Un colosse

Faisons court. On est plus habitué à lire Pascal Dessaint dans le genre du roman noir et social. Avec Un colosse, il choisit de s’intéresser à un personnage du réel ayant vécu entre les XIXe et XXe siècle, retraçant à l’aide des sources de l’époque et de son imagination le parcours dramatique d’un homme simple, né sous le signe de la monstruosité. Jean-Pierre Mazas était en effet une célébrité dans son pays, terme à prendre ici dans l’acceptation du terroir. Un lutteur invaincu dont Villeneuve-lès-Lavaur, mais aussi Lavaur ou le village de Verfeil se disputent le lieu de naissance.

De son vivant, le bonhomme a suscité une forte impression parmi ses contemporains, rassemblant sur sa personne tous les superlatifs. Pourtant dans la carcasse du géant se trouvait un simple paysan, métayer attaché à sa terre par la servitude et soumis à la tyrannie d’un propriétaire plus soucieux de rente que du bonheur de ses serviteurs. De quoi remettre à leur place les laudateurs de la « Belle Époque ». Et, pendant qu’à Paris on bâtit la tour de monsieur Eiffel, sommet de l’exposition universelle de 1889, Jean-Pierre Mazas connaît une gloire aussi rémunératrice qu’éphémère. Jusqu’au jour où il s’effondre, cisaillé par la douleur. Il ne sait pas encore qu’il est atteint d’un dérèglement hormonal, cause de son gigantisme, agissant sur son squelette. Il finit par se tasser, s’étioler, rejoignant le cortège des phénomènes de foire qui fascinent le chaland, vivant petitement jusqu’à sa mort prématurée dans la misère.

De tous ces faits, Pascal Dessaint tire un court récit, s’attachant autant à l’homme qu’à décrire l’époque. Il dresse un portrait sensible, entre invention littéraire et enquête, s’efforçant de combler les trous dans la vie de Jean-Pierre Mazas, mais réservant aussi ses piques à la société qui l’a vu naître. Un monde guère différent du nôtre où la singularité suscite fascination et malaise mais aussi une curiosité dévoyée. Une période en proie au vertige de la modernité, où les pratiques héritées de l’Ancien régime s’accommodent finalement très bien du suffrage universel et de la République. Les lecteurs de Xavier Mauméjean retrouveront dans ce court texte comme un écho hexagonal de son Lilliputia. Les nostalgiques de la série inachevée La Caravane de l’étrange (Carnivàle), voire du Éléphant Man de David Lynch, apprécieront la parenté thématique de l’ouvrage avec ces récits fictifs. Mais au-delà des comparaisons, Pascal Dessaint restitue surtout ici l’engouement populaire pour les spectacles de lutte, guère respectueux des règles académiques, et pour les phénomènes de foire, objets d’un voyeurisme sordide, y compris dans le milieu médical. Comme un avant-goût de la société du spectacle.

D’aucuns jugeront sans doute l’histoire de Jean-Pierre Mazas un tantinet maigre, d’un point de vue romanesque. Les habitués de Pascal Dessaint retrouveront pourtant avec Un colosse la plupart des thématiques d’un auteur attaché aux angles morts de notre société. Un auteur déterminé à mettre en lumière l’inhumanité fondamentale de nos comportements face aux marginaux, aux gueules cassées de l’existence.

Un colosse – Pascal Dessaint – Éditions Rivages, mai 2021

Le Chemin s’arrêtera là

Seize ans au compteur, Louis vit dans les parages de la zone industrialo-portuaire de Dunkerque. Privilège de la jeunesse, il a de la curiosité à revendre, mais son avenir se limite à l’horizon gris de la Mer du nord. Depuis que sa mère est morte, écrasée par un poids-lourd alors qu’elle regagnait des lieux plus calmes après une énième dispute avec son mari, il habite désormais avec Michel, un taiseux amer, solitaire depuis que son épouse l’a quitté. Aux dernières nouvelles, elle serait d’ailleurs mourante, le corps rongé par le cancer. Et puis, il y a Wilfried, un sale type cruel, père de trois bons à rien. Le bougre souffre sous la coupe d’une compagne tyrannique, ne trouvant son bonheur qu’en pratiquant la pêche en surfcasting sur la digue. Il y côtoie souvent Cyril qui vit non loin de là avec sa fille Mona, dans une caravane posée dans les dunes au bord de l’eau, avec comme seul paysage les kilomètres de quais du port et ses grues-portiques. Il croise aussi Gilles, un gosse qui ne rêve que de tuer un phoque, histoire de se venger de son père, une brute dont il garde la trace des coups sur tous le corps. Sans oublier Jérôme, célibataire sans ambition autre que celle d’entretenir la maison familiale contre les dunes qui la dévorent peu-à-peu. Entre mer et port, la digue héberge un microcosme fracassé, sans avenir et au passé douloureux. Un terroir propice à tous les drames, y compris les plus sordides.

« Ce n’est pas l’horizon qui nous manque, mais l’imagination. Avec de l’imagination, je supporterais mieux la réalité, je trouverais de la consolation. »

En cinq instantanées pris sur le vif, Pascal Dessaint dresse le portrait d’une humanité dépouillée de toute dignité, condamnée aux marges insalubres de la société industrielle, avec comme unique horizon les fantômes d’un passé ayant dénaturé et souillé irrémédiablement l’environnement. Un quart-monde sans perspective, si ce n’est de rejouer chaque jour la comédie d’une existence superflue, dépourvue de la capacité à se projeter, à sortir de sa condition présente. On les a ainsi privés de tout, d’espoir comme d’avenir, les poussant à la méchanceté et à adopter des mœurs répugnantes. De pire en triste.

Entendons-nous bien, le propos de Pascal Dessaint ne se limite pas à l’injonction salauds de pauvres !, incitant le lecteur à se complaire dans ses préjugés. L’auteur ne fait pas davantage œuvre de voyeurisme en décrivant les habitudes douteuses des habitants de ce microcosme. Il décrit juste des existences détruites par un monde absurde, plaçant l’intérêt bien compris au-dessus de l’intérêt général ou de la simple empathie pour autrui. On encaisse ainsi les coups reçus par les personnages, leurs rancœurs personnelles et leurs vices. La médiocrité ambiante nous étouffe littéralement et l’on attend longtemps avant de voir poindre une petite lueur d’optimisme.

Dans une veine sociale semblable à celle de Les Derniers jours d’un homme, Pascal Dessaint nous livre donc un roman d’une noirceur indéniable, pourtant ponctué d’images d’une force et d’une beauté lumineuses. Il y décrit une humanité abandonnée sur le bord du chemin par la mondialisation. Une humanité qui se laisse aller à ses pires travers pour se donner l’impression d’exister encore. Il nous rappelle enfin que si la misère pousse au crime, les causes de cette misère sont elles-mêmes aussi un crime.

Le Chemin s’arrêtera là de Pascal Dessaint – Éditions Rivages/Thriller, janvier 2015