Bagdad, la Grande évasion

« Je suis très mal, là, maintenant, geignit Hoffman. Ce n’est pas juste. Qui irait empoisonner un étranger innocent ?

– Vraiment ? Rétorqua Sabeen. Et qui inventerait des mensonges ridicules sur un pays au hasard, pour l’envahir, détruire ses institutions civiles, accuser tous ses citoyens de terrorisme, provoquer une guerre civile et prétendre ensuite que tout va bien ? »

Bagdad, 2004. Dans une ville en proie au chaos après la défaite de Saddam Hussein, trois hommes cherchent à se rendre à Mossoul pour y retrouver le bunker secret de Tarek Aziz qui abriterait, selon la rumeur, un fabuleux trésor. Un trio improbable, de surcroît aux abois, composé de Dagr, un ancien professeur de mathématiques au profil de trouillard n’ayant pas encore fait le deuil de sa femme et de sa fille, de Kinza, un trafiquant d’armes animé d’une haine inextinguible contre le genre humain, et de Hamid, un ancien colonel de la Garde républicaine s’étant illustré comme tortionnaire à l’époque du baasisme triomphant.

Entre checkpoints contrôlés par la nouvelle armée irakienne et quartiers défendus par des milices chatouilleuses de la gâchette, Dagr, Kinza et Hamid jouent au chat et à la souris avec leurs poursuivants. D’abord Hoffmann et son unité spéciale de l’armée américaine, un ramassis de bras cassés souffrant de stress post-traumatique. Et puis un chef de milice chiite fanatique cherchant à venger la mort de son fils. Enfin, le plus dangereux de tous, un mystérieux vieil homme qui, du fond de son repaire, manipule les uns et les autres afin de gagner la guerre millénaire menée entre sa faction et les initiés de la secte druze. Un authentique dur à cuire qu’il est impensable d’acheter avec une poignée de Skittles, du détergent et des brochettes à barbecue.

Sur l’échelle de Groucho Marx, une échelle ouverte à tous les délires comme tout le monde le sait, Bagdad, la Grande évasion place la barre très haut. Le roman de Saad Z. Hossain confirme ainsi que l’humour reste la politesse du désespoir, a fortiori dans un monde absurde gagné par une entropie irrésistible.

Le récit échevelé de l’écrivain bengali conjugue en effet la satire à la dinguerie, mais aussi la tragédie à la chasse au trésor d’un trio de pieds nickelés. Entre alchimie et génétique, Saad Z. Hossain se livre à une greffe fertile entre la science, une certaine philosophie de vie et la mythologie, se défoulant sans n’épargner personne avec une verve caustique communicative, un mauvais esprit assumé et une certaine tendresse pour ses personnages. Des individus moyens à l’existence sacrifiée sur l’autel de la géopolitique, que l’on cite habituellement à la rubrique dégâts collatéraux.

« Hamid, sais-tu scalper ?

– Pardon ?

– Sais-tu éplucher les crânes ?

– Pas trop mal. On s’entraînait à la fac de médecine.

– Vous avez fait fac de médecine ? (Dagr eut l’air sceptique.)

– Si l’on veut, dit Hamid. Enfin, pas celle à laquelle vous pensez. »

Sans se départir de son regard grinçant, Saad Z. Hossain dresse aussi un portrait décalé de Bagdad, entre zone verte et quartiers ravagés par les bombardements ou gangrenés par les haines religieuses, mélangeant la triste réalité du présent aux mystères d’un Orient en partie fantasmé, où coexistent les mythes hérités de l’Antiquité ou du melting-pot islamique, druzes, chiites, sunnites, djinns, sorcières et djihadistes y compris. Un cocktail détonnant n’étant pas sans rappeler les pages les plus surprenantes d’Edward Whittemore et de son quatuor de Jérusalem.

Bref, vous l’aurez compris, Bagdad, la Grande évasion est assurément un coup de cœur. Le genre de bouquin fou et foisonnant qui vous fait aimer les armes de dérision massive.

« On est tous pareils, désormais. Des bouts de liens décousus qui errent dans le temps. Des fantômes en embuscade. Dieu nous a repris les quelques grâces qu’il nous avait faites. Bannis de la tribu des hommes, nous piétinons sans but. »

Bagdad, la Grande évasion (Escape from Baghdad !, 2013) de Saad Z. Hossain – Éditions Agullo, 2017 (roman traduit de l’anglais [Bangladesh] par Jean-François Le Ruyet)

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Berazachussetts

Longtemps, l’imagerie d’Epinal a cantonné l’Argentine au tango, aux gauchos et aux vastes prairies de la Pampa. Une terre d’utopie pour de nombreux exilés volontaires. Comme une sorte d’États-Unis des antipodes. Bien entendu, l’image s’avère trompeuse. L’Argentine est aussi le pays d’une longue litanie de dictatures, de juntes et de gouvernements autoritaires ou populistes, tempérée par un retour à la démocratie en 1983, presque aussitôt obéré par une crise économique dévastatrice. Bref, un terreau fertile pour la littérature comme en témoignent les noms de Jorge Luis Borges, Ernesto Sábato, Julio Cortázar et Adolfo Bioy Casarès.

Une fois n’est pas coutume, on se passera du traditionnel résumé de l’argument de départ. Non pas pour éviter de déflorer l’intrigue, mais tout simplement parce qu’il est inracontable. Pour cette raison, on se contentera de mentionner quelques indications factuelles que d’aucuns pourront juger sans queue ni tête, mais qui pourtant illustrent à merveille le niveau de dinguerie de ce court roman.

A Berazachussetts, il semble naturel de croiser au détour d’un chemin une zombie punk, adepte de chair fraîche, de bière et de pogo. A Berazachussetts, les jeunes retraitées pimpantes vivent à feu et pot commun, faute d’une pension suffisante, et se chamaillent comme de bonnes copines en pleine crise d’adolescence. Toutefois, mieux vaut passer son chemin lorsque circulent les Mercedes noires de la jeunesse dorée, surtout si l’on est une femme seule. Ces fins de race se distraient en filmant les viols qu’ils organisent en faisant pression sur de pauvres bougres, dont certains prennent parfois goût au crime. Pendant ce temps, l’ancien maire vaque à ses affaires, à l’abri dans sa villa payée grâce à l’argent détourné durant son mandat. Il rit bien des pauvres, de leur odeur, de leurs goûts douteux, de leurs tics, de leur agitation à la perspective de la victoire du club de foot local. Le spectacle ne parvient pourtant pas à lui faire oublier ses hantises. Le spectre de sa femme qu’il a fait assassiner parce qu’elle le trompait. Et la terrible Periquita, une gamine paralytique qui connaît tout sur tout dans la ville, dont elle terrorise les habitants avec sa milice d’éclopés. Tout ce beau monde se côtoie, se croise, s’épie et se supporte avec plus ou moins de bonheur et de jalousie. Et personne ne voit la révolution qui couve, sur le point d’éclater sous leurs pieds, du côté du cimetière…

On le voit, Berazachussetts apparaît comme un melting-pot d’influences diverses, entrées en ébullition dans le creuset d’une ville ressemblant à Buenos Aires, sans vraiment l’être. Polar, étude de mœurs, roman gore et comédie baroque, on trouve un peu de tout cela dans le roman de Leandro Ávalos Blacha. L’auteur argentin déforme la réalité, opérant notamment un glissement dans la toponymie des lieux, et l’on sent qu’il s’amuse beaucoup à le faire, d’une manière grinçante, absurde sans être grotesque. Car Berazachussetts est très drôle, pour ne pas dire jouissif. A l’instar de Marc Behm, auteur auquel on pense plus d’une fois, Leandro Ávalos Blacha ne s’embarrasse ni d’une longue scène d’exposition, ni d’explication. Il nous embarque illico dans un récit dont le rythme s’accélère en un crescendo apocalyptique jusqu’à déboucher sur un déluge quasi biblique et une révolution sociale.

Au travers de l’énormité des situations, bigger than life dirait-on, la réalité transparaît sous la fiction. Ségrégation socio-spatiale, paupérisation, consumérisme, lutte des classes, bien peu des maux de l’Argentine échappent au regard caustique de l’auteur. Il passe l’ensemble à la moulinette d’un humour rageur et salutaire. Ainsi, entre catharsis et satire, Berazachussetts s’apparente à un conte dont la morale aurait été écrite par un sale gosse, à l’œuvre durant un carnaval. Autant dire que l’on recommande l’ouvrage chaudement.

Berazachussetts (Berazachussetts, 2007) de Leandro Ávalos Blacha – Editions Asphalte, octobre 2011 (roman traduit de l’argentin par Hélène Serrano)

Planète vide

Paru en format poche dans la collection Série noire chez Gallimard, un fait désormais suffisamment rare pour attirer l’attention, Planète vide n’usurpe pas le qualificatif de roman intriguant. On n’ira cependant pas au-delà. La faute à une histoire qui ne parvient pas à s’arracher du plancher des vaches, en dépit d’un argument de départ promettant monts et merveilles. Le roman de Clément Milian avait pourtant de la ressource. En adoptant le point de vue d’un gosse des banlieues, issu de l’immigration, Planète vide n’était pas sans rappeler quelques illustres prédécesseurs. En vrac, citons Zazie dans le métro, Billy ze Kick ou La vie de ma mère. Hélas, on serait bien en mal de retrouver ici le regard enjoué, pétillant et malicieux, voire carrément vachard, des personnages de Queneau, Vautrin et Jonquet.

A vrai dire, Papa, le héros (malgré lui) de Planète vide semble plutôt du genre dépressif et mutique. Un parfait souffre-douleur pour ses camarades qui ne se privent pas pour le harceler. Vaincu par avance, il ne trouve d’autre exutoire à son calvaire quotidien qu’en fuyant dans un monde imaginaire, à forte connotation science-fictive, dont il dessine les paysages étrangers en puisant son inspiration dans les images d’un livre sur l’espace. A l’approche de Noël, il se fait coincer par le caïd du collège et ses sbires sur le chemin du retour et n’échappe à un tabassage en règle qu’en poussant l’agresseur, par pur désespoir, sous les roues d’une voiture. Commence alors pour lui, une longue fugue dans le système-ville. Autrement dit, Paris.

Écrit à hauteur d’enfant dans une langue désincarnée, Planète vide s’apparente à un conte cruel, oscillant sans cesse entre réalisme cru et visions relevant d’un onirisme exacerbé. On s’attache ainsi aux pas de Patrice Gbemba, aka Papa, accompagnant son errance dans Paris, des tours futuristes de La Défense aux bas-fonds de Pigalle, en passant par un squat hanté par des punks à chiens. Un voyage au cœur de la dèche, dans un monde invisible au commun des mortels et pourtant si proche de lui.

Au cours de ce périple un tantinet initiatique, Papa s’efforce de déchiffrer les symboles d’une société lui étant complètement étrangère, confronté à une succession de défis à relever pour survivre. Se nourrir, boire, se protéger des prédateurs, surtout les hommes, trouver un toit pour passer la nuit et de quoi se vêtir ou se chauffer. Quelques rencontres salutaires ou violentes, des individus lambdas, des gamins comme lui, des clodos, des putes et d’autres marginaux jalonnent son parcours dans le labyrinthe du Système-ville, sans que l’on sache quel enseignement il en retire exactement. Un parcours monotone et répétitif débouchant sur une impasse, celle de l’impossibilité à communiquer.

Bon, avouons-le. Je n’ai pas vraiment adhéré au parti pris de l’auteur, cet entre-deux jouant à la fois sur les ressorts de l’imaginaire et de la réalité. Ce filtre fantasmatique venant s’intercaler entre les yeux de Papa et l’univers sans fard des déclassés.

Bref, si je ne suis pas convaincu par Planète vide, je ne peux pas affirmer non plus être totalement déçu. Et si l’écriture de Clément Milian se révèle très évocatrice, il lui reste à trouver une vraie histoire à raconter.

planete-videPlanète vide de Clément Milian – Éditions Gallimard, collection Série Noire, novembre 2016

F

f_originalF comme Fake (aka Vérités et Mensonges). L’ultime réalisation d’Orson Welles, objet filmique étrange et foutraque adressé comme un pied de nez aux conventions, aux spectateurs et au cinéma. Un mélange de fiction et de documentaire où le réalisateur s’interroge avec goguenardise sur les notions de contrefaçon et d’art, déroulant une réflexion avisée sur le cinéma et les techniques présidant à entretenir l’illusion de vérité.

F comme femme fatale. Issue de la petite bourgeoisie conservatrice brésilienne, Ana a échappé à la chape de plomb de la junte militaire. D’une nature effacée, elle ne demande qu’à se révéler, à sortir de sa chrysalide, optant pour une activité pour laquelle elle manifeste quelque talent. Car, derrière l’apparence sage et policée d’une jeune femme de vingt-cinq ans se tapit une redoutable tueuse. Une guérillera implacable connaissant toutes les manières d’assassiner un homme et dont le sang froid, de même que l’imagination font l’admiration de ses commanditaires. Bien ancrée dans son époque, les années 80, fan de Joy Division et de Cold Wave, Ana entend faire du crime un des beaux arts. Elle reste pourtant une énigme, même pour elle-même.

F comme faux semblant. Rien ne semble être ce qu’il paraît au premier abord dans le roman de Antonio Xerxenesky. Ana joue avec brio de cet art de la dissimulation, allant jusqu’à se mentir à elle-même pour ne pas voir la compromission de son père dans la junte et le drame intime vécue par sa sœur cadette.

F comme futur, enfin. Un futur où tous les possibles s’achèvent sur une même issue. Un futur dénué d’espoir, avec la voix de Ian Curtis et ses paroles en guise de requiem.

« Il n’y a pas de retour possible, le temps n’avance que dans une seule direction, vers le futur, le futur qu’il avait prédit, et le futur, je le répète – mais les répétitions ne sont jamais de trop -, le futur, c’est la mort. »

 

Sous le titre sibyllin de F se cache le nouveau roman de Antonio Xerxenesky traduit dans nos contrées pour les éditions Asphalte. Après Avaler du sable que je vais désormais m’empresser de lire, l’auteur brésilien fait montre ici d’une originalité à proprement parlée enthousiasmante. F nous cueille sans coup férir, sans jamais nous laisser à quai. Roman singulier écrit à la première personne du singulier, l’objet se révèle autobiographie fictive. Celle d’Ana, une héroïne en creux, absorbant tout ce que lui offre son entourage. Une éponge psychique ne manifestant guère d’empathie pour autrui afin de demeurer indépendante. A la fois sicaire implacable et femme introvertie, aux émotions à fleur de peau, elle nous entraîne dans les méandres de sa psyché, oscillant sans cesse entre passé et présent avec une sincérité désarmante.

Œuvre gigogne d’un auteur malin, F acquitte avec talent son tribut au cinéma, cet art de la lumière et de l’illusion, dressant au passage le portrait sublime d’une créature de l’ombre dont le désespoir nous crucifie. Magnifique !

fF (F, 2014) de Antonio Xerxenesky – Éditions Asphalte, septembre 2016 (roman traduit du portugais [Brésil] par Mélanie Fusaro)

La Lune est blanche

« J’ai quitté la Terre. Je marche sur une autre planète. Je suis sur la Lune… Et elle est blanche. »

 

En 2011, pour faire suite à son Voyage aux îles de la Désolation, premier ouvrage consacré aux TAAF (les Terres australes et antarctiques françaises), Emmanuel Lepage est invité par l’Institut polaire français à réaliser une bande dessinée sur la Terre-Adélie et la base Dumont d’Urville. Très vite, il propose à son frère François de l’accompagner pour mêler ses photos aux dessins. La Lune est blanche témoigne ainsi de leur travail fraternel, se révélant à la fois comme un reportage passionnant et une expérience humaine inoubliable, surtout qu’il est prévu dès le départ qu’ils participent au Raid ravitaillant la station italo-française de Concordia.

Le récit du voyage des frères Lepage se veut avant tout informatif. Il s’agit de rendre compte de la vie des scientifiques en Antarctique, mais aussi des cuisiniers, mécanos et autres techniciens nécessaires au bon fonctionnement des installations. Si l’aspect pédagogique n’est pas absent du projet, histoire de rappeler que la présence française est utile aux antipodes, l’œuvre revêt également un caractère plus intime. Pour les Lepage, il s’agit d’accomplir un rêve d’enfant.

Après un préambule consacré aux préparatifs, Emmanuel Lepage commence par rappeler quelques données géographiques et historiques sur le sixième continent, remontant le temps jusqu’à l’époque de la concurrence entre Scott et Amundsen, antagonisme dont le dénouement dramatique remet en mémoire l’héroïsme absurde et teinté d’esprit cocardier des premiers explorateurs. L’exact opposé de l’attitude de Shackleton, dont le courage et l’attention portée à la vie humaine forcent l’admiration et laissent un peu pantois, il faut le reconnaître. Ce bref rappel historique offre un contrepoint avec les expéditions modernes, conçues dans un tout autre état d’esprit.

Après cette évocation du passé, revenons au présent. Le périple des frères débute par la traversée des mers australes, première étape du voyage à bord de l’Astrolabe, le navire faisant la rotation entre la Tasmanie et Dumont d’Urville. Un passage en Antarctique pour le moins mouvementé, Emmanuel Lepage étant sujet au mal de mer et le navire polaire roulant sur les flots plus que de raison du fait de la forme de sa coque. Cette partie du récit permet de découvrir équipage et passagers, d’en dresser le portrait, au sens propre comme au figuré, notamment pendant les nombreux temps morts de la traversée.

Mais très vite, l’Antarctique se rappelle à l’attention des narrateurs, d’abord avec les premiers icebergs, mais surtout par la présence de son pack, une barrière parfois infranchissable. Le récit s’annonce ainsi d’emblée sous les auspices de l’incertitude et de l’imprévu. Car, si le rendez-vous avec l’inlandsis ne s’improvise pas, il demeure aussi tributaire d’aléas auxquels l’homme ne peut échapper. Un temps empêchée par la banquise, la progression de L’Astrolabe reprend, acheminant de justesse les voyageurs à destination. L’arrivée à Dumont d’Urville est en conséquence écourtée afin de permettre le départ précipité du Raid, déjà retardé au-delà du raisonnable compte tenu de l’avancement de la saison. Après une formation éclair, le convoi s’ébranle, gravissant le plateau glacé jusqu’à plus de 3000 mètres d’altitude, avec deux novices au volant des machines chargées de tracter le ravitaillement destiné aux hivernants de Concordia.

Le trajet, près de 1200 kilomètres, permet de découvrir l’immensité du glacier, sa beauté graphique dont les photos et dessins peinent à restituer l’ampleur, même en double page, mais également son caractère inhospitalier. Emmanuel et François Lepage découvrent ainsi le whiteout, ce blanc sur blanc provoqué par le vent, dont les effets aveuglants rendent tout déplacement hasardeux, voire mortel. Ils se familiarisent aussi avec la conduite sur neige et glace, à l’ombre de la fumée condensée des tracteurs, les températures avoisinent quand même les – 40°. Toute cette blancheur, sous un ciel bleu d’une pureté surnaturelle, les amène à se recentrer sur eux-même, au milieu d’un univers vide, à la beauté abstraite et inhumaine, où la seule chaleur demeure celle des relations avec l’autre. On touche ici à une forme de quête initiatique, dont les effets sont difficilement descriptibles, même si les narrateurs s’y essaient avec talent.

Formidable témoignage graphique, mêlant dessins et photographies, La Lune est blanche a de quoi rassasier l’imagination. Il ramène l’existence humaine à de plus justes proportions, rappelant le caractère éphémère et destructeur de notre civilisation.

Additif : L’ouvrage est pourvu d’un court cahier graphique apportant une touche informative sur la Base Concordia.

Autre chronique ici

La Lune est blanche de François & Emmanuel Lepage – Éditions Futuropolis, octobre 2014

Aquaforte

K.J. Bishop n’est pas à proprement parlé une célébrité dans l’Hexagone. On doit à l’auteur australienne quelques nouvelles et un seul et unique roman, The Etched City, ici traduit sous le titre d’Aquaforte. Un texte d’ailleurs salué par une critique franchement enthousiaste chez nos voisins anglo-saxons.

Peut-on oublier les fantômes d’un passé trop lourd ? C’est la question que se posent les deux principaux personnages de ce roman. Duo de soldats perdus, acteurs vaincus d’une révolution dépourvue de tout romantisme, ils arpentent la poussiéreuse et désolée Contrée des Cuivres, pourchassés par les forces de l’ordre rétabli.
Lui, Gwynn, barbare des terres glacées du Nord, court l’aventure depuis son plus jeune âge. Habile au sabre et à l’arme à feu, il masque sa psychologie de tueur derrière une apparence de dandy.
Elle, Raule, a appris l’art de soigner autrui, ce qu’elle fait avec beaucoup de talent. Pourtant, cette connaissance et cette pratique ne lui ont permis, jusqu’à présent, que de donner plus efficacement la mort. Tous les deux espèrent trouver une éventuelle rédemption, ou à défaut, prendre un nouveau départ dans la tropicale cité d’Escorionte.

« Il faut être étrange pour avancer, car nos actes étranges poussent la norme outragée à nous rejeter, à nous propulser vers une normalité qui nous convient davantage. »

Contrairement à ce que laisse présager la première partie, Aquaforte appartient à cette catégorie de romans bizarres assez inclassables. Fantasy, fantastique, science-fiction ? La question se pose d’emblée et semble évacuée par une quatrième de couverture évoquant un « bousculement des canons de la fantasy ». A la lecture de l’objet, il faut se rendre à l’évidence, la réponse importe peu. En effet, K.J. Bishop semble s’emparer des thèmes et atmosphères de plusieurs « genres » pour les transformer un roman d’une intensité intime confondante, délivrant au passage une réflexion quasi-philosophique sur l’art, la foi et la condition humaine. Je conseille donc au lecteur passionné par la fantasy rugueuse et épique, ou attiré par le fantastique horrifique, voire par le sense of wonder de ne pas perdre son temps précieux à consulter cette chronique. Par contre, si par le plus grand des hasards, Gloriana de Michael Moorcock ou plus récemment La cité des saints et des fous de Jeff VanDerMeer l’ont ravi voire lui ont procurés des palpitations, Aquaforte me semble en ce cas un voyage livresque très recommandable. A noter, au passage, que les deux auteurs anglo-saxons font partie des lecteurs conquis par le roman de K.J. Bishop.

« Dans ce monde, le bien pousse dans les fissures, comme la mousse. »

Personnellement, le roman de K. J. Bishop m’a cueilli dès les premières pages. J’ai été envoûté autant par le récit que par l’ambiance. Décrépitude, poussière, idéaux brisés, rien n’incite dans ce roman aux lendemains qui scintillent et chantent sur tous les airs du spectre de la politique. A Escorionte, monstruosité et beauté se côtoient. Grandeur et misère voisinent et tout semble irrémédiablement terni, sali, obscurci par la désillusion de personnages hantés par la vision d’un monde gouverné définitivement par l’injustice. Pourtant, il se dégage un charme vénéneux de tout cela et finalement du désespoir naît un semblant de rédemption. Ceci est dû indéniablement à l’atmosphère mise en place par l’auteur à grands renforts de descriptions somptueuses. K. J. Bishop est, certes, plus mesurée que China Miéville, mais son univers n’est pas moins prenant avec ses contours floutés, avec son exotisme tropical trouble rehaussé par un décorum rappelant à la fois la Renaissance et un réalisme social digne d’un roman de Charles Dickens.

Cependant, ce n’est pas une philosophie du désespoir et du désenchantement que transmet l’auteur. Dans ce roman, chaque individu porte en lui un monde, ici transformé en sphère individuelle (quantique ?) et c’est par le biais de ce microcosme qu’il perçoit le macrocosme qui l’environne. A lui, de guider cette sphère dans « un spectre de mondes possibles en fonction de ses choix et de ses actes. » A lui, de trouver et d’assumer sa vérité intérieure, quitte à la rechercher dans l’art car, dans la conception très personnelle de K. J. Bishop (elle-même artiste), « L’art est la création de phénomènes mystérieux et sacrés ».

Bref, Aquaforte constitue un coup d’essai en forme de coup de maître. Un roman dense et une lecture apte à susciter de fortes impressions et émotions, à condition de se laisser prendre au jeu de son étrangeté.

Aquaforte (The Etched City, 2003) de K. J. Bishop – Éditions l’Atalante, collection La dentelle du cygne, 2006 (roman traduit de l’anglais [Australie] par François Le Ruyet)

La cité des oiseaux

En un pays imaginaire à la géographie ramassée, l’Oklahoma jouxtant la Hongrie et la Chine, une contrée se relevant à peine d’un conflit meurtrier et destructeur, Morgan fait l’objet d’un culte de la part des parias qui peuplent le ghetto et les souterrains de la cité capitale. D’aucuns voient en lui une sorte de messie libérateur, ceci d’autant plus facilement que le jeune homme est pourvu d’un pouvoir impressionnant, celui de contrôler les oiseaux — une faculté dont il use pour vivre, amusant les passants dans la rue, mais qui lui sert également à laisser éclater sa colère contre l’injustice du monde, au grand dam de son père Zvominir, qui préfèrerait se faire oublier. D’autres estiment qu’il est une menace pour l’équilibre précaire de la cité. Après avoir envisagé de les tuer, lui et son père, le Juge Giggs, despote sous-éclairé et souverain héréditaire autoproclamé du pays, songe désormais à utiliser Morgan pour repousser l’invasion de la ville par des nuées volatiles devant lesquelles même les RougesNoirs se trouvent désarmés. Un comble pour cette milice retorse et violente habituée à l’impunité. Pour ce désoisellement, le juge est prêt à payer. Une dépense qui ne lui coûte pas grand-chose et dont il compte tirer profit. Et quand bien même Morgan et son père échoueraient, le juge pourrait toujours se consoler en les torturant avant de les faire exécuter. Ce ne serait pas une grosse perte, les deux bougres n’étant à ses yeux que des « gitans », autrement dit des sous-hommes à peine dignes de vivre, à l’instar de la plèbe qui habite le ghetto.

Après quelques déboires éditoriaux sur lesquels on ne s’étendra pas, les éditions Inculte nous gratifient d’un nouvel objet littéraire non identifié. La Cité des oiseaux, premier roman d’Adam Novy, a en effet toutes les apparences d’une œuvre monstre, à la fois tragique et satirique. Un reflet déformé, mais si peu, de notre monde, porté par un souffle quasi-prométhéen. Apportant le feu de la sédition et de la déviance, l’auteur propulse le lecteur dans un univers fantasque marqué par des maux bien réels qui puisent leurs origines dans la chronique navrante de l’Histoire contemporaine. Si le ramage et le plumage de ce roman ont de quoi séduire, voire ravir, l’amateur de lectures insolites, l’aspect baroque de cette fresque picaresque et cruelle peut toutefois rebuter l’habitué de sujets plus rationnels ou prosaïques. A l’image d’une part non négligeable de la littérature actuelle, La Cité des oiseaux se nourrit des genres pour mieux les cannibaliser. Difficile en effet de cataloguer cette fresque épique et bouffonne dont les ressorts s’apparentent à ceux de la fantasy, mais qui oscille sans cesse entre l’absurde et le drame. Peu importe, il suffit de se laisser porter par une prose empreinte de fougue et de panache, pétrie d’oralité et de poésie, où l’intrigue faussement foutraque n’est pas sans rappeler la démesure et l’exubérance des films d’Emir Kusturica (on pense à Underground, entre autres).

L’injustice et le renversement des codes sont les moteurs de La Cité des oiseaux. Une injustice vécue comme un crime auxquels d’autres crimes répondent dans un crescendo tout bonnement nihiliste. Un renversement des codes perceptible jusque dans celui du caractère des personnages qui se muent en leur exact opposé au fil du récit. Ainsi, dans le bruit et la fureur, on assiste à la lente agonie, puis à la désintégration d’une ville et d’un pays, dans une folie meurtrière et barbare. « Individuellement, les gens semblaient vouloir les mêmes choses : une famille, la sécurité, un foyer, mais organisez-les en nations, et ils fomenteront la ruine de tout ce qu’ils aimaient, au nom de ce qu’ils aimaient. Il y avait chez les êtres humains un élément, un aspect inconnu qui semblait désirer le chaos. »

De ce tropisme fatal, Adam Novy nourrit une farce macabre dont le propos se densifie et se complexifie au gré de l’évolution des interactions entre les personnages. Évangile désespéré, La Cité des oiseaux happe ainsi le lecteur en jouant sur ses émotions. Celui-ci ressort accablé par ce gospel funèbre, chanté par le chœur d’une humanité désenchantée, et émerveillé par la faculté de l’auteur américain à créer un monde foisonnant où rien ne semble stable ou définitivement acquis. Un peu comme dans la vie. Bref, voici un auteur prometteur, à suivre à n’en pas douter.

la-cite-des-oiseauxLa cité des oiseaux de Adam Novy – Éditions Inculte, collection « Afterpop », 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Maxime Berrée)