24 vues du Mont Fuji, par Hokusai

Avec ce dixième titre de la collection « Une Heure-Lumière », Le Bélial’ est allé pêcher une novella primée en 1986. Un Hugo, excusez du peu, pour un auteur surtout réputé sous nos longitudes pour ses cycles interminables. Pourtant, les connaisseurs savent déjà que Roger Zelazny se montre également talentueux dans la forme courte. Le recueil Une Rose pour l’Ecclésiaste témoigne de cette appétence pour un format dont on ne louera jamais assez l’importance pour la science-fiction.

24 vues du Mont Fuji, par Hokusai fait directement allusion à l’artiste japonais du XVIIIe siècle, en particulier à la série d’estampes qu’il a consacré au Mont Fuji. Loin de se cantonner au clin d’œil à Hokusai, Roger Zelazny impulse ici une synergie poétique entre le texte et l’image, opposant deux formes d’immortalité.

Pour parvenir à faire le deuil de son époux, Mari a entamé un pèlerinage au Japon, terre avec laquelle elle semble par ailleurs liée. Nous n’en serons pas davantage sur son existence, même si, au fil des 24 étapes (stations?) de son voyage autour du Mont Fuji, elle paraît jouer un scénario calqué sur le sommaire d’un livre contenant une sélection de 24 estampes du célèbre artiste nippon Hokusai. Le livre en poche, elle entame ainsi une circumnavigation contemplative, essayant de retrouver l’endroit exact choisi par Hokusai pour peindre chacune de ses estampes. Une tâche ardue, bien entendu, car même si la masse du Mont Fuji semble inaltérée, anthropocène oblige, les paysages qui l’environnent ont par contre beaucoup changé depuis son époque. Mais peu importe, Mari ne s’embarrasse pas de ces détails prosaïques. Elle met littéralement (et littérairement) ses pas dans ceux de l’artiste, dont elle semble suivre l’ombre fantomatique, harcelée par d’autres fantômes peut-être plus réels, les épigones de son époux défunt (mais est-il vraiment mort ?), manifestations numériques belliqueuses qui remontent sa piste dès qu’elle approche d’un ordinateur ou d’un terminal électronique.

Pressée par le temps et la menace sourde de ces épigones lancées à ses trousses, Mari prend pourtant le parti de goûter à chaque instant qui lui reste avant de mourir, puisant en elle-même la ressource nécessaire pour nourrir sa contemplation de la majesté du volcan enneigé. D’abord, grâce à des réminiscences plus personnelles, prenant la forme de souvenirs heureux et malheureux. Puis, par des réflexions de nature plus philosophiques, lui rappelant que le temps est un luxe dans un monde en mutation rapide, le réseau informatique mondial effaçant inexorablement la singularité des individus et les distances, tout en permettant une traçabilité implacable. Enfin, elle espère toujours contrecarrer le plan imaginé par son défunt mari.

En nous conviant à ce voyage au centre de la tête de sa narratrice, Roger Zelazny livre ainsi une méditation sur la fugacité du présent, nous encourageant à ne pas en laisser échapper une seule parcelle. Et, à la transcendance technologique, lorgnant vers le transhumanisme, il oppose une autre forme d’immortalité, celle composée par l’artiste et son œuvre. Une manière séduisante de s’affranchir de l’entropie, via le regard d’autrui.

Additif : Pour les amateurs, voici de quoi prolonger la méditation en fort bonne compagnie, celle des estampes de Hokusai.

24 vues du Mont Fuji, par Hokusai (24 Views of Mt. Fuji, by Hokusai, 1985) de Roger Zelazny – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2017 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Laurent Queyssi)

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Le Sultan des nuages

Vénus. Ses nuages éthérés, son panorama vertigineux, sa pression atmosphérique infernale, ses cité volantes. Les lieux pourraient inspirer la mélancolie. Ils sont juste l’enjeu d’une lutte feutrée, au moins aussi létale que la température au niveau du sol de la planète.

Invités par le satrape local pour y faire montre de leur expertise en matière de terraformation, David Tinkerman et le Dr Léa Hamakawa arrivent sur Hypatie, l’une des cités contribuant à la réputation de Vénus. En sa qualité d’homme le plus riche du système solaire, Carlos Fernando Delacroix Ortega de la Jolla y Nordwald-Gruenbaum suscite en effet les convoitises, d’autant plus qu’il a 21 ans (12 ans en temps terrestre), âge requis pour un haut-mariage. De quoi provoquer quelques remous dans la société vénusienne.

Lecture d’images et d’idées, la science-fiction n’est jamais meilleure que lorsqu’elle conjugue ces deux enjeux. Geoffrey A. Landis convoque ses connaissances scientifiques pour projeter une nébuleuse de cités volantes au milieu des nuages acides de l’astre sœur de la Terre. À l’altitude idéale pour coloniser la planète, elles flottent entre la pression mortelle de la surface et l’espace hostile, donnant vie à une société originale, notamment en matière matrimoniale. Car voilà bien la grande trouvaille du récit, ce système matrimonial où les différents époux tressent leur union sur la longue durée, le plus âgé partageant son expérience avec le plus jeune, avant que celui-ci ne fasse la même chose avec un conjoint plus jeune.

Hélas, le récit pèche par ses personnages au moins aussi peu consistants que les nuages de Vénus, en particulier David, narrateur de ce séjour empreint de mystère et de sense of wonder. Amoureux du Dr Hamakawa, sans que ses sentiments ne soient partagés par la séduisante femme, il se contente d’accompagner le mouvement, témoin des luttes qui se livrent en coulisse autour de la fortune de Carlos Fernando. Un bien piètre rôle lui permettant de découvrir une société où le sexe, la famille et l’amour ne sont que les variables d’ajustement d’un monde des affaires impitoyables.

Bref, sans être complètement bouleversant, Le Sultan des nuages se révèle une lecture dépaysante qui n’est pas sans rappeler James Patrick Kelly, même si l’on peut regretter sa brièveté et la faiblesse du traitement des personnages.

Le Sultan des nuages (The Sultan of the Clouds, 2010) de Geoffrey A. Landis – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », septembre 2017 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Le Regard

Devenue une détective dure-à-cuire par le truchement de ses bio-améliorations, Ruth Law traîne également une solide réputation d’efficacité auprès de ses clients. D’abord, il y a le Régulateur, un dispositif enfiché sur son système limbique afin de filtrer ses émotions qu’elle laisse fonctionner 23 heures sur 24, au risque de se griller les neurones, comme une sorte de camisole électronique pour contenir les mauvais souvenirs. Et puis, elle est équipée de toute une panoplie de gadgets, aux limites de la légalité, pistons pneumatiques dans les jambes, tendons composites, batteries pour stimuler ses muscles et os renforcés, faisant de sa personne un cyborg. Et tout cela, pour oublier un drame personnel, vécu au temps où elle travaillait encore dans la police. Confrontée au meurtre d’une jeune prostituée, elle voit là une opportunité de se racheter et de retrouver la paix, peut-être.

Neuvième volume d’« Une Heure-Lumière », Le Regard confirme l’intérêt porté par les éditions du Bélial’ à Ken Liu dont voici la seconde novella traduite dans cette collection. Roman noir de l’avenir, le récit flirte avec le cyberpunk et la littérature policière d’une manière empreinte d’un indéniable classicisme. Sur ce point, Ken Liu respecte à la lettre les conventions du genre : détective se définissant par ses actes et non par ses états d’âme, tueur sadique, pègre impitoyable et policiers fatigués, le tout immergé dans un univers urbain où tout se marchande. Rien ne manque dans ce qui s’apparente à un polar solide.

Et pourtant, Ken Liu parvient à tirer son épingle du jeu. D’abord, en introduisant un personnage féminin blessé à la place du sempiternel privé désabusé. Ensuite, en usant de manière mesurée de la technologie et des poncifs du genre. Enfin, en distillant ses informations petit-à-petit sans chercher à se montrer trop démonstratif. Certes, comparé à L’Homme qui mit fin à l’histoire, Le Regard se situe un bon cran en-dessous d’un point de vue strictement spéculatif. On peut regretter que les motivations du Surveillant, la Némésis de Ruth, ne soient pas davantage développées. On peut s’agacer aussi du caractère prévisible du dénouement et de la linéarité d’une intrigue où l’on ne frissonne guère.

En dépit de ces remarques, Le Regard reste une novella efficace, tant par son atmosphère que pour l’intégration des technosciences dans la trame classique d’un roman noir. Bref, voici un texte mineur, mais cependant bien maîtrisé.

Le Regard (The Regular, 2014) de Ken Liu – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2017 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Poumon vert

Habituée aux hautes plaines de Jabuthal, où l’atmosphère ténue rend la respiration problématique, voire impossible sans un symbiote, Jalila a grandi sous les cieux étoilée en compagnie de ses trois mères, nomades parmi les nomades, vivant de peu à l’abri de leur haremlek. Mais, le temps de la migration vers les côtes est venu. Un temps d’épreuves, l’air lourd et humide du bord de mer rendant le souffle douloureux. Un temps de changement également, la cité cosmopolite de Al Janb réservant une multitude de surprises à la jeune fille. Elle va ainsi découvrir l’amour et la déception amoureuse, mais aussi le secret des Dix Mille et un mondes, accessible grâce à l’astroport dont le souffle chaud des fusées balaie la ville. Elle va se frotter à l’altérité, à la multiplicité des possibles et à la douleur suscitée par cette connaissance, opérant sa mue de l’enfance vers l’adolescence, ultime étape avant l’âge adulte.

Si l’on fait abstraction de deux romans et d’une poignée de nouvelles, Ian R. MacLeod reste un auteur confidentiel dans nos contrées. Un fait que l’on se doit de regretter eu égard à la générosité de sa bibliographie outre-Manche, mais surtout à l’extrême qualité de son œuvre. La parution de Poumon vert, huitième volume de la collection « Une Heure-Lumière », vient nous rappeler ô combien ce fait est déplorable. Mais, elle donne aussi des raisons d’espérer.

Poumon vert nous cueille sans coup férir. La puissance d’évocation de la plume de Ian R. MacLeod fait encore ici des merveilles. On plonge illico dans un monde différent et pourtant familier, un univers où l’élément masculin se trouve réduit à la portion congrue, au point de ne plus être le genre dominant, y compris dans la langue. Un futur où pointent des réminiscences de culture arabe et où la civilisation pratique une sorte de symbiose entre low et high tech. Ian R. MacLeod pratique l’art du dépaysement d’une manière admirable, montrant sans dire et dévoilant sans asséner. Poumon vert suscite en conséquence une multiplicité d’images étranges et pourtant sensibles, réveillant des sons, des odeurs et des textures qui semblent ordinaires.

Dans cet univers où la reproduction naturelle est devenue une exception, voire une incongruité, l’auteur britannique brasse aussi les thématiques du roman d’apprentissage, évoquant dans toute sa complexité le cap périlleux de l’adolescence, âge des possibles mais aussi des fragilités. Jalila se révèle un formidable guide, dévoilant progressivement son environnement jusque dans ses détails les plus intimes. Elle est aussi une jeune fille arrivée à un moment clé de son existence, celui où l’insouciance doit céder la place aux responsabilités. Un passage ardu et formateur, prélude à une autre phase de sa vie. Et si tous les possibles s’ouvrent à elles, encore faut-il qu’elle accepte la douleur passagère résultant de ce choix. C’est à cette seule condition qu’elle peut espérer grandir.

Poumon vert se révèle au final comme un des points d’orgue de la collection « Une Heure-Lumière », pour ne pas dire comme LE point d’orgue d’une collection qui a su séduire par son exigence.

Poumon vert (Breathmoss, 2002) de Ian R. MacLeod – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2017 (novella traduite de l’anglais par Michelle Charrier)

Les continents perdus

Gilles Dumay venant de laisser sa place à Pascal Godbillon à la tête de la collection Lunes d’encre, profitons du défi initié par A. C. de Haenne pour rappeler qu’il y a aussi été publié sous le pseudonyme de Thomas Day (non non, je ne vais pas parler de Resident Evil)

Pourvue d’une illustration de couverture suggestive (je ne sais pas vous, mais moi, je kiffe!), l’anthologie Les continents perdus prolonge l’expérience entamée par Thomas Day dans la défunte collection « Présence du futur » (Aventures lointaines 1 et 2). L’ouvrage présente une sélection de nouvelles et novelettes dont la publication s’étale de 1986 à 2002. Formats de prédilection de la science-fiction, la nouvelle et la novella demeurent hélas les grandes oubliées de l’édition, si l’on fait abstraction de la récente collection « Une Heure-lumière ». Un fait regrettable lorsque l’on constate la grande qualité des textes réunis ici. Walter Jon Williams, Ian R. MacLeod, Michael Bishop, Lucius Shepard et Geoff Ryman, leurs histoires se révèlent époustouflantes par leur justesse, leur imagination et leur sensibilité. Rassurez-vous, je pèse mes mots.
Dans un avant-propos concis et un tantinet polémique, Thomas Day (aka Gilles Dumay, directeur de la collection Lunes d’encre) dévoile sa conception des littératures de l’Imaginaire. Compte tenu de sa liste d’auteurs préférés, je ne peux que le suivre… Mais, revenons au sommaire de l’anthologie où il nous propose cinq destinations à cinq époques différentes. Une invitation au voyage alléchante, mais pas seulement.

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui même. On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. »

Nicolas Bouvier

Premier texte de l’anthologie, « Le Prométhée invalide » relève de l’uchronie. Walter Jon Williams met en scène les personnages de Lord Byron, Percy et Mary Shelley dans une réalité historique alternative, où l’écriture du roman Frankenstein ou le Prométhée moderne ne se déroule pas dans les conditions que nous connaissons. A l’instar de Brian Aldiss (voir le roman Frankenstein délivré), l’auteur américain s’amuse avec le genre et l’une de ses œuvres maîtresses. Il le fait en prenant comme décor l’Europe au lendemain des boucheries napoléoniennes, empruntant à l’époque son style sans trop alourdir le récit. Bref, voici, une lecture agréable et engageante pour la suite.

« Tirkiluk » n’a pas été étranger à mon envie de découvrir les romans de Ian MacLeod (pour mémoire, Les Îles du soleil chez Folio SF et L’âge des Lumières chez DLE). Cette nouvelle raconte l’arrivée et l’installation d’un jeune météorologue dans une station de l’Arctique. Le contexte est celui de la Seconde Guerre Mondiale et bien entendu les informations que le jeune scientifique doit collecter sont vitales au bon déroulement des opérations militaires. Que les lecteurs réfractaires aux histoires militaires se rassurent, ce texte s’éloigne très vite de ces prémisses guerrières. On assiste en effet à la découverte par un occidental d’un milieu et d’une culture (celle des Inuits) qui lui sont totalement étrangers. Et progressivement, cette étrangeté finit par contaminer le récit, nimbant les contours de la réalité d’une aura de fantastique. Inutile de préciser que la rédaction de l’histoire sous forme de journal intime convient idéalement à l’atmosphère.

« Apartheid, Supercordes et Mordecai Thubana » est sans doute le texte que je préfère dans cette anthologie (encore que mon cœur balance avec la nouvelle suivante). Michael Bishop n’est pas totalement inconnu en France puisque les amateurs de Philip K. Dick ont sans doute lu son hommage au Maître du Haut Château (Requiem pour Philip K. Dick). Néanmoins, je souhaiterais en lire davantage de cet auteur, surtout au regard de ce superbe récit. En effet, celui-ci est à la fois audacieux et engagé. Relier physique quantique et discrimination raciale, tout en dénonçant l’Apartheid, ce système ségrégationniste institué en Afrique du Sud jusqu’à la fin des années 1990, n’est pas une mince affaire. Abordé selon le point de vue d’un descendant de Boers, Afrikaner bon teint, l’histoire ne bascule à aucun moment dans la caricature et Michael Bishop s’en sort, je trouve, de façon fort satisfaisante. Coup de cœur et coup de maître.

Bien connu dans nos contrées grâce au Bélial’ et à Jean-Daniel Brèque, on aimerait que le talent de Lucius Shepard soit reconnu plus largement. Ici, l’auteur américain force une nouvelle fois l’admiration avec un texte à mi-chemin du fantastique et de la Science-Fiction. Ne tergiversons pas, j’avoue m’être régalé en découvrant le Delà, cette contrée singulière peuplée de vagabonds et de leurs chiens, un territoire traversé par des trains mystérieux et sillonné de monstruosités mortelles. Une invitation au voyage en forme d’aventure au cœur des Ténèbres. Bref, « Le train noir » apparaît comme mon second coup de cœur.

Geoff Ryman restera connu dans nos contrées pour une poignée de nouvelles. Primé à plusieurs reprises (British Science Fiction Award et World Fantasy Award, pour ceux que ça intéresse), « Le pays invaincu. Histoire d’une vie » se révèle un texte fort émouvant où l’on découvre la vie d’une petite fille (puis jeune femme) dans un pays qui n’est pas tout à fait le Cambodge, mais qui y ressemble fortement quand même. Un univers assez singulier, teinté de fantasy, qui pour cette raison pourrait peut-être décourager les lecteurs cartésiens. S’inspirant d’une réalité tragique, la nouvelle n’en demeure pas moins empreinte d’une justesse touchante.

Seule anthologie publiée dans la collection Lunes d’encre, Les continents perdus nous font regretter la faible appétence du lectorat pour les nouvelles. Un fait que l’on peut regretter au regard de la qualité des textes sélectionnés ici.

Les continents perdus – Anthologie proposée par Thomas Day – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », septembre 2005 (recueil traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

Cérès et Vesta

Vesta et Cérès sont deux astéroïdes situés à la bordure du système solaire intérieur. Deux mondes peuplés de colons, obligés de collaborer pour survivre au sein d’un milieu hostile. Jusque-là, rien n’est venu interrompre le flux des ressources, essentiellement de la glace et de la roche, échangé entre les deux colonies. Et pourtant, une grave crise sociale sur Vesta s’apprête à rejaillir sur Cérès, ternissant la bonne entente entre les deux mondes. Parmi les descendants des fondateurs, les Sivadier sont en effet l’objet d’une discrimination tenace, les poussant peu-à-peu à l’exil, non sans avoir tenté de résister auparavant en se livrant à des actes de sabotage. 4000 d’entre-eux sont en transit, passagers clandestins au cœur de la « rivière de pierres » irriguant les deux astéroïdes. De quoi occuper pour les trois ans à venir Anna, chargée de réceptionner les réfugiés sur Cérès. À la condition qu’un incident ne vienne aggraver les tensions avec Vesta.

Parmi ses nombreuses occurrences, la science-fiction se révèle un formidable générateur de métaphores politiques, dans la meilleure acception du terme, interrogeant notre présent à la lumière d’univers futuristes. Avec Cérès et Vesta, on entre de plain-pied dans cette stratégie, troquant le vertige conceptuel contre une émotion plus altruiste. Habitué du Bélial’, Greg Egan se frotte à l’exercice faisant mentir sa réputation d’auteur de hard-SF, plus intéressé par la froideur clinique des extrapolations que par la chaleur humaine.

Comme le titre anglais de la novella le suggère, la thématique développée dans Cérès et Vesta se fonde pour l’essentiel sur un dilemme moral. Comment doit réagir Anna face à l’ultimatum lancé par Vesta ? Avant d’arriver à ce stade de l’histoire, Greg Egan recompose les différents éléments de la crise, retraçant la mise à l’écart des Sivadier sur Vesta, via le point de vue d’une de ses victimes, Camille. Anna et Camille deviennent ainsi les deux pôles du drame, ramenant ses enjeux à hauteur humaine.

Le calvaire vécu par les Sivardier évoque bien entendu les persécutions subies par les Juifs, même si Greg Egan passe un peu rapidement sur le motif de leur exclusion. Tout au plus comprend-t-on qu’il s’agit d’une opposition de classe, les détenteurs de brevet contre le peuple laborieux, étendue à tous les membres d’une même lignée génétique. De quoi faire le lit des populismes.

L’auteur australien semble cependant plus intéressé par le processus conduisant à l’éviction des Sivardier que par les arguments déployés par leurs adversaires. Peut-être est-ce volontaire, histoire de dénoncer leur caractère irrationnel, monté en épingle par un discours de haine ? Il s’attache également à donner un aperçu de leur résistance, hélas vouée à l’échec, et n’étant pas sans poser un autre dilemme.

Bref, rien de neuf sous le soleil, et le cas de conscience frappant Anna ne vient pas arranger les choses. Bien au contraire, confrontée à l’ultimatum de Vesta, la voilà contrainte de choisir entre deux maux. Lequel est le moins pire ? N’y a-t-il pas une alternative plus douce, capable de sauver les vies de tout le monde ? La logique, celle du nombre et des algorithmes, semble s’imposer. Mais, face au raisonnement mécanique prôné par les machines répond l’empathie de l’humain, empêtré dans les circonvolutions de sa conscience et de ses interactions sociales. Car s’impliquer conduit à renoncer à l’objectivité.

« Oui, il y a une place pour les algorithmes qui soupèsent des nombres et qui prennent des décisions sur cette base – mais si les hypocrites qui vous accusent de vanité morale voulaient vraiment que tout soit géré de cette manière, ils auraient dû laisser le pouvoir à leurs précieux algorithmes et déclarer qu’ainsi, leurs problèmes étaient résolus pour toujours. Si vous aviez refusé l’arrivée de l’Arcas, vous auriez détruit, pour vous-mêmes et tout le monde de Cérès, tout ce qui donnait un sens réel à ces chiffres. »

Au final, avec ce septième volume, la collection « Une Heure-Lumière » confirme tout le bien que je pensais d’elle. Cérès et Vesta se révèle un récit intelligent dont le positionnement moral n’écarte pas l’émotion. Libre à chacun maintenant d’interroger sa conscience, et de boire un coup, parce que c’est dur.

Cérès et Vesta (The Four Thousand, The Eight Hundred, 2015) de Greg Egan – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2017 (novella traduite de l’anglais [Australie] par Erwann Perchoc)

Un pont sur la brume

Cinquième titre paru dans la désormais incontournable collection Une Heure-Lumière, la nouvelle de Kij Johnson m’a laissé un temps sans voix, asséchant ma plume et mon clavier, incapable de formuler en termes simples un avis autre que lapidaire. L’argument de départ ne rend pas la chose aisée, puisqu’il tient tout entier sur un timbre poste. On pourrait le résumer de la façon suivante : c’est l’histoire d’un architecte venu bâtir un pont pour franchir un fleuve de brume séparant deux contrées oubliées d’un même empire. Que la brume soit corrosive et qu’elle cache en son sein des géants monstrueux, voire d’autres secrets, au point de rendre sa traversée en bac périlleuse, n’intervient finalement qu’à la marge, comme pour raccrocher in extremis le texte à la fantasy, voire à une science-fiction low-tech. Mais, cela n’a pas grande importance, tant l’auteure américaine flirte avec la corde sensible du lecteur, écartant fort heureusement l’écueil de la mièvrerie.

En dépit d’un décor réduit à une épure, Un Pont sur la Brume s’aventure en effet très loin dans le registre de l’émotion, explorant cette zone grise et fluctuante de la psyché où se tapissent les sentiments. Ce pont dressé entre Procheville et Loinville, à cheval sur l’inconnu, opère non seulement un rapprochement entre les deux rives, mais il permet la réunification de l’empire qui en commandite la construction. Véritable œuvre d’utilité publique, l’infrastructure annonce hélas aussi la fin programmée du bac, une activité lucrative (et périlleuse, on l’a déjà dit) se transmettant depuis des générations dans la même famille, au point de lui donner son patronyme. Avec une telle accroche, d’aucuns pourraient craindre un récit narrant la lutte du pot de fer contre le pot de terre, la modernité et le progrès finissant par triompher des réticences, voire de la résistance des autochtones. Mais, Kij Johnson choisit d’emprunter une voix de traverse, délaissant l’ouvrage d’art pour se concentrer sur sa valeur métaphorique.

En effet, l’intrigue se focalise rapidement sur le couple formé par Kit Meinem d’Atar, le fameux architecte, et Rasali Bac dont la famille assure le passage au-delà de la brume. Loin de s’opposer frontalement, les deux personnages se côtoient puis se toisent, avant de s’apprivoiser et de se rapprocher définitivement, partageant leurs passions mutuelles, l’un pour la construction d’infrastructures herculéennes, l’autre pour les mystères insondables de la brume. Autour d’eux, le microcosme de Loinville et de Procheville se fait et se défait au gré des drames qui marquent l’avancée des travaux. On suit leur évolution naturelle et on s’attache aux personnages, ressentant leurs émotions sans verser dans le pathos.

Dans une certaine mesure, toute proportion gardée, Un Pont sur la Brume n’est pas sans rappeler l’atmosphère du film Local Hero de Bill Forsyth. En construisant son pont, Kit Meinem d’Atar tisse des liens d’amitié avec les autochtones, apprenant à les connaître, à ressentir leurs joies et leurs peines. Il s’ouvre ainsi à autrui, donnant davantage d’épaisseur à son existence, jusque-là juste fonctionnelle et terne.

Bien moins cérébral que L’Homme qui mit fin à l’Histoire, Un Pont sur la Brume préfère le registre de l’émotion, titillant d’autres organes de l’anatomie. Un terrain glissant et très subjectif, d’où mes difficultés à livrer un avis développé. Car, même si la novella ne m’a pas pleinement convaincu, elle a quand même atteint son objectif : émouvoir avec simplicité et sincérité. Rien que pour cette raison, il serait dommage de se priver de sa lecture.

un-pont-sur-la-brumeUn Pont sur la Brume (The Man Who Bridged the Mist, 2011) de Kij Johnson – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2016 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Sylvie Denis)