Traversée vent debout

Un auteur ne meurt pas, tant que l’on parle de son œuvre. Jim Nisbet vient de lâcher la rampe, ce n’est pas une raison pour l’oublier.

Grand lecteur et écrivain frustré, Charley Powell a trouvé dans la mer ce suprême refuge pour ceux ayant décidé de s’affranchir de l’humanité (dixit Rafael Sabatini). Abandonnant sa sœur cadette Tipsy, il a largué les amarres et opté pour une existence bohème. Pour autant, il n’a pas lâché ses mauvaises fréquentations, trafiquant à l’occasion pour leur compte. Chargé de convoyer en solitaire à bord de son voilier le Vellela Vellela un colis illégal, il fait naufrage dans la mer des Caraïbes après avoir heurté un conteneur. Fin de l’aventure.

Pendant ce temps, accoudée au zinc d’un bar de San Francisco, Tipsy écluse son shot de tequila avec Quentin, homosexuel notoire, maudissant son frère. Elle vient d’être en effet informée qu’il effectue une mission pour quelqu’un dont le commanditaire n’est autre qu’une organisation religieuse secrète manipulant le cours de l’histoire mondiale via la démocratie américaine. Comme si le trafic de cocaïne ne lui suffisait pas… Elle finit par rencontrer Red Means, avec qui Charley a fait affaire pour cette mission. Le bougre a ramené dans une glacière la tête coupée de son frère. Dans quelles circonstances ? Red compte bien lui raconter toute l’histoire. En échange de sa peine, il espère qu’elle lui révélera un indice sur le lieu où Charley a pu cacher le colis qu’il devait convoyer. Un paquet pour lequel son commanditaire est prêt à tuer.

Même s’il demeure un auteur confidentiel, au moins autant outre-Atlantique que dans l’Hexagone, on ne peut plus considérer Jim Nisbet comme un perdreau de l’année. L’écrivain américain a en effet déjà publié une dizaine de titres sous nos longitudes, exclusivement chez Rivages. Des livres disponibles parfois seulement en France, où Nisbet jouit de l’aura d’auteur culte. Si la plupart de ses romans relèvent du genre policier ou du thriller, ses textes mettent plutôt en scène des francs-tireurs et des marginaux, alcooliques et toxicomanes notoires, en passant par de dangereux psychopathes. Nisbet ne trouve son plaisir que dans le détournement des codes, écrivant des livres inclassables même si leurs ressorts s’inscrivent dans un genre ou un autre. Pas sûr qu’avec Traversée vent debout, les choses s’améliorent…

A vrai dire, il y a matière à rester perplexe en lisant ce nouveau roman. Jim Nisbet commence très fort avec un avertissement laissant entendre que son histoire ne serait qu’une transcription neuronale, du moins son prologue. Celui-ci constitue d’ailleurs une entrée en matière déroutante tant par son style — une sorte de SF qui ne déparerait pas dans l’anthologie Dangereuses visions. Complètement décontextualisé — est-on dans le futur ou un rêve ? — , ce prologue projette le lecteur dans une situation où tous ses repères sont brouillés. Des éléments familiers y côtoient une vision fantasmatique, sorte d’expérimentation SF truffée de mots valises abscons — dronifleur, holotorium et j’en passe…

Le récit qui suit ce morceau de bravoure n’en est pas moins perturbant. Mélange de thriller, d’intrigue conspirationniste et de roman maritime, Traversée vent debout bouscule le lecteur dans ses habitudes. Il l’agace au point qu’il se demande à plusieurs reprises si l’auteur ne se fiche tout simplement pas de lui. Au travers des circonvolutions de l’histoire, on distingue tout de même deux lignes narratives principales. L’une classique, la composante thriller du roman, et une autre plus expérimentale, sorte de méta-récit issu des transcriptions neuronales mentionnées par Nisbet, où le narrateur et sa narration sont, en quelque sorte, mis en abyme.

Roman ardu et exigeant, Traversée vent debout risque de laisser à quai beaucoup de lecteurs. Quant à savoir où se cache la Vraie Vérité, sujet abordé à plusieurs reprises dans le texte, il semble que tout soit question de point de vue et de perception. A chacun de se forger le sien.

Traversée vent debout (Windward Passage, 2010) – Jim Nisbet – Éditions Rivages/Thriller, octobre 2012 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Eric Chédaille & Catherine Richard)

Toxoplasma

Sous d’autres longitudes, dans une temporalité parallèle évoquant des époques familières et anxiogènes, l’île de Montréal est devenue une commune libre, détachée de l’Etat fédéral canadien. Assiégés par l’armée, pointés du doigt par tout ce que le monde compte d’idéologies autoritaires, en proie à la pénurie, au doute et à la crainte d’un assaut imminent, ses habitants attendent un petit matin paisible, goûtant aux joies de l’autonomie et de l’auto-gestion, avec plus ou moins d’appétence pour l’anarchie et le Grand Soir. Entre le vidéo-club où elle officie, dispensant sa connaissance des films de série Z au quidam de passage, et un appart’ bordélique, ultime bastion du format VHS face à la vague montante du betamax, Nikki ne semble pas trop perturbé dans ses routines. Après tout, n’a-t-elle pas d’autres chats à fouetter ? Un tueur particulièrement sadique ne s’est-il pas mis en tête de supplicier les ratons laveurs, ameutant la brigade anti-spéciste du coin ? Son amie et amante Kim n’a-t-elle pas rompu, préférant les arcanes ésotériques de la technologie numérique aux humeurs changeantes de sa compagne ? Alors, pour couronner le tout, si la géopolitique s’est mise en tête de saccager son paysage, que peut-elle y faire ? Autant cultiver son propre jardin, s’enfoncer sous sa couette, en espérant échapper à l’effondrement du monde tel qu’il va mal.

« L’humain ne court pas à sa perte, il y va en voiture. »

Pénétrer dans un roman de Sabrina Calvo, c’est un peu comme s’introduire par effraction dans un univers riche de promesses et surprises. Ça passe ou ça casse. D’une langue empreinte d’argot, puisé aux sources du parler québécois et du langage geek, l’autrice nous immerge sans transition au sein d’une poésie en prose entêtante, non dépourvue d’éthique et d’arrière-pensées politiques. Entre Grand Soir fantasmé et TAZ chère à Hakim Bey, Toxoplasma nous raconte l’itinéraire décalé de personnages n’ayant pas renoncé à leurs rêves et leurs idéaux.

À la fois drôle et dramatique, Sabrina Calvo accouche d’un récit foutraque où se croisent une chaussette transformée en marionnette, une enquêtrice dotée de nombreux talents dont celui de la ventriloquie, des drones armés et dangereux, des rituels sacrificiels sanglants, une armée de chats déterminés à pirater l’internet via la toxoplasmose, un crapaud-garou et toute une ribambelle de personnages au moins aussi inquiétants que grotesques. On ricane, on jubile, mais on est aussi parfois un peu perdu. Fort heureusement, l’autrice multiplie les allusions à la contre-culture et aux ZAD, balançant les saillies grinçantes contre notre monde, avec un art de la formule assez réjouissant. Elle peuple les marges de son récit de dangereuses visions mais aussi de merveilles, où le réel se délite sous les coups des virtualités combattantes du fantastique, des séries Z, des mythes premiers et de la low-tech. Sabina Calvo dessine ainsi un ailleurs plus conforme à la liberté, comblant les attentes d’un lectorat lassé du bruit blanc d’une oppression douce, maquillée en progrès consumériste supposé infini.

Pour peu que l’on adhère à son univers composé de bric et de broc, Toxoplasma propose donc une immersion gaillarde et poétique dans une forêt de signes et de signaux dont on ressort étourdi, mais nullement dégoûté.

Toxoplasma – Sabrina Calvo – Éditions La Volte, septembre 2017

C’est la lutte finale… des achats de Noël

Fin d’année oblige, et liste de cours… cadeaux à compléter, sacrifions au traditionnel exercice des recommandations amicales. Noël ! Noël ! Une tradition aussi solide que la trêve des confiseurs. Et, ce ne sont pas les marchands de canons qui me contrediront.

Donc, pour les étourdis, les derviches des têtes de gondole, les procrastinateurs invétérés, les petits bras à l’esprit étriqué en quête du Saint Graal de l’étrenne, les aventuriers du goodie introuvable, bref pour tous ceux qui traînent les pieds face à la perspective de faire plaisir au petit Ryan, mais ne lésinent pas lorsqu’il s’agit de lui faire une vacherie emballée avec soin, voici les recommandations avisées du blog yossarian. Visez-moi la sélection, hein ?

Commençons par l’inattendu. Les agents de Dreamland est un court texte déroutant et malin. De quoi surprendre l’éventuel curieux qui se laisserait prendre dans les rets de Caitlín R. Kiernan.

Une sélection sans Gnomon serait une faute de goût impardonnable tant le roman de Nick Harkaway met à rude épreuve la zone de confort du lecteur. Mais, pour qui sait persévérer, les promesses sont amplement tenues.

Vivonne réactive avec poésie les gènes de l’utopie. Roman porté par un souffle vital et un amour de la langue incontestable, il réconcilie le quidam avec la recette du bonheur, à la condition de lâcher prise, de se fondre dans la Douceur et la beauté des émotions qu’elle suscite. Jusqu’à la dissolution. Incontestablement, voici le grand œuvre de Jérôme Leroy.

Un peu d’images qui ne bougent pas maintenant, avec le dernier opus de « Les contes de la Pieuvre », roman feuilleton dessiné par Gess. Que dire ? Célestin et le Coeur de Vendrezanne poursuit et renouvelle avec bonheur cette geste superhéroïque bien de chez nous. Voici une alternative classieuse aux comics.

On pensait l’avoir perdu de vue, mais il a la peau dure. Voici de retour de Sean Duffy, flic désabusé mais tenace. Et, ne craignons pas d’affirmer qu’il nous manquait. Regard sans concession sur l’Irlande du Nord et les troubles qui ont ensanglanté sa terre si froide, Ne me cherche pas demain réanime l’enthousiasme allumé sur ce blog par Adrian McKinty.

Réédition salutaire du collectif Luther Blissett avant que celui-ci n’opte pour le pseudonyme Wu Ming, Q est un passionnant roman d’aventures, politique dans la meilleure acception du terme, mettant en lumière une période charnière de l’histoire européenne. Illustration de l’affrontement éternel du pot de fer et du pot de terre, il fait écho aux luttes passées et futures qui agitent toujours les consciences. Espérons que cette réédition rencontre le succès et permette la traduction des autres romans du Wu Ming. (on est déjà exaucé avec la publication en février 2022 de Proletkult).

Le Greg Egan nouveau est finalement du Greg Egan ancien. On ne s’en plaindra pas tant A dos de Crocodile titille le sense of wonder. L’auteur propose en effet ici une immersion aux dimensions cosmiques dans un futur bigger than life. Alors, ne soyons pas trop difficile.

Comment dit-on déjà ? Oldies but goldies. Au Carrefour des étoiles n’usurpe pas sa réputation de classique de la SF et Clifford D. Simak celle de chantre de l’Amérique provinciale et tranquille. Remercions encore Pierre-Paul Durastanti pour son travail et remémorons-nous cette collision paisible entre les mondes.

On approche de la fin. Une année sans Tardi n’est pas une bonne année. Avec Elise et les nouveaux partisans, il joint son talent aux mots de Dominique Grange, restituant une période révolue, paraissant incroyable aux yeux du contemporain de l’année 2021, un présent où la fraternité et l’égalité sont considérées comme les variables d’ajustement d’un discours réactionnaire. Remercions les de nous rafraîchir la mémoire et de nous rappeler dans quel camp se trouve la vie.

Terminons enfin avec la bonne surprise de l’année 2021, deux novellas parues de manière confidentielle sous le parrainage des Moutons électriques. Monstrueuse Féerie et Angélus des ogres flirtent avec la poésie en prose, tentant de mettre des mots sur les maux provoqués par la folie. Mais, on est toujours le fou de quelqu’un d’autre dans un monde en perte de repères.

BONUS TRACK : J’ai tué le soleil de Winshluss. Idéal pour débuter la nouvelle année sous des auspices festives.

Monstrueuse Féerie & Angélus des ogres

Monstrueuse Féerie et Angélus des ogres sont deux novellas de Laurent Pépin. Ces textes relèvent des registres de l’autofiction imaginaire, de la poésie et de la fantasmagorie. Ils témoignent de la volonté de l’auteur de rendre extraordinaire un récit teinté de prosaïsme où l’intime et l’ordinaire de l’existence se frottent au fantastique, voire plus précisément à une vision étrangère au consensus de la raison guidant notre société. Un troisième récit, annoncé sous le titre de Clapotille, devrait suivre, prolongeant le périple intérieur du narrateur, même si chaque novella peut se lire indépendamment.

Monstrueuse Féerie comme Angélus des ogres nous immergent dans l’esprit d’un psychologue clinicien, narrateur non fiable de sa propre histoire. Le bonhomme a fini, semble-t-il, par épouser la tournure d’esprit de ses patients dont les troubles font échos à ceux générés par sa propre enfance dysfonctionnelle. Quels faits relèvent exactement de son cheminement personnel ? Où s’achève le réel et où commence le fantasme ? Est-il définitivement fou ou pourvu d’une faculté surnaturelle à discerner la vérité sous les couches de mensonge tissées par les convenances sociales ? Peu importe, le récit de ce narrateur nous emporte au-delà de la raison, peuplant les angles morts de son esprit de monstres, elfes, ogres et autres créatures bienveillantes ou effrayantes, voire les deux à la fois.

Il dépeint ainsi ses difficultés à échanger avec autrui et à nouer une relation amoureuse stable, fondée sur la confiance et la sincérité, ne parvenant pas à lâcher prise, à laisser libre cours à la résilience. Pour se faire, Laurent Pépin emprunte à l’imaginaire des contes et des mythes, essayant de rendre tangible les hallucinations et les délires du narrateur, mais aussi toute l’angoisse et la détresse.

Récits intimes mais pas impudiques, Monstrueuse Féerie et Angélus des ogres sont traversés de fulgurances visuelles bouleversantes, dont la charge poétique vient remettre en question notre regard sur la folie. Ces deux novellas laissent également transparaître l’émotion, témoignant de l’empathie sincère de l’auteur pour ces patients, les fameux « Monuments » du narrateur, coquilles brisées à l’esprit parti vagabonder ailleurs, guidé par un paradigme différent qui échappe à notre compréhension et provoque malaise et inquiétude.

« Comment faire pour empêcher les Monstres de me hanter ? Comment faire pour ne pas être malheureux maintenant que tu ne penses plus à moi ?
En fait, je ne sais même pas si je suis fou ou si je suis juste stupide. De toute façon, c’est vrai, je suis stupide. Il y a toutes ces choses dans ma tête.
Des Monstres, des Elfes, des Monuments. Mais en vrai, il y a du vide, un vide effroyable qui détruit tout ce que j’aime… »

D’aucuns pourraient ces récits, où se mêlent le réel et la fantasmagorie, comme des histoires strictement fantastiques. Monstrueuse Féerie et Angélus des ogres me semblent plutôt relever d’une tentative d’exprimer de manière poétique l’indicible de la folie, d’en dévoiler toute l’ampleur angoissante par le recours à une langue inventive et imagée. Et, c’est une réussite.

Monstrueuse Féerie & Angélus des ogres – Laurent Pépin, Flatland Éditeur, octobre 2020-2021

KRA – Dar Duchesne dans les ruines de l’Ymr

Souvent confondue avec son cousin le corbeau, la corneille a été de toutes les batailles et de tous les augures depuis l’aube de l’humanité. Fidèle compagnon de l’homme, du moins de ses dépotoirs et charniers, elle l’a accompagné depuis la naissance de la civilisation, regardée tour à tour avec crainte, respect ou maudite pour ses méfaits. Dans un futur indéterminé, au retour de la clinique où son épouse vient de décéder d’une maladie incurable, un vieil homme fatigué retrouve dans son jardin une corneille affaiblie, manifestement malade, mais pourtant guère effarouchée par sa présence. Au lieu de l’achever, il la recueille, lui offrant le gîte et le couvert, puis il finit par apprendre sa langue, le KRA, l’écoutant ensuite lui raconter sa longue existence et complicité avec l’humanité.

Ainsi débute KRA – Dar Duchesne dans les ruines de l’Ymr de John Crowley. De l’auteur américain, on n’avait plus rien lu depuis la traduction dans nos contrées de L’Été-machine, fable post-apocalyptique teintée de mélancolie. Il aura donc fallu attendre plus de quinze ans pour voir traduit son plus récent roman, nouvelle tentative de nous vendre un auteur réputé exigeant pour de bonnes raisons, on va le voir.

KRA se compose de plusieurs récits interdépendants, entrecoupés d’ellipses, formant un tout ordonné autour de la figure tutélaire de la corneille Dar Duchesne, volatile psychopompe, doté de surcroît d’une forme de conscience, voire d’intelligence, mais frappé par la fatalité d’une existence immortelle. Dar meurt ainsi pour mieux renaître avec l’intégralité de ses souvenirs et histoires, devenant par voie/voix de conséquence la mémoire de son peuple mais également celle du monde des hommes, cette race se déplaçant à deux pattes, dont il suit l’évolution à travers les âges. Chapardeur, vorace, bavard et trop curieux pour son propre bonheur, l’oiseau s’attache ainsi à quelques humains dont il devient l’interlocuteur privilégié, accompagnant leur quête métaphysique. D’aucuns retrouveront dans les différents récits de la corneille des réminiscences de l’Épopée de Gilgamesh, des éléments des fables d’Ésope ou de L’Énéide, voire des échos des pièces de Shakespeare, du mythe d’Orphée, des voyage de Saint Brendan et de contes amérindiens. D’autres s’amuseront à dénicher les références historiques évoquées au travers des multiples vies de Dar Duchesne, des temps préhistoriques jusqu’à nos jours, voire au-delà. On sent poindre en effet derrière le propos de John Crowley la tentation de l’érudition, de la métaphore et d’un symbolisme exacerbé. Dommage pour ceux à qui ces références ne parlent pas, ils devront se contenter d’un récit monotone, un tantinet répétitif aux entournures, certes traversé de fulgurances philosophiques incontestables, mais au final assez hermétique.

« Des histoires, répondit Coyote. Ce que je te dis là, tu le sais déjà. Nous sommes maintenant faits d’histoires, mon frère. Voilà pourquoi nous ne mourrons jamais, même quand ça nous arrive. »

À défaut de s’enthousiasmer pour KRA – Dar Duchesne dans les ruines de l’Ymr, reconnaissons au roman de John Crowley un point de vue original et le mérite d’une grande culture. Avis aux amateurs de lectures atypiques et exigeantes.

KRA – Dar Duchesne dans les ruines de l’Ymr (KA : Dar Oakley in te Ruin of Ymr, 2017) – John Crowley – Éditions L’Atalante, collection « La Dentelle du Cygne », avril 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Couton)

Vorrh

Loué par Alan Moore dans une préface où l’auteur de Northampton évoque à son propos Ghormenghast de Mervyn Peake et Gloriana de Michael Moorcock, Vorrh paraît dans nos contrées auréolé d’une réputation élogieuse, pour ne pas dire tapageuse. De quoi nourrir quelques craintes, tant cet assaut de dithyrambes peut paraître forcé. Fort heureusement, il ne faut pas longtemps pour constater que cela n’est en rien usurpé, et que l’on se trouve bien face à une fresque foisonnante dont la complexité et la densité font échouer toute tentative d’en rendre compte de peur d’en affaiblir l’effet. Reste qu’il nous faut néanmoins nous y essayer, avec nos faibles moyens.

Oubliez tout ce que vous savez sur la fantasy et ses archétypes devenus stéréotypes à force d’être usés jusqu’à la trame. Le roman de Brian Catling enracine son propos dans le terreau fertile de la Vorrh, une selva mystérieuse dont les arpenteurs échouent à fixer les limites, et que les mots peinent à décrire. Sous ses frondaisons errent des explorateurs déboussolés, ne comprenant pas que la carte n’est définitivement pas le territoire. Des hordes de bûcherons, réduits à des pantins à force de fréquenter ses parages, abattent ses arbres pour en tirer les grumes qui font la fortune des commerçants d’Essenwald, la vaste cité coloniale greffée à sa lisière comme un chancre, où prospèrent aussi des individus aux intentions inquiétantes. Mais les luxuriances de la forêt échappent à l’entendement, cachant bien des secrets et nourrissant la foi des mystiques. D’aucuns y auraient aperçu des créatures contrefaites dont le visage semble incrusté dans le torse, monstres anthropophages dénués de moralité et d’humanité. D’autres sont persuadés que ses profondeurs sylvestres abritent le Jardin d’Éden, Adam et légions d’anges ou démons y compris. Bien peu peuvent cependant prouver leurs dires car ne dit-on pas que la Vorrh absorbe la mémoire des hommes, leur faisant perdre la raison et oublier jusqu’à leur identité ?

Omniprésente et pourtant toujours lointaine, la Vorrh reste donc un creuset propice aux spéculations les plus oiseuses, une forêt de symboles où se matérialisent tous les possibles et tous les fantasmes de l’inconscient collectif. Elle est pourtant aussi une réalité prégnante dont les manifestations influencent la vie des uns et des autres, forgeant les destins. Avec une imagination créatrice intarissable, Brian Catling opte pour une approche rappelant celle du réalisme magique. Les éléments irrationnels se mélangent à un contexte se voulant réaliste, subvertissant les conventions de la fantasy et empruntant également sa matière à l’Histoire ou à la vie de personnages historiques, tels le photographe Eadweard Muybridge, l’inventeur du zoopraxiscope, ou l’écrivain Raymond Roussel. On croise ainsi un mystérieux archer doté d’une arme consciente, un enfant cyclope, des créatures en bakélite vivant aux tréfonds d’une bâtisse vénérable, le dernier survivant de la tribu des « Vrais Humains », des shamanes en pagaille, des entités surnaturelles issues d’un passé antédiluvien, des hommes transformés en zombies, sans volonté mais pas sans âme, et bien d’autres personnages fantasmagoriques. Brian Catling multiplie les fils narratifs dans un apparent désordre qui finit par faire sens, façonnant une œuvre mutante où l’ancien est appelé à se fondre, sous le pouvoir transformateur des mots, en un récit débarrassé des pesanteurs de la tradition.

Attendons maintenant de voir où l’auteur nous mène en découvrant The Erstwhile (Les Ancêtres, à paraître en octobre) et The Cloven, deuxième et troisième tomes d’une trilogie dont le premier opus fascine et n’a pas fini d’ensemencer l’imaginaire par ses nouvelles expériences.

Vorrh de Brian Catling – Fleuve Editions, collection Outre Fleuve, septembre 2019 (roman traduit de l’anglais par Nathalie Mège)

Mars

Deuxième recueil paru dans la collection « Agullo Court », Mars nous permet de découvrir l’univers intense et poétique de l’autrice croate Asja Bakić. En dix textes aussi courts qu’absurdes, elle dévoile des mondes oscillant entre le cauchemar et la bizarrerie, sur le fil d’un imaginaire marqué du sceau de la mélancolie, de la métamorphose et de la métaphore.

On y croise ainsi des clones inquiets, des êtres humains asociaux en proie à une forme de regret criminel, des androïdes sous l’emprise de maris possessifs, mais aussi des monstres, croquemitaines évoluant dans la zone grise et non dits et de l’imaginaire enfantin. On y côtoie également des zombies enrégimentés par des divinités jalouses et des dissidents en rupture d’allégeance, tiraillés entre leur art et le carcan de la société.

Sur fond de dystopie, de fin du monde, de fin de l’humanité, de réchauffement climatique et d’assèchement des ressources, Asja Bakić déroule des nouvelles surréalistes, animées par la vision tordue de personnages souvent ambivalents. À l’incertitude fiévreuse s’ajoute l’angoisse viscérale distillée par un environnement malade et un renoncement aux idéaux des lendemains qui chantent. Un sentiment exprimé ici d’un point de vue féminin, non sans une ironie amère et désabusée.

Si toutes les nouvelles ne suscitent pas l’enthousiasme, certaines laissant même dubitatif, lorsque le charme opère, on succombe sans coup férir, happé par un sentiment d’angoisse entêtant flirtant avec l’horreur. Des dix textes, on retiendra surtout « Excursion dans le Durmitor » où des entités planifient une rupture dans le réel pour envahir le monde des vivants, y découvrant ainsi que si l’écriture libère de la mort, elle peut devenir le vecteur d’autres servitudes plus redoutables. Sous les apparences du conte, « Le Trésor enterré » se révèle un récit pétri d’ironie et d’une dinguerie n’étant pas sans rappeler le meilleur des films d’Emir Kusturica, même si le cauchemar n’est jamais très loin. « Les Thalles de madame Lichen » est inquiétant à souhait, même si l’on peut lui reprocher sa brièveté. Quant à « Carnivore », le texte propose une vision déviante de la passion amoureuse. Enfin, on ne saurait trop recommander « Mars », vision dystopique effrayante d’un monde ayant proscrit les écrivains et leurs écrits, exilant les réfractaires sur Mars. Les amateurs apprécieront cette variante slave du Fahrenheit 451 de Ray Bradbury.

Volontiers déviants et poétiques, les récits d’Asja Bakić nous laissent donc dans une indécision inquiète, souvent insatisfait, mais en proie au malaise, comme sous le joug de l’incarnation planétaire du dieu de la Guerre. Un bien étrange voyage.

Mars (Mars, 2015) – Asja Bakić – Éditions Agullo, collection « Agullo Court », mai 2021 (recueil traduit du croate par Olivier Lannuzel)

Les Tentacules

Les éditions de l’échiquier continuent de proposer des ouvrages atypiques, mêlant les rééditions aux inédits. Chez yossarian, on a bien aimé Ecotopia d’Ernest Callenbach, utopie écologiste lorgnant vers la Science-fiction. On n’est pas resté insensible au roman de Rita Indiana, en dépit de son aspect un tantinet foutraque.

Les tentacules qui donnent leur titre en français au roman ne sont pas celles que l’on croit. Laissez tomber les rêves octopodes ou la mythologie lovecraftienne, l’autrice caribéenne fait appel aux appendices plus venimeux de l’anémone de mer. Par leur truchement, on pénètre les arcanes d’un livre tenant plus du réalisme magique que de la Science-fiction ou du cyberpunk, comme l’annonce faussement la quatrième de couverture.

Deux trames et plusieurs époques s’entremêlent dans le décor tropical et déliquescent de la République dominicaine. Catastrophes naturelles, désastre écologique, corruption et paupérisation composent en effet l’ordinaire d’un pays marqué également par l’héritage funeste de l’esclavage, de la colonisation, sans oublier la dictature et le tourisme de masse. On suit ainsi la lente dérive d’Argenis, un artiste raté, dépravé et junkie notoire, au grand dam d’une mère protectrice mais résignée. Obligé de travailler dans un centre d’appel pour gagner sa vie, le bougre est invité en résidence par un couple de riches mécènes, soucieux par ailleurs de protéger les récifs coralliens du petit bout de paradis où ils vivent, pour donner un échantillon de son talent artistique. À l’instar d’Alcide, saura-t-il saisir sa chance ? La jeune adolescente des quartiers pauvres, taraudée par des problèmes d’identité sexuelle, a en effet échappé à la prostitution en devenant la domestique d’Esther Escudero, la grande prêtresse de la Santeria, amie des plus puissants, y compris du président populiste Said Bona. N’ayant plus rien à craindre avec une telle protectrice, elle guigne pourtant l’anémone que sa propriétaire conserve dans la réplique d’un vase grec, prête à la voler pour obtenir une dose de Rainbow Bright, la drogue qui lui permettrait de changer de sexe sans opération.

Comme on le voit, Les Tentacules est un cocktail insolite d’influences diverses dont le résultat oscille entre le roman surréaliste et le réalisme magique. La matière et la manière font penser parfois à Lucius Shepard, même si le récit se révèle beaucoup plus décousu. Mais, on ne peut nier que la prose de Rita Indiana sait se montrer imaginative, donnant lieu à une imagerie fascinante. On doit donc s’accrocher pour suivre les arcs narratifs d’Argenis et Alcide, glanant les indices parsemant leurs fugues temporelles, entre le XVIIe siècle et l’année 2027, afin de déchiffrer l’intrigue gigogne de leurs destins liés à celui de la république dominicaine. L’individu et le collectif jouent en effet un rôle déterminant dans le récit, nous faisant entrevoir les perspectives sous un jour hélas plus funeste. Les Tentacules nous livre ainsi un portrait désabusé des Caraïbes, notamment de la république Dominicaine. Entre l’Hispaniola espagnole en proie à l’éradication de la boucanerie, la république indépendante livrée aux appétits des promoteurs du tourisme mondialisé et un avenir en forme de catastrophe écologique, on change allègrement de point de vue, sans pour autant entrevoir ne serait-ce qu’une once d’optimisme. Le fatalisme semble prévaloir, ne ménageant finalement aucune échappatoire aux personnages.

Avec Les Tentacules, l’artiste protéiforme Rita Indiana propose un roman foisonnant et déroutant qui nécessite de lâcher-prise afin d’en goûter le surréalisme désabusé. Sur fond de Santeria, de Science-fiction et d’art, nulle doute que son univers tropical laissera plus d’un lecteur fiévreux.

Les Tentacules (La mucama de Omicunlé, 2015) de Rita Indiana – Éditions Rue de l’échiquier fiction, septembre 2020 (roman traduit de l’espagnol République dominicaine] par François-Michel Durazzo)

Rouge Gueule de bois

Sur le perron du pavillon de Tucson où il végète, Fredric Brown émerge d’une énième cuite carabinée. Le bruit de la machine à écrire sur laquelle son épouse Beth tape sa biographie le ramène peu-à-peu à la réalité. Avec une carrière au point mort, des factures qui s’accumulent et une propension à la procrastination qui lui assèche la plume mais pas le gosier, le bougre a toutes les raisons de se sentir sur le déclin. Dans un recoin de sa caboche, une idée trouble joue pourtant au yoyo avec sa raison. L’hypothèse d’un crime parfait qui n’attend plus qu’un mobile et une rencontre propice pour se réaliser. Plus tard dans la journée, dans un bar où il a ses habitudes, Fred fraternise avec un étranger de passage, un Français appelé Roger Vadim au moins aussi imbibé que lui. La muffée ne tarde pas à se révéler comme le prélude à un long delirium tremens, ponctué de fusillades et de carambolages.

« Un instant, en silence, ils soupesèrent l’idée d’un grand récit de sexploitation soviétique. Vadim trouva même un titre accrocheur, Les Tigresses du Comité, qu’il n’osa soumettre à son compagnon. Et l’on finit, gênés par le brusque arrêt des débats, par toussoter diplomatiquement. »

Premier roman solo de Léo Henry, Rouge Gueule de bois s’apparente à un long road trip alcoolisé sur fond de fin du monde, de Guerre froide, de surréalisme et d’uchronie. On y croise une faune interlope composée d’Hell’s Angels cannibales pas vraiment abonnés au rôle d’anges gardiens, de hippies fêtant la fin du monde autour d’un feu de camp sur la plage, de sectateurs beatniks, adeptes de naturisme et de tantrisme, s’efforçant d’exploser les portes de la perception à grand renfort de cocktails chimiques, sans oublier des extraterrestres en side-car et des morts vivants revenus de tout. On y côtoie aussi la Reine noire de Sogo et son âme damnée Durand Durand, à la poursuite de Barbarella, l’égérie blonde de la contre-culture, et accessoirement quatrième compagne de Vadim, sans oublier George Weaver, le héros de La Fille de nulle part.

Avec Rouge Gueule de bois, Léo Henry s’amuse beaucoup, ne nous laissant pas au bord de la route, le pouce en l’air, la suspension d’incrédulité aux abonnés absents. Il s’amuse avec les références, nous livrant un cocktail délirant où fiction et réalité se mêlent, titillant notre zone de confort avec les dangereuses visions baroques d’une apocalypse syncopée au rythme de la pop culture. Bref, il joue d’une intertextualité généreuse, en connaisseur respectueux de l’œuvre et de la vie de Fredric Brown, traitant en même temps de la difficulté à créer.

Les amateurs du recueil Philip K. Dick goes to Hollywood apprécieront. Les autres boiront un coup, histoire de laisser couler.

Rouge Gueule de bois de Léo Henry – Éditions La Volte, février 2011

Mictlán

« Le monde, c’est comme un grand semi-remorque que Dieu conduit sans savoir ce qui se passe à l’arrière. Il est enfermé dans la cabine et fonce, les yeux fixés sur la route pour ne pas finir dans le fossé… »

Coincé dans l’habitacle d’un semi-remorque frigorifique, Gros songe à sa vie, la vessie comprimée par une envie irrésistible de pisser. Le regard vissé sur l’horizon coupé en deux par l’asphalte de la route, il roule sans répit dans le désert depuis douze heures, loin des hommes, loin des vivants, sans vraiment avoir le choix. Le Gouverneur compte sur lui pour se faire réélire et ainsi poursuivre ses affaires avec les messieurs très riches qui préfèrent garder le secret sur leurs activités. Le Commandant lui a ordonné de prendre la route, sans s’arrêter sauf pour faire le plein. Si tu t’arrêtes, c’est pour toujours, lui a-t-il dit. Si tu t’arrêtes pour pisser, autant creuser ta tombe sur le bas-côté au milieu des ordures. Gros ne veut pas finir avec les canettes écrasées, les restes d’un sandwich moisi ou un préservatif jeté par un camionneur ayant levé une putain, à côté des milliers de cadavres qui pourrissent dans le désert. Il conduit sans répit, le regard oscillant entre la ligne d’horizon tranchée par l’asphalte et le rétroviseur, les mains crispées sur le volant. Mais, les gémissements de Vieux, endormi là-haut sur la couchette, le renvoie sans cesse à sa condition présente. Un mort en sursis, perdu sur la longue route du Mictlán, avec comme chargement cent cinquante-sept cadavres rendus méconnaissables, entassés dans des housses noires, à l’arrière dans la remorque réfrigérée.

Mictlán s’apparente au Salaire de la peur, mais avec un chargement beaucoup plus explosif que de la nitroglycérine. C’est aussi un instantanée de la tragédie mexicaine dont on ne perçoit que l’écume sanglante dans le confort lointain de notre démocratie pacifiée. Pour Gros, le Mexique se réduit à une longue route bordée par des fossés transformés en fosses communes. Un purgatoire où vie et mort se valent comme les deux côtés d’une pièce de monnaie tirée à pile ou face. Pile, on t’efface de la surface de la Terre. Face, on empile ton cadavre avec les autres, à l’arrière dans la remorque.

Mictlán se révèle aussi une parabole sur les motifs de la violence, de la peur, de la haine, de la corruption et de l’absence d’espoir ou de rédemption. Les chapitres sont autant de longues phrases déroulées comme une scansion funeste, ponctuée de virgules, d’explosions de violence sèche, sans possibilité de rémission. Avec comme seul témoin, un pays réduit à un désert où se tapit une créature antédiluvienne, le spectre d’une sauvagerie préhistorique, inhérente au genre humain. Dans ce pays dépourvu de lois autres que celle du plus fort, du plus rapide, du plus haineux, où les états d’âme et les scrupules sont autant de boulets entravant la survie, on ne pose pas de questions si l’on veut sauver sa peau.

Récit flirtant avec l’incantation, Mictlán pousse le lecteur dans ses ultimes retranchements, bousculant ses certitudes au rythme d’une prose obsédante et d’un road novel hanté par la mort, la culpabilité et l’absurdité de l’existence. Magistral, pas moins.

Mictlán de Sébastien Rutès – Éditions Gallimard, collection « La Noire », décembre 2019