Au Carrefour des étoiles

Récompensé par un Hugo en 1964, Au Carrefour des étoiles fait partie des classiques de la science fiction. Difficile à trouver, en-dehors du marché de l’occasion, la réédition proposée par la collection « Nouveaux millénaires » relève donc de la volonté de faire vivre le patrimoine du genre, garantissant de surcroît de la visibilité à un auteur sans doute moins connu que Philip K. Dick, Robert Heinlein ou Isaac Asimov. Cette publication est d’autant plus salutaire que la prose de l’auteur américain est enluminée ici par une nouvelle traduction conduite de main de maître par Pierre-Paul Durastanti (je flagorne, si je veux).

L’argument de départ est d’une simplicité confondante. Au mi-temps des années 1960, à l’époque où la Guerre froide menace une nouvelle fois de s’enflammer, Enoch Wallace attire l’attention des services secrets américains. La trentaine tranquille, le bonhomme habite une grande demeure plantée sur le sommet d’une falaise, entre Mississippi et Wisconsin, ne sortant que rarement pour aller chercher les revues qu’il reçoit dans sa boîte aux lettres. Dans ce coin reculé envahi par la nature, ses relations sociales se limitent aux échanges amicaux avec le facteur. Bien qu’il soit crédité par l’état-civil de cent vingt-quatre ans, le bougre affiche pourtant une insolente jeunesse et ne semble pas vieillir d’une ride. Un fait qu’il ne crie évidemment pas sur les toits, même si la rumeur évoque quelque diablerie pour l’expliquer, et dont il semble vouloir cacher le caractère insolite en ne quittant pas une demeure familiale échappant elle-même aux outrages de l’entropie. Pour les services secrets, tout cela est forcément suspect et mérite une surveillance accrue, quitte à ce que les investigations ne provoquent une catastrophe.

« Un jour viendra sans doute où ces arguties ne seront plus nécessaires. J’imagine, d’ici quelques millénaires, une galaxie unie par une culture où règnera une compréhension totale. Certes, les variations locales et raciales subsisteront, comme il se doit, mais une tolérance globale fondera ce que l’on pourrait appelé une fraternité. »

Clifford D. Simak semble être l’apôtre tranquille d’une certaine douceur de vivre se manifestant jusque sous sa plume débonnaire et empreinte de nostalgie. Sa science fiction prend racine au cœur du Middle West, dans une Amérique rurale et laborieuse, mettant en scène des personnages lumineux, pourvus du bon sens nécessaire à une vie paisible, en bonne entente avec le voisinage. Au Carrefour des étoiles ne remettra aucunement en cause cette impression. Ancien combattant de la Guerre civile, Enoch Wallace a su faire preuve de patriotisme lorsqu’il le fallait. Mais, il a côtoyé également la violence des combats et l’absurdité intrinsèque de la guerre. Ceci lui confère un regard désabusé sur l’histoire humaine, affûté à l’aune d’une longévité accrue par sa position de gardien de station pour le compte du Central Galactique. Mais, ceci nourrit aussi son espoir de voir l’humanité intégrer la grande civilisation extraterrestre. Pour cela, encore faut-il que les hommes améliorent leur nature dont il éprouve lui-même l’incomplétude morale à sa modeste échelle, en dépit d’un esprit ouvert et raisonnable.

Au Carrefour des étoiles est également un roman bien ancré dans son époque. La science fiction y est légère, intemporelle, toute entière contenue dans un arrière-plan cosmique dont on perçoit l’ampleur et l’étrangeté au gré du transit des étrangers par la station. Le roman de Clifford D. Simak reflète aussi les préoccupations de son temps, notamment les craintes provoquées par la perspective fatale d’une troisième guerre mondiale et il porte enfin un regard critique sur la société de consommation, jugée néfaste car destructrice d’espaces naturel. Pour autant, l’auteur n’apparaît pas comme un conservateur intégral. Bien au contraire, il conditionne le progrès technologique au progrès moral, rappelant que la science est un outil au service d’une volonté qu’il convient de maîtriser et d’éduquer.

On ne saurait trop encourager les curieux à se plonger dans ce beau morceau de science fiction surannée, non dépourvu de dilemme moral, histoire de passer un bon moment en compagnie d’Enoch Wallace. Clifford D. Simak le vaut bien et Au Carrefour des étoiles est incontestablement son grand œuvre.

Au Carrefour des étoiles (Way Station, 1963) – Clifford D. Simak – Editions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », 2021 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

La Tour du Freux

Si Nietzsche a prédit la mort de Dieu, Ann Leckie la met en scène dans un roman de fantasy qui, s’il ne s’écarte pas des conventions du genre, n’en demeure pas moins suffisamment singulier pour susciter l’intérêt, du moins le mien.

L’Iradène prospère sur les rives du détroit séparant l’Océan du Nord et la Mer d’Épaulement, prélevant un droit de passage sur le commerce. Mais, de l’autre côté de l’eau, le port d’Ard Vukstia entretient une rancune tenace contre le Freux, depuis que le dieu tutélaire de Vastaï a vaincu ses propres protecteurs divins. En compagnie de Mawat, l’héritier légitime du Bail du Freux, seigneur de l’Iradène, Éolo chevauche vers la capitale, laissant les terres du Sud exposées aux incursions des Tells qui convoitent les terres de leurs voisins. L’aide de camp dévoué découvre bientôt une cité en proie à l’incertitude, où le pouvoir semble avoir été usurpé, en dépit du respect des apparences. À l’ombre de la tour du Freux, siège du pouvoir séculaire du dieu désormais aux transcendants absents, le combattant mutique se familiarise avec les coutumes locales, se fondant dans le paysage afin d’élucider l’énigme de la disparition du précédent Bail du Freux.

La lassitude me pousse de plus en plus à délaisser la fantasy. Sans doute la propension du genre à décliner des cycles interminables n’est-elle pas étrangère à ce fait. Et, ce ne sont pas les variations supposées plus « hard » qui ont contribué à me réconcilier avec cette occurrence des littératures de l’Imaginaire. Bref, j’ai sans doute vieilli, élevant mon niveau d’exigence au fur et à mesure que j’ai pris de l’âge. Mais, pas au point de négliger les signaux d’alerte positifs qui ponctuent le net, entre deux publications photos de chatons. Ma curiosité a ainsi été titillé récemment par les prolétaires du kolkhoze Abdaloff, à l’occasion d’une émission où était chroniqué le dernier roman d’Ann Leckie traduit en France. Et, j’avoue que ma vigilance a été récompensée.

La tour du Freux est en effet un roman très original qui, au-delà de la sempiternelle intrigue d’usurpation de pouvoir, parvient tout de même à sortir des sentiers battus. D’abord, parce que l’affrontement se joue en sourdine, décalé dans un passé antique, voire antédiluvien, ou dans les coulisses de l’intrigue principale, via un point de vue étranger à l’action. Ann Leckie a de surcroît le bon goût d’éviter l’écueil du manichéisme, sans verser pour autant dans le tous pourri ou l’inversion des archétypes. À vrai dire, La Tour du Freux est surtout une histoire de manipulation où les manipulés ne sont finalement pas ceux que l’on croit.

Le roman adopte ainsi un point de vue extérieur, celui d’un narrateur s’exprimant à la première ou à la troisième personne, omniscient de surcroît, dont on découvre progressivement la nature et l’histoire. Celui-ci apparaît finalement comme le principal protagoniste d’un récit focalisé sur un duo de personnages qui ne sont finalement que les victimes d’un destin qui leur échappe. Le ton, le point de vue et l’arrière-plan contribuent pour beaucoup à l’attrait éprouvé pour le roman, constituant l’un des principaux ressorts d’une intrigue par ailleurs assez efficace. Pour terminer, la psychologie des personnages, notamment le duo formé par Mawat et son aide camp Éolo, est brossé avec suffisamment de finesse, de mystère et de complexité pour susciter l’intérêt. Un fait qui ne gâche rien, bien au contraire.

Plus connue pour ses romans de science fiction, Ann Leckie parvient ici à instiller une once de rationalité à un récit où se côtoient créatures divines, magie et destin. C’est subtil, bien mené et finalement passionnant, avec une touche tragique finalement pas désagréable. Bref, La Tour du Freux me paraît être une grande réussite qui me pousse désormais à lire la part science-fictive de l’autrice, en commençant par « Les Chroniques du Radch ». Un gros morceau me souffle mon petit doigt.

La Tour du Freux (The Raven Tower, 2019) de Ann Leckie – Éditions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », janvier 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)