68

« Je n’ai jamais pu écrire ce roman. C’est vraisemblablement un roman qui ne veut pas être écrit. »

On l’a vu, le mouvement estudiantin de 1968 joue un rôle déterminant dans la carrière littéraire et la vie de Paco Ignacio Taibo II. À cette époque, l’homme et l’auteur sont encore en germe. Les événements dramatiques, puis la répression gouvernementale lui donneront les raisons de se réaliser.

Depuis le temps a passé, inexorable, imprimant à l’Histoire une tournure conforme aux attentes des vainqueurs. Mais pour P.I.T.II, ses jeunes années le hantent toujours. Des journées et des nuits de folie, entre peur et effervescence, répression et espoir, vécues avec le sentiment de vivre un moment où la société semble sur le point de basculer. Faire table rase du passé pour concevoir un avenir meilleur.

Entre juillet et octobre 1968, de ces 123 jours où le temps apparaît comme figé, il ne reste que trois cahiers de notes, jetées sur le papier pour ne pas oublier. Mais la mémoire vit une vie à part. Elle résiste au-delà de ce qu’on imagine, comblant les blancs si nécessaires avec des réminiscences puisées à diverses sources. Celle de P.I.T.II reste définitivement attachée à 1968. Comme un fantôme irréductible. Et s’il n’a pas réussi à transformer ses notes en roman, il espère quand même transmettre cette mémoire à d’autres avec ce témoignage, paru dans le quotidien mexicain La Jornada en 2007.

« À main tendue, test de paraffine. »

Récit des événements de 1968 au Mexique tentant d’en restituer l’atmosphère, le court ouvrage de P.I.T.II ne se veut ni livre de combat, ni œuvre empreinte de nostalgie. Il s’agit juste d’un témoignage ne passant pas sous silence les faiblesses du mouvement, la propension à se diviser des uns et des autres sur des sujets prosaïques et les querelles idéologiques dignes des pires organisations sectaires.

Toutefois, ce qui ressort de 68, c’est surtout la générosité du mouvement, son énergie vitale, sa créativité et les moments de poésie et de drôlerie, malgré la violence des forces de sécurité exerçant une pression constante. Une impression renforcée par le découpage de l’ouvrage en chapitres incisifs.

Plus qu’un récit chronologique ou qu’une étude analytique des événements, 68 se veut le témoignage d’un acteur du mouvement, offrant à la postérité sa version des événements avant qu’elle ne disparaisse au profit de l’Histoire officielle.

6868 de Paco Ignacio Taibo II – Éditions L’Échappée, 2008

Le retour des Tigres de Malaisie

Au rendez-vous des Héros, Sandokan et Yañez de Gomara tiennent une place d’honneur. Le prince malais et son ami Portugais, renégat à sa propre race, ressuscitent sous la plume de Paco Ignacio Taibo II. Plus anti-impérialistes que jamais, on n’en attendait pas moins de leur part.
Deux anti prêts à faire rendre gorge aux nantis de tous poils : prédateurs capitalistes, exploiteurs coloniaux, esclavagistes et autres briseurs du rêve de fraternité, de justice et de générosité. Mais ceci est une histoire n’ayant jamais eu lieu dans la réalité…

Né des œuvres de l’Italien Emilio Salgari (1862-1911), le duo de pirates a fait les beaux jours d’une littérature populaire dont le propos n’était pas encore lissé par les recettes de l’industrie de masse. Au point de se voir décliner au cinéma et à la télé.
Écumant les mers du Sud et d’Extrême-Orient, entre Macao, Bornéo et Singapour, les bandits libertaires se sont taillés une réputation d’ennemis implacables des empires britannique, espagnol et hollandais, terrorisant jusqu’à leurs vassaux, indigènes félons et sultans sybarites. Un destin de papier à la hauteur de celui de leur créateur Salgari.
Issu d’une famille de petits bourgeois, il n’est même pas sûr que le bougre ait décroché le diplôme de capitaine auquel il aspirait en s’inscrivant à l’Académie navale. Qu’à cela ne tienne ! En parfait mythomane, il s’imagine une vie haute en couleur. Soudan, Nebraska, mers du Sud et Extrême-Orient, il prétend avoir voyagé en tous ces lieux, rencontrant au passage Buffalo Bill, autre mythomane notoire. Pas mal, pour quelqu’un n’ayant sans doute jamais franchit les limites de la Mer Adriatique, et voyageant par le truchement des journaux, des magazines de voyage et des encyclopédies de la bibliothèque publique. Un procédé n’étant pas sans rappeler Jules Verne, on y reviendra.

« Les empires sont incapables de tuer les mythes. »

Le retour des Tigres de Malaisie n’est pas la première incursion de Paco Ignacio Taibo II dans l’univers d’Emilio Salgari. Sept chapitres de A quatre mains étaient déjà consacrés aux deux pirates. Sans doute cela ne paraissait-il pas suffisant aux yeux de l’auteur latino-américain. On connaît son penchant pour les héros et mythes de la littérature populaire. Voilà une envie satisfaite de belle manière !
Flirtant désormais avec la soixantaine, Sandokan et Yañez pensaient en avoir terminé avec leur vie aventureuse. À bord de la Mentirosa, un voilier apparemment inoffensif mais dont le pont cache un moteur à vapeur et de l’armement lourd, les deux Tigres goûtaient une retraite paisible jusqu’à ce que les menaces ne resurgissent de toute part.
Amis massacrés sauvagement par des agresseurs masqués et propriétés ravagées, ils naviguent dans le brouillard le plus total, entre embuscades et batailles navales. Qui complote contre leur vie ? La réponse échappe à leur entendement. Ne leur reste plus qu’à faire ce qu’ils réussissent le mieux : survivre avec panache en expédiant ad patres leurs multiples ennemis. Plus qu’une nécessité, un art de vivre.

« Ce n’est pas la littérature qui doit imiter la vie, c’est la vie qui doit imiter la littérature. »

D’aucuns pourraient voir dans ce coming back des Tigres de Malaisie comme un pastiche des héros de Salgari. L’hommage immédiatement sympathique d’un auteur pour les personnages de sa prime jeunesse. Le rythme vif de l’intrigue, le découpage en courts chapitres s’achevant à chaque fois sur un rebondissement ou une boutade, les péripéties bigger than life et les personnages stéréotypés nous y poussent bien évidemment.
Mais, se cantonner à cet aspect du récit – feuilletoniste en diable – conduit à négliger ce qui apparaît comme le cœur du projet de Paco Ignacio Taibo II, même si celui-ci s’en défend dans l’avant-propos.
En effet, le nouveau roman de l’auteur mexicain trouve tout naturellement sa place dans sa réécriture de l’Histoire par le biais des mythes littéraires et de la fiction.
Héros de la littérature, de préférence populaire, et héros de l’Histoire – au sens ici de grandes figures emblématiques – naissent des mêmes procédés d’écriture. Par un jeu malicieux d’intertextualité, Taibo II les amène à se côtoyer durant les aventures de Sandokan et de Yañez. Il floute les contours de la réalité et s’autorise des passerelles entre faits historiques et fiction, mettant la vraisemblance des uns à l’épreuve de l’autre, au grand plaisir de la suspension d’incrédulité.
Pendant leurs pérégrinations, nos pirates libertaires croisent ainsi la route Rudyard Kipling, impatient de les interviewer. Il échangent des lettres avec Friedrich Engels, discourant avec lui de l’organisation sociale des orangs-outans de Bornéo et de théorie politique. Ils embarquent à leur bord Louise Michel, rebaptisée ici Blanche-Adèle-Marguerite, l’invitant à faire cause commune dans leur lutte contre le Club du Serpent, dont l’âme damnée n’est autre que Moriarty, LE futur Napoléon du crime. Ils se lient d’amitié avec Old Shatterhand, personnage fictif et alter-ego de l’écrivain allemand Karl May, troisième mythomane notoire, puis partent à la rencontre de l’homme illustré au fin fond de la jungle de Bornéo.
Leur combat contre l’Angleterre rapproche les deux Tigres d’un autre héros de la littérature populaire, le fameux prince Dakkar, alias le capitaine Nemo. Des motifs semblables de révolte contre la puissance impérialiste semblent les animer, trouvant leur exutoire dans un affrontement sans pitié. La comparaison peut paraître abusée. Pourtant, Taibo II met une allusion à l’auteur de 20 000 lieues sous les mers dans la bouche d’un de ses personnages.

Poursuivant un travail de ré-élaboration mythique de l’Histoire, Paco Ignacio Taibo II convoque son inconscient populaire pour l’opposer au récit officiel des faits, l’inexorable marche de l’impérialisme et du libéral-capitalisme. Et l’on s’amuse énormément du cheminement des Tigres de Malaisie, jamais inquiets pour leur vie, car toujours conscients que les vrais héros sont immortels.

« Il ne me reste qu’une consolation, dit le baron, convaincu qu’ils allaient le tuer. Mon monde triomphera, votre monde à vous sera rayé de la face de la Terre. Vous n’êtes pas immortels, dit-il dans un anglais rempli d’intonations germaniques.
Que dit-il cet imbécile ? Que nous ne sommes pas immortels ? Interrogea Sandokan.
Oui, c’est ce qu’il affirme, dit Yañez qui se tourna vers le baron et lui dit : eh bien, emportez le doute avec vous. »

Retour-Tigres-Malaisie-Paco-Taibo

Le retour des Tigres de Malaisie – Plus anti-impérialistes que jamais
Paco Ignacio Taibo II – Éditions Métailié, Bibliothèque hispano-américaine, mai 2012 (roman inédit traduit de l’espagnol [Mexique] par René Solis)

Lénine à Disneyland

De temps en temps, j’aime me plonger dans les monographies, les essais et autres études cogités par des universitaires ou des érudits monomaniaques. L’exercice permet de confronter mon point de vue de connaisseur dilettante à celui plus analytique des spécialistes et exégètes. Les lecteurs assidus de ce blog (il se compte sur les doigts de la main invisible du Marché moins la TVA) étant prévenus de mon penchant pour Paco Ignacio Taibo II, ils ne seront pas étonnés de découvrir ici un article sur une étude consacrée à l’auteur hispano-américain (que les portraits du Che et de Sandokan ornent les places publiques en son honneur).

Sébastien Rutés se donne pour ambition générale de légitimer la littéralité du polar. Le constat de départ est simple à appréhender. Le polar et son continuateur le néo-polar n’ont jusqu’à présent été étudiés que sous l’angle idéologique, politique et social. L’universitaire se propose de le faire sur des considérations stylistiques, structurelles et narratologiques.

Lénine à Disneyland se présente comme une version remaniée de sa thèse de doctorat. Un travail portant en particulier sur l’œuvre de Taibo II, via l’analyse de l’intertextualité. On regrette juste que l’ouvrage soit dépourvu d’index, d’un rappel du corpus étudié et d’indications bibliographiques. Ce sont les seuls bémols, tant la lecture s’avère passionnante par ailleurs. Selon Sébastien Rutés, les romans de Taibo II sont la manifestations d’un vaste projet littéraire qui plonge ses racines dans un traumatisme, celui des événements de 1968 à Mexico (le controversé massacre de Tlatelolco). L’auteur mexicain estime en effet appartenir à une génération de la défaite, sacrifiée sur l’autel de l’Histoire officielle et condamnée à n’être que les fantômes de 68. Son projet littéraire s’inscrirait ainsi dans une logique de réparation, pour ne pas dire de vengeance. Un programme dont Le Rendez-vous des héros annonce la couleur d’entrée de jeu.

Œuvre de lutte, bien dans l’esprit du néo-polar, les romans de Taibo II combattent la réalité officielle. Celle incarnée par l’État mexicain et les médias. Pour l’auteur, la réalité mexicaine est indicible. Elle échappe à l’entendement et il faut recourir à la fiction pour la décrire.

Au Mexique, le château de la Belle au bois dormant jouxte celui de Kafka. L’auteur dénonce ainsi l’impérialisme culturel des États-Unis (Gringoland) et sa vision infantile du monde. Il distord la violence du Mexique par des effets burlesques et se moque de l’idéologie consumériste. Corruption des pouvoirs publics, narcotrafiquants en passe de supplanter l’État, caciques avides de pouvoir constituent les ingrédients d’une tragicomédie absurde.

« Quelque paradoxale que la chose puisse paraître – et les paradoxes sont chose dangereuse -, il n’en est pas moins vrai que la vie imite l’art bien plus que l’art n’imite la vie. »

 

Paraphrasant Oscar Wilde, Taibo II pense que la littérature est capable de créer des modèles pouvant à leur tour influencer la réalité et modifier les comportements de ceux qui adoptent ces modèles. Et peut-être beaucoup mieux que ne le font les théories politiques. Ainsi, l’auteur brouille les repères par un jeu intertextuel permanent. Dans ses romans, il n’existe plus de limite entre la réalité et la fiction. Des personnages réels, l’auteur lui-même parfois, interviennent aux côtés de personnages fictifs, puisés dans les livres et le cinéma, ces derniers s’inspirant eux-mêmes de personnages réels. Ils s’interrogent sur leur existence, questionnant par la même occasion la narration.

Contre la version officielle de la réalité promue par le pouvoir, aussi idyllique qu’un film de Disney, aussi absurde qu’un telenovela, mais qui ne parvient pas à cacher complètement le quotidien kafkaïen des Mexicains, Taibo II rêve un pays plus réellement irréel : « une version de la réalité hybride qui, jouant du paradoxe selon lequel le réel mexicain est irréel, parce qu’il est absurde en soi et plus absurde encore que la version officielle qui en est donnée, met en avant son origine littéraire et cinématographique, alors qu’est patent son ancrage dans le réel politique et social. »

« Peut-être, depuis le début, n’y-a-t-il qu’une seule révolution ? »

Burt Lancaster, Les professionnels.

Parallèlement à son projet de déréalisation de la réalité mexicaine, Taibo II s’efforce de démythifier l’Histoire officielle pour la remythifier sur des bases plus conformes à ses idéaux de résistance. Dans son esprit, le mythe devient la vérité cachée des vaincus. En conséquence, ses romans participent à une réélaboration mythique de l’Histoire, où la conscience historique populaire s’oppose au récit officiel des faits. Et comme il n’existe pas de différences entre la réalité et la fiction, on n’en trouve pas davantage entre les figures héroïques de l’Histoire et celles de la littérature. Ainsi, l’œuvre de Taibo II apparaît comme une geste épique révolutionnaire où le travail de l’historien côtoie celui du romancier. Zapata, Villa, Trotski, Stan Laurel se tiennent les coudes avec Sandokan, Sherlock Holmes, les trois mousquetaires et bien d’autres, parmi lesquels prennent place Fierro, Bellascoaran et Lavanderos. Un procédé que l’on peut rapprocher de Philip José Farmer, auteur nord-américain bien connu des lecteurs de SF, à qui Taibo II décerne le titre d’écrivain latino-américain honoraire.

Bref, on ne saurait trop recommander aux zélotes du culte taibien de lire cette étude fort intéressante. Les pistes de lecture fournies par Sébastien Rutés sont comme une invitation à relire les romans de Paco Ignacio Taibo II.

lenine-a-disneylandLénine à DisneylandUne étude littéraire sur l’œuvre de Paco Ignacio Taibo II – Sébastien Rutés – Éditions L’atinoir, juillet 2010