Les continents perdus

Gilles Dumay venant de laisser sa place à Pascal Godbillon à la tête de la collection Lunes d’encre, profitons du défi initié par A. C. de Haenne pour rappeler qu’il y a aussi été publié sous le pseudonyme de Thomas Day (non non, je ne vais pas parler de Resident Evil)

Pourvue d’une illustration de couverture suggestive (je ne sais pas vous, mais moi, je kiffe!), l’anthologie Les continents perdus prolonge l’expérience entamée par Thomas Day dans la défunte collection « Présence du futur » (Aventures lointaines 1 et 2). L’ouvrage présente une sélection de nouvelles et novelettes dont la publication s’étale de 1986 à 2002. Formats de prédilection de la science-fiction, la nouvelle et la novella demeurent hélas les grandes oubliées de l’édition, si l’on fait abstraction de la récente collection « Une Heure-lumière ». Un fait regrettable lorsque l’on constate la grande qualité des textes réunis ici. Walter Jon Williams, Ian R. MacLeod, Michael Bishop, Lucius Shepard et Geoff Ryman, leurs histoires se révèlent époustouflantes par leur justesse, leur imagination et leur sensibilité. Rassurez-vous, je pèse mes mots.
Dans un avant-propos concis et un tantinet polémique, Thomas Day (aka Gilles Dumay, directeur de la collection Lunes d’encre) dévoile sa conception des littératures de l’Imaginaire. Compte tenu de sa liste d’auteurs préférés, je ne peux que le suivre… Mais, revenons au sommaire de l’anthologie où il nous propose cinq destinations à cinq époques différentes. Une invitation au voyage alléchante, mais pas seulement.

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui même. On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. »

Nicolas Bouvier

Premier texte de l’anthologie, « Le Prométhée invalide » relève de l’uchronie. Walter Jon Williams met en scène les personnages de Lord Byron, Percy et Mary Shelley dans une réalité historique alternative, où l’écriture du roman Frankenstein ou le Prométhée moderne ne se déroule pas dans les conditions que nous connaissons. A l’instar de Brian Aldiss (voir le roman Frankenstein délivré), l’auteur américain s’amuse avec le genre et l’une de ses œuvres maîtresses. Il le fait en prenant comme décor l’Europe au lendemain des boucheries napoléoniennes, empruntant à l’époque son style sans trop alourdir le récit. Bref, voici, une lecture agréable et engageante pour la suite.

« Tirkiluk » n’a pas été étranger à mon envie de découvrir les romans de Ian MacLeod (pour mémoire, Les Îles du soleil chez Folio SF et L’âge des Lumières chez DLE). Cette nouvelle raconte l’arrivée et l’installation d’un jeune météorologue dans une station de l’Arctique. Le contexte est celui de la Seconde Guerre Mondiale et bien entendu les informations que le jeune scientifique doit collecter sont vitales au bon déroulement des opérations militaires. Que les lecteurs réfractaires aux histoires militaires se rassurent, ce texte s’éloigne très vite de ces prémisses guerrières. On assiste en effet à la découverte par un occidental d’un milieu et d’une culture (celle des Inuits) qui lui sont totalement étrangers. Et progressivement, cette étrangeté finit par contaminer le récit, nimbant les contours de la réalité d’une aura de fantastique. Inutile de préciser que la rédaction de l’histoire sous forme de journal intime convient idéalement à l’atmosphère.

« Apartheid, Supercordes et Mordecai Thubana » est sans doute le texte que je préfère dans cette anthologie (encore que mon cœur balance avec la nouvelle suivante). Michael Bishop n’est pas totalement inconnu en France puisque les amateurs de Philip K. Dick ont sans doute lu son hommage au Maître du Haut Château (Requiem pour Philip K. Dick). Néanmoins, je souhaiterais en lire davantage de cet auteur, surtout au regard de ce superbe récit. En effet, celui-ci est à la fois audacieux et engagé. Relier physique quantique et discrimination raciale, tout en dénonçant l’Apartheid, ce système ségrégationniste institué en Afrique du Sud jusqu’à la fin des années 1990, n’est pas une mince affaire. Abordé selon le point de vue d’un descendant de Boers, Afrikaner bon teint, l’histoire ne bascule à aucun moment dans la caricature et Michael Bishop s’en sort, je trouve, de façon fort satisfaisante. Coup de cœur et coup de maître.

Bien connu dans nos contrées grâce au Bélial’ et à Jean-Daniel Brèque, on aimerait que le talent de Lucius Shepard soit reconnu plus largement. Ici, l’auteur américain force une nouvelle fois l’admiration avec un texte à mi-chemin du fantastique et de la Science-Fiction. Ne tergiversons pas, j’avoue m’être régalé en découvrant le Delà, cette contrée singulière peuplée de vagabonds et de leurs chiens, un territoire traversé par des trains mystérieux et sillonné de monstruosités mortelles. Une invitation au voyage en forme d’aventure au cœur des Ténèbres. Bref, « Le train noir » apparaît comme mon second coup de cœur.

Geoff Ryman restera connu dans nos contrées pour une poignée de nouvelles. Primé à plusieurs reprises (British Science Fiction Award et World Fantasy Award, pour ceux que ça intéresse), « Le pays invaincu. Histoire d’une vie » se révèle un texte fort émouvant où l’on découvre la vie d’une petite fille (puis jeune femme) dans un pays qui n’est pas tout à fait le Cambodge, mais qui y ressemble fortement quand même. Un univers assez singulier, teinté de fantasy, qui pour cette raison pourrait peut-être décourager les lecteurs cartésiens. S’inspirant d’une réalité tragique, la nouvelle n’en demeure pas moins empreinte d’une justesse touchante.

Seule anthologie publiée dans la collection Lunes d’encre, Les continents perdus nous font regretter la faible appétence du lectorat pour les nouvelles. Un fait que l’on peut regretter au regard de la qualité des textes sélectionnés ici.

Les continents perdus – Anthologie proposée par Thomas Day – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », septembre 2005 (recueil traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

Alternative Rock

Publié en 2014 chez Folio SF, l’anthologie Alternative Rock est parue à l’occasion d’une opération commerciale et thématique menée autour du Rock et de la Science-fiction. L’ouvrage accompagnait la réédition de Le Temps du Twist de Joël Houssin, Armageddon Rag de George R.R. Martin et Fugues de Lewis Shiner. Excusez du peu, on ne peut pas vraiment parler de perdreaux de l’année. Oscillant entre l’hommage besogneux, l’uchronie personnelle et la réinterprétation des mythes du Rock, Alternative Rock peine pourtant à convaincre, malgré un sujet excitant et au fort potentiel transgressif. Sur les cinq nouvelles, seules deux tirent en effet leur épingle du jeu, les autres ne suscitant au mieux qu’un ennui poli. Pas facile de composer une partition honorable avec cinq textes dépareillés.

En ouverture de l’anthologie, Stephen Baxter glose autour d’un douzième album des Beatles, objet improbable composé avec les morceaux provenant de leur carrière solo postérieure, manière pour l’auteur de sous-entendre que rien ne se perd rien se crée, tout se transforme. Une impossibilité dans l’univers des deux personnages du récit et a fortiori dans le nôtre, mais peut-être pas dans un univers parallèle… En dépit de tout l’amour que voue Baxter aux Fab Four, il échoue malheureusement, ne parvenant pas à transmettre une once d’émotion avec ce texte en forme de tracklist mollassonne et soporifique. Bref, « Le Douzième album » ne soulève pas les foules, encore moins celle des groupies en furie. Il aurait même plutôt tendance à les anesthésier.

Continuons avec « En tournée », nouvelle écrite à six mains par Gardner Dozois, Michael Swanswick et Jack Dann. Si l’atmosphère de ce texte ne manque pas d’intérêt, l’argument de départ pourrait tenir tout entier sur un timbre poste. Ressusciter trois icônes du Rock disparues tragiquement, pour les faire participer ensemble à un unique concert, paraît en effet pour le moins une idée bien maigre. Mais, la touche de fantastique un tantinet désuète, qui n’est pas sans rappeler le décor d’un épisode de la série Twilight Zone, fait passer la pilule. Un fait dont Gardner Dozois est lui-même bien conscient, entre deux déclarations d’autosatisfaction.

On monte un peu en puissance avec « Elvis le rouge » de Walter Jon Williams. Hélas, le soufflé retombe très vite, une fois la situation de départ posée. L’auteur américain ne parvient pas en effet à donner suffisamment d’épaisseur à son Working Class Hero pour que celui-ci incarne une version alternative du King convaincante. Et la pirouette finale ne réussit pas à redresser la situation.

Premier point d’orgue de l’anthologie, « Un chanteur mort » s’attaque à l’un des tropes du Rock : l’idole fracassée en plein succès. « Vivre vite, et mourir jeune » La formule semble désormais une belle connerie pour le fantôme de Jimi Hendrix, embarqué dans une road story entre Londres et l’Écosse, via le Yorkshire. Pour le guitariste gaucher, l’heure est désormais à la désillusion et à la nostalgie. Avec ce texte, Michael Moorcock acquitte bellement son tribut à Hendrix qu’il a croisé à Londres une ou deux fois lorsqu’il fréquentait le milieu. Les amateurs ne rateront d’ailleurs pas la petite allusion au groupe Hawkwind. Il se livre également à une démystification du discours naïf autour du show-business et de sa supposée conscience sociale.

« Snodgrass » de Ian R. MacLeod achève l’anthologie sur une touche de cynisme et de provocation impeccable. Dans cette nouvelle, les Beatles ont connu succès et longévité, mais sans John Lennon. Le bonhomme a quitté le groupe dès 1962 sur un coup de colère, refusant de se compromettre avec les pontes de l’industrie musicale. Trente ans plus tard, il ressasse ce mouvement d’humeur, entre amertume et ivrognerie, hébergé à Birmingham chez une prostituée compatissante. Jusqu’au jour où sa trajectoire vient croiser celle des Fab Four vieillissants, en tournée dans la cité pour jouer leur merde, et celle de Mark David Chapman. Avec ce portrait pathétique et rugueux de Lennon, Ian R. MacLeod accouche du meilleur texte du recueil. Dans une veine assez proche de Dan Fante, l’auteur anglais attaque au pic à glace l’icône du rock, parvenant à le rendre touchant dans son rôle de loser magnifique.

Au final, si Alternative Rock ne tient pas toutes les promesses esquissées par son sommaire, l’anthologie propose tout de même deux excellentes nouvelles justifiant à elles seules sa lecture. C’est toujours ça de pris.

A45831-Alternative rock.inddAlternative Rock – Anthologie de Stephen Baxter, Gardner Dozois, Jack Dann, Michel Swanwick, Walter Jon Williams, Mickael Moorcock et Ian R. MacLeod – Editions Folio SF, 2014 (recueil traduit de l’anglais par Jean-Pierre Pugi)

La petite Déesse

cyberabadÀ bien des égards, La Petite Déesse apparaît comme le prolongement naturel du Fleuve des dieux. Avec ce recueil, Ian McDonald revient au cœur de l’Inde future dont il a dressé un portrait convaincant dans son roman. L’occasion pour les lecteurs du Fleuve des dieux de renouer avec les aeais, les mécas de combat, les brâhmanes et bien d’autres créations issues du creuset de la science-fiction. Mais on peut y voir aussi une opportunité pour le néophyte, La Petite Déesse se révélant beaucoup plus abordable pour se familiariser en douceur avec un univers situé littéralement ailleurs et demain. En effet, au vertige suscité par les technosciences s’ajoute celui du dépaysement. On évolue en terre étrangère, à l’instar de Kyle, enfant expatrié se coltinant à l’altérité au cours d’une excursion au bord du Gange. Une expérience aussi fascinante que périlleuse.

L’approche de McDonald se veut plus transversale, l’auteur britannique survolant près de cinquante années, de l’éclatement de l’Union née de la décolonisation à l’avènement d’une Inde post-humaine. Dans cet intervalle, il explore les possibles d’une nation en proie à la surpopulation et à une révolution technologique inéluctable. Un processus ne faisant pas grand cas de la multitude humaine, et dont seule une minorité tire vraiment profit. On s’attache à des enfants et à quelques jeunes adultes qui témoignent des mutations rapides de leur pays. Des transformations dont ils ressentent les effets jusque dans leur chair et leur être. C’est Padminî Jodhra, transformée en arme vivante pour accomplir la vengeance de son clan. Sanjîv, gamin des rues fasciné par les robot-wallah, enfants soldats engagés dans une variante réelle de FPS. Ou cette gamine des contreforts de l’Himalaya reconnue comme l’incarnation d’une divinité avant de devenir elle-même l’hôte de plusieurs intelligences artificielles. Et cette danseuse, mariée à une aeai jalouse dont les multiples avatars font la pluie et le beau temps entre les Etats du Bharât et de l’Awadh. Sans oublier Jâsbir, beau parti en quête d’une épouse dans un pays comptant désormais quatre fois plus d’hommes que de femmes. Toute une panoplie de nouveaux outils sont ainsi mobilisés pour assouvir des désirs et des besoins vieux comme le monde.

Cependant, le personnage central de La Petite Déesse reste l’Inde elle-même. Une Inde tiraillée entre le temps long, pour ne pas dire immobile, des traditions, et celui plus court de la mondialisation. Le long texte « Vishnu au cirque de chats » illustre ce déchirement. Ian McDonald y fusionne cosmogonie hindoue et révolution technologique. Un syncrétisme tempéré d’une touche d’humanité, via le regard fataliste du narrateur, et ne faisant pas abstraction des préoccupations de la majeure partie de la population. Un quotidien besogneux où le seul acte d’héroïsme qui importe, et c’est déjà beaucoup, consiste à survivre.

Avec La Petite Déesse, l’ampleur et la précision de l’imagination se conjuguent une fois de plus à la richesse et à la puissance de la métaphore. Des qualités qui ne sont pas particulières à la science-fiction, mais que Ian McDonald déploie ici avec maîtrise, nous dressant un portrait nuancé et humain d’une Inde future. À lire de toute urgence.

La-petite-deesse_2504La Petite Déesse (Cyberabad Days, 2009) de Ian McDonald – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2013 (recueil traduit de l’anglais [Irlande] par Gilles Goullet)

Des nouvelles de Norman Spinrad

Auteur américain incontournable, du moins à mes yeux, Norman Spinrad est dit-on aussi un talentueux nouvelliste. N’ayant jusqu’à présent lu que ses romans, j’ai décidé de combler mes lacunes. Après avoir mis la main sur les deux anthologies composées par Patrice Duvic, je me suis aussitôt lancé pour juger sur pièces. Bien m’en a pris car, mis à part quelques textes un tantinet décevants, j’ai jubilé comme rarement, me délectant au passage avec quelques perles à porter au rang de chefs-d’œuvre de la S-F.

Dans sa préface, Patrice Duvic insiste d’entrée sur la difficulté à définir l’œuvre de Norman Spinrad. Une difficulté au moins aussi grande que celle consistant à définir la Science-fiction elle-même. Car une chose semble certaine à la lecture des deux recueils, l’auteur fait montre d’une vertigineuse diversité d’inspiration, de ton et de style, poussant cette pluralité jusque dans ses thématiques. Quoi de plus normal pour un écrivain considérant la speculative fiction comme « la seule forme de littérature qui soit vraiment en prise avec notre époque, qui explore la réalité multiple dans laquelle nous vivons. »

Enfant de la contre-culture, Norman Spinrad considère la S-F comme un moyen d’élargir le champ de la conscience. À l’instar de la drogue, un de ses sujets de prédilection, le genre créé un effet esthétique et littéraire ouvrant les perspectives sur les infinies possibilités générées par l’esprit. Une conception allant de pair avec la notion d’entropie, de chaos, principe vital de l’évolution à ses yeux. Bref, voyons un peu ce que le sommaire de ces deux anthologies nous propose. Je m’excuse par avance du caractère lapidaire de mes commentaires.

Norman-Spinrad-Le-Livre-D-or-De-La-Science-Fiction-Livre-849062379_LCommençons par Le livre d’or de la S-F.

« Le dernier des Romani ». Sur le thème de l’éternel errant, du réprouvé, Norman Spinrad met ici en scène un Rom, le dernier de son peuple, qui trouve son salut et sa patrie dans l’espace. Ce texte, le premier de l’auteur, est intéressant sans être bouleversant. Toutefois, il augure bien du devenir de celui-ci.

« Subjectivité » Pour assouplir les effets de l’enfermement durant un long vol spatial, on drogue les membres de l’équipage. En proie à des visions psychédéliques, ceux-ci ne parviennent plus à faire la différence entre celles-ci et la réalité. J’avoue m’être beaucoup amusé en lisant cette nouvelle dont le dénouement ne gâche rien. Oh non !

« Les anges du cancer » Un excellent texte sur la rémission et le voyage intérieur, doté de surcroît d’un dénouement grinçant du plus bel effet.

« Le dernier hurrah de la Horde d’Or » Franchement bof ! Ce texte mettant en scène Jerry Cornélius, le héros de Michael Moorcock, m’a laissé de marbre. Passons.

« Le grand flash » Rock et apocalypse nucléaire, deux thèmes permettant à Spinrad de déployer sa verve iconoclaste. Bravo !

« L’herbe du temps » Une construction impeccable pour un effet maximum. Alors là, je dis chef-d’œuvre ! Assertion non négociable.

« Continent perdu » Une ballade dans New York, après que les États-Unis aient perdu de leur superbe du fait de la sur-pollution. L’argument sert de prétexte à un propos de nature plus politique. J’ai beaucoup aimé ce texte qui m’a rappelé l’excellent « Chair à pavé ».

« Nulle part où aller » Je passe, n’ayant pas accroché à la chose…

« La beauté de la chose » Nouvelle ballade dans une cité de New York progressivement dépouillée de ses bâtiments et monuments emblématiques, tous vendus à de riches étrangers. Le texte offre l’opportunité de confronter la subjectivité américaine à celle d’une culture étrangère, ici nippone. J’ai bien aimé.

« Souvenir de famille » Ce texte est une parabole antimilitariste dotée d’un dénouement émouvant. Pas mal sans être bouleversant. J’ai lu beaucoup mieux dans le genre.

« Tous les sons de l’arc-en-ciel » L’argument de départ rappelle celui de Les miroirs de l’esprit. Toutefois, il ne s’agit pas ici de dénoncer la dianétique mais de traiter de la notion de réalité multiple. Bien aimé.

« Black out » Bof ! Dommage de terminer le premier recueil avec cette nouvelle que je juge quelconque.

au-coeur-de-l-orage-184900-250-400Passons au recueil Au cœur de l’orage.

« Expansion » On se trouve dans un Empire interstellaire où la durée du temps de voyage confère à la Terre un avantage technologique. Un marchand astucieux essaie de tirer son épingle du jeu. Un propos classique avec un dénouement à la Spinrad. Rien de neuf sous le soleil.

« Enfant de l’esprit » Que se passerait-il si l’on rencontrait la femme de ses rêves et si l’on pouvait assouvir avec elle tous ses désirs ? Cette expérience est vécue par trois éclaireurs sur une planète étrangère. Une nouvelle fois, un très bon texte.

« L’égalisateur » On connaît la formule : Si tu veux la paix, prépare la guerre. Dans ce texte, Norman Spinrad s’intéresse aux problèmes de conscience soulevés par l’invention d’une nouvelle arme sans tomber dans le piège inhérent à ce genre de sujet. Très bien.

« Question de technique » Un texte humoristique défouraillant tout azimut. Bien aimé.

« Agonie » À nouveau, un chef-d’œuvre démontrant de surcroît que Norman Spinrad peut produire des histoires touchantes.

« Thérapie » Lavage de cerveau et conditionnement. Un court texte très efficace.

« Chéri, recommençons ! » Alors là, bof bof ! Je passe.

« Le syndrome infernal » Un récit humoristique sur les super-héros. Pas mal !

« Les héros ne meurent qu’une fois » Un récit cruel sur le caractère indéfectible de l’amour. Cœurs d’artichaut s’abstenir…

« Les portes de l’univers » Bof ! Le propos est intéressant mais je n’ai pas adhéré au traitement. Tant pis !

« Au cœur de l’orage » Un court texte distrayant, hélas vite oublié.

« Sur la route de Mindalla » Par son thème, la réalisation des fantasmes, ce texte rappelle « Les enfants de l’esprit ». Pas mal mais sans plus.

« En terrain neutre » Une rencontre du troisième type réalisée sous l’emprise de la drogue. Une histoire bien menée, dotée d’un dénouement optimiste.

« L’âge de l’invention » L’argument de cette nouvelle sert de prétexte à une satire sur le monde de l’art. Pas mal.

« Impasse » Cette nouvelle illustre à merveille la question : l’herbe est-elle plus verte ailleurs ? On se doute de la réponse…

« L’entropie, bébé, quel pied d’acier » Incontestablement la nouvelle la plus expérimentale des deux anthologies. Je n’ai pas du tout accroché !

Au final, le bilan s’avère plus que positif. Norman Spinrad est effectivement très talentueux et je ne peux que recommander de lire ces deux anthologies.

Le livre d’or de la S-F – Norman Spinrad – anthologie présentée par Patrice Duvic – Presses Pocket, mai 1978

Au cœur de l’orage – Norman Spinrad – anthologie réunie par Patrice Duvic – Presses Pocket, novembre 1979

L’Homme qui parlait aux araignées

Afin de démarrer en douceur et prendre la (dé)mesure de l’œuvre de Jacques Barbéri, il convient peut-être de débuter par le recueil L’Homme qui parlait aux araignées, opus rassemblant un florilège de nouvelles écrites entre 1987 (« Prisons de papier », texte paru dans le recueil Malgré le monde du collectif Limite) et 2008 (pour les deux inédits). Cette démarche progressive permet de se faire une idée assez fidèle du style et de l’imaginaire singulier de l’auteur français qui, même lorsqu’il œuvre dans le domaine de l’hommage (à Lewis Carroll, Jules Verne, Philip K. Dick, Cordwainer Smith et tutti quanti…), parvient à faire exploser les contraintes du genre pour recomposer une image conforme à son paysage mental fantasque.

On ne va évidemment pas résumer chacun des textes qui composent le recueil. Ceux-ci sont de toute manière inracontables, ce qui est tout naturel puisque l’imaginaire de l’auteur est indescriptible. Tout au plus, peut-on glisser un indice : derrière les apparences déjantées se dessine une profonde réflexion existentielle, pour ne pas dire une quête obsessionnelle.

Lire Jacques Barbéri, c’est un peu comme lire du Lewis Carroll qui a infusé dans un bain de physique quantique. On pénètre ainsi dans un univers d’une dinguerie finalement très rigoureuse, où drame, humour et cauchemar sont intimement intriqués. Et de la même manière qu’il s’approprie les codes et les archétypes de la S-F, Jacques Barbéri fait sienne la logique quantique pour en développer tout le potentiel poétique. Univers gigognes, rêves enchâssés dans la réalité ou réalité encapsulée dans le rêve, on n’est jamais très loin non plus des mondes truqués de Philip K. Dick. Mais les mondes de Jacques Barbéri sont autrement plus vertigineux, si on peut me permettre ce sacrilège. Leur réalité prête à caution car elle est augmentée par le virtuel ou altérée par les drogues, voire par les deux à la fois. Le narrateur/observateur est exposé au principe d’incertitude auquel il ne peut espérer échapper que par la fuite dans un univers plus paisible ou par un oubli adouci au scotch-benzédrine. Ou alors, il doit redonner un sens à son existence dans un quotidien contaminé par les bizarreries : lolitrans, gigaragnes, psychomachines, métabêtes… Autant de trouvailles langagières, de mots-valises, de jeux de mots qui donnent corps aux obsessions organiques de l’auteur, aux mutations chitineuses, aux copulations sémantiques et autres chimères dignes des visions cauchemardesques d’un Jérôme Bosch mais scénarisées par Tex Avery.

Bref, l’œuvre de Jacques Barbéri est proprement fascinante, quelque chose comme une Vénus de Milo parfumée aux phéromones sexuelles à qui on aurait ventousé des tentacules…

la volteL’Homme qui parlait aux araignées de Jacques Barbéri – recueil paru aux éditions La Volte, 2008

Dimension Philip K. Dick

L’anthologie est un art difficile dans lequel Richard Comballot s’est taillé une solide réputation ces dernières années. Les lecteurs des ouvrages parus chez Mnémos (Icares 2004, Mission Alice, Les Ombres de Peter Pan et La Machine à remonter les rêves) et ceux du recueil édité au Fleuve noir (Elric et la porte des mondes) pourront sans doute en témoigner. Dimension Philip K. Dick semble s’inscrire dans cette continuité. Pourtant, le projet est beaucoup plus ancien car, comme Richard Comballot le confie dans l’avant-propos de ce recueil, celui-ci remonte à 2002. Et puis, ce n’est pas ici une créature littéraire mais bien le créateur qui figure au cœur du projet. C’est à l’issue d’un accouchement qui s’est accompli non sans douleur que, finalement, celui-ci voit le jour chez le petit éditeur Rivière Blanche. En effet, paradoxalement, l’intérêt des éditeurs pour un recueil en forme d’hommage à Philip K. Dick a été inversement proportionnel à l’attrait que l’auteur états-unien représente désormais auprès des producteurs de cinéma. Pourtant qui peut nier, sans faire preuve d’une mauvaise foi absolue, l’influence que l’écrivain californien a eu sur bon nombre d’auteurs francophones, toutes générations confondues, comme le démontre le sommaire de cette anthologie ? Qui peut minorer l’aura qui émane toujours de son œuvre ?

Commençons par les textes les moins convaincants de l’ouvrage. Avec « Le Dieu venu du néant », Bruno Lecigne propose un texte qui se veut vif, humoristique et ultra référencé, et qui s’avère au final lourd, surchargé et aussi drôle qu’un sketch de Benny Hill. Avis aux amateurs. Ça ne s’améliore pas avec « Les Oubliettes du Haut-Château » de Daniel Walter. La nouvelle met en scène Philip K. Dick himself dans le contexte uchronique de sa seule œuvre primée : Le Maître du Haut-Château. Pour faire court, disons qu’on s’y ennuie ferme et que le texte aurait mérité de finir dans un cul de basse fosse. « Dankon-club » de Xavier Mauméjean confronte le privé Deckard à Philip K. Dick au cours d’une enquête qui fait appel à la mémétique. Au passage, on est heureux d’apprendre que cette nouvelle a servi de matrice à la novella Poids mort, car celle-ci s’avère aussi poussive que le texte paru aux éditions du Rocher. Fort heureusement, Xavier Mauméjean commet aussi une préface réjouissante (intitulée « Je pense donc je flippe »). Rédigée à la manière d’une dissertation de philosophie, elle introduit un parallèle entre l’œuvre de Dick et le philosophe Descartes. Enfin, « Malédicktion », la nouvelle de Philippe Curval, échappe de justesse au couperet. La narration est pénible et laborieuse mais le dénouement très ubikien rachète l’ensemble.

Toutefois, ces textes ne sont que quelques exceptions dans un ensemble qui brille surtout pour sa haute tenue. À ce propos, la majorité des nouvelles échappent à la tentation du pastiche obséquieux ou de l’exercice de style besogneux. En fait, on a vraiment le sentiment que les différents auteurs se sont emparés pour leur propre compte des thèmes dickiens (qu’est-ce qui définit la réalité ? qu’est-ce qui définit l’humain ?). On constate qu’ils se sont plongés avec plaisir dans la mythologie intime de Dick. Au pire, le contrat est rempli sans panache ; ici je pense à « Les Clones rêvent-ils de Dolly ? » de Richard Canal, ou à « Parce que mon nom est légion » de Jean-Pierre Vernay. Au mieux, le résultat est touchant, voire bouleversant, et l’hommage rendu à Dick empreint d’une sincérité rafraîchissante. Dans le lot, c’est sans aucun conteste le regretté Jean-Pierre Hubert qui tire le mieux son épingle du jeu. « Substance 82 » est un excellent récit dont l’ambiance paranoïaque et pimentée d’une pointe d’humour noir convient idéalement au propos. Dans un autre registre, Alain Dartevelle nous livre deux très belles nouvelles qui empruntent à la fois à la biographie de l’auteur états-unien et à son œuvre. Le dosage entre ces deux éléments est une vraie réussite. Sur un sujet géopolitique sensible (les attentats contre le World Trade Center), Claude Ecken propose, avec « Glissement de temps sur Manhattan », le récit de sa rencontre avec Dick, le 11 septembre 2001. À moins que le WTC ne soit le point focal d’une réalité fluctuante qui échappe à l’auteur lui-même… De son côté, le duo Laurent Queyssi, Ugo Bellagamba, imagine deux uchronies qui sont des réussites tant au point de vue de la justesse du ton que de la narration. Avec « 707 Hacienda way », Laurent Queyssi nous rapporte la rencontre d’un journaliste avec son idole : l’écrivain Jane Dick. Au cours de l’entretien, le fan aborde une question qui lui tient à cœur : quels sont les mécanismes qui ont présidé à l’écriture de son œuvre la plus connue, La Maîtresse du Haut-Château. Est-ce le Yi-King ? Le hasard ? Un coup de bluff ? Et si celle-ci avait été inspirée par son frère défunt : Philip ? La réponse, si elle n’est évidemment pas nette, vaut surtout pour la charge émotive qu’elle suscite. Avec « Le Syndrome de la chouette en plein jour » (dont le titre s’inspire du roman inachevé de Dick), Ugo Bellagamba imagine que l’écrivain n’est pas mort en 1982. Après une courte convalescence, celui-ci s’est retiré dans le Massif Central et a coupé tous les ponts avec le milieu de la S-F et la célébrité. Jusqu’au jour où un jeune fan, qui ressemble à un hybride de Laurent Queyssi et de Ugo Bellagamba, vient lui soumettre un projet de coécriture. La réponse imaginée est tout à fait malicieuse. Pour sa part, Johan Heliot brode avec « La Dernière valse de Philip K. Dick » un hommage qui s’inspire de Dr Bloodmoney. Une fois de plus, sa nouvelle est exemplaire pour sa sobriété et, ce qui ne gâche rien, il se permet même d’inviter en guest stars Stanislaw Lem, K.W. Jeter, Tim Powers et Harlan Ellison. Terminons enfin avec la nouvelle de Jacques Barbéri. Un texte déjanté, lu et relu dans Bifrost et le recueil L’Homme qui parlait aux araignées, mais dont on ne se lasse pas de la dinguerie.

Dimension Philip K. Dick est donc une anthologie tout à fait recommandable. Un recueil sympathique qui recèle quelques vraies pépites. Un ouvrage que l’on se doit de conseiller sur le champ à tout lecteur averti de Philip K. Dick.

dimension_k_dickDimension Philip K. Dick – Anthologie présentée par Richard Comballot, Éditions Rivière Blanche, 2008

Philip K. Dick goes to Hollywood

Honneur à la forme courte avec ce petit recueil offert pour l’achat de deux titres parus chez ActuSF. Dépêchez-vous, il n’y en aura pas pour tout le monde.

Léo Henry figure en bonne place dans mon panthéon personnel des auteurs français de l’Imaginaire. Aux côtés de Catherine Dufour, de Jérôme Noirez ou de Thierry Di Rollo, excusez du peu, il tient avec talent sa place, ne m’ayant que très peu déçu jusqu’à présent. Certes, j’apprécie beaucoup d’autres écrivains, mais aucun ne me procure autant de plaisir que ce quatuor dont je goûte chaque mot et phrase avec délectation.
Délaissons ces considérations intimes dont vous vous souciez comme de la dernière chemise d’un DRH d’Air France, pour revenir à Léo Henry. Découvert dans l’anthologie Retour sur l’Horizon, avec un texte pour lequel il a été primé si je ne m’abuse, le bonhomme n’a cessé depuis de s’engager dans des projets originaux et enthousiasmants. Les nouvelles par email, « Le Naurne », le cycle de Yirminadingrad semblent unis par l’envie d’écrire pour donner jour à un univers de fiction plus grand que la réalité telle qu’on la relate dans l’Histoire officielle. À l’instar de Paco Ignacio Taibo II, l’auteur français paraît ainsi vouloir composer une version hybride de la réalité et de l’Histoire, puisant son inspiration dans la littérature et le cinéma, culture populaire y comprise.

Philip K. Dick goes to Hollywood creuse ce sillon, Léo Henry laissant de surcroît libre cours à l’une de ses marottes, l’exercice de style référencé, volontiers parodique. En cinq nouvelles, il met ainsi en scène Philip K. Dick, les Beatles, Lemmy Kilmister, Bobby Fisher, Dziga Vertov, Jean Vigo et <alerte spoiler>le capitaine Haddock <fin de l’alerte spoiler>, redessinant l’histoire du cinéma, de la musique et de la bande dessinée.
« Philip K. Dick goes to Hollywood » évoque la lente élaboration de Blade Runner au cinéma. Raconté à la manière d’une correspondance dont on n’aurait que la part écrite par Dick, ce court texte s’amuse de la paranoïa de l’auteur et du délire mystique de la fin de sa vie. L’exercice s’adresse surtout aux connaisseurs qui ne resteront sans doute pas insensibles aux nombreux clins d’œil. Hélas, c’est sur ce point qu’il montre ses limites.
« Meet the Beätles » s’apparente à une sorte de récit rock, écrit à la manière de Please Kill me. On y découvre le devenir du groupe après la mort accidentelle de McCartney en 1967 et son remplacement par Lemmy Kilmister. Voici sans doute le premier point d’orgue du recueil. Un point d’orgue à la tonalité lourde et métallique, avec un clin d’œil au Maître du Haut-château en guise de bonus.
Extrait des nouvelles parues par email, « Les Règles de la nuit » s’adresse à un lectorat féru d’histoire du cinéma. Léo Henry évoque la genèse d’un film imaginaire par un auteur d’avant-garde bien réel. À réserver aux érudits.
Récit éminemment dickien, « F6 !! ou la Transfiguration de Bobby J. Fischer » nous projette littéralement dans la tête du célèbre champion d’échec Bobby Fisher, dont la vie ressemble à tous points de vue à celle d’un personnage de roman ou de film. Pas étonnant qu’il ait été rattrapé par la fiction, faisant l’objet de moult adaptations littéraires et cinématographiques, notamment ici celle de Léo Henry. Cette variation autour du bonhomme apparaît comme le second point d’orgue du recueil. Le génial joueur d’échec, amateur des polémiques bien nauséabondes, y connaît une angoisse existentielle terrifiante, doutant de sa nature humaine et craignant être l’objet de puissances occultes. Dickien, on vous a dit !
« No se puede vivir sin amar », autre nouvelle parue par email, achève le recueil sur un note légère. Sorte d’épisode de <alerte spoiler>Tintin<fin de l’alerte spoiler>, où le héros éponyme et son chien auraient été évacués, le récit met en scène un <alerte spoiler>capitaine Haddock <fin de l’alerte spoiler> poursuivi par des émules des M.I.B.

Bref, Philip K. Dick goes to Hollywood se révèle une lecture réjouissante, à mi-chemin de l’uchronie et de l’exercice ludique. Ruez-vous dessus, quitte à braquer le possesseur de l’objet.

philipkdick_hollywoodPhilip K. Dick goes to Hollywood de Léo Henry – Éditions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits », octobre 2015