10 livres incontournables de la SFFF du XXIe siècle

La période estivale étant propice à l’oisiveté, inactivité dont je suis coutumier du fait de ma profession dit-on (ne cherchez pas le paradoxe), je cède bien volontiers au virus* qui circule actuellement dans la blogosphère (ou le blogocosme, je ne sais plus), accouchant non sans douleur d’une liste d’incontournables à lire (ou pas) cet été. Avec deux contraintes à respecter : seulement des titres de science-fiction, fantasy et fantastique, aucune publication antérieure à l’an 2000. Ouch ! Dans la douleur, on vous dit.

(*Mon petit doigt me souffle que le patient 0 serait l’hôte du blog Nevertwhere.)

Envoyons le générique…

Logo réalisé par Anne-Laure du blog Chut Maman lit !

  • Le Sens du Vent, Iain M. Banks. Bien des titres de l’auteur britannique devraient figurer dans cette liste. Aujourd’hui, j’opte pour ce roman en raison de l’émotion qu’il me procure à chaque lecture. De quoi confirmer que la SF est bien une émotion.
  • Le Fleuve des dieux, Ian McDonald. Le futur d’une Inde cosmopolite où se côtoient la technologie débridée et la tradition millénaire, sur fond de castes et d’I.A. Ceci confirme bien que la SF naît de l’altérité.
  • Rêves de Gloire, Roland C. Wagner. Et si ? La SF et l’uchronie partagent le même questionnement, spéculant pour l’un sur l’avenir et pour l’autre sur le passé. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’établir un dialogue avec le présent. Avec ce roman, le regretté Roland C. Wagner a sans doute écrit son oeuvre majeure, prouvant par la même occasion que la SF reste ouverte à tous les possibles.
  • Plus fort que l’éclair/Sept Redditions, Ada Palmer. L’avenir de la Terre, à l’heure de la révolution des transports, de la fin des nations (mais pas de l’histoire) et de la recomposition de la famille. Avec cette utopie ambiguë, Ada Palmer prouve ainsi que la SF est une expérience de pensée philosophique.
  • Anamnèse de Lady Star, L.L Kloetzner. Fascinante enquête autour de l’événement cataclysmique du Satori, le roman de Laure et Laurent Kloetzner dresse le portrait d’un futur tout en nuance et mystère. Quand la SF se pique de métaphysique…
  • La Fille-flûte et autres fragments de futur brisés, Paolo Bacigalupi. Auscultation du présent à l’aune de ses évolutions futures, le recueil de l’auteur américain dresse en dix textes le portrait d’une humanité condamnée à muer pour survivre. La SF bat au cœur de la nouvelle, je ne cesse de le dire.
  • Au-delà du Gouffre, Peter Watts. Avec l’auteur canadien, l’avenir ne frappe pas à notre porte, il la défonce. En seize textes, on découvre les différentes nuances de noir d’un univers à nul autre pareil, bien moins pessimiste qu’on ne le pense (suivez l’actualité pour vous en convaincre). Laissez-vous séduire par le sex-appeal sense of wonder de la SF.
  • Latium, Romain Lucazeau. Des I.A. orphelines de leur créateur, l’homme. Des entités hantées par l’absence de Dieu, évoluant aux limites de la folie. Une tragédie classique aux dimensions d’un space opera. Avec Latium, la SF navigue sur le souffle de l’épopée.
  • Spin, Robert Charles Wilson. Un texte de l’auteur canadien repose toujours sur un équilibre fragile, entre introspection et spéculation, lui conférant les vertus d’un classique instantané. Avec Wilson, la SF joue avec la théorie des cordes…sensibles.
  • La trilogie du Rempart Sud, Jeff VanDermeer. D’une anomalie topographique à la fin du monde connu, du moins tel que nous le définissons, l’auteur américain suscite l’étrangeté, oscillant entre horreur, paranoïa et apocalypse. La SF prône l’abandon des certitudes.

Bonus Fantasy et Fantastique (parce qu’ils le valent bien) :

Autre liste ici.

 

Machine de guerre

Troisième opus de la série initiée par Ferrailleurs des mers, puis poursuivie avec Les Cités englouties, Machine de guerre achève et conclut les aventures de Tool, le mi-bête né des œuvres du capital-libéralisme et de la bio-ingénierie, et de l’orpheline Mahlia, tout en faisant le lien avec les personnages du premier volet. Reconvertie dans le trafic d’œuvres d’art, l’adolescente évolue désormais à la marge du conflit contre les seigneurs de la guerre qui font et défont la paix précaire régnant sur les cités englouties. Mais, les anciens propriétaires de Tool ne tardent pas à se rappeler à la mémoire de l’augmenté dans un déluge de feu, d’autant plus qu’il recèle dans sa chair un talent caché susceptible de bouleverser l’ordre établi, au grand dam de son concepteur, le général Caroa, et de ses employeurs, le Comité exécutif de la compagnie Mercier.

Si Machine de guerre n’apporte guère de nouveauté, le roman de Paolo Bacigalupi a l’avantage de prolonger d’une manière satisfaisante le destin de Tool, personnage secondaire passé désormais au premier plan de la trilogie. Devenu l’enjeu principal et le moteur de l’intrigue, le mi-bête éclipse les humains eux-mêmes, ravalés au rang de subalternes dans la meute qu’il dirige. L’augmenté se voit ainsi doté d’un passé et d’une conscience, poussé par la compagnie Mercier à sortir de l’anonymat où il avait vécu jusque-là. Toute l’ambiguïté du personnage repose sur sa faculté à ne pas rejeter la part d’humanité composant son génome et sa capacité à éprouver de l’empathie pour des créatures qu’il juge inférieure. Rassurons-nous, le dilemme n’est pas difficile à lever. Machine de guerre demeure en effet un roman d’aventure destiné à un public young adult, segment du lectorat dont il ne convient pas de trop malmener les attentes.

Pour le reste, Paolo Bacigalupi continue à étoffer l’univers des deux précédents opus, cet anthropocène post-apocalyptique où les États nations, à l’exception de la Chine et de quelques autres territoires, sont déchus de leur position de domination, disputant désormais leur subsistance aux grandes compagnies qui régulent le marché par des accords commerciaux avantageux ou les frappes chirurgicales de leurs flottilles de drones surarmés. Machine de guerre ne dépare donc pas dans ces anticipations pessimistes marquées par le dérèglement climatique, les guerres civiles et la paupérisation globalisée, offrant le spectacle d’un futur en voie de tiers-mondisation, placé sous la coupe de conglomérats d’intérêts privés attachés à leur égoïsme bien compris. Une jungle sillonnée de chimères génétiquement modifiées, conditionnées à servir leurs maîtres impitoyables. Dans ce Struggle for life incessant, seules quelques oasis perdurent, des zones franches ouvertes aux possibles, tel Seascape, la cité aux arcologies flottantes triomphantes et aux docks prospères, mais pas au point de remettre en question le statu quo.

Commencée sur les plages polluées par les effluents toxiques issus des épaves de l’ère accélérée, la trilogie de Paolo Bacigalupi s’achève donc au cœur des sphères dirigeantes d’un futur finalement pas si différent de notre présent. Et, si l’intrigue ne casse pas cinq pattes à un canard augmenté, Machine de guerre conclut de manière honorable une série ayant débuté sous les bons auspices de l’aventure divertissante. Contrat rempli.

Machine de guerre (Tool of War, 2017) de Paolo Bacigalupi – Réédition J’ai lu, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)

Les Cités englouties

Retour aux États désunis, fin du XXIe siècle. La nation américaine n’a en effet pas tenu le choc du changement global. Des portions entières de son territoire ont été submergées par l’élévation du niveau des océans, engloutissant les fières cités de verre et d’acier de l’ère accélérée, comme les survivants l’appellent. Elles sont devenues des terres contestées, ensanglantées par des conflits incessants menés par des milices d’enfants soldats commandées par des seigneurs de la guerre de pacotille. Des tigres de papier aux yeux des puissantes armées de mi-bêtes protégeant les intérêts des grandes compagnies, mais suffisamment nuisibles pour ravager les communautés qui survivent aux frontières des cités englouties par la jungle et les marécages. Née pendant la mission d’interposition chinoise, Mahlia est une bâtarde. Autrement dit, une cible de choix pour la haine des habitants de cette zone de guerre. Abandonnée par son père lors du reflux des casques jaunes, elle ne doit sa survie qu’à l’intervention de Mouse, un de ces innombrables vers de guerre. Recueillie par le Dr Mahfouz, elle apprend à soigner les gens, en dépit d’une main tranchée par les miliciens. Jusqu’à l’irruption d’un mi-bête fugitif et de ses poursuivants…

Si Ferrailleurs des mers initiait une série intelligente et divertissante destinée à un lectorat juvénile, Les Cités englouties enfonce le clou avec brio, dévoilant davantage le futur post-apocalyptique esquissé par Paolo Bacigalupi. Dans le précédent roman, on se focalisait sur les damnés de la Terre, usant leur force et leur santé sur les chantiers de démolition navale. Le présent ouvrage livre un tableau cru et réaliste des guerres civiles nées dans le tiers monde et transposées ici, avec une grande crédibilité, dans le contexte d’une Amérique future frappée par un effondrement civilisationnel total.

La guerre et les enfants soldats sont au cœur du roman. L’auteur y dévoile, avec un luxe de détails, le processus de déshumanisation mené par les adultes pour transformer de pauvres gosses en chair à canon, prête à se sacrifier au nom d’idéaux factices ou à user de cruauté contre l’ennemi ou le simple quidam contre une dose de drogue. En grattant sous la façade de monstruosité de ces combattants juvéniles, Paolo Bacigalupi révèle toute la complexité des relations humaines et l’ambivalence des allégeances en temps de guerre.

Les Cités englouties s’adressant avant tout à un lectorat adolescent, voire adulescent, on retrouve bien entendu la plupart des motifs (ou poncifs) inhérents au roman d’apprentissage, saupoudrés d’une bonne dose d’aventure. Paolo Bacigalupi brosse ainsi une galerie de personnages incarnant quelques archétypes bien connus des amateurs du genre. Il ne renonce pas pourtant à une certaine épaisseur psychologique, leur conférant un sens éthique bienvenu. Parmi eux, retenons surtout Malhia dont l’éducation s’accommode fort mal avec la réalité du terrain. Victime collatérale de la guerre et de l’échec de l’interposition chinoise, l’adolescente a fait l’apprentissage dans sa chair du racisme et de la haine d’autrui. Ocho est un autre genre de victime. Recrue forcée, l’enfant soldat a survécu au processus de conversion le transformant en combattant dévoué à la cause de son seigneur de la guerre. Il reste pourtant un gosse, mettant la camaraderie et les serments au-dessus de la duplicité des adultes. Enfin, n’oublions pas Tool, le mi-bête aperçu dans Ferrailleurs de la mer, dont le rôle prend ici une réelle importance. Loin de la chimère dotée des gènes d’une hyène, d’un tigre, d’un chien et d’un homme, véritable machine de guerre insensible à la douleur ou à la peur, on découvre un être sensible à l’empathie, en mesure de dépasser son conditionnement pour atteindre une certaine conscience de soi et d’autrui. Une évolution intéressante faisant fort heureusement l’économie de tout angélisme.

Même s’il relève du segment commercial du Young Adult, Les Cités englouties se montre bien plus intéressant que Ferrailleurs des mers. À la fois tragique et optimiste, le roman de Paolo Bacigalupi dévoile de surcroît une dimension éthique qui n’est pas déplaisante. À suivre donc avec Machine de guerre, troisième opus de la série.

Les Cités englouties (The Drowned Cities, 2012) de Paolo Bacigalupi – Réédition J’ai lu, mars 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)

Ferrailleurs des mers

Ayant déjà avoué toute mon admiration pour Paolo Bacigalupi ici et , je me trouve à présent à cours de louanges et de superlatifs. Que les lecteurs de ce blog interlope se rassurent néanmoins, si Ferrailleurs des mers se situe dans le haut du panier de la littérature Young adult, le récit de Paolo Bacigaluli est ici juste distrayant, mêlant les ressorts basiques de l’aventure à ceux du roman d’apprentissage. Je ne devrais donc pas faire preuve d’imagination pour redoubler d’enthousiasme.

Fin du XXIe siècle. Le monde va très mal, du moins pour sa frange la plus laborieuse et misérable, c’est-à-dire incapable de se payer un traitement génétique adéquat ou de s’offrir une vie de cocagne, à l’abri des excès du climat et de l’épuisement des ressources essentielles à la vie.

Nailer vit dans un bibonville côtier de Louisiane, dépouillant les tankers et cargos échoués de leurs composants recyclables. Main d’œuvre sacrifiable et corvéable à souhait, à la merci des moissonneurs, trafiquants d’organes sans scrupules, des accidents et des substances toxiques, fuel lourd et autre amiante, il récupère le cuivre dans les conduites des épaves. Tout ça pour un salaire de misère, mais avec l’espoir de faire une Lucky Strike, autrement dit le gros coup qui lui permettra de racheter son contrat de travail, échappant ainsi au servage et surtout à son père, un chef de gang un tantinet violent. Car Nailer rêve des grands espaces et de liberté. Une existence dont les clippers blancs naviguant au large, dressés sur leurs hydrofoils et propulsés par leurs paravoiles, lui livrent un aperçu fugitif à l’horizon.

Après la passage d’un « tueur de ville », un de ces cyclones surpuissants dont la régularité contribue à redessiner le trait de côte, l’adolescent découvre un clipper jeté à terre par les vents violents. Ragaillardi par la perspective de rafler les richesses qu’il recèle, il monte à bord en compagnie de Pima, sa cheffe d’équipe. Mais, le navire abrite une jeune fille ayant survécu au naufrage et un paquet d’ennuis…

Ferrailleurs des mers n’usurpe pas sa réputation de roman d’aventures dont on tourne les pages sans se prendre la tête. Des aventures dont le déroulé contribue à sortir les personnages de leur milieu respectif pour leur faire appréhender le monde et autrui avec un regard neuf, dépouillé de préjugés. Sur ce point, Paolo Bacigalupi ne déroge pas aux conventions du genre. Il remplit même toutes les cases avec un certain professionnalisme, livrant un récit non seulement divertissant, mais également propice à la réflexion.

L’auteur américain ne néglige pas en effet le décor futuriste. Les habitués se réjouiront de retrouver un worldbuilding cohérent, une sorte de présent décalé dans un avenir flirtant avec la dystopie, n’étant pas sans rappeler l’univers de La Fille automate ou de certaines nouvelles du recueil La Fille-flûte et autres fragments de futurs brisés. Ils se féliciteront également des thématiques abordées, perturbations climatiques liées au changement global, raréfaction des ressources, biotechnologie et lutte des classes renforcée. Bref, tous les maux d’une anthropocène à laquelle on doit se résoudre à s’adapter, du moins si l’on se fie au mantra libéral-capitaliste.

Des plages de Louisiane où grouille un quart-monde impitoyable aux espaces maritimes du Golfe du Mexique, en passant par les bas-fond des Orléans, déclinaisons successives de l’ancienne cité de l’embouchure du Mississippi, poussée au recul vers les hautes terres à cause de la montée des mers, la fuite de Nailer, Nita la « richarde » et de Tool, le mi-bête indépendant, dévoile un avenir dominé par une ségrégation sociale féroce. Un struggle for life où ne survivent que les plus forts. L’ancienne Louisiane est en effet devenue un havre de paix relative pour une populace ayant juré allégeance à l’un des clans ou l’un des syndicats ou gangs qui s’affrontent pour le contrôle des ressources. Une humanité portant le signe de sa servitude tatoué sur son épiderme et prête à défendre son pré carré coûte que coûte.

Paolo Bacigalupi élabore le décor de ce futur en empruntant ses composantes au présent dans les bidonvilles du tiers monde, slums et autres favelas. Il recycle la culture de la récupération qui y prévaut, transposant d’une façon très crédible les paysages des côtes du Bangladesh ou du Nigéria dans le sud des États-Unis.

Ferrailleurs des mers étant destiné à un public juvénile, Paolo Bacigalupi n’oublie pas d’articuler son récit autour de préoccupations intéressant l’adolescence, sans verser heureusement dans un idéalisme naïf. D’aucuns mettront à profit les aventures de Nailer, Tool et Nita, pour éprouver leur capacité à résoudre les dilemmes, à faire des choix moraux ou à s’émouvoir sur la condition des damnés de la Terre, dans un avenir sombre mais non dépourvu de quelque espoir. Car, après tout, la seule question qui importe n’est-elle pas quels enfants laisserons-nous à la Terre ? Nul doute qu’avec Nailer, il se trouve entre de bonnes mains.

Pas de surprise, Ferrailleurs des mers remplit amplement le contrat de lecture, donnant même envie de poursuivre l’aventure. Un vœu qui ne restera pas longtemps pieux avec Les Cité englouties, deuxième volume de la série « Ship Breaker ».

Ferrailleurs des mers (Ship Breaker, 2010) de Paolo Bacigalupi – Réédition J’ai lu, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)

La fille-flûte et autres fragments de futur brisés

A bien des égards, le format court plaît à la science-fiction. Du moins, si l’on se fie aux nombreux chefs-d’œuvre qui jalonnent le genre. Plus concise, plus concentrée et efficace, la nouvelle s’apparente à un instantané dont la puissance d’impression se trouve décuplée par le talent de son auteur. Elle s’avère aussi plus exigeante et ne pardonne pas lorsqu’elle tombe à plat.

A l’instar de ses pairs, avant d’être multiprimé pour son premier roman La Fille automate, Paolo Bacigalupi a fait ses classes en écrivant des nouvelles. La majeure partie a été rassemblée dans le recueil Pump Six and other stories traduit en France au Diable Vauvert sous le titre de La Fille-flûte. On pourrait juger cette parution un tantinet tardive, d’autant plus que cinq des dix textes ne sont pas inédits, figurant en effet au sommaire de la revue Fiction. Ce serait regrettable car, en ces temps de vaches maigres, ce recueil n’usurpe pas sa réputation de must-read comme on va le voir.

La Fille-flûte (autant utiliser son titre français) démontre ô combien la science-fiction se révèle salutaire lorsqu’elle ne se cantonne pas à ses vieilles et distrayantes marottes. Elle apparaît même comme le seul médium apte à interroger le présent en sondant ses multiples évolutions futures. En investissant les enjeux humains, sociétaux et technoscientifiques pour en faire les outils d’une fiction spéculative, éthique, voire politique, la SF démontre sa nécessité et son caractère précieux. De l’humain, le recueil de Paolo Bacigalupi n’en manque pas. Foisonnante, inventive, engagée dans un combat pour sa survie et sa liberté, l’humanité de La Fille-flûte nous renvoie à nos préoccupations d’espèce vivante tiraillée entre la permanence et le changement. A l’instar de John Brunner, l’auteur américain aborde le futur sous l’angle de la prospective, faisant de la question écologique et de celle de la rareté le moteur de l’évolution humaine. La Fille-flûte offre un aperçu de l’anthropocène, cet âge de la Terre où l’humain est devenu une force capable de modeler (ou détruire) la biosphère, et d’adapter sa propre nature aux changements que ses activités ont impulsé. Un aperçu sombre qui remet en perspective la notion de progrès. L’eau et la possession des autres ressources vitales deviennent ainsi l’enjeu de convoitises et de conflits qui redessinent la carte du monde en faveur d’une géopolitique que l’on croyait révolue avec la fin des colonies et l’avènement de l’utopie du village mondial. Continuation de la domination d’une minorité sur la majorité, les fragments du futur imaginés par Paolo Bacigalupi déploient des paysages où se mêlent les manifestations tapageuses des technosciences et les pratiques séculaires de la prédation. Comme Ian McDonald, l’auteur ne craint pas de mettre en scène les mondes émergents, optant pour le point de vue des plus démunis pour traiter de la privatisation du vivant, de la transition énergétique, des conséquences du réchauffement climatique et de la pollution. Il pose également des questions cruciales sur la condition d’être humain. Quelle dose de changement celui-ci est-il prêt à accepter sans abdiquer son empathie ?

Des dix nouvelles inscrites au sommaire, il n’y a pas grand-chose à jeter. On retiendra surtout « Peuple de sable de poussière », où l’auteur imagine la rencontre entre un trio de post-humains, affectés à la garde d’une concession minière, et d’un chien perdu. Toute vie naturelle étant désormais impossible sur Terre en raison de la pollution et de la surexploitation, nos trois bougres se demandent comment un tel fossile vivant a pu survivre. L’animal les distrait pour un temps de leurs occupations habituelles — se couper les membres et les regarder repousser. Il réveille aussi un truc archaïque, terré dans un coin de leur caboche, dont ils ont oublié le nom, mais qui leur fait tout drôle, au moins provisoirement. Changement de tropisme avec « Le Pasho », où Bacigalupi rejoue l’affrontement entre la tradition et le changement avec une problématique qui n’est pas sans rappeler celle de Kirinyaga de Mike Resnick. Assez réussi pour son ambiance, mais pas davantage. Avec « Le Chasseur de Tamaris », l’auteur retrouve la veine écologique, celle où il s’exprime de la façon la plus talentueuse. Ici, l’histoire se déroule dans le Sud-Ouest des États-Unis. L’eau étant devenue une denrée précieuse, les mégalopoles en viennent à faire la guerre pour assécher l’arrière-pays désormais laissé aux « tiques d’eau », ces marginaux ne renonçant pas à cultiver un lopin de terre, histoire de rester libres. Sur l’air bien connu du pot de terre contre le pot de fer, la nouvelle évoque le spleen du pionnier voyant s’effacer de son vivant la Frontière et son absence de contraintes sociales.

« L’Homme des calories » et « Le Yellow Card » s’inscrivent dans le même futur que La Fille automate. Un avenir crédible, sombre, abordé du point de vue des plus miséreux. Le premier texte nous emmène au fil du Mississippi, en compagnie d’un réfugié climatique contraint de trafiquer pour survivre. Contacté par un ami pour exfiltrer un passager recherché par les compagnies caloriques, le voilà embarqué dans un périple dangereux au milieu des cultures transgéniques, des patrouilles de la PI, des barges de céréales et des cités abandonnées aux Cheschire, ces chats caméléons qui ont supplanté leur souche naturelle. Le second offre un aperçu du Bangkok de La Fille automate. Le texte peut se lire à la fois comme un prélude au roman ou une préquelle pour ceux qui l’ont déjà lu.

Ces cinq nouvelles justifient déjà à elles seules l’achat du recueil. Mais, si le doute persiste, « La Pompe six » vient le lever définitivement. Avec cette novelette, on touche en effet à la perfection. Portrait d’une ville tombée en déshérence, en passe d’être submergée par sa propre merde, le texte nous décrit la fin du monde, au rythme nonchalant des pluies de béton et des pannes à répétition. On assiste à une sorte de dévolution tranquille, une catastrophe au ralenti bien plus irrémédiable que tous les fléaux cinématographiques. Un texte très fort, récompensé à juste titre par un prix Locus.

Arrivé au terme de cette longue chronique, force est de reconnaître le caractère incontournable de La Fille-flûte. On est frappé à la fois par l’effet de réel du recueil, par les émotions et les spéculations que Paolo Bacigalupi arrive à brasser en si peu de mots. Un must-read, on vous dit !

fille-fluteLa fille-flûte et autres fragments de futur brisés (Pump Six and Others Stories, 2008) de Paolo Bacigalupi – Éditions Au diable vauvert, mai 2014 – Réédition J’ai lu, 2015 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke, Laurent Queyssi, Julien Bétan, Sébastien Bonnet et Claire Kreutzberger)

L’Alchimiste de Khaim

Petite pause lecture avec une novella de Paolo Bacigalupi, la Révélation SF de ces dernières années en ce qui me concerne. L’auteur s’octroie avec L’Alchimiste de Khaim une courte récréation avec un conte fantastique qui ne dépareillerait pas dans la bibliographie de Neil Gaiman.

Petite cité insignifiante, Khaim est devenue, par la force des choses, l’ultime bastion du monde libre. Pourtant, elle semble sur le point de perdre la guerre menée depuis des années contre les assauts du roncier géant qui a englouti inexorablement sous ses vrilles barbelées l’Empire. Rien ne paraît en effet en mesure de repousser, voire de ralentir, la prolifération du végétal et de ses épines empoisonnées. Ni la proscription de la magie, la principale cause de la croissance des ronciers, ni les brigades de conscrits chargées de défricher les abords de la ville. L’Empire se réduit ainsi à une peau de chagrin au grand dam du Maire de Khaim et du Majistère Scacz qui voient les réfugiés affluer et le désordre progresser. Du fond de son atelier, où il se livre à des expérimentations depuis des années, Jeoz pense avoir trouvé le moyen d’éliminer la menace. Une méthode alchimique dont il espère tirer profit pour soigner sa fille. Seuls les sorts semblent en effet la soulager du mal qui peu-à-peu l’asphyxie. En détruisant les ronciers, l’alchimiste pense pouvoir lever l’interdiction pesant sur la magie et ainsi offrir un avenir à sa progéniture. Hélas, le Maire et Scacz réservent à son invention un autre usage…

« Chaque lanceur de sorts a une bonne excuse. Si nous offrions des grâces individuelles, nous commettrions un suicide collectif. C’est un joli puzzle pour l’éthique d’un homme tel que vous. »

Sous les dehors faussement enfantin du conte, L’Alchimiste de Khaim propose un questionnement moral bigrement adulte. L’amour paternel de l’alchimiste Jeoz y fait l’amère expérience de la duplicité du pouvoir. Paolo Bacigalupi confronte l’intérêt général à l’intérêt privé, mais sans chercher à opposer l’un à l’autre. Il s’attache plutôt à démonter les ressorts intimes des motivations humaines, posant le dérèglement de la nature, ici incarné par le développement des ronciers, comme la conséquence des activités humaines, en particulier l’usage inconsidérée de la magie et l’hubris des majistères. Bref, l’auteur américain ne s’éloigne finalement pas de ses thématiques habituelles. Il se contente juste d’en varier la forme, donnant naissance au passage à un monde fantastique joliment troussé.

Voici donc une lecture bien sympathique, à intercaler entre deux pavés plus exigeants ou en attendant la traduction du prochain roman de Paolo Bacigalupi.

LAlchimiste-de-Khaim_3501L’Alchimiste de Khaim (The Alchemist, 2011) de Paolo Bacigalupi – Éditions Au diable vauvert, 2014 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)

La Fille automate

XXIe siècle. Dans un monde ravagé par l’épuisement du pétrole, le réchauffement climatique et les pestes génétiques – rouille vésiculeuse, cibiscoses, charançons transpiratés et autres joyeusetés –, le royaume de Thaïlande demeure un havre de stabilité dans une Asie en déroute.
Mais tout cela n’a été possible qu’au prix du sacrifice des terres contaminées, de leurs habitants et d’un contrôle draconien des frontières. À la pointe du combat, les Chemises blanches se montrent d’une intransigeance redoutable dans leur traque des produits importés illégalement. Malheur au contrevenant ou au migrant si sa licence ou sa yellow card n’est pas à jour. Malheur à lui s’il n’est pas en mesure de prouver sa bonne foi ou d’adoucir la punition par un bakchich salutaire.
Pendant que l’immense majorité de la population survit dans le cloaque assiégé par la mer qu’est devenu Bangkok, certains dirigeants thaïs envisagent de rétablir la liberté du commerce, ouvrant le pays aux convoitises des compagnies caloriques. Car le Royaume abrite un trésor. Une réserve précieuse de semences inviolées. Un creuset pour élaborer de nouvelles souches végétales en mesure de résister aux mutations des pestes génétiques.

Bienvenu dans le meilleur des mondes. Avec La Fille automate, Paolo Bacigalupi accouche d’un futur terriblement crédible, tant les maux qu’il décrit nous semble déjà familiers. Porté en germe dans les nouvelles « L’homme calorique » et le « Yellow Card » (disponibles dans le recueil La Fille-Flûte), le roman développe les pistes esquissées à cette occasion.
D’un point de vue moral, l’avenir imaginé par l’auteur américain n’apparaît ni pire, ni meilleur que le nôtre. Il ne fait qu’en poursuivre la logique libérale et capitaliste. Le repli économique provoqué par l’épuisement du pétrole entraîne un chaos provisoire dont les effets ne sont perceptibles qu’au plus bas de l’échelle. L’allongement de la durée des déplacements, les famines et guerres résultant de la contraction du marché redistribuent les cartes géopolitiques au détriment du monde émergent. Ce bouleversement global favorise une nouvelle domination, une néo-colonisation profitant aux compagnies caloriques occidentales, à leurs semences brevetées et leurs chimères transgéniques.
À l’instar de Ian McDonald, Paolo Bacigalupi ne craint pas d’aborder le futur par le truchement d’un pays se situant en-dehors de la civilisation judéo-chrétienne. Il prend son temps pour nous immerger dans ce décor étranger, dévoilant par une foule de petits détails, sa vision du futur. La Fille automate fourmille d’une multitude d’idées contribuant à donner de la substance à la cité foisonnante de Bangkok. Le roman n’en paraît que plus cohérent et authentique.
Si la dimension prospective prévaut, cela ne se fait pas au détriment de l’aspect humain. En fait, l’histoire se déploie à hauteur d’homme, trois destins individuels, trois points de vue qui nous permettent de saisir, à leur modeste échelle, les changements irrémédiables impactant le monde. Hock Seng appartient à la diaspora chinoise ayant essaimé dans toute l’Asie pendant la période de l’Expansion. Chassé de Malaisie par une révolution islamiste, il a tout perdu : sa famille, son entreprise, son avenir. Depuis, le vieil homme vit en sursis à Bangkok, yellow card à la merci des Chemises blanches. Il n’a pourtant pas perdu tout espoir. Les plans secrets d’une pile révolutionnaire, conservés dans le coffre-fort de son employeur, arrivent à point nommé pour rebâtir sa fortune.
Anderson Lake est toléré dans le Royaume. Il bénéficie du statut de farang auprès des Thaïs. Autant dire un étranger, un de ces démons blancs qui, par le passé, ont exploité le pays, méprisant la fierté et l’Histoire de ses habitants. Lake dirige une entreprise à Bangkok. Celle qui emploie Hock Seng. Mais en réalité, il sous-marine pour le compte d’une grande compagnie calorique, à la recherche d’un moyen pour accéder à la réserve secrète de semences du Royaume.
Kanya évolue dans l’ombre de son mentor Jaidee, le Tigre incorruptible des Chemises blanches. Leur mission a longtemps été vitale pour la Thaïlande. Mais depuis peu, ils sentent que la discipline se relâche. L’écologie et la chasse aux produits transpiratés ne semblent plus prioritaires. L’économie et le commerce prennent peu-à-peu le dessus. Les deux fonctionnaires perçoivent que les frontières bougent dans les sphères du pouvoir. Mais pour Jaidee, protéger le Royaume importe plus que tout. Alors, tant pis s’il piétine les plate-bandes d’un supérieur. De toute façon, sa popularité le rend intouchable. Un avis que Kanya semble partager, même si elle cache un double-jeu…
À la charnière de ces trois trajectoires personnelles, Emiko incarne l’avenir, celle d’une post-humanité plus adaptée aux bouleversements de la biosphère. Abandonnée par son propriétaire japonais, considérée comme quantité négligeable, voire comme une abomination génétique par les patrouilles de Chemises blanches, il lui faut survivre dans Bangkok, en attendant le moment propice pour gagner sa liberté. Il lui faut supporter les sévices du public de la boîte où elle se donne en spectacle secrètement pour le compte du farang qui l’a recueillie.

Avec ce premier roman, Paolo Bacigalupi réalise un coup de maître, excusez du peu. La crédibilité du décor et des personnages concourent pour beaucoup dans cette réussite. Le rythme et l’intrigue à plusieurs échelles n’y sont pas étrangers non plus. Mais par-dessus tout, La Fille automate se montre d’une grande justesse dans sa description du futur et d’une intelligence admirable dans ses spéculations, tant environnementales que géopolitiques.
Dommage que l’auteur se soit cantonné par la suite dans des romans pour la jeunesse.

la-fille-automateLa Fille automate (The Windup Girl, 2009) de Paolo Bacigalupi – Éditions Au Diable vauvert, février 2012, réédition J’ai lu, 2013 (Roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)