! Alors que le Reich est à l’agonie et Berlin assiégée !! Même la BD « Wunderwaffen » paraît plus crédible pour le coup !

Passons sur cette histoire de Juifs sauvés de l’extermination, cantonnés dans des réserves en Pologne, pour entretenir le sentiment de supériorité du peuple allemand. Mais, que dire de cette idée de SS noirs recrutés dans les bas-fonds de l’Afrique du Sud pour servir de gardiens au camp de l’île Sainte-Hélène où ont été remisés les autres survivants de la Shoah, si ce n’est qu’elle relève d’un niveau de perversion drolatique (et pour le coup les Boers comptent pour du beurre).

Le roman de Jean Mazarin est ainsi jalonné de perles dont la teneur frôle parfois le racisme anti-arabe. Il fait ainsi combattre, côte à côte, en plein Sinaï, un membre des Jeunesses hitlériennes d’Argentine et un terroriste de l’Irgoun contre une bande ensauvagée d’Arabes.

On me rétorquera à raison que L’Histoire détournée relève du thriller de politique fiction. À la condition de considérer SAS de Gérard de Villiers comme LE sommet de la politique fiction. Mais, il y a moins de sodomies chez Jean Mazarin… À la place, on doit se contenter des délires ésotérico-astrologiques d’un Himmler vieillissant et des luttes de factions au sein du gouvernement nazi. S’il y a un public pour ce genre de trucs, je n’en suis manifestement pas.

Bref, je ne comprends pas les louanges dont bénéficie ce truc vite torché auprès de certaines éminences de l’uchronie, et j’avoue être vacciné du bonhomme. Peut-être pas définitivement car on me dit que ses romans gores, écrits sous le pseudo de Charles Nécrorian, vaudraient plus qu’un coup d’œil. J’espère ne pas finir borgne…

L’Histoire détournée de Jean Mazarin – Édition Fleuve noir, collection « Anticipation », 1984