McSweeney’s Méga-anthologie d’histoires effroyables

Lorsqu’il fonde en 1998 les éditions McSweeney’s, Dave Eggers se fixe comme objectif d’accueillir les textes, quelque peu borderline, ne trouvant pas preneur ailleurs. Derrière cette belle déclaration d’intention se révèle rapidement un collectif d’auteurs ambitieux attirés par le format de la nouvelle, ne rechignant pas, à l’occasion, à explorer les territoires interlopes de la littérature. McSweeney’s s’affirme ainsi comme un générateur d’expérimentations textuelles et visuelles talentueuses dont on peut goûter les élans créatifs dans plusieurs livres et un mensuel critique (The Believer, illustré notamment par Charles Burns).

Sous le patronage de Michael Chabon, la Méga-anthologie d’histoires effroyables, troisième livraison de l’éditeur de San Francisco dans nos contrées, a débarqué chez Gallimard dans la collection « Du monde entier ». Vingt auteurs s’encanaillent ainsi avec les genres dits mauvais ou mineurs. Pour un résultat certes inégal mais globalement réjouissant dont on peut goûter également un échantillon dans la réédition chez Folio SF. Si les deux précédents recueils traduits chez Gallimard ne proposaient qu’un florilège de nouvelles ne faisant qu’effleurer la production de l’éditeur américain, le troisième volume annonce d’emblée la couleur : s’amuser avec les genres dits populaires et infréquentables.

Comment rester impassible devant pareille perspective ? Il est en effet toujours intéressant de lire les textes d’auteurs qui ne sont pas coutumiers de ces genres, au moins pour avoir un aperçu de leurs représentations sur un domaine qu’ils ne pratiquent pas régulièrement ou n’ont pas pratiqué, en tant que lecteur, depuis leur adolescence. Certes, l’exercice est ici quelque peu biaisé du fait de la présence au sommaire de quelques écrivains connus des cercles déviants lisant exclusivement romans noirs, littérature fantastique, science-fiction, récits d’aventures et autres bizarreries. Curieusement, les nouvelles de ces auteurs confirmés s’avèrent les moins convaincantes du recueil.

Difficile en effet, de juger autrement les contributions de Stephen King (une resucée du cycle de « La Tour sombre »), de Neil Gaiman (un peu poussif quand même), de feu Harlan Ellison (une dangereuse vision atteinte de myopie sans aucun doute), de Michael Crichton (au secours!) et de Michael Moorcock (une enquête vaguement uchronique au cœur du premier cercle des dirigeants nazis). L’ensemble flirte avec le banal, le besogneux et le très mauvais. On tourne les pages avec lassitude, lorsqu’on ne s’y ennuie pas carrément en raison d’une narration convenue manquant singulièrement du souffle et des flamboiements imaginatifs que peuvent inspirer les mauvais genres.

Fort heureusement, les autres textes sont un cran au-dessus. Dans « La danse des esprits », Sherman Alexie ressuscite les défunts de la bataille de Little Big Horn dans le cadre d’une histoire de zombies qui, même si elle n’est pas vraiment horrifique, sonne juste par son propos. Avec « Tedford et le Megalodon », Jim Shepard fait s’entremêler la quête d’un fossile vivant et un drame intime. Là encore, c’est la justesse du ton et de l’ambiance qui marque l’esprit. « Les larmes de Squonk, et ce qu’il en advint » de Glen David Gold est de son côté un récit de vengeance prenant place dans l’univers du cirque. Le meurtrier – un éléphant – finira, entre autre bizarrerie, lynché.

La nouvelle de Carol Emshwiller (qui vient juste de mourir), « Le général », frappe par sa tonalité en demi-teinte, rappelant certains textes de Ursula Le Guin. Laurie King nous conte un récit d’aventure dont le héros est une femme solitaire. Toutefois, l’angoisse qui perce dans « Tisser les ténèbres », est désamorcée par un dénouement totalement inattendu. Le texte de Aimée Bender apparaît dans cette série, comme la fausse note. Même avec la meilleure volonté du monde, je n’ai pas adhéré à « L’affaire des duos salière-poivrière », une enquête singulière sur un double meurtre narrée de manière mollassonne. Enfin, Karen Joy Fowler nous régale avec « Tombeau privé 9 », d’un récit à l’ancienne où sont convoqués en vrac, une histoire d’amour, une malédiction antique et l’abîme vertigineux du passé.

Cette deuxième salve de nouvelles dénote d’un véritable effort de leurs auteurs pour investir les codes des mauvais genres. Tout n’est pas encore parfait mais on se régale de l’efficacité des intrigues. Et le meilleur reste encore à venir… En effet, l’anthologie atteint son point culminant avec huit textes. Dan Chaon s’aventure du côté du suspense psychologique. « Les abeilles » élabore une atmosphère qui noue littéralement les entrailles. Passons sur « Peau de chat », nouvelle de Kelly Link figurant par ailleurs au sommaire du recueil La jeune détective et autres histoires étranges chez DLE, si ce n’est pour signaler une autrice à la prose envoûtante. Très connu des lecteurs de polars, Elmore Leonard livre avec « Comment Carlos Webster, rebaptisé Carl, devint un célèbre policier de l’Oklahoma » un joyau noir de la plus belle eau, nous brossant le portrait d’un vrai dur-à-cuire. Avec « Sinon, le chaos » de Nick Hornby, on aborde le versant science-fictif de cette anthologie. L’auteur américain décrit les derniers jours de l’humanité avec les mots, à la fois drôles, foutraques et tendres, d’un adolescent plus préoccupé par le fait de ne pas finir puceau que par la fin du monde. « Le seau de Chuck » de Chris Offutt mélange physique quantique et multivers dans un récit fort sympathique au ton délicieusement enjoué. « Du haut de la montagne, une longue descente » de Dave Eggers est sans aucun conteste l’histoire la plus émouvante du recueil, même si elle paraît en décalage par rapport au thème de l’anthologie. On y suit, pas à pas, une femme plus très jeune au cours de son ascension du Kilimandjaro. Pour elle, plus dure sera la chute est-on tenté de conclure. « Notes sous Albertine » de Rick Moody se révèle le récit le plus dickien. Dans un futur indéterminé, après qu’une catastrophe ait détruit en partie Manhattan, les habitants de New York revivent leurs bons souvenirs grâce à une nouvelle drogue. Sauf que ces souvenirs ne sont jamais tout à fait les mêmes. Et peu à peu, la ville se peuple de zombies toxicomanes qui errent, en perte de réalité, les bras troués par les injections répétées. Il faut avouer que la trame de cette nouvelle est ardue à suivre, mais l’atmosphère est tout simplement magnifique. Pour terminer, Michael Chabon nous propose avec « L’agent martien, roman d’aventures planétaire » le premier épisode d’une uchronie, l’Histoire ayant en effet divergé à partir de la défaite des insurgés américains. Ainsi les États-Unis n’existent pas, la Couronne britannique gouvernant toujours l’Amérique du Nord.

Michael Chabon semble avoir apprécié l’expérience d’anthologiste. Il a d’ailleurs récidivé avec un second volet, d’ores et déjà paru outre-Atlantique (McSweeney’s enchanted chamber of astonishing stories). Un volume dont on attend la traduction avec une certaine impatience (on attend encore), même si certains textes inscrits au sommaire sont désormais disponibles en français ici et .

McSweeney’s Méga-anthologie d’histoires effroyables (McSweeney’s Mammoth Treasury of Thrilling Tales) dirigée par Michael Chabon – Éditions Gallimard, collection « Du Monde entier », octobre 2008

La Course

Del et Jenna Hoolman vivent à Sapphire, une station balnéaire au sud de Londres qui a connu des jours meilleurs. Entre les zones dévastées par la guerre et les marais asséchés, aux sols pollués par les effluents toxiques issus de l’exploitation du gaz de schiste, le frère et la sœur traînent un lourd passif familial dysfonctionnel. Del est dingue. Il ne vit que de sa passion pour les smartdogs, les lévriers transgéniques doués de la faculté d’empathie avec leur maître et pisteur. Il adule aussi sa fille Maree, elle-même pourvue d’une affinité naturelle avec les smartdogs. Mais, Maree est enlevée par un gang de trafiquants de drogue pour le contraindre à payer ses dettes. Del ne voit alors son salut qu’en engageant Limlasker, son meilleur lévrier, dans la Delawarr Triple.

Derek et Christy habitent Hastings. Une mère absente, un père malade, le frère et la sœur ont longtemps vécu un quotidien compliqué, aggravé récemment par Derek. Il a en effet violé Christy, rompant le pacte fraternel qui les unissait. Depuis, elle se méfie de ses sautes d’humeur, de son caractère violent et possessif, se réfugiant dans l’écriture pour échapper à l’atmosphère familiale pesante. Elle imagine ainsi un univers alternatif, parfait miroir du sien, où vivent Del et Jenna.

Entre Sapphire et Hastings, Nina Allan nous ballade dans un roman gigogne, entre une version décalée de l’Angleterre, à peine sortie d’une guerre destructrice, et son original, du moins dans une occurrence qui nous est plus familière. Entre notre Angleterre et sa copie métaphorique, plus d’un fait semble à la fois insolite et proche. L’ombre de Londres pèse sur les espaces environnants, d’un côté ravagés par l’industrie des hydrocarbures et la guerre, de l’autre par la déprise économique. Dans la version fictive, on s’adonne à des courses de lévriers disposant de gènes humains pendant que des troupeaux de cétacés gigantesques rendent la navigation périlleuse sur les océans. Pourtant, les êtres humains rencontrent les mêmes difficultés relationnelles, les mêmes peines. Ils se confrontent au racisme, à la maladie, à la violence et à la jalousie. Le réel et la fiction se nourrissent donnant lieu à un enchâssement romanesque dont on garde longtemps un souvenir prégnant.

Si le procédé n’est pas sans rappeler celui de son recueil Complications, il évoque aussi la manière de son complice en écriture et compagnon, Christopher Priest. Dans le jeu des échos autour des mécanismes intimes de l’écriture, dans les ressorts du roman familial, où se dévoilent l’ambiguïté des non-dits et des traumatismes, La Course déploie toute la subtilité de sa construction. Nina Allan sème les indices, acquittant en même temps son tribut à ses inspirateurs littéraires. Elle tisse sa toile, nous emprisonnant dans ses rets, en quête de correspondances textuelles, de liens entre des personnages au caractère ambivalent. Elle montre enfin le caractère malléable d’une réalité ordonnée selon la pluralité des choix et des perceptions, ouvrant la porte à la multiplicité des possibles.

C’est non sans une certaine fascination que l’on referme La Course, séduit par l’étrangeté de l’atmosphère, l’habileté de la construction narrative et la familiarité d’un univers à la fois proche et lointain. A suivre avec Stardust, deuxième recueil paru dans nos contrées.

La Course (The Race, 2016) de Nina Allan – Éditions Tristram, 2017 (roman traduit de l’anglais par Bernard Sigaud

Cinacittà, mémoire de mon crime atroce

Rome, ville ouverte. Un nombre incalculable d’Africains, de Roumains et surtout de Chinois ont remplacé les Italiens, partis vers des terres plus tempérées au Nord. Ils grouillent dans les rues et les avenues immortalisées par Fellini, colonisant peu à peu ces lieux mythiques. Des théories de pousse-pousse, de pékinois en maillot de corps, insensibles à la chaleur de la canicule permanente, tirent et poussent leur fardeau dans les odeurs de cuisson de pâtes de soja, sous les néons criards des enseignes couvertes d’idéogrammes. On pourrait croire cette vision issue des cauchemars d’un esprit fiévreux et paranoïaque. Et pourtant, telle est désormais la réalité dans la ville éternelle.

« La réalité n’est rien d’autre qu’une déformation mentale, un espèce de malentendu collectif. »

On l’appellera Marcello. Dernier Romain de naissance à habiter la cité, il nous livre sa confession, il nous confie sa vérité. Des mots et des mots, vides de sens pour tout autre que lui. Car aux yeux de tous, il est un monstre : « l’homme qui dort avec les cadavres ». Présumé coupable d’un crime atroce. Meurtrier d’une prostituée chinoise. Pourtant, en son for intérieur, il sait que les apparences sont trompeuses.

« La vérité, c’est que personne ne veut comprendre personne. Tout le monde voudrait être compris, et c’est à ça que se limite le désir de compréhension des gens. »

Avec Cinacittà, mémoire de mon crime atroce, les éditions Asphalte proposent un roman inclassable, à l’atmosphère déroutante, dont le propos oscille sans cesse entre drame et satire. On y suit le cheminement intérieur d’un artiste raté, ex-galeriste, vivant de ses rentes de chômeur dans une Rome devenue asiatique. Spectateur de la décadence de l’Urbs, du moins à ses yeux, conquise sans coup férir par de nouveaux barbares, il nous convie également au spectacle de sa déchéance. Narrateur de sa propre histoire et par conséquence faux candide, Marcello tente de reconstituer l’itinéraire menant à son crime supposé. Un cheminement entaché de jugements caustiques, de préjugés racistes, de digressions bavardes et d’états d’âme navrants. Il nous emmène dans les méandres de sa mémoire, au cœur des ténèbres de sa psyché tourmentée.

Si dans les précédents romans parus dans l’Hexagone les personnages principaux de Tommaso Pincio étaient des êtres vivants, Kurt Cobain dans Un amour d’outremonde et Jack Kerouac dans Le Silence de l’espace, ici Rome occupe incontestablement le devant de la scène. La capitale italienne apparaît transfigurée par la canicule et l’invasion chinoise, en proie à une mutation contre-nature aux yeux de Marcello, et cette vision provoque chez lui fascination et répulsion. Pour le lecteur, il s’agit plutôt d’une immersion en terre étrangère et pourtant familière, dont l’atmosphère baroque souligne la chute inéluctable de Marcello. Peu à peu, la cité romaine s’impose comme un acteur majeur de l’intrigue, emplissant de sa présence le vide de l’existence du narrateur et faisant paraître encore plus piteuse sa chute.

Comme de coutume avec l’auteur italien, fiction et réalité contemporaine entrent en résonance, l’une nourrissant l’autre. Pincio convoque la Rome de Fellini, du moins son souvenir, lui faisant supporter le choc de la mondialisation et de ses effets. Dans une ambiance fin du monde très cinématographique, entre Wong Kar-Wai et David Lynch, Marcello erre dans la ville, habillé en dandy, entre sa chambre d’hôtel à deux pas de la fontaine de Trevi, et la Cité interdite, le bar à bières et à prostituées où il a ses habitudes. Comme dans La Dolce vita, il se voit offrir plusieurs choix, mais il préfère laisser couler, fier de son oisiveté et de son manque d’intérêt pour l’avenir.

Bref, on est troublé par la banale humanité, empreinte d’une ironie désespérée, du personnage de Marcello. On est envoûté par l’ambiance immersive et impressionné par la construction impeccable de l’intrigue. « D’abord petit à petit, puis d’un seul coup », Tommaso Pincio réussit à nous piéger avec sa dangereuse vision.

Cinacittà, mémoire de mon crime atroce (Cinacittà : memorie del mio delitto eferato, 2008) de Tommaso Pincio – Editions Asphalte, juin 2011 (roman traduit de l’italien par Sarah Guilmault)

Lovestar

Dans un monde déboussolé, où mêmes les sternes arctiques et les papillons monarques ont perdu leurs repères, LoveStar a fait fortune grâce à l’invention de l’homme moderne et sans fil, capitalisant sur les ondes émises par les animaux migrateurs. Il en résulte une société un tantinet dystopique où l’humanité a renoncé à son libre-arbitre pour adopter la marchandisation de son existence, asservie aux trouvailles marketing du créateur de la multinationale. Contre quelques milliers de couronnes, InLove calcule votre âme sœur, LoveMort fait de vos funérailles un moment festif et ReGret vous conforte dans vos choix. Pour financer ces applications coûteuses, rien de plus simple : il suffit d’aboyer des slogans publicitaires ou d’héberger des messages subliminaux à destination de vos proches.

Dans ce meilleur des mondes possibles, Indriði et Sigríður vivent leur amour sans se soucier d’autrui. Une relation fusionnelle et absolue. Jusqu’au jour où InLove calcule l’âme sœur de Sigríður. Et celle-ci n’est pas Indriði. Contre tout et contre tous, le couple refuse l’évidence s’exposant au harcèlement, à l’intimidation et au déclassement…

« Lorsqu’une idée voit le jour, l’homme dont elle s’empare se vide. »

LoveStar fourmille d’idées, toutes plus baroques, incongrues, bizarres, poétiques… que les autres. Andri Snær Magnason ne semble d’ailleurs pas en manquer pour mettre en scène un monde absurde, à la fois ultra-capitaliste, hyper-technologique et chimérique. Mais, il faut s’accrocher et accepter de doper sa suspension d’incrédulité (personnellement, j’ai rapidement échoué). D’aucuns trouveront les idées de l’auteur islandais amusantes, ironiques ou déjantées. Personnellement, ce foisonnement m’a assommé, me faisant frôler l’indigestion. Je crois qu’il y a ici un état d’esprit auquel je n’adhère pas du tout. A ce propos, la quatrième de couverture convoque les mânes de Boris Vian pour louer les qualités de l’univers de LoveStar. J’y ai décelé également du Antoine de Saint-Exupéry, en particulier Le Petit Prince, conte que je déteste. Ceci explique cela… Toujours est-il que j’ai décroché très vite, me désintéressant de sa critique sous-jacente du capitalisme consumériste et de la société du spectacle. Sur ce sujet, autant revenir aux classiques : lisez le caustique Planète à gogos, bordel !

Mais, ce sont surtout les choix narratifs de l’auteur qui me laisse dubitatif. Tout d’abord, sa propension à vouloir tout expliquer au lieu de suggérer, des pages et des pages qui font passer l’histoire d’amour de Indriði et Sigríður au second plan. Sur ce point, je dois reconnaître avoir trouvé aussi la relation du couple particulièrement nunuche. Et puis, malgré quelques trouvailles hilarantes, comme le rembobinage des enfants où le conditionnement à aboyer ou héberger des publicités, LoveStar n’incite guère à l’empathie. Le traitement demeure froid, clinquant et dépourvu de véritable horizon d’attente. Bref, je me suis bien ennuyé.

LoveStar a recueilli les suffrages de la majorité des jurés du Grand Prix de l’Imaginaire en 2016, comme en atteste le bandeau. Personnellement, il rejoint illico mon palmarès des rendez-vous manqués.

Lovestar (Lovestar, 2002) de Andri Snær Magnason – Réédition J’ai lu, 2017 (roman traduit de l’islandais par Eric Boury)

Un chant de pierre

Une journée d’hiver, en pleine campagne. Au milieu d’un paysage marqué par les combats chemine une marée humaine dont le ressac vient battre les berges d’une route boueuse, déposant une laisse d’épaves calcinées ou pillées. Des hommes, des femmes, des enfants, jetés pêle-mêle, indistincts les uns des autres, harcelés par des groupes d’irréguliers aux armes dépareillées. Une foule de piétons angoissés obstruant le passage des rares véhicules qui tentent de se frayer un chemin parmi eux. Une déroute, en temps de guerre.

Abel et Morgan ont fui leur demeure, un château ancestral entouré de douves, abandonnant un refuge désormais trop exposé aux coups de la technologie militaire moderne. D’un regard volontiers cynique, Abel observe le spectacle désolant de la horde des réfugiés. Morgan se contente de le suivre, compagne silencieuse et un tantinet effrayée par l’inconnu et la violence latente imprégnant l’atmosphère. Les voilà bientôt contraints de rebrousser chemin, sous la bonne garde d’un groupe de soldats, vers leur château aux défenses bien dérisoires. Prisonnier du Lieutenant, une jeune femme dangereuse et inquiétante, ils vont assister au renversement inexorable de leurs valeurs.

Lorsqu’il signe ses romans sans l’initiale « M » insérée entre ses nom et prénom, Iain Banks troque le sense of wonder de la science-fiction contre les visions plus terre-à-terre de la fiction contemporaine ou contre des textes plus insolites mettant en scène l’absurdité de l’humanité. Un Chant de pierre relève de cette dernière catégorie. On pardonnera au chroniqueur d’afficher d’emblée un enthousiasme sans détour pour ce roman sombre, magnifié par une écriture impeccable. Mais que voulez-vous, difficile de résister lorsque la tragédie se pare de si beaux atours.

Un Chant de pierre est en effet un requiem, celui d’un monde à l’agonie dont on perçoit les ultimes soubresauts. Mais le roman s’apparente aussi à une complainte d’où ne ressort aucune noblesse d’âme ni aucun idéal. On serait d’ailleurs bien en mal de déceler la moindre rédemption dans ce récit cruel, à l’humour grinçant, où Abel, un bien piètre narrateur, nous relate ses derniers jours et la chute irrémédiable de sa maisonnée. Adressant ses derniers mots à sa compagne de jeu et d’amour, muette une grande partie du texte, il lui confie des pensées teintées de sadomasochisme, décrivant la relation perverse qui s’amorce entre eux et le Lieutenant. Son récit s’apparente à un huis clos angoissant, à une parade nuptiale placée sous le signe de la lutte des classes, de l’humiliation et de la paranoïa.

Situé en un temps indéfinissable, dans une contrée anonyme, le décor du roman évoque ces innombrables contrées frappées par les malheurs de la guerre. Un Chant de pierre se pare ainsi d’une résonance universelle, évoquant à la fois le passé de grands empires et le présent d’une multitude de conflits contemporains, y compris fratricides. Aussi vieille que l’humanité, la guerre et son cortège de fléaux accompagnent l’homme, imposant à l’ordre ancien le chaos et la loi du plus fort. L’instinct de survie se substitue à la morale, les premiers devenant les derniers dans une funeste comédie où se rejoue le même scénario. La guerre apparaît ainsi comme le grand égalisateur, réduisant la condition des uns et des autres à peu de choses.

Après Efroyabl angel, les éditions L’Œil d’or nous offrent donc un nouvel inédit indispensable de Iain Banks. Servi dans un écrin de qualité et bénéficiant d’une traduction de Anne-Sylvie Homassel rendant justice à la langue originale, Un Chant de pierre séduit par son caractère atypique et le charme vénéneux de son histoire. Ce serait un crime de le négliger.

Un chant de pierre de Iain Banks – Éditions L’œil d’or, 2016 (roman traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel)

Mother London

Pour l’ultime chronique du challenge « Lunes d’encre », il fallait un final à la mesure d’une année menée à un rythme d’enfer. C’est chose faite avec un sommet livresque dans l’œuvre de Michael Moorcock.

Mother London est à bien des égards un choc pour le lectorat habitué aux errements médiocres du Champion éternel dans les dimensions gigognes du multivers. Rien n’est plus éloigné en effet de cette littérature alimentaire et un brin immature que ce roman tenu par de nombreuses sommités comme le chef-d’œuvre de Michael Moorcock. Sur ce point, j’avoue m’incliner devant leur avis.

« Nos mythes et nos légendes nous rappellent ce que nous valons et qui nous sommes. Sans eux, nous sombrerions dans la folie. »

Roman monstre, roman somme, Mother London condense en ses pages près de cinquante ans d’histoire de la capitale anglaise. Centre de l’Empire, incarnation d’Albion, matrice de multiples fantasmes et légendes nourrissant l’imaginaire des milieux populaires, Londres se trouve au cœur du roman de Michael Moorcock. De cette cité millénaire ravagée par Boudicca, la peste noire, le grand incendie de 1666, le Blitz, le rock, le punk et la Dame de fer (un autre genre de blitz), sans oublier le chaos urbain ou à la dépression économique, l’auteur anglais dresse un portrait pointilliste. Il en explore la géographie et les différentes strates de l’histoire à l’aune du destin de trois personnages. Un trio de télépathes manifestant une certaine empathie pour son voisinage et ses pensées. La voix de la cité, un magma confus et désordonné venant parasiter leur esprit et les faisant passer pour des fous.

Mary Gasalee a survécu au Blitz, à sa maison ravagée par une bombe incendiaire, perdant son jeune époux venu passer quelques jours de permission auprès d’elle. Rescapée du désastre, elle a longtemps végété au pays des rêves, plongée dans un coma inexplicable lui ayant épargné l’outrage du temps. À son réveil, elle se retrouve tiraillée entre sa fille, désormais presque adulte, le retour à la vie normale et une fringale de sexe irrésistible. Elle croise la route de Josef Kiss, interné dans le même hôpital psychiatrique. Ex-saltimbanque et star ratée du music-hall, le bonhomme a pour ainsi dire une connaissance intime de Londres. Il a connu son heure de gloire durant la Seconde Guerre mondiale, dans la défense passive. Héros décoré, il a en effet sauvé des dizaines de vie, localisant sous les décombres les survivants des bombardements. Mais ses troubles psychologiques, notamment lorsqu’il s’est mis à parler aux bombes non explosées pour les désamorcer, l’on poussé à l’internement. Le couple côtoie David Mummery, autre patient de l’institution. Ce jeune membre de la gentry, journaliste et écrivain né d’une fille-mère dont la famille fréquente les cercles du pouvoir, se passionne le bizarre et les créatures vivant dans les soubassements de Londres.

Ces trois destins ne forment pas pour autant le socle d’un récit classique. Michael Moorcok opte en effet pour une narration éclatée, dépourvue d’intrigue. Une collection d’anecdotes et de morceaux de bravoure dont les éléments s’ajustent à la manière d’un puzzle complexe. On saute ainsi d’une période à l’autre dans un désordre déconcertant, pour retrouver les personnages à différents moments de l’histoire de Londres. Car la capitale reste le foyer autour duquel gravitent Gasalee, Kiss et Mummery. De 1940 à 1985, du Blitz aux années Thatcher, on en épouse les mutations. Avec une incroyable minutie, un sens du détail monomaniaque, l’auteur anglais arpente les rues et boulevards de la ville, dévoilant ses facettes les plus secrètes. On suit aussi l’évolution des styles musicaux et l’inexorable transformation des quartiers populaires en vitrine bétonnée du néo-libéralisme. Une gentrification assumée, la ville perdant son âme cosmopolite au profit d’un superficialité clinquante.

Fresque romanesque dont le personnage principal n’est pas celui que l’on croit, Mother London se révèle surtout comme un portrait pointilliste et immersif de la capitale anglaise. Une cité monde n’étant pas sans rappeler la Jérusalem d’Alan Moore, roman dédié à sa ville natale de Northampton. Lecture ardue et labyrinthique, Mother London se révèle comme une invitation à prendre son temps pour goûter à ses subtiles nuances.

Mother London (Mother London, 1988) de Michael Moorcock – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mars 2002 (roman traduit de l’anglais par Jean-Pierre Pugi)

Ptah Hotep

32e chronique pour le Challenge Lune d’encre. On ne lâche rien !

Œuvre hybride lorgnant à la fois vers la Fantasy et le mysticisme, fiction autant que relation à une autre réalité, Ptah Hotep a les apparences aguichantes de l’OLNI.
Délaissant le style direct de l’Heroic-fantasy bas de plafond et les stéréotypes inhérents au genre, le roman de Charles Duits se révèle une quête initiatique cosmopolite, nous submergeant de sensations visuelles, olfactives, sonores exotiques et nous immergeant dans un univers aux références paradoxalement familières et étrangères. Que le voyage commence…

Ptah Hotep, fils de Ptah Lucinius le duc héréditaire de Ham, coule des jours paisibles dans la cité de Hagaptah, terminant ses études et lutinant à l’occasion quelques courtisanes aux attentions tarifées, lorsqu’un serviteur de sa maison vient l’informer de la maladie de son père. Incontinent, il abandonne études et maîtresses pour rejoindre la demeure familiale sise en la terre de Ham. Las, ce n’est que pour assister au trépas de son père, emporté par un mal aussi mystérieux que fatal. Convié à porter le deuil, il reprend son existence de dilettante, jouissant de la faveur d’Aset, sa muse et son amante, et déléguant ses responsabilités de chef de maison aux serviteurs de son défunt père. Entièrement concentré sur les plaisirs que lui procure la courtisane, il ne déjoue pas le complot qui se trame dans l’ombre et dont son père n’a été qu’une des premières victimes. Échappant miraculeusement au poison, ce qui n’est pas le cas de sa concubine, il est déchu de son titre et se trouve contraint d’entreprendre un voyage vers l’Occident afin de demander justice à l’empereur. Un itinéraire qui sera en fin de compte plus spirituel et sensuel qu’épique et guerrier.

Avec Path Hotep, Charles Duits donne substance à un univers étrange et baroque qui laissera bon nombre de lecteurs sur le carreau, partagés entre le sentiment d’un ennui cosmique et la plus complète incompréhension. Toutefois pour ceux qui s’accrocheront, le voyage comblera amplement tous leurs désirs.

Écartant les conventions littéraires sans doute trop étriquées pour lui, Charles Duits enrichit son récit en puisant dans l’Histoire et dans la mythologie. Il convoque l’antiquité gréco-romaine et égyptienne, les civilisations chinoise, persane, indienne pour colorer le périple de son héros d’un foisonnement de détails renforçant la vraisemblance. Cette authenticité s’avère trompeuse car l’univers mis en place n’emprunte à la réalité que des bribes. Il en résulte un monde surréaliste, onirique, une chimère au sens littéral du terme, évoquant à la fois l’érotisme du Kama sutra et les pages les plus merveilleuses des contes des Mille et unes nuits.

Luxuriance étouffante des descriptions, profusion des « car », « et » ou « or », multiplication des phrases à rallonge, abondance de répétitions que l’on peut juger agaçante, préciosité du vocabulaire, Path Hotep aligne tous les défauts d’une écriture surchargée, tel un portail rococo. Pourtant, par un lent et irrésistible phénomène d’imprégnation, l’attention se trouve submergée par le déferlement de l’imagination de Charles Duits. On est successivement ballotté, déconcerté, envoûté par une expérience textuelle livrée brute de décoffrage par un auteur que l’on sent sous l’emprise d’une vision transcendantale, en grande partie dictée par la consommation de peyolt…

Bref, l’univers de Path Hotep semble frappé du sceau de l’authenticité, quoi qu’en pense notre logique cartésienne. Une raison toute simple explique cela : Charles Duits croit à cet univers qu’il déploie sous nos yeux ébahis. Il est convaincu de son existence, mille fois préférable à ses yeux à celle « des hideuses illusions au sein desquelles se débat l’humanité. » Aussi Path Hotep s’avère davantage un texte initiatique censé nous mener vers une illumination.
À défaut d’être illuminé, reconnaissons à Charles Duits d’avoir écrit un roman fascinant. Une œuvre inclassable, dans la plus positive acception du terme.

Lecture exigeante, déroutante et au final envoûtante, Ptah Hotep atteint pleinement l’objectif fixé par son auteur : emmener le lecteur ailleurs, lui révéler une réalité autre dont le romancier se fait le secrétaire fidèle.

Ptah Hotep de Charles Duits – Réédition Denoël, collection « Lunes d’encre », 2009