Un amour d’outremonde

pulp-o-mizer_cover_imageCeci est ma quatrième (déjà ?) contribution au défi Lunes d’encre. Tout est foutu !

Paru il y a quelques années dans la collection dirigée par Gilles Dumay chez Denoël, Un amour d’outremonde ne paie pas de mine. Illustration de couverture dans des tons bleutés tirant sur le violet, où on distingue un dessous de pont encombré d’un bric à brac bon à jeter. Bandeau rouge tape-à-l’œil figurant une accroche putassière, je cite : Kurt Cobain, body-snatchers, sex, drugs & rock’n’roll. Pas vraiment de quoi céder à la compulsion. Et pourtant… Le roman de Tommaso Pincio, le Thomas Pynchon transalpin, mérite bien plus qu’un froncement de sourcil.

Œuvre ambitieuse, décalée, oscillant sans cesse entre le drame – ce qu’elle est au final – et la comédie – dans le genre douce dinguerie –, Un amour d’outremonde revisite un mythe moderne : celui de Kurt Cobain. Un peu à la manière de Michele Mari – on va finir par croire que les auteurs italiens aiment batifoler avec la culture de masse et ses hérauts –, Tommaso Pincio nous raconte de l’intérieur, l’enfance, les errements de l’adolescence, puis la mort du chanteur de Nirvana. Peu de faits en rapport avec sa carrière musicale. Tout au plus, trouve-t-on quelques dates, quelques allusions à des tournées et à des albums, mais pas davantage. La réalité officielle des événements n’intéresse pas Tommaso Pincio, pas plus que la divulgation des secrets d’alcôve. L’auteur italien leur préfère la fantasia de l’imaginaire et les fulgurances poétiques.

« Dans ce roman, les personnes, les événements et les lieux ne correspondent en aucun cas à des personnes et à des événements du monde réel. La vérité biographique n’existe pas, et même si elle existait, nous ne saurions qu’en faire. »

À bien des égards, on pourrait surnommer le livre de Tommaso Pincio dans la tête de Kurt Cobain, tant le chanteur de Nirvana, auquel le roman est dédicacé, hante ses pages. Une présence éthérée, même s’il intervient en chair et en os au cours de l’histoire. L’intrigue est d’ailleurs assez difficilement racontable, Homer B. Alienson, son narrateur, contribuant à en flouter les contours. Confession intime, délire de drogué ou banale affabulation d’un solitaire névrosé, on hésite à qualifier son propos.

Homer nous dévoile son enfance, balloté entre père et mère, sa passion pour les jouets de science-fiction, dont il tire un revenu arrivé à l’âge adulte, en les revendant à d’autres inadaptés sociaux. Il nous confie ses névroses, en particulier sa peur panique de devenir différent, remplacé par un extra-terrestre pendant son sommeil, une frayeur provoquant une insomnie de dix-huit années. Il nous fait part enfin de sa rencontre avec Kurt, sous un pont pendant la nuit, prélude à une longue amitié, et à un « arrangement » avec la vie destructeur.

Et peu à peu, les trajectoires de Homer Boda Alienson et de Kurt Cobain se fondent dans un même destin. On s’interroge. Est-ce Boda qui parle ou Kurt ? Boda est-il réel ? Confus, on avance des hypothèses. On spécule. Peine perdue. Mieux vaut se laisser porter.

Au-delà des réponses à ces questions, Un amour d’outremonde dresse le portrait douloureux d’un inadapté social, un écorché vif, en quête d’amour. Une communion réciproque, totale, sans aucune arrière-pensée. On est immergé dans son esprit, dans ses obsessions et ses addictions. Sur ce dernier point, à l’instar de Substance mort de Philip K. Dick, le roman de Pincio décrit de manière bien plus convaincante que bon nombre de campagnes contre la drogue, les méfaits des substances stupéfiantes.

Mais surtout, on est troublé par l’acuité du style de l’auteur, par le regard de Boda/Kurt sur le monde, empreint de détresse, d’absolu et de folie.

Bref, on reste longtemps hanté par ce roman qui, une fois la dernière page tournée, nous laisse épuisé, entre éblouissement et tristesse. Et même si rien n’est vraiment réel, Un amour d’outremonde apparaît comme bien plus authentique et sincère que bon nombre d’ouvrages documentés consacrés à Kurt Cobain et au mouvement grunge.

amour-doutremondeUn amour d’outremonde (Un amor dell’atro mondo, 2002) de Tommaso Pincio – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2003 (roman traduit de l’italien par Eric Vial)

La vallée de l’éternel retour

Longtemps difficile à trouver, ou à des prix prohibitifs sur le marché de l’occasion, La Vallée de l’éternel retour bénéficie enfin d’une réédition digne de sa place centrale dans l’œuvre d’Ursula Le Guin. Couverture à rabats, illustrations soignées, pages au grammage conséquent et teintes chaleureuses — un camaïeu de beige et d’ocre, présent jusque dans la police de caractère —, on ne peut pas dire que Mnémos ait mégoté sur la qualité du traitement. Tout au plus regrettera-t-on le choix d’une couverture souple, une option sans doute privilégiée afin de diminuer un prix déjà élevé. Bref, on ne tarit guère d’éloge devant l’apparence de cet objet, écrin somptueux pour un véritable livre-univers écrit à hauteur d’homme à la manière d’une étude ethnologique.

En effet, voici un OLNI. Un livre conçu comme une sorte d’archéologie du futur aux dires de son auteure. « Ce qui fut, ce qui pourrait être, repose, tel des enfants dont nous ne pouvons voir les visages, dans les bras du silence. »

Ainsi, La Vallée de l’éternel retour dévoile en ses pages une culture imaginaire, celle du peuple Kesh. Un peuple vivant dans un futur indéterminé, quelque part dans une Californie transfigurée, devenue île suite à une catastrophe — The Big One étant sans doute passé par là — et dans laquelle infusent encore les pollutions et toxines du passé, celles de notre présent.

L’approche d’Ursula Le Guin se veut complexe et transversale. Il n’est pas question ici de s’attacher au destin d’une seule personne, proclamée héros d’aventures fictives, mais plutôt de découvrir une terre, un peuple et le lien intime, voire viscéral, unissant l’un à l’autre. L’auteure américaine opère une mise en abîme, nous invitant à prendre connaissance des informations rassemblées par une équipe de chercheurs. Un assemblage hétéroclite se composant de chants, de poèmes, de biographies, de contes, de mythes, de recettes de cuisine, de descriptions de rituels, auxquels elle adjoint un glossaire — appelé l’arrière du livre — où sont rassemblés les éléments de nature plus descriptive et explicative. Ce flux d’informations, en apparence dépourvu de ligne directrice, fait surgir par touches successives une culture entière, censée vivre dans un futur éloigné de notre époque, et pourtant enracinée dans le passé des chercheurs qui l’étudient.

D’aucuns pourraient juger le dispositif rébarbatif, pour ne pas dire ennuyeux. Ils n’auraient pas complètement tort car La Vallée de l’éternel retour n’est pas le genre d’ouvrage qui se laisse lire sans faire un peu d’effort. A l’instar d’un J.R.R. Tolkien ou d’un Jeff Vandermeer (en moins délirant tout de même), Ursula Le Guin crée un monde en nous distillant ses clés. Chaque fragment, chaque information entre en résonance, réveillant des échos familiers, et suscite une sorte de nostalgie. Et on s’immerge au sein de cette communauté, à la fois autre et pourtant si proche…

A lire cette chronique, on pourrait croire que la partie romancée se trouve réduite à la portion congrue. Toutefois, enchâssée au cœur de l’ouvrage figure l’histoire de Roche Qui Raconte, récit biographique fournissant une accroche plus intime au livre de Le Guin. Il nous permet de sortir de la vallée et d’appréhender d’autres cultures, en particulier celle du Condor. Et au travers de l’histoire de Roche Qui Raconte, l’auteure construit une opposition entre la voie suivie par les Kesh et celle du Condor. A l’instar des Dépossédés, le peuple de la vallée a élaboré une culture se fondant sur une éthique. Économie démonétisée, besoins superflus évacués, libre accès à la connaissance, via le système de l’Échange, égalité entre hommes et femmes, même si l’organisation sociale semble clairement matriarcale, interactions avec l’environnement plus respectueuses pour celui-ci, la culture Kesh a toutes les apparences de l’utopie réalisée. On reconnaît bien là une des thématiques principales d’Ursula Le Guin, aux côtés de celle de l’altérité.

Réflexion sur la mémoire et le caractère éphémère des cultures, La Vallée de l’éternel retour s’avère l’œuvre la plus personnelle et sans doute la plus difficile d’Ursula Le Guin. C’est aussi la plus passionnante, à la condition d’accepter son parti-pris.

vallee-eternel-retourLa vallée de l’éternel retour (Always Coming Home, 1985) de Ursula K. Le Guin – Éditions Mnémos, collection Ourobores, avril 2012 (Réédition traduite de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Reinharez)

33 révolutions

« Le pays entier est un disque rayé (tout se répète : chaque jour est la répétition du précédent, chaque semaine, chaque mois, chaque année ; et, de répétition en répétition, le son se dégrade jusqu’à n’être plus qu’une vague évocation méconnaissable de l’enregistrement original – la musique disparaît, remplacée par un incompréhensible murmure sableux). »

Lui, le narrateur, nourrit son spleen à grand renfort de rhum, de tabac et de musique. Né des œuvres d’un paysan grossier et d’une mère issue de la petite bourgeoisie, il a été élevé dans le culte de la Révolution et de son Dirigeant infaillible. Encarté au Parti, il végète désormais dans une administration, l’idéal pointant aux abonnés absents. Mais, dans les rues de La Havane, sur le Malecón longeant la mer, la rumeur enfle et se propage comme une crue irrésistible, brassant une écume de désillusion. Des gens de toutes conditions improvisent des embarcations et prennent la mer pour fuir le paradis du socialisme réalisé. Bientôt, des manifestations spontanées s’en prennent au régime, suscitant la mobilisation des comités zélés du Parti. Pour le narrateur, ces événements sont le signal du lâcher prise.

De Canek Sánchez Guevara, on retiendra surtout qu’il est le petit-fils du Che. Une ascendance dont il s’est détaché sans pour autant la renier, préférant la cause anarchiste à la commémoration de l’icône révolutionnaire par le régime cubain. Mauvais élève, mauvais militant, Canek n’a pas eu la vocation pour servir de modèle. Élevé entre Cuba, l’Europe et le Mexique, il a surtout développé un goût sûr pour l’art, la littérature et la liberté. Hédoniste par choix, indifférent au régime castriste et à ses discours, qu’il considère comme des contes à dormir debout, il est mort des suites d’une opération du cœur, hélas.

Un fait regrettable, car 33 révolutions, son premier et unique roman, plutôt une novella d’ailleurs, se révèle un texte sublime dont la nonchalance, la mélancolie et la puissance nous cueillent sans préambule. Aux côté du narrateur, on erre ainsi à travers La Havane, arpentant le Malecón, le port et les quartiers décrépis de la capitale cubaine. Fossoyeur de l’idéal révolutionnaire, le castrisme hante les lieux et les esprits. Le disque rayé des slogans, de la propagande, des démonstrations populaires sert ainsi de contrepoint aux files d’attente devant les magasins, à la pénurie, aux pannes et à la monnaie dévaluée. Sous la plume de Canek Sánchez Guevara, le castrisme s’apparente à un régime ubuesque, guidé par un dirigeant moribond dont l’emprise tenace pousse la population à l’exode.

« Les choses se gâtent, dit son ami sur un ton de réplique de film. C’est un naufrage et les rats quittent le navire. Écoute-moi bien : la révolution a échoué, dit-il, non sans grandiloquence provocatrice (enfant terrible), se dit-il. Avant, c’était un gros géant, à la Pavarotti, avec un enthousiasme aussi grand que l’univers ; à présent il est maigre, anodin, sans charisme. L’anémie l’a dépouillé de son identité. Son optimisme a disparu avec son ventre, comme si celui-ci était le reflet exact de l’espoir et du bonheur.

Non seulement elle a échoué, poursuit-il, mais elle prétend nous entraîner dans son naufrage. Et qu’est-ce qu’on peut y faire ? Merde, tu te rends compte que nous avons toujours été partie prenante de tout ça ? »

Avec cette chronique désabusée du castrisme finissant, écrite dans le contexte de la crise des balseros, Canek Sánchez Guevara fait jeu égal avec ses pairs Leonardo Padura et Daniel Chavarría, laissant entrevoir un potentiel qui malheureusement restera de l’ordre de l’irréalisé. La vie est trop courte…

Additif : 33 révolutions est pourvu d’un paratexte intéressant, complété d’un entretien (publié en 2005 dans Le Monde libertaire) où, entre autre chose, Canek donne son opinion sur Cuba et l’après castrisme.

33 revolutions33 révolutions (33 revoluciones, 2015) de Canek Sánchez Guevara – Éditions Métailié, « Bibliothèque hispano-américaine », août 2016 (novella traduite de l’espagnol [Cuba] par René Solis)

Nus

Chaque été, les groupes se revendiquant du collectif ZO (en hommage à Zo d’Axa) mandatent sept représentants pour passer quelques jours ensemble. Ces journées de vacances sont l’occasion de faire le point sur les actions passées du collectif. Elles servent aussi à préparer l’avenir. De ce séjour, loin d’être dédié uniquement au farniente, les militants tirent de nombreux plans et enseignements. Les individualités s’y affrontent dans leurs contradictions et chacun y met à l’épreuve son engagement idéologique. Engueulades fraternelles et réconciliations autour d’une bonne bouteille de vin figurent au programme, avec la perspective d’œuvrer pour une juste cause, celle d’assurer la pérennité de leur petite communauté face à l’emprise grandissante du Marché mondialisé et de son chien de garde : l’État. Mais, contradiction oblige, ces vacances se doivent aussi d’éviter de reproduire le modèle aliénant du travail. Bref, l’équilibre est délicat à obtenir pour ces disciples respectueux de Paul Lafargue.

Cette année, la rencontre a été organisée dans un camping naturiste tenu par un sympathisant. A poil, on ne peut rien se cacher ! Pour Calo, Brett, Thomas, Sonia, Anna, Laurence et William, l’expérience a le goût de la nouveauté. Pas de quoi cependant ébranler leurs conviction intime. Mais, un crime vient semer la zizanie, poussant les anarchistes à endosser les responsabilités de leurs deux pires ennemis : la police et la justice.

 « Au lieu de tuer et mourir pour produire l’être que nous ne sommes pas, nous avons à vivre et à faire vivre pour créer ce que nous sommes. »   Albert Camus

Quatre gars, trois filles, la mer et des corps nus. Il y aurait là matière à une sitcom, sans doute appelée à rencontrer un grand succès télévisuel, si le sujet n’était pas un peu plus grave. Bien sûr, Jean-Bernard Pouy se laisse aller à son penchant pour les bons mots et les trouvailles langagières. Il met en scène d’une manière drolatique la contrainte de la nudité qu’il s’impose d’emblée (on ne rappellera jamais assez ce principe fondamental de la contrainte chez l’auteur). Il met en scène, avec une grande acuité, les méandres de l’autogestion et aménage quelques pauses primesautières entre les longs débats du collectif. Cependant, sous la légèreté du ton affleure un questionnement plus sérieux adressé à sa communauté de pensée : l’anarchisme.

Avec Larchmütz 5632, l’auteur avait donné la parole à une vache télépathe (sa contrainte du moment) afin de raconter la cruelle désillusion d’une cellule anarchiste dormante, réactivée et manipulée pour accomplir la basse besogne de son pire ennemi.

Dans Nus, il met en scène une génération différente de l’anarchie. Pour les membres du collectif ZO, le combat n’est plus affrontement mais aménagement, celui d’un monde conforme à leurs idéaux, à côté de la réalité sociétale issue du Marché mondialisé. Durant leur séjour, les sept militants ne font pas que dénuder leur corps. Leurs convictions intimes, ces œuvres vives de leur être, sont aussi mises à nues. Comment réagir face au crime et face à la trahison lorsque l’on est impliqué personnellement ? Comment réagir en anarchiste, c’est-à-dire en refusant la morale bourgeoise ? Comment punir, tout en sachant qu’un anarchiste se doit de toujours donner la chance du repentir ? Comment rendre un jugement, tout en sachant que l’on devra rendre des comptes ? A toutes ces questions, les sept membres de ZO apportent une réponse. Et, en cherchant à démontrer ce qu’ils veulent être, nos anarchistes finiront par se prendre en pleine face, ce qu’ils sont vraiment. Une vérité soulignée par la cruelle pirouette finale.

NusNus de Jean-Bernard Pouy  –  Éditions Fayard Noir, 2007

Train perdu wagon mort

Je dois vous avouer le culte que je voue à Jean-Bernard Pouy. Je sais, c’est doublement une faute. Aduler et taire l’objet de son adulation, c’est doublement fauter. On ne peut espérer l’absolution après un tel cumul. Tant pis pour la rédemption. Encore que… comme on dit, faute avouée est à moitié pardonnée. Aussi vais-je, dans les lignes qui suivent, laisser courir mon admiration pour l’auteur des jours du Poulpe et de bien d’autres merveilleuses créatures et créations livresques ayant égayé mes loisirs.

Toutefois avant de me lancer dans un panégyrique prémédité, peut-être est-il utile de préciser que l’œuvre pléthorique de ce polygraphe français ne manque pas de titres mineurs et de textes tièdes. Qui n’a pas ses moments de petite forme ?
Baste ! Écartons d’un revers de la main ce bémol malvenu car quand Jean-Bernard Pouy est en forme : il est grand ! Cela tombe bien, voyez-vous, car le court roman dont je vais vous entretenir s’inscrit de plain pied dans le sublime (hum ! j’y vais sans doute un peu fort sur l’adjectif).

Train perdu wagon mort pèse allègrement ses 147 pages et, à la différence de nombreux pavés insipides et soporifiques, pas un mot ne semble de trop. L’argument de départ se révèle minimaliste. Nous avons un train, en route vers la capitale de la Zoldavie (un pays imaginaire au fort goût de démocratie populaire d’Europe orientale). Au cœur de la nuit, il perd de manière inexplicable un wagon. Vous me direz qu’il n’y a pas matière à écrire un roman fleuve avec un incident ferroviaire. Attendez de lire la suite…

Dans ce wagon dort un échantillon d’humanité banale : des hommes, des femmes, en couple ou non, âgés ou jeunes, aucun enfant (on nous épargne cette engeance, tant mieux !). Réveillés par un bruit de galopade dans le couloir, il découvrent que le wagon stationne au milieu de nulle part, à l’abandon. Une assemblée s’improvise, chacun avance son hypothèse pour expliquer la situation : imprévu ferroviaire, sabotage absurde… Puis, chacun regarde sa montre en évaluant la durée de ce fâcheux contretemps et tous regagnent leur compartiment, en râlant pour la forme.
Mais le contretemps s’éternise. Le jour se lève et l’inquiétude s’installe parmi les passagers. Les secours tardent à venir et deux mystérieux avions militaires les survolent à plusieurs reprises. Certains commencent à échafauder des hypothèses un peu plus extravagantes : accident industriel, émission de téléréalité au scénario tordu (pléonasme), révolution populaire, guerre mondiale… Et rien ne vient vraiment les contredire car dans les environs ne poussent que les blés. A perte de vue. Pas un quidam à qui s’adresser pour quémander un moyen de transport ou le réconfort d’une information rassurante. Dès lors, ils doivent se résoudre à s’organiser, collecter les maigres ressources, rationner la nourriture et peut-être même organiser une expédition pour l’inconnu…

Si la situation de départ de Train perdu wagon mort ne casse pas trois pattes à un canard, l’atmosphère très visuelle et la tension palpable emportent irrésistiblement l’adhésion. D’entrée, on est happé par l’étrangeté de l’événement, saisit par l’angoisse qui étreint ces naufragés du rail largués en rase campagne. Le point de vue subjectif, voire immersif (le narrateur étant lui-même un voyageur) contribue grandement à cette réussite. A aucun moment, Jean-Bernard Pouy ne vient introduire un autre point de vue qui viendrait parasiter ou nuire à la belle mécanique dramatique qu’il met en place.

Jean-Bernard Pouy fonctionne essentiellement sur la base de la contrainte. Dans ses écrits, il s’impose systématiquement un cadre, une structure ou un type de traitement narratif et pousse celui-ci jusque dans ses ultimes retranchements. Reconnaissons-le, c’est un mode de fonctionnement qui parfois confine à la perversion. A ce propos, à l’occasion d’une rencontre avec le photographe Cyrille Derouineau, avec lequel Pouy a collaboré pour la novella photographique Sur le quai, Derouineau m’a confié que l’écrivain s’est efforcé pour cet ouvrage de raconter une histoire en respectant strictement l’ordre des photographies, telles qu’il les avait reçues par la poste. Il pensait que cet ordre était voulu par le photographe alors qu’il résultait du hasard…
Train perdu wagon mort respecte ainsi une contrainte. Le livre se présente comme un huis clos ouvert, où l’environnement extérieur se cantonne à un élément de décor menaçant. Cet extérieur, les passagers le perçoivent par bribes (les avions, les tracteurs abandonnés, les cadavres, la station désertée), cherchant à interpréter ces signes pour leur donner un sens. Le gros point faible du roman (qui aime bien châtie bien) me semble survenir avec le dénouement. L’incertitude aurait sans doute été mieux.

Peu importe car le véritable sujet du roman, c’est la matière humaine dans son acception la plus banale. Train perdu wagon mort nous épargne les héros ou les anti-héros. Nul n’est grand ou petit. Ces naufragés du rail appartiennent à la catégorie de la population que l’on surnomme monsieur Toutlemonde. Confrontés à une situation extraordinaire, ils sont contraints de s’auto-gérer. Et, d’une manière très libertaire, chacun apporte au groupe ce qu’il veut et ce qu’il peut : ses craintes, ses moments de faiblesse, ses tracas quotidiens, ses fêlures intimes, son courage, sa lâcheté, son amour…

Bref, avec Train perdu wagon mort Jean-Bernard Pouy ne se veut ni optimiste, ni pessimiste. Il ne juge pas. Il rejoue avec lucidité le spectacle de la comédie humaine dans le cadre d’un microcosme.

train_perdu_wagon_mortTrain perdu wagon mort de Jean-Bernard Pouy – Réédition Points/Roman noir, 2008

Je reste roi d’Espagne

L’ex-flic et détective privé Txema Arregui se considère comme un homme bloqué. Depuis que l’élue de son cœur Claudia a été tuée, il traîne sa culpabilité comme une tortue sa carapace. Végétant entre liaison virtuelle sur le Web – sous le pseudo Coriolis – et agence fouille-merde – sa raison sociale –, Arregui n’arrive pas à faire le deuil du passé.

Les choses ne s’améliorent guère lorsque débarque dans son bureau Zuruaga. Court sur pattes, costume sombre et colifichets plaqués or à tous les étages, le type respire l’antipathie. Il use et abuse d’une autorité au moins aussi factice que se faconde, questionnant sans cesse Arregui sur sa relation privilégiée avec le roi d’Espagne. N’étant pas enclin à supporter ses manières vulgaires de nouveau riche, Arregui classe aussitôt le fâcheux dans la catégorie baudruche. Mais, l’étron plaqué or, comme le surnomme le détective, est arrivé en compagnie d’un assistant, le genre armoire à glace et petite tête. Et il se montre insistant. Au moins autant que son beau-frère qui n’arrête pas de l’appeler au téléphone. Paraîtrait que la ministre souhaite le voir. Paraîtrait même que l’Espagne a besoin de lui. Que l’Espagne aille se faire foutre !

Troisième roman à paraître dans nos contrées, Je reste roi d’Espagne ne déçoit pas l’aficionado de Carlos Salem. Entre monts de Castille et plateau de la Mancha, l’auteur argentin use des ressorts de la road-story, avec une propension pour le détour et la flânerie propice à l’introspection, la mélancolie saupoudrée d’un humour salutaire. En somme, un vrai remède contre la sinistrôse ambiante doublé d’une multitude de clins d’œil adressés au polar.

Si l’intrigue paraît beaucoup plus sage, on pourrait même dire empreinte d’une certaine gravité, Salem ne fait pas complètement l’impasse sur la dinguerie. Il nous emmène en marge des villes et des autoroutes dans une Espagne minérale, restée coincée quelque part du côté des années 1950. En route, pour un périple jalonné de villages aux noms improbables, regroupés autour de leur unique bar et de leur clocher identique. Pour ainsi dire au milieu de nulle part, hors du temps. À la recherche de la rivière dont personne ne se rappelle le nom, traqués par Zuruaga et ses sbires, Arregui et Juan « Juanito » Carlos courent après le temps perdu. Une femme, les jeux de l’enfance : rien que des souvenirs. Des images baignées de nostalgie, rythmées par des rencontres abracadabrantes. Un roi à la recherche du petit garçon qu’il était, et qui au passage s’amuse beaucoup dans cette course-poursuite au ralenti, fertile en rebondissements rocambolesques. Un voyant rétroviseur qui connaît tout sur le passé d’autrui – ce qui n’est pas sans risque –, mais a oublié le sien. Un chef d’orchestre en quête de sa symphonie perdue et de l’amour de sa vie. Toutefois, à trop courir derrière son passé, ne tourne-t-on pas en rond ? Ne rate-t-on pas sa vie ?

Heureusement, Arregui peut compter sur ses amis. Raúl Soldati et Octavio Rincón, les deux compères de Aller simple. Nemo, le jeune hacker qui aimerait bien voir Arregui sortir avec sa mère. Et bien d’autres, parmi lesquels on notera Paco Ignacio Taibo II himself. De quoi réjouir l’amateur de polar…

Au final, Je reste roi d’Espagne a de quoi réjouir le cœur et les zygomatiques. Un cocktail dont on trouve difficilement l’équivalent en-dehors du monde hispanique et du continent sud-américain. À croire que la dinguerie est inscrite dans les gènes de ses ressortissants. Inutile de préciser que l’on en recommande la lecture. Et que les tièdes aillent se faire foutre ! Car même les canards peuvent canarder les fusils.

Je_reste_roiJe reste roi d’Espagne (Pero sigo siendo el rey, 2009) de Carlos Salem – Réédition Actes Sud, collection Babel Noir, septembre 2011 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Danielle Schramm)

Le Crépuscule des chimères & Cosmos Factory

Le-crépuscule-des-chimères-de-Jacques-BarbériIl faut remonter à l’année 2002 pour goûter à la précédente version du Crépuscule des chimères. Dans un univers anamorphique voisin, le roman est paru dans la défunte collection « Imagine » chez Flammarion. En démiurge accompli, en maître des mots, Jacques Barbéri surfe sur les chronovagues, défiant les marées quantiques, pour repêcher ce titre antédiluvien et lui adjoindre un second volet, faisant de l’ensemble un diptyque aussi revigorant qu’un double scotch-benzédrine. Avertissement au lecteur : ça va tanguer dans la Structure.

Vous qui entrez dans l’universcule de Jacques Barbéri, abandonnez tout espoir. À l’instar de Dante, mais en beaucoup plus fun et déjanté, l’auteur français accouche d’une œuvre monstre. Un hybride littéraire peuplé de chimères au génome encodé dans des séquences empruntées aux règnes animal et végétal. De dangereuses visions où la métaphysique se mêle à la science selon une alchimie dont l’auteur maîtrise les arcanes. Un toboggan en forme de double hélice, celle d’un ADN nourri aux littératures populaires. Un melting-pot d’influences diverses, d’auteurs cultes, de thématiques transcendantales, mais aussi plus prosaïques, innerve le diptyque de Jacques Barbéri. Sans céder au name-dropping, difficile de ne pas relever en vrac les allusions, emprunts, clins d’œil à Philip José Farmer, Fritz Leiber, Alfred E. van Vogt, Michael Moorcock, H. P. Lovecraft, Philip K. Dick, Jules Verne, Lewis Carroll et bien d’autres… Jacques Barbéri n’est en effet pas avare en la matière. Il rend hommage à tous ces créateurs dont les univers déclinent une arborescence des possibles vertigineuse. Pourtant, loin de se contenter d’en recycler la substance, il en flocule l’existence livresque, pliant le Verbe à sa volonté pour habiller la Structure de son propre universcule d’une profusion de trouvailles langagières, de mots-valises et d’images sidérantes.

Résumer Le Crépuscule des chimères et Cosmos Factory ne rend pas justice à l’œuvre elle-même. L’acte contribue à intercaler le filtre de sa propre perception au propos de l’auteur. Optons plutôt pour le lâcher-prise. Plongeons en narcose, celle provoquée par l’ivresse des images contre-nature, celle suscitée par les concepts, les mots et les archétypes. Affrontons les légions d’Epeire/Daren, seigneur de la guerre, alliées aux créatures impies peuplant le delta de la rivière Miskatonic, à deux pas de la station balnéaire de Stellavista. Ou alors, livrons-nous avec Anjel, son jumeau bénéfique, à une étude en coupe de cet anamorphovers malade, en proie aux tiraillements de ses multiples dieux. Accomplissons une quête essentielle : celle de l’origine du monde. Non pas le tableau de Gustave Courbet, quoique… À moins qu’un séjour dans la torpeur de Kingsport, au bord d’une piscine, en accorte compagnie, ne nous convienne davantage. Une juste récompense pour oublier toutes ces créatures gluantes, aux tentacules et becs meurtriers, qui hantent le delta, annonçant le retour imminent de Yog Sothoth.

Bref, Jacques Barbéri bâtit un diptyque apparemment foutraque mais cohérent de bout en bout. Son propre monde, son volvox, de l’autre côté du miroir, à la charnière du monde réel et de son imagination. Mais de toute façon, qu’est-ce que la réalité ? Une floculation de la Structure déclenchée par l’activation d’un point de modulation perceptif ? Ou un ensemble de théories reposant sur un consensus déterminé scientifiquement ? Avec tout le respect dû à la science, que l’on nous permette de préférer la méthode Barbéri. Une méthode, certes en roue libre, mais diablement jouissive.

cosmosfactory_ldLe Crépuscule des chimères de Jacques Barbéri – Éditions La Volte, 2013

Cosmos Factory de Jacques Barbéri – Éditions La Volte, 2013