Mars

Deuxième recueil paru dans la collection « Agullo Court », Mars nous permet de découvrir l’univers intense et poétique de l’autrice croate Asja Bakić. En dix textes aussi courts qu’absurdes, elle dévoile des mondes oscillant entre le cauchemar et la bizarrerie, sur le fil d’un imaginaire marqué du sceau de la mélancolie, de la métamorphose et de la métaphore.

On y croise ainsi des clones inquiets, des êtres humains asociaux en proie à une forme de regret criminel, des androïdes sous l’emprise de maris possessifs, mais aussi des monstres, croquemitaines évoluant dans la zone grise et non dits et de l’imaginaire enfantin. On y côtoie également des zombies enrégimentés par des divinités jalouses et des dissidents en rupture d’allégeance, tiraillés entre leur art et le carcan de la société.

Sur fond de dystopie, de fin du monde, de fin de l’humanité, de réchauffement climatique et d’assèchement des ressources, Asja Bakić déroule des nouvelles surréalistes, animées par la vision tordue de personnages souvent ambivalents. À l’incertitude fiévreuse s’ajoute l’angoisse viscérale distillée par un environnement malade et un renoncement aux idéaux des lendemains qui chantent. Un sentiment exprimé ici d’un point de vue féminin, non sans une ironie amère et désabusée.

Si toutes les nouvelles ne suscitent pas l’enthousiasme, certaines laissant même dubitatif, lorsque le charme opère, on succombe sans coup férir, happé par un sentiment d’angoisse entêtant flirtant avec l’horreur. Des dix textes, on retiendra surtout « Excursion dans le Durmitor » où des entités planifient une rupture dans le réel pour envahir le monde des vivants, y découvrant ainsi que si l’écriture libère de la mort, elle peut devenir le vecteur d’autres servitudes plus redoutables. Sous les apparences du conte, « Le Trésor enterré » se révèle un récit pétri d’ironie et d’une dinguerie n’étant pas sans rappeler le meilleur des films d’Emir Kusturica, même si le cauchemar n’est jamais très loin. « Les Thalles de madame Lichen » est inquiétant à souhait, même si l’on peut lui reprocher sa brièveté. Quant à « Carnivore », le texte propose une vision déviante de la passion amoureuse. Enfin, on ne saurait trop recommander « Mars », vision dystopique effrayante d’un monde ayant proscrit les écrivains et leurs écrits, exilant les réfractaires sur Mars. Les amateurs apprécieront cette variante slave du Fahrenheit 451 de Ray Bradbury.

Volontiers déviants et poétiques, les récits d’Asja Bakić nous laissent donc dans une indécision inquiète, souvent insatisfait, mais en proie au malaise, comme sous le joug de l’incarnation planétaire du dieu de la Guerre. Un bien étrange voyage.

Mars (Mars, 2015) – Asja Bakić – Éditions Agullo, collection « Agullo Court », mai 2021 (recueil traduit du croate par Olivier Lannuzel)

La Fabrique des lendemains

Huitième ouvrage coédité par le Bélial’ et Quarante-Deux (aka Ellen Herzfeld et Dominique Martel), La Fabrique des lendemains compose un florilège de vingt-huit nouvelles ébouriffantes dessinant le portrait d’un futur morcelé, écartelé entre l’humain et le posthumain. Un avenir qui, s’il reste du domaine de la potentialité, n’en demeure pas moins en germe dans l’ici et maintenant d’une condition humaine plus que jamais tiraillée entre les exigences du surmoi et la tentation de l’altérité. Auréolé par un Grand Prix de l’Imaginaire, l’ouvrage est l’œuvre sans équivalent dans la langue anglaise d’un jeune auteur au moins aussi prometteur que Greg Egan ou Ken Liu. Au regard de ce recueil, idéalement transposé en français par Pierre-Paul Durastanti, on ne peut que se joindre au concert des louanges.

Passons outre le traditionnel résumé. Non que l’exercice ne nous déplaise, mais il ne convient vraiment pas ici. Aussi contentons nous de livrer quelques pistes, histoire de titiller la curiosité, sans pour autant renoncer à établir une liste des récits ayant suscité notre enthousiasme. L’imagination de Rich Larson s’enracine dans un futur proche, ces fameux lendemains dont l’architecture émerge peu-à-peu sous nos yeux, prolongeant nos usages technologiques, tout en consolidant les différentes ségrégations spatiales fracturant le monde, qu’elles soient sociales, numériques, historiques et ethniques, voire à l’intersection de toutes ces discriminations. Il apprivoise les thématiques propres à la hard science pour en tirer des histoires ancrées dans un quotidien cosmopolite, jalonnées d’allusions à l’Afrique, son continent de naissance, mais aussi à l’Espagne et à d’autres mondes émergents. Et, s’il flirte avec la short story, ne dédaignant pas le récit à chute, la juxtaposition des différents récits laisse entrevoir des liens, des parentés et des résonances indéniables dont on peut pointer les échos avec gourmandise.

Bien qu’il soit qualifié de post-eganien, Rich Larson se distingue pourtant de son aîné australien par un regard moins clinique, moins froid, et un regard plus affûté sur les conséquences et probables dérives impulsées par les technosciences dans un monde en proie à la transformation. Il use ainsi des thématiques de la génétique, de la cybernétique, de la technologie quantique, de l’intelligence artificielle et de l’immortalité dans un contexte marqué par le transhumanisme et les conduites extrêmes, décrivant un avenir plus que jamais livré à l’injustice et à l’inhumanité. Car si la technologie permet de télécharger sa conscience dans un autre corps, mécanique ou biologique, pour jouir de sa jeunesse ou de ses sensations, voire acquérir une forme d’immortalité, si elle permet de résoudre des enquêtes et de protéger le citoyens, elle dispose en même temps des moyens d’asservir, d’exploiter ou d’exterminer. Rien de neuf sous le soleil de la machine molle. Et pourtant, une étincelle d’humanisme semble continuer à briller, paradoxalement, au sein des créations génétiques ou numériques de l’homme. Néo-néandertalien, IA et autre chimpanzé évolué laissent à penser que si l’humain disparaît, sa meilleure part au moins lui survivra.

Dans un monde en proie aux conflits asymétriques, où les perdants de la mondialisation sont pourchassés ou instrumentalisés par une idéologie techniciste ayant remisé dans les poubelles de l’histoire les promesses du progrès social et émancipateur, les récits de Rich Larson délivrent une vision assez sombre de l’avenir. Un futur où l’humain reste à l’interface d’un désir d’empathie sans cesse déçu et d’un instinct de prédation insatiable. Entre émerveillement, sidération, et effroi, on accuse ainsi le choc, troublé par les sonorités étranges et familières des motivations de personnages n’ayant pas mis à jour les contradictions de leur nature d’être raisonnable et superstitieux.

Parmi les vingt-huit textes figurant au sommaire, retenons surtout huit nouvelles. « Indolore » constitue une entrée en matière percutante, à la croisée des technosciences et de l’émotion. On y épouse le point de vue d’un super-soldat doté de la capacité à se régénérer. Longtemps au service d’intérêts supérieurs, il a déserté, cherchant désormais à libérer un otage interné dans un hôpital. Avec ce seul texte, Rich Larson investit le champ des possibles de la science-fiction, alliant la puissance d’évocation du genre au dépaysement des mondes émergents. Dans un registre post-apocalyptique, « Toutes ces merdes de robots » ne déparerait pas dans un recueil de Robert Scheckley. L’humour grotesque y côtoie un sentiment d’étrangeté mais aussi les spectres de la mortalité et du deuil. Dans un monde où Dieu (l’homme) est mort, le dernier survivant de l’humanité n’a-t-il pas tout intérêt à disparaître, histoire d’entretenir l’illusion de sa supériorité ? Pour les amateurs de physique quantique, « Porque el girasol se llama el girasol » offre quelques dangereuses visions, non dépourvues d’une certaine poésie, où le thème du déracinement se trouve intriqué avec celui plus politique de l’immigration illégale. Avec son crescendo dramatique et son dénouement poignant, ce texte est incontestablement un coup de cœur. Dans un registre dystopique, « L’Homme vert s’en vient », le texte le plus long du recueil, dépeint un futur inégalitaire menacé par une secte prônant l’extinction de l’espèce humaine. Évidemment sombre, mais non dénuée d’un goût affirmé pour le sarcasme et une certaine dose de décontraction, cette nouvelle est portée par un personnage féminin singulier et fort sympathique dont on aimerait lire d’autres aventures, histoire de se frotter plus longuement à son tempérament de battante. « En cas de désastre sur la lune » renoue avec un humour absurde de la plus belle eau. Dans le contexte d’un huis clos à bord d’une une capsule spatiale stationnée sur la Lune, on voit l’angoisse initiale se transformer progressivement en récit d’une extravagance débridée fort réjouissante. N’en disons pas davantage de crainte de déflorer la chute fort savoureuse. « Veille de Contagion à la Maison Noctambule » s’aventure sur un terrain plus cruel et tragique. On y découvre un futur post-apocalyptique où seule la partie nantie de l’humanité a survécu au prix de l’extermination presque totale de ceux qu’elle considère comme des parasites. Le texte dépeint avec force talent, y compris celui du traducteur, une société post-humaine étrangère par son apparence, ses membres portant leur vêtement comme une seconde peau (ou poe), tout en rejouant le principe marxiste de la lutte des classes comme un rite de passage. Voici incontestablement, une grande réussite de ce recueil. « Innombrables Lueurs Scintillantes » abandonne la Terre et ses parages pour se focaliser sur une intelligence résolument non humaine. Avec ses pieuvres sentientes, Rich Larson fait preuve ici d’une belle créativité, dressant en quelques pages le portrait détaillé d’une société en proie aux démons de la superstition et de la peur face à l’inconnu. Toute ressemblance avec une autre espèce n’est pas exclue. Pour terminer, « La Digue » se penche sur les mécanismes de l’amour et sur les artifices déployés pour séduire. Et si aimer n’était pas qu’une histoire de tropisme biologique et d’affinités électives ? L’idée a de quoi inquiéter, voire choquer comme le découvre ce couple de vacanciers amoureux. Un texte troublant de justesse et de simplicité.

Répétons-le encore une fois, le cœur de la science-fiction bat au rythme de la nouvelle. Si l’assertion peut paraître un lieu commun pour les connaisseurs du genre, La Fabrique des lendemains en donne une preuve brillante et stimulante.

La Fabrique des lendemains – Rich Larson – Le Bélial’ & Quarante-Deux, octobre 2020 (recueil de nouvelles traduites de l’anglais [Canada] par Pierre-Paul Durastanti)

Au-delà du Gouffre

Cinquième ouvrage de la collection coéditée par le Bélial’ et les Quarante-Deux, Au-delà du Gouffre propose dans un recueil sans équivalent outre-Atlantique une sélection des nouvelles de l’auteur canadien Peter Watts. Douze textes issus du recueil Beyond the rift paru chez Tachyon Books plus quatre textes postérieurs, le tout précédé d’un bref avant-propos et suivi par une postface de Watts lui-même et une autre de Jonathan Crowe. Évidemment, la recension ne serait pas complète s’il n’était fait mention de la traditionnelle bibliographie d’Alain Sprauel.

Que dire de Peter Watts, si ce n’est que son œuvre propose du sense of wonder en barre, mélange stimulant de culture geek, de hard SF, de sidération et de visions dangereuses. Bref une science fiction inventive, mais sans aucune bienveillance pour le genre humain. Bien au contraire, l’auteur serait plutôt du genre à vouloir botter les fesses de l’humanité, histoire de la faire tomber du piédestal où elle s’est juchée avec roublardise.

Pour Watts, les choses sont claires. L’être humain n’est qu’un amas protoplasmique avec un cerveau n’ayant guère évolué depuis la Préhistoire. Rien ne ravit davantage l’auteur que de lui rappeler sa fragilité, ses limitations neurologiques et sa finitude dans le grand concert cosmique de la vie. Très imaginatif lorsqu’il s’agit de mettre en scène l’altérité dans son acception la plus radicale, il ne nourrit cependant guère d’illusions quant aux motivations extraterrestres, évitant ainsi l’écueil de l’anthropomorphisme. Sa formation de biologiste marin lui fait appréhender la vie comme un univers violent et amoral, relevant d’une logique darwinienne fondée sur la survie, la compétition et la dissémination, au détriment de la collaboration ou de la symbiose.

D’aucuns voient dans Peter Watts un faiseur de futurs dystopiques. Dans la plupart, voire la majorité de ses histoires, l’avenir est incontestablement sombre, bien éloigné des visions d’une science fiction avide de progrès technologique et social. Pourtant, comme lui-même le clame bien fort, ses histoires paraissent bien gentilles comparées à la réalité du monde dans lequel nous vivons et dans lequel nous nous voilons la face, emmurés dans notre petit confort personnel. Et puis, la plupart de ses personnages finissent en général par s’en sortir, certes en choisissant la moins pire des solutions… Si l’on souhaite absolument qualifier Peter Watts, disons qu’il se définit comme un optimiste généreux dans sa colère, sans illusion quant à la nature biologique de l’être humain, et ne pardonnant surtout pas aux élites politiques, économiques, religieuses ou médiatiques, leur mascarade. Bien loin de l’image de misanthropie qu’on souhaite lui coller.

Parmi les seize textes de Au-delà du Gouffre, bien peu se révèlent médiocres et, en dépit du léger coup de mou de la troisième partie, le sommaire brille par sa grande homogénéité. N’ayant pas l’envie de déflorer le recueil, on se contentera de recenser ceux qui demeurent les plus marquants.

Paru au sommaire de l’anthologie des Utopiales en 2010, « Les Choses » est une fanfiction relevant d’une logique lamarckienne délicieusement tordue. On y retrouve le déroulé de l’intrigue du film culte de John Carpenter, mais du point de vue de l’entité extraterrestre. Viscéral et étranger, le regard de la chose sur l’être humain se teinte d’horreur. Watts parvient à nous faire ressentir l’incompréhension et la répugnance de la créature lorsqu’elle découvre la condition de l’être humain et son inadaptation intrinsèque. Forte impression que ce texte, même après sa relecture.

Autre inversion de perspective et nouvelle réussite avec « Le Malak ». Cette fois-ci, on adopte le regard d’un drone évoluant sur le fil de la conscience. Ange de la mort, création de silice et de matériaux composites, il suit les routines fixées par sa programmation, raisonnant en terme de coût ou de prévision des dommages collatéraux et appréhendant le monde en fausses couleurs, rouge pour les ennemis, vert pour les amis, bleu pour les neutres. Cette nouvelle nous dévoile un aperçu de la vie au temps de la guerre asymétrique, mais du point de vue de l’arme et de l’intelligence artificielle.

La deuxième partie du recueil se compose de trois textes qui offrent une unité thématique plus forte, nous projetant dans l’espace à bord d’un vaisseau lancé dans la construction de portails utilisant la technologie des trous de ver (roman à paraître bientôt). Hélas pour ces pionniers, l’instantanéité du déplacement spatial n’est pas promise. Ils voyagent sans espoir de retour, à une vitesse relativiste, plongés dans un sommeil cryogénique, et sont ranimés par l’IA du vaisseau lorsque apparaît une difficulté imprévue. Avec sa sphère de Dyson vivante et sa plongée au cœur des couches superficielles d’une étoile, « L’Île » et « Géantes » sont un condensé de tension, de spéculations vertigineuses et de sidération brute. Une émotion inhérente à la hard SF, ayant les mêmes effets qu’une drogue dure.

Laissant de côté la troisième partie et sa thématique axée sur la religion, hélas portée par des textes un tantinet faibles, on retrouve dans les quatrième et cinquième parties du recueil des nouvelles plus vigoureuses. Sorte de préquelle au roman Échopraxie, « Le Colonel » prolonge la compétition entre les simples humains augmentés et les intelligences partagées. Quant à « Une niche » et « Maison », ils trouvent leur place dans l’univers de la trilogie « Starfish », se révélant par ailleurs une bonne entrée en matière afin de découvrir l’atmosphère anxiogène de ces romans.

Avec Peter Watts, l’extension du domaine des possibles n’est guère plaisant à découvrir. Il nous confronte à notre condition de créature organique, guidée par des impératifs biologiques rendant les notions philosophiques de liberté ou de libre-arbitre définitivement obsolètes et absurdes. Il nous pousse en tête à tête avec la machine molle imparfaite qui nous définit et nous pousse à agir. Si l’on n’aime pas les avenirs de l’auteur canadien, peut-être vaut-il mieux éviter de se pencher sur notre présent. La dystopie y apparaît finalement comme le roman noir du futur.

Au-delà du Gouffre – Peter Watts – Le Bélial & Quarante-Deux, 2016 (nouvelles traduites de l’anglais [Canada] par Roland C. Wagner, Pierre-Paul Durastanti, Gilles Goullet, Erwann Perchoc.

Delhi noir

Dédiées aux littératures urbaines, les éditions Asphalte poursuivent leur tour du monde en traduisant les ouvrages parus outre-atlantique chez Akashic Books. Cette fois, elles nous emmènent du côté de l’Asie, dans la capitale de l’Inde, pour une promenade dépourvue des paillettes et des clichés du tourisme de masse. Selon la formule désormais consacrée, quatorze auteurs, issus de plusieurs générations, passent la mégapole (plus de quinze millions d’habitants au compteur) au filtre du noir. L’occasion de découvrir la littérature indienne, en explorant les angles morts du sous-continent.

Au sein du recueil, Delhi occupe la première place dans la distribution des rôles. Les diverses nouvelles dévoilent sa part d’ombre. Ainsi, on se ballade dans la cité d’Est en Ouest et du Nord au Sud, enjambant à plusieurs reprises les eaux polluées du Yamunâ, affluent toxique du Gange, charriant autant les cadavres des vaincus que les effluents non retraités des égouts. On arpente aussi l’axe périlleux du Delhi Ridge, s’informant sur les loisirs des femmes au foyer du quartier de Paharganj, squattant la gare routière centrale où arrivent et partent les autobus qui circulent sur l’autoroute jouxtant le bidonville de Bhalswa. Bref, le recueil nous offre un condensé de la société indienne.

Mégapole populeuse et cosmopolite affectée par les maux inhérents aux villes monstrueuses, la capitale indienne vit au rythme des existences infimes qui l’animent. Des ruines majestueuses de son passé moghol – transformées en refuge pour les toxicomanes et les couples adultères – aux banlieues habitées par les classes moyennes, en passant par les slums et les rues sillonnées par les rickshaws et autorikshaws, le lecteur découvre un univers à la fois différent et semblable au sien. Une altérité sans fard, où le quotidien des habitants, parfois sordide, côtoie la délinquance ordinaire et une corruption généralisée. Toxicomanie, violence conjugale, alcoolisme , les divers travers des sociétés modernes se mêlent et s’ajoutent aux ancestrales oppositions de classe, de caste et d’ethnie, accouchant d’un monstre urbain à nul autre pareil.

Dans des registres aussi différents que ceux de la satire, du réalisme social, du roman policier et de la tragédie, les auteurs de Delhi noir prennent le pouls de la cité. Ils auscultent ses habitants, leurs relations sociales, leurs mœurs et leurs espoirs. Ils dressent le portrait à hauteur d’homme d’une ville surpeuplée, polluée et gangrenée par le crime, dont les paysages sont sans cesse renouvelés par le flot continu des arrivants.

Parmi les textes inscrits au sommaire, j’avoue m’être amusé du périple surréaliste accompli par le business man de « Comment j’ai perdu mes habits ». J’ai succombé au charme vénéneux de « L’Aunty des chemins de fer » et je me suis immergé dans le quotidien précaire de la petite délinquance de « Menu fretin ». Enfin, je signale une curiosité : la nouvelle de Manjula Padmanabhan. « Abattage sélectif » est un texte de SF où, dans un avenir proche, l’Inde domine le monde. Hélas, un chancre défigure toujours l’urbanisme parfait de Delhi. Un vaste bidonville dépotoir dont il faut se débarrasser pour des raisons de salubrité publique. Quoi de mieux qu’un virus pour cela ? Mais pour une population habituée au recyclage des déchets, un poison peut devenir un bienfait. Et d’un bienfait on peut faire une arme, manière pour les pauvres de rendre la monnaie de leur pièce aux nantis…

Au final, Delhi noir se révèle un guide de voyage alternatif qui se distingue par sa grande qualité. Et, même si toutes les histoires ne brillent pas par leur originalité, si la plupart sont prévisibles, le recueil atteint toutefois son objectif : révéler sans voyeurisme l’intimité de Delhi.

Delhi noir, recueil de nouvelles présentées par Hirsh Sawhney – Éditions Asphalte, collection « Asphalte Noir » (Nouvelles noires), avril 2012 (recueil inédit traduit de l’anglais [Inde] par Sébastien Doubinsky)

La Ménagerie de Papier

Le cœur de la SF bat au rythme de la nouvelle. Je n’ai de cesse de le répéter sur ce blog et Ken Liu vient confirmer mes dires. Auteur américain d’origine chinoise, le bonhomme s’est taillé en effet une solide réputation dans le domaine de la nouvelle, raflant au passage quelques prix. La Ménagerie de Papier rassemble dix-neuf textes, une sélection n’ayant aucun équivalent outre Atlantique. D’aucuns trouveront peut-être à redire sur le choix opéré par les Quarante-Deux, à la manœuvre sur ce recueil, mais s’il est un reproche que l’on ne peut leur adresser, c’est celui d’avoir occulté un aspect de l’œuvre de l’auteur américain.

Pour ne rien cacher, les dix-neuf nouvelles, dont beaucoup sont inédites, survolent une grande variété de registres, de la science fiction bien entendu, à la fantasy historique, au fantastique, voire au policier, en passant par l’exercice de style, affichant la volonté indéfectible de l’auteur de mettre l’humain au centre de ses préoccupations. Sur ce point, Ken Liu se montre très clair dans l’avant-propos du recueil. Peu importe le genre de fiction où il écrit. Pour lui, seul compte l’état d’esprit qu’il cherche à transmettre au lecteur, ce petit miracle inhérent à tout acte de communication qui permet de traduire en terme d’émotions humaines le cheminement complexe de la pensée. De cette rencontre cognitive plus ou moins improbable, Ken Liu espère tirer un sentiment de compréhension mutuelle avec le lecteur.

En lisant La Ménagerie de Papier, j’avoue avoir été touché à plusieurs reprises par une étrange impression d’affinité, en dépit de l’éloignement culturel ou du contexte prévalant au moment de ma découverte du recueil. Toutes les nouvelles n’ont pas suscité le même émoi, loin de là. J’avoue même être resté complètement imperméable à certaines d’entre-elles. Mais, lorsque Ken Liu est parvenu à toucher l’esprit du lecteur que je suis, il a su le faire de manière très juste et très intense.

Inutile de dresser un inventaire circonstancié des dix-neuf textes du recueil, l’exercice me semble un tantinet vain puisque ne rendant pas justice à l’écriture simple et pourtant extrêmement évocatrice de l’auteur. Aussi, me contenterai-je de décliner les raisons pour lesquelles j’ai apprécié plus fortement certaines nouvelles. Au-delà du lieu commun science-fictif de l’invasion extraterrestre, « Renaissance » propose une intéressante réflexion sur la mémoire et le pardon, nous renvoyant au propos de L’Homme qui mit fin à l’Histoire. La possibilité d’exciser une partie de sa mémoire pour modeler la personnalité d’un individu apparaît également comme un instrument de domination bien pratique que n’aurait pas désavoué Big Brother, car il est beaucoup plus grave d’oublier que de se rappeler trop bien.

« Les algorithmes de l’Amour » comme « Faits pour être ensemble » explorent les tréfonds de l’esprit via les neurosciences, disséquant notamment la notion de libre-arbitre. Le premier texte me paraît beaucoup plus abouti, avec sa double trame et son dénouement dramatique, que le second dont la réflexion teintée de politique autour du système des recommandations se révèle au final un tantinet trop didactique.

Changement de ton et de registre avec « Le Golem au GMS », une nouvelle fantastique dans le décor d’un vaisseau de croisière en route pour une exoplanète balnéaire. Le texte flirte ici avec une malice et un humour délicieux. Une pause bienvenue, sans prétention et divertissante. En tout cas, je ne suis pas prêt d’oublier Rebecca Lau et ses lubies.

Avec « L’Erreur d’un seul bit », on revient aux choses sérieuses. Réflexion autour de l’amour et de la foi, après tout l’amour n’est-il pas aussi un acte de foi, ce texte fait se côtoyer le coup de foudre et l’épiphanie religieuse. Il pose en tout cas un postulat vertigineux : et si la foi en l’être aimé ou adoré n’était qu’une illusion induite par un dysfonctionnement neuronal ? Voici sans aucun doute le texte qui m’a le plus marqué.

Indépendamment du registre fantastique de l’un et du caractère science-fictif de l’autre, « La Ménagerie de papier » et « Mono no aware » partage une thématique commune. Les deux textes renvoient aux notions de déracinement, de mémoire et sans doute aussi à l’histoire. Ces courts récits sont aussi des petits chefs-d’œuvre de délicatesse et de pudeur, surtout le premier qui, pour le coup, n’a pas usurpé ses multiples récompenses.

Dans le registre de la fantasy historique, dans un style n’étant pas sans rappeler les enquêtes du juge Ti de Robert van Gulik ou les aventures de Maître Li et Bœuf Numéro Dix de Barry Hughart, « La Plaideuse » est un récit policier qui prend place en Chine pendant la période des Cinq dynasties et des Dix Royaumes. Enfant unique du célèbre plaideur Far, il incombe à la jeune Sui-Wei de faire toute la lumière sur la mort d’un marchand, tout en écartant les pistes les plus évidentes. Bref, le texte conjugue les plaisirs du récit de détective et de fantômes.

Avec ses dix-neuf nouvelles d’un éclectisme rare, La Ménagerie de papier tente de restituer un peu de chaleur humaine au sein d’un univers froid, insensible et privé de libre-arbitre. En nous racontant des histoires du futur, de l’ailleurs ou du passé, Ken Liu essaie de susciter un écho de sa propre sensibilité dans l’esprit du lecteur. Il oppose enfin le temps long des équilibres géologiques, génétiques et physiques, à celui beaucoup plus éphémère de l’histoire humaine. A suivre avec Jardins de poussière, second recueil paru dans nos contrées.

Autre avis ici ou .

La Ménagerie de Papier de Ken Liu – Coédition Le Bélial’ & Quarante-Deux, 2015 (recueil proposé par Ellen Herzfeld & Dominique Martel, traduit et harmonisé par Pierre-Paul Durastanti)

La chance vous sourit

« Elle se penche vers Kurt Cobain comme si elle voulait l’enlacer et le serrer contre elle, comme si elle avait oublié que ces bras ne fonctionnent pas et qu’il n’y a devant elle personne à étreindre. »

Depuis qu’il a lu Des parasites comme nous, le tenancier de ce blog est un fan invétéré de Adam Johnson. Sa manière subtile et fort drôle de mettre en scène l’être humain dans son inclination au drame et dans son absurde condition, me réjouissent toujours fortement. Mais, l’auteur est sans doute à son meilleur dans le format de la nouvelle/novella, livrant en pâture à notre appréciation éclairée, le spectacle de quelques existences criantes de vérité.

La chance vous sourit est le titre du second recueil de l’auteur paru dans nos contrées, mais aussi celui du sixième texte inscrit à son sommaire. Organisé autour du deuil et de la séparation, l’ouvrage ausculte l’intimité de quelques individus dont l’apparente banalité recèle des trésors d’émotions. Deuil de l’être aimé, disparu ou diminué, deuil d’une époque révolue où l’on croyait toucher au bonheur et qui n’a sans doute jamais existé ailleurs que dans sa tête, deuil du pays natal ou deuil d’une innocence irrémédiablement souillée, La chance vous sourit est aussi un recueil sur la fragilité de l’être humain et sur sa propension à la résilience. Ou pas.

On l’a dit, La chance vous sourit recèle en son sein des textes devant lesquels on ne peut rester imperturbable. Difficile en effet de ne pas compatir à la détresse de cet homme face à la maladie de sa femme et face à sa volonté de mourir, ne trouvant finalement le réconfort que dans le simulacre holographique plus vrai que nature du président récemment assassiné. Difficile de ne pas éprouver de l’empathie pour ce livreur évoluant en territoire zéro, longtemps après le passage de l’ouragan Katrina, avec un nourrisson sur les bras et un avenir à reconstruire. Difficile de ne pas être troublé par le récit de cette épouse atteinte du cancer, obsédée par les seins des  autres femmes qu’elle croise, s’interrogeant sur la fidélité de son mari après sa mort. Difficile de supporter le déni de cet ancien directeur d’une prison de la Stasi, dont l’existence étriquée se réduit à l’espoir de voir revenir sa femme et les jours heureux de la dictature. Difficile de côtoyer l’ambiguïté de ce pédophile, lui-même victime durant son enfance, ayant décidé de rompre avec sa criminelle addiction en dépit des pulsions inavouables qu’il contient à grand peine. Difficile enfin de juger ces deux réfugiés Nord-Coréens, confrontés à une liberté dont ils ne savent quoi faire, au point de constituer un handicap pour leur devenir.

Entre Louisiane post-Katrina et Allemagne post-communiste, en passant par Séoul, Adam Johnson nous brosse le portrait de quelques individus, hommes et femmes, un peu perdus, confrontés au malheur, à l’inconnu, à leurs responsabilités, voire à leurs démons intérieurs. Tour à tour ironiques, bouleversantes, provocantes ou absurdes, même sur le sujet scabreux de la pédophilie, les histoires de La chance vous sourit ne paraissent jamais anodines, atteignant une qualité d’émotion authentique par leur justesse et leur intelligence.

Adam Johnson flirte ainsi avec l’indicible et la part irrationnelle de l’esprit humain. Il teste par la même occasion nos propres certitudes, éprouvant nos limites et suscitant le trouble. Bref, ruez-vous sur ce recueil indispensable, sans doute passé inaperçu pour cause de confinement et de fermeture des librairies. ET PLUS VITE QUE ÇA ! L’injonction vous est offerte gracieusement.

La chance vous sourit (Fortune smiles, 2015) de Adam Johnson – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », mars 2020 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Antoine Cazé)

Scintillements

Scintillements a de quoi réjouir l’amateur d’Ayerdhal, du moins s’il a une âme de complétiste. L’ouvrage a en effet le mérite de rassembler toutes les nouvelles de l’auteur, des textes parus sur différents supports de manière éparpillée, et d’y ajouter dix textes inédits. Publié au Diable vauvert, devenus au fil du temps l’éditeur de cœur de l’auteur, Scintillements s’enrichit aussi d’une courte préface de Pierre Bordage et d’un assortiment d’interviews, notamment celle menée de main de maître par Richard Comballot pour le recueil Voix du futur. Bref, on ne peut pas reprocher à l’éditeur languedocien d’avoir bâclé son travail.

On ne se livrera pas ici, bien sûr, à une recension complète de l’ouvrage : quarante textes, la tâche risquerait de devenir vite lassante, voire rébarbative, et ce ne serait pas rendre justice à l’auteur, décédé il y a maintenant presque cinq ans. Il suffit juste de savoir qu’on y trouve un condensé de ses thématiques préférées et de son intérêt pour l’éthique, les technosciences, le féminisme, le pouvoir, la liberté et l’anticonformisme. Que les éventuels curieux apprennent quand même que Scintillements propose de la rareté, notamment « Mat, mat, mat », la première nouvelle d’Ayerdhal, écrite avec son frère, pas forcément indispensable mais en mesure de flatter le collectionneur sommeillant dans chaque fan. Le recueil compte aussi son lot de textes anodins et inoffensifs, vites écrits autour d’une thématique pour satisfaire un dossier spécial dans la presse ou une plaquette promotionnelle pour une exposition. On y trouve des pastiches (« Le Réveil du croco » et « Les Seigneurs de la firme ») et des hommages (« RCW »), exercices de style codifiés dont Ayerdhal parvient à se dépêtrer en instillant ses préoccupations et son humour, parfois iconoclaste. Scintillements offre surtout l’essentiel, l’indispensable, le cœur de l’œuvre d’Ayerdhal, à savoir l’univers de l’Homéocratie (« Pollinisation » et « Scintillements »), décliné par ailleurs dans plusieurs de ses romans, sans oublier quelques-unes de ses plus grandes réussites dans le domaine de la nouvelle (« Éloge du déficit » ou l’inédit « Le Syndrome de Potemkine »), format dans lequel il ne se sentait pourtant guère à l’aise.

Ainsi, entre anticipation légère et space opera ébouriffant, exercice de style et spéculation, utopie et engagement politique, critique sociétale et sense of wonder, Scintillements propose un panorama salutaire de la carrière d’un écrivain au caractère entier, un tantinet râleur, ne négligeant aucun des aspects de son œuvre. Un auteur qui, à l’instar de Roland C. Wagner, manque cruellement au paysage de la science-fiction française.

Scintillements – Intégrale des nouvelles de Ayerdhal – Au Diable vauvert, 2016

Aux Douze Vents du Monde

Paru en Kvasar, la belle collection des éditions du Bélial’, Aux Douze Vents du Monde ne peut se prévaloir de son caractère inédit. Si l’on se fie au sommaire, toutes les nouvelles sont parues dans le plus grand désordre dans l’Hexagone, soit en recueil, soit en revue. Pour autant, l’ouvrage n’usurpe pas sa réputation d’incontournable, compte tenu de la qualité de ses textes et de la maigre disponibilité de la plupart d’entre-eux, en-dehors du marché de l’occasion. On ne peut retrancher en effet aucune nouvelle de ce panorama survolant de manière quasi-chronologique la décennie ayant suivi les débuts de l’autrice, à l’âge de 32 ans, en gros ici les années 1964 à 1974.

Précédé par une courte préface d’Ursula Le Guin elle-même, chacune des dix-sept nouvelles ne néglige ni la Science-fiction, ni le Fantastique ou la Fantasy, genres auxquelles l’autrice s’est intéressée sans y demeurer confinée. Comme elle le confie elle-même dans les commentaires qui accompagnent chaque texte, Le Guin est plus attirée par les effets des sciences dures ou molles sur la psyché humaine. Elle évolue d’ailleurs assez souvent à la marge des genres, leur préférant le « psychomythe », terme forgé par elle-même, c’est-à-dire un récit hors du temps jouant sur le ressort de la métaphore ou de l’allégorie pour traiter de thèmes universaux, rappelant en-cela la démarche du conte moral ou philosophique. Bref, bénéficiant de traductions révisées par Pierre-Paul Durastanti, le maître d’œuvre de l’ouvrage, Aux Douze Vents du Monde restitue le style si subtil de l’autrice, pétri d’éthique et porté sur l’altérité, l’ethnologie, l’Histoire, les sciences et l’art.

Sans surprise donc, on retrouvera au sommaire les textes à l’origine des plus grands cycles d’Ursula Le Guin. D’abord « Terremer », avec « Le Mot de déliement » et « La Règle des noms ». J’avoue ma préférence pour l’humour cruel du second, un aspect de l’écriture de l’autrice que l’on a tendance trop souvent à oublier. Ensuite, « L’Ekumen », au travers de quatre textes. Pour commencer, « Le Collier de Semlé », à l’origine du roman Le Monde de Rocannon, puis « Le Roi de Nivôse », première incursion de l’autrice sur la glaciale planète Gethen peuplée de créatures androgynes. Sans oublier « Plus vaste qu’un empire » qui raconte la rencontre insolite d’une équipe d’explorateurs dysfonctionnels avec une espèce extraterrestre non-humaine, et enfin « A la veille de la révolution », qui revient sur un personnage clé du roman Les Dépossédés.

Mais, aux côtés de ces nouvelles en forme de points d’orgue, les autres textes ne déméritent pas, bien au contraire, révélant d’autres facettes d’Ursula Le Guin. À vrai dire, nous sommes conviés à une véritable leçon d’écriture, l’autrice américaine centrant son propos sur l’humain et sur les tourments ou les dilemmes qui l’empoignent. Sous sa plume, la Science-fiction s’humanise, renvoyant l’homme à sa solitude, à son rapport à l’autre, à son caractère éphémère et à sa petitesse intrinsèque face à la vastitude de l’univers. La Fantasy devient l’enjeu d’une quête intérieure où l’autre n’est pas forcément l’ennemi et où les archétypes se dépouillent de leur symbolique monotone pour embrasser d’autres points de vue ou révéler leur vacuité. Si la tristesse, le fatum, la mélancolie hantent les pages du recueil, Ursula Le Guin ne néglige toutefois pas la joie de vivre et les plaisirs simples de l’existence, faisant montre d’un humour délicat.

Éminemment fraternelles, toujours politiques dans la meilleure acception du terme, ouvertes à autrui, les nouvelles d’Ursula Le Guin dévoilent donc toutes les nuances d’une sensibilité chaleureuse et d’une intelligence aiguisée. Celle d’une humanité fragile, sans cesse frappée par la finitude de sa condition et pourtant toujours prompte à s’émerveiller.

Aux Douze Vents du Monde (The Wind’s Twelve Quaters, 1975) de Ursula Le Guin – Éditions Le Bélial’, collection « Kvasar », mai 2018 (recueil révisé de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

McSweeney’s Méga-anthologie d’histoires effroyables

Lorsqu’il fonde en 1998 les éditions McSweeney’s, Dave Eggers se fixe comme objectif d’accueillir les textes, quelque peu borderline, ne trouvant pas preneur ailleurs. Derrière cette belle déclaration d’intention se révèle rapidement un collectif d’auteurs ambitieux attirés par le format de la nouvelle, ne rechignant pas, à l’occasion, à explorer les territoires interlopes de la littérature. McSweeney’s s’affirme ainsi comme un générateur d’expérimentations textuelles et visuelles talentueuses dont on peut goûter les élans créatifs dans plusieurs livres et un mensuel critique (The Believer, illustré notamment par Charles Burns).

Sous le patronage de Michael Chabon, la Méga-anthologie d’histoires effroyables, troisième livraison de l’éditeur de San Francisco dans nos contrées, a débarqué chez Gallimard dans la collection « Du monde entier ». Vingt auteurs s’encanaillent ainsi avec les genres dits mauvais ou mineurs. Pour un résultat certes inégal mais globalement réjouissant dont on peut goûter également un échantillon dans la réédition chez Folio SF. Si les deux précédents recueils traduits chez Gallimard ne proposaient qu’un florilège de nouvelles ne faisant qu’effleurer la production de l’éditeur américain, le troisième volume annonce d’emblée la couleur : s’amuser avec les genres dits populaires et infréquentables.

Comment rester impassible devant pareille perspective ? Il est en effet toujours intéressant de lire les textes d’auteurs qui ne sont pas coutumiers de ces genres, au moins pour avoir un aperçu de leurs représentations sur un domaine qu’ils ne pratiquent pas régulièrement ou n’ont pas pratiqué, en tant que lecteur, depuis leur adolescence. Certes, l’exercice est ici quelque peu biaisé du fait de la présence au sommaire de quelques écrivains connus des cercles déviants lisant exclusivement romans noirs, littérature fantastique, science-fiction, récits d’aventures et autres bizarreries. Curieusement, les nouvelles de ces auteurs confirmés s’avèrent les moins convaincantes du recueil.

Difficile en effet, de juger autrement les contributions de Stephen King (une resucée du cycle de « La Tour sombre »), de Neil Gaiman (un peu poussif quand même), de feu Harlan Ellison (une dangereuse vision atteinte de myopie sans aucun doute), de Michael Crichton (au secours!) et de Michael Moorcock (une enquête vaguement uchronique au cœur du premier cercle des dirigeants nazis). L’ensemble flirte avec le banal, le besogneux et le très mauvais. On tourne les pages avec lassitude, lorsqu’on ne s’y ennuie pas carrément en raison d’une narration convenue manquant singulièrement du souffle et des flamboiements imaginatifs que peuvent inspirer les mauvais genres.

Fort heureusement, les autres textes sont un cran au-dessus. Dans « La danse des esprits », Sherman Alexie ressuscite les défunts de la bataille de Little Big Horn dans le cadre d’une histoire de zombies qui, même si elle n’est pas vraiment horrifique, sonne juste par son propos. Avec « Tedford et le Megalodon », Jim Shepard fait s’entremêler la quête d’un fossile vivant et un drame intime. Là encore, c’est la justesse du ton et de l’ambiance qui marque l’esprit. « Les larmes de Squonk, et ce qu’il en advint » de Glen David Gold est de son côté un récit de vengeance prenant place dans l’univers du cirque. Le meurtrier – un éléphant – finira, entre autre bizarrerie, lynché.

La nouvelle de Carol Emshwiller (qui vient juste de mourir), « Le général », frappe par sa tonalité en demi-teinte, rappelant certains textes de Ursula Le Guin. Laurie King nous conte un récit d’aventure dont le héros est une femme solitaire. Toutefois, l’angoisse qui perce dans « Tisser les ténèbres », est désamorcée par un dénouement totalement inattendu. Le texte de Aimée Bender apparaît dans cette série, comme la fausse note. Même avec la meilleure volonté du monde, je n’ai pas adhéré à « L’affaire des duos salière-poivrière », une enquête singulière sur un double meurtre narrée de manière mollassonne. Enfin, Karen Joy Fowler nous régale avec « Tombeau privé 9 », d’un récit à l’ancienne où sont convoqués en vrac, une histoire d’amour, une malédiction antique et l’abîme vertigineux du passé.

Cette deuxième salve de nouvelles dénote d’un véritable effort de leurs auteurs pour investir les codes des mauvais genres. Tout n’est pas encore parfait mais on se régale de l’efficacité des intrigues. Et le meilleur reste encore à venir… En effet, l’anthologie atteint son point culminant avec huit textes. Dan Chaon s’aventure du côté du suspense psychologique. « Les abeilles » élabore une atmosphère qui noue littéralement les entrailles. Passons sur « Peau de chat », nouvelle de Kelly Link figurant par ailleurs au sommaire du recueil La jeune détective et autres histoires étranges chez DLE, si ce n’est pour signaler une autrice à la prose envoûtante. Très connu des lecteurs de polars, Elmore Leonard livre avec « Comment Carlos Webster, rebaptisé Carl, devint un célèbre policier de l’Oklahoma » un joyau noir de la plus belle eau, nous brossant le portrait d’un vrai dur-à-cuire. Avec « Sinon, le chaos » de Nick Hornby, on aborde le versant science-fictif de cette anthologie. L’auteur américain décrit les derniers jours de l’humanité avec les mots, à la fois drôles, foutraques et tendres, d’un adolescent plus préoccupé par le fait de ne pas finir puceau que par la fin du monde. « Le seau de Chuck » de Chris Offutt mélange physique quantique et multivers dans un récit fort sympathique au ton délicieusement enjoué. « Du haut de la montagne, une longue descente » de Dave Eggers est sans aucun conteste l’histoire la plus émouvante du recueil, même si elle paraît en décalage par rapport au thème de l’anthologie. On y suit, pas à pas, une femme plus très jeune au cours de son ascension du Kilimandjaro. Pour elle, plus dure sera la chute est-on tenté de conclure. « Notes sous Albertine » de Rick Moody se révèle le récit le plus dickien. Dans un futur indéterminé, après qu’une catastrophe ait détruit en partie Manhattan, les habitants de New York revivent leurs bons souvenirs grâce à une nouvelle drogue. Sauf que ces souvenirs ne sont jamais tout à fait les mêmes. Et peu à peu, la ville se peuple de zombies toxicomanes qui errent, en perte de réalité, les bras troués par les injections répétées. Il faut avouer que la trame de cette nouvelle est ardue à suivre, mais l’atmosphère est tout simplement magnifique. Pour terminer, Michael Chabon nous propose avec « L’agent martien, roman d’aventures planétaire » le premier épisode d’une uchronie, l’Histoire ayant en effet divergé à partir de la défaite des insurgés américains. Ainsi les États-Unis n’existent pas, la Couronne britannique gouvernant toujours l’Amérique du Nord.

Michael Chabon semble avoir apprécié l’expérience d’anthologiste. Il a d’ailleurs récidivé avec un second volet, d’ores et déjà paru outre-Atlantique (McSweeney’s enchanted chamber of astonishing stories). Un volume dont on attend la traduction avec une certaine impatience (on attend encore), même si certains textes inscrits au sommaire sont désormais disponibles en français ici et .

McSweeney’s Méga-anthologie d’histoires effroyables (McSweeney’s Mammoth Treasury of Thrilling Tales) dirigée par Michael Chabon – Éditions Gallimard, collection « Du Monde entier », octobre 2008

Au bal des actifs

Cinquième ouvrage collectif paru aux éditions la Volte, Au Bal des actifs prend à bras le corps un thème social devenu sociétal, une question morale s’étant muée en programme politique, faisant de la science-fiction le vecteur de son auscultation. Sous la direction de Anne Adàm, douze auteurs francophones, jeunes pousses et habitués du genre, déclinent leur vision de l’avenir du travail, avec en guise de conclusion une postface de Sophie Hiet, cocréatrice de la série Trepallium diffusée sur Arte. Dans des registres différents oscillant entre la dystopie, l’anticipation, le récit post-apocalyptique, la nouvelle e-pistolaire et l’exercice de style, ils s’improvisent lanceurs d’alerte, extrapolant les dynamiques et souffrances présentes pour imaginer l’évolution de « l’actif » travail et de son corollaire, le chômage. Le résultat, souvent anxiogène, laisse fort heureusement planer quelque espoir, des raisons d’envisager l’avenir autrement, comme on va le voir.

Le futur du travail dessiné par l’anthologie est en effet empreint de noirceur. Dans un monde où les techniques managériales utilisent les technosciences pour soumettre et contrôler l’individu, l’émancipation ne semble plus au cœur des préoccupations démocratiques. Automatisation et robotisation rendent le travail obsolète et poussent l’homme au chômage, à l’hyper-précarité ou à l’oisiveté forcée. Pas de quoi se réjouir dans une société de marché où chacun voit ses compétences évaluées, notées, jaugées en temps réel, la performance et la popularité remplaçant la satisfaction du travail bien fait. Bore-out, burnout, bullshit jobs, esprit de compétition, inégalité génératrice d’ascension sociale constituent l’ordinaire d’une population aveuglée par le consumérisme et le miroir aux alouettes de la fin du travail et de l’auto-entrepreneuriat. Les futurs proposés par les douze auteurs au sommaire de l’anthologie sont ainsi redondants et guère enchanteurs. Leurs motifs inquiètent. Fort heureusement, Au Bal des actifs ne se contente pas de jouer le rôle de lanceur d’alerte. Certaines visions donnent des raisons d’espérer. Elles ouvrent les possibles, redonnent une valeur sociale et collective au travail afin de lutter contre l’atomisation des emplois individuels. Elles esquissent enfin des mondes plus solidaires, fraternels et chaleureux, échappant ainsi au carcan néo-libéral et faisant mentir TINA.

Parmi les textes au sommaire de l’anthologie, on retiendra surtout « Nous vivons tous dans un monde meilleur » de Karim Berrouka et sa cité totalitaire toute entière fondée sur l’accomplissement de tâches absurdes et vides de sens. Mais également « Vertigeo » d’Emmanuel Delporte et son univers vertical immersif. Sans oublier les nouvelles de Norbert Merjagnan et d’Alain Damasio, « co ve 2015 » et « Serf-made-man ? », un foisonnement conceptuel et langagier stimulant, hélas alourdi par une narration par trop didactique. On aurait aimé en effet qu’ils se montrent plus suggestifs au lieu de nous faire la leçon. On s’amusera enfin avec « Le Parapluie de Goncourt » de Léo Henry, sorte de work in progress et de mise en abyme autour d’une rencontre entre Flaubert et Goncourt sur fond de répression des communards, sans oublier « Parfum d’une mouffette » de David Calvo et le portrait grinçant qu’il dresse de la condition d’écrivain.

Loin d’être un luxe, comme Rêver 2074, publiée par le Comité Colbert, l’anthologie Au Bal des actifs se révèle une lecture salutaire, même si l’on peut déplorer sa relative frivolité quant aux aspects les plus spéculatifs que le sujet pouvait laisser présager.

Au bal des actifs – Ouvrage collectif sous la direction de Anne Adàm – Éditions La Volte, 2017 (L. L. Kloetzer, David Calvo, Li-Cam, Luvan, Ketty Steward, Norbert Merjagnan, Alain Damasio, Emmanuel Delporte, Catherine Dufour, Léo Henry, Karim Berrouka, Stéphane Beauverger)