Le Guide de l’uchronie

En dépit d’un petit format, Le Guide de l’uchronie pèse pas moins ses trois cent pages. De quoi découvrir ou approfondir la découverte d’un genre au moins aussi ancien que la science-fiction.

Bertrand Campeis et Karine Gobled, par ailleurs membres du jury du prix ActuSF de l’uchronie, y dépouillent un vaste corpus d’œuvres relevant de l’histoire alternative. Ne dédaignant aucune de ses manifestations, ils ont opéré, sans chercher à être exhaustifs, une sélection parmi les romans, les essais, les revues, la bande dessinée et les autres médias. Un travail salutaire, précieux pour le néophyte, mais dans lequel le connaisseur trouvera matière à réflexion. Car, si l’ouvrage se veut d’un usage pratique, comme une sorte de vade-mecum, il se révèle également didactique. Les auteurs proposent en effet une alternative aux essais de Eric B. Henriet, lui-même préfacier de l’ouvrage, faisant œuvre de pédagogues sur des questions théoriques et historiographiques, sans omettre des sujets plus délicats comme les diverses déclinaisons de l’exercice et ses relations avec les autres fictions, l’Histoire et le révisionnisme. Quelques entretiens avec des acteurs de l’uchronie et un historien viennent enrichir le guide, apportant un éclairage supplémentaire au travail des auteurs. L’ouvrage peut par ailleurs s’enorgueillir de notices bien conçues, résumant sans trop dévoiler les œuvres sélectionnées. Elles comportent un bref commentaire et aiguillent le curieux vers d’autres pistes de lecture. On regrettera juste l’absence d’index, compensé il est vrai par un sommaire et le classement alphabétique des titres.

Comme le rappelle l’introduction, si les faits historiques connus demeurent intangibles, leur interprétation peut faire l’objet d’amendements et de débats, parfois féroces, l’Histoire étant à bien des égards un sport de combat. De nouvelles sources, une grille de lecture différente ou le recours à d’autres outils conceptuels peuvent conduire l’historien à modifier sa vision du passé. La démarche paraît profitable lorsqu’elle ne sert pas des enjeux idéologiques. Cependant, en empruntant les outils de l’historien, on peut appliquer le même raisonnement avec l’uchronie et ainsi émettre quelques réserves devant l’annexion au genre d’œuvres hybrides, comme par exemple l’uchronie fantastique et de fantasy. Réécriture de l’Histoire à partir d’une ou plusieurs divergences, l’histoire alternative doit respecter un minimum la rationalité. L’intrusion d’un élément surnaturel ou emprunté à la mythologie semble rompre le pacte établi avec le lecteur féru d’Histoire. Sur ce point, Xavier Mauméjean propose un échappatoire satisfaisant, du moins suffisamment argumenté pour vaincre les réticences. Autre point à discussion, le steampunk et les autres fantaisies historiques relèvent davantage d’un jeu avec la fiction, ses codes et ses stéréotypes, que d’un jeu avec l’Histoire. Un plaisir régressif plutôt qu’un exercice intellectuel, même si certains auteurs ont su joliment tirer leur épingle du jeu. Aussi, préférons-nous nous en tenir à la proposition de Eric B. Henriet, qui classe l’exercice en deux catégories : l’uchronie pure et les récits à caractère uchronique. Comme quoi, à trop vouloir rentrer dans les détails, on finit par rencontrer l’avocat du Diable…

En dépit de ce léger bémol, Le Guide de l’uchronie semble une opportunité à saisir pour l’amateur d’Histoire alternative. Avec cet ouvrage, Bertrand Campeis et Karine Gobled remplissent pleinement leur rôle, celui de passeurs attachés à partager leur passion. Bref, vous l’aurez compris, il n’existe guère d’autres alternatives que celle d’acquérir ce petit guide bien pratique.

Le Guide de l’uchronie de Karine Gobled et Bertrand Campéis – Éditions ActuSF, janvier 2015

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100 mots pour voyager en Science-Fiction

Le bonhomme venant de publier un roman (Métaquine), excellent au demeurant, profitons de l’occasion pour signaler ce guide bien pratique. Avis aux curieux.

La science-fiction est partout. Elle n’est plus uniquement cette distraction issue des pulps magazines qui colportaient un sense of wonder aventureux auquel ses détracteurs la réduisent souvent encore pour mieux la vouer aux gémonies. Elle colonise notre quotidien par le biais de la littérature, de la bande dessinée, de la musique, de l’art, de la publicité, du grand et petit écran, des jeux vidéo… Elle est loisir, mode d’expression, manifestation de la modernité et des craintes que cette modernité suscite, support de spéculations scientifiques et philosophiques, sujet d’étude, argument de secte… La liste est longue et loin d’être achevée. C’est du moins le point de vue que défend François Rouiller, à qui l’on doit par ailleurs un excellent essai sur la drogue dans la science-fiction (Stups & fiction, Encrage, 2002) et un ouvrage d’illustrations humoristiques (Après-demain, cent vues imprenables sur le futur, l’Atalante 2002).

Dans ce nouvel ouvrage, aussi indispensable aux profanes qu’aux connaisseurs, l’illustrateur/critique/auteur helvète démontre de manière fort convaincante et amusante que la science-fiction est finalement un vaste espace de liberté et de créativité. Ainsi, sur une trame imposée de 100 mots (de « ADN » à « Zut »), nous offre-t-il un panorama subjectif sans être gratuit, cultivé sans être exhaustif, méthodique sans être trop rigide pour illustrer cette démonstration. Les amateurs d’encyclopédies et de dictionnaires en seront pour leurs frais et se consoleront avec les seules concessions faites à la forme classique de l’exercice : les entrées Concentré, Guides et Frontières qui proposent pour la première, une micro bibliothèque idéale de 56 titres, pour la deuxième une liste d’ouvrages de référence en français et en anglais, accompagnée d’un bref recensement des sites consultables sur Internet, et pour la troisième, quelques éléments pour mieux cerner les champs respectifs de la S-F, du fantastique, du merveilleux/fantasy et du surréalisme. Ils se réjouiront aussi de savoir que l’ouvrage est doté d’un avant-propos, d’une conclusion, de notes et d’un index, l’ensemble ne manquant pas de pertinence. Certains esprits chagrins pointeront sans doute des manques inhérents à leurs marottes, ou déploreront l’absence de leur auteur fétiche. Tous les autres se régaleront de l’aperçu sur cette « culture S-F » et des réflexions personnelles proposées en toute liberté par un auteur à l’érudition partageuse.

Signalons enfin que l’ouvrage de François Rouiller recèle quelques perles savoureuses. Ruez-vous notamment sur l’article rédigé sous l’entrée Rumeur et, pour le plaisir, goûtez cette allusion — pêchée dans l’article Amateur — à la très sérieuse (?) analyse psychanalytique d’Alexandre Hougron (Science-fiction et société, collection « Sociologie d’aujourd’hui », PUF, 2000) qui épingle les lecteurs de science-fiction « comme de jeunes hommes, tous relativement immatures, et, pour certains, peu doués et mal à l’aise dans toute forme de communication », et le même d’ajouter : « ils sont la preuve vivante que la fascination croît de manière proportionnelle avec le refoulement. » Si si.

Bref, si vous êtes définitivement allergique aux ouvrages théoriques à la formulation académique, si vous dédaignez les guides de lecture routiniers, les dictionnaires et les encyclopédies raisonnés trop raisonnables, le livre de François Rouiller propose une alternative décomplexée, amusante et non dépourvue de rigueur afin de découvrir ou de redécouvrir la science-fiction. Un livre dont l’objectif avoué est de donner envie, ce qu’il réussit pleinement.

100 mots100 mots pour voyager en Science-Fiction de François Rouiller – Les Empêcheurs de penser en rond, juin 2006

Le Guide Howard

Sur le modèle de ses autres petits guides, les éditions ActuSF ont donné la parole à Patrice Louinet, THE expert de l’auteur américain Robert E. Howard.

Mais oui, vous savez bien ? Le papa de Conan ! Le barbare de l’Âge Hyborien, incarné sur le grand écran par le musculeux Arnold Schwarzenegger. Histoire de remettre les pendules à l’heure, précisons d’emblée que le film de John Milius n’est en rien une adaptation de l’œuvre de Howard. Il apparaît plutôt comme une transposition de l’idéologie virile et martiale, pour ne pas dire fasciste zen, du réalisateur américain, dans un décor devant plus à l’Asie mongole qu’à l’âge Hyborien. Une vision bien éloignée de celle de l’auteur américain. Un fait que rappelle THE expert dans cet ouvrage allant à l’essentiel sans céder à la généralisation abusive.

Par le truchement d’une introduction efficace, d’une courte biographie et de nombreuses suggestions de lecture (vingt titres essentiels, vingt autres à découvrir et dix notices laconiques sur des titres, certes mineurs, mais intéressants d’un point de vue ou d’un autre), Patrice Louinet parcourt ainsi l’œuvre prolifique de Robert E. Howard. Il distille les informations en les replaçant dans leur contexte et traque les contresens et idées reçues, notamment sur l’auteur lui-même. Howard a en effet longtemps pâti dans l’Hexagone d’une mauvaise réputation. Celle d’un auteur raciste et reclus, colosse aux pieds d’argile, vivant sous la coupe d’une mère autoritaire dont la mort aurait provoqué son suicide.

S’il n’était sans doute pas complètement exempt de tout racisme dans son quotidien, l’auteur texan ne l’était pas plus que ses contemporains. A vrai dire, l’opinion du bonhomme a beaucoup évolué, notamment au cours de ses joutes épistolaires avec Howard Phillips Lovecraft. Il y a développé un attachement pour la liberté individuelle, affichant sa méfiance envers toutes les formes de domination organisée et hiérarchisée, fascisme y compris. Dans ses nouvelles, surtout les dernières, et au travers de sa création la plus connues Conan, l’auteur américain s’est régulièrement opposé à toute idée ou tous gouvernement dont le dessein consisterait à broyer les libertés et étrangler la vie intellectuelle. On est bien loin du barbare professant l’écrasement de ses ennemis, tout en appréciant les voir mourir devant lui, sous les lamentations de leurs femmes. À ce propos, Robert E. Howard n’oppose pas strictement la barbarie et la civilisation. S’il n’exonère pas la première de sa violence, une exigence vitale dictée par les circonstances, il n’entretient toutefois aucune illusion quant à la seconde.

Dans son œuvre, Robert E. Howard affectionne les récits pseudo-historiques. La magie et le surnaturel cèdent volontiers la place à la violence crue, à l’érotisme et aux scènes épiques. Plus que les héros ou les souverains, ce sont les perdants, les anonymes qui l’intéressent. Sa bibliographie comporte quelques caractères mémorables relevant de cette veine. Solomon Kane, Bran Mac Morn, Kull, El Borak, l’auteur américain a ainsi crée de nombreux héros récurrents. Mais, la postérité a surtout retenu Conan. Ce dernier a hélas longtemps souffert des tripatouillages de Lyon Sprague de Camp. Le sinistre personnage n’a pas ménagé ses efforts pour réarranger ses aventures à sa convenance, imaginant une sorte de plan de carrière au barbare, dans un idéal conforme au très américain struggle for life. Un contresens dont on commence heureusement à se débarrasser depuis une dizaine d’années.

Robert E. Howard apparaît ainsi comme le créateur de la fantasy moderne, celle que reprendront à leur compte George R.R. Martin, Karl Edward Wagner et bien d’autres, avec plus ou moins de succès et de réussite. Et si l’on retient surtout John R.R. Tolkien lorsque l’on parle de fantasy, n’oublions-pas le Texan dans la généalogie de ses créateurs.

Au final, Le Guide Howard se révèle donc un petit ouvrage bien pratique, salutaire dans sa volonté de remettre à plat quelques préjugés, et bien utile pour (re)découvrir les différents aspects de l’œuvre de Robert E. Howard.

Aparté : on trouve aussi dans ce guide des informations sur les multiples adaptations et occurrences du barbare, à la fois au cinéma, à la télé et chez Marvel Comics. Un recension ne négligeant pas les autres créatures de l’auteur texan. De quoi approfondir sa connaissance et peut-être se laisser aller à quelques projections déviantes.

Guide_howardLe Guide Howard de Patrice Louinet – Éditions ActuSF, collection « Les 3 Souhaits », mars 2015

Une brève histoire du roman noir

Voici ce que je disais d’Une brève histoire du roman noir de Jean-Bernard Pouy à une époque pas si lointaine. Mon avis n’ayant pas évolué d’un iota, bien au contraire, j’ai pu même tester avec bonheur quelques-unes de ses préconisations, je profite de la réédition de l’ouvrage chez les éditions « Points » pour en remettre une couche. Alors, enjoy !

J’ai un problème et il s’appelle Jean-Bernard Pouy. Je vous jure pourtant que je me soigne. Mais rien n’y fait. Les infusions de Belle Prose, les cures de Littérature qui pose, les bains de pied, tout ça, c’est peau de balle. Jibé se révèle à mes yeux un génie. A moins que ce ne soit Dieu. Bref, quoi qu’il fasse, dise ou écrive, je ne peux m’empêcher de le lire et de l’admirer. Et pourtant, vu sa cadence d’écriture, il a aussi produit des trucs médiocres, des machins sur lesquels nous passerons.

Dernièrement, j’ai succombé à sa Brève histoire du roman noir. L’ouvrage n’a rien d’un essai, contrairement à ce que laisse présager le titre. Il s’apparente davantage à une bibliothèque idéale, dotée de quelques réflexions personnelles bien senties issues du fruit de ses cogitations bilipotiennes. Cerise sur le gâteau, l’ouvrage s’achève par une nouvelle intitulée Sauvons un arbre, tuons un romancier ! Ceci donne une idée de la tonalité de la chose.

Eh bien, figurez-vous que ce bouquin est délectable. Quelle surprise ! Je vous prie de simuler l’étonnement. Tout d’abord, Jibé nous livre une sélection tout à fait recommandable de romans plus réjouissants les uns que les autres. On glane, au passage, une série de noms d’écrivains indispensables. Des anciens et des jeunes, des morts et des vivants, des Anglo-saxons et les autres. De quoi alimenter une copieuse liste.

Personnellement, j’ai ajouté à ma pile à lire quelques étages supplémentaires. Robert Stone, Newton Thornburg, Stephen Dobyns, John Trinian (dont Jibé nous dit qu’il a sans doute inspiré Le Lézard lubrique de Melancoly Cove de Christopher Moore), Curt Siodmak (un truc zarbi de cerveau criminel baladeur), James Sallis, Thomas MacGuane et Carlo Emilio Gadda (un roman au titre prometteur : L’Affreux Pastis de la Rue des Merles).

De plus, l’objet s’écarte un tantinet des conventions du genre. Certes, on trouve une introduction (intitulée Empoignons la bête), une conclusion (Noir devant !) et une bibliographie des romans et auteurs classés dans leur ordre d’entrée en scène. Toutefois pour le reste, c’est un chapitrage à la Jibé. On commence ainsi avec les aiguilleurs (les auteurs, morts et vivants, qui ont fait école). Puis, le sommaire aligne un défilé insolite d’entrées qui chatouillent ou gratouillent la curiosité. On commence par les forcenés et on continue avec les pessimistes (voire nihilistes), les allumés (et autres freaks), les étoiles filantes et les intellos (les auteurs de « la blanche » venus au noir par goût). C’est complètement subjectif, évidemment pas exhaustif du tout, mais cela se veut aguicheur, amusant et de bon conseil.

Enfin, Jibé nous emballe le tout avec son art habituel de la formule, genre : «  Harry Crews est le Jérôme Bosch du roman noir », et une gouaille qui, si elle ne cherche pas à faire chic, atteint son but avec efficacité.

Pour toutes ces raisons, Une brève histoire du roman noir se doit de figurer dans toutes les bibliothèques de néophytes. Après, ils pourront s’attaquer au Dictionnaire des littératures policières. Par la face nord.

Bref_roman_noirUne brève histoire du roman noir de Jean-Bernard Pouy – Réédition Points, mars 2016

Le Petit Guide à trimbaler de Philip K. Dick

Philip K. Dick est le plus grand écrivain vivant. De toute façon, il est vivant et vous êtes morts.

(ça, c’est fait)

Quel intérêt à lire un ouvrage comme Le petit guide à trimbaler de Philip K. Dick lorsque l’on adule l’auteur et que l’on a déjà épuisé bon nombre d’essais, autrement plus copieux, à son sujet. Hein ?

La nécessité d’enfoncer les portes ouvertes ?

Une monomanie confinant à la maniaquerie ?

Une compulsion maladive ?

Les hypothèses abondent et ne regardent, au final, que mon psy et moi-même. À bien y réfléchir, faudrait peut-être que je consulte, histoire d’expérimenter les bienfaits du divin divan. Bref, fort opportunément, l’année où l’on a commémoré la non mort de l’auteur américain, les éditions ActuSF ont fait appel à Étienne Barillier pour nous concocter un petit guide, ne tenant pas dans la bouche mais dans la poche, concis, informatif, délaissant l’exhaustivité au profit de l’efficacité. Il s’agit en effet de donner envie, de tracer des pistes à explorer et de faire œuvre de passeur. Sur ce dernier point, le contrat est rempli.

Alors, si ce guide n’apprend pas grand chose au dickophile, juste deux trois informations glanées au détour d’un chapitre, il se révèle toutefois une aide précieuse pour le néophyte, lui indiquant quelques entrées judicieuses pour découvrir Dick. Car s’il est un reproche que l’on ne peut pas faire à Étienne Barillier, c’est celui de verser dans la dickolâtrie. Il n’hésite pas à opérer un tri, mentionnant les livres dispensables (Burn Docteur Futur ! Burn !). Un point sur lequel, en connaisseur, je ne peux qu’approuver.

Subjectif me dira-t-on ?

Sans l’ombre d’un doute, et ce n’est finalement pas plus mal au regard des autres titres de la collection des petits guides, où trop souvent le navrant est mis sur le même plan que l’exceptionnel dans une euphorie bienveillante. Le droit d’inventaire, ça existe aussi en SF.

Le-Petit-Guide-a-trimbaler-de-Philip-K-DickLe Petit Guide à trimbaler de Philip K. Dick – Éditions ActuSF, collection Les Trois souhaits, 2012