L’Exilé

Hallstein « l’Islandais » a été banni par l’Althing après avoir tué son ami Hrafn. Sept ans plus tard, au terme d’un exil accompli comme mercenaire en Irlande et en Grande-Bretagne, il revient au pays avec deux compagnons, persuadé d’y retrouver son père. Mais, celui-ci est mort, laissant sa ferme à son épouse Solveig et à son fils Ottar. En dépit des droits de sa belle-mère et de son demi-frère sur le domaine, il ne se résout pourtant pas à abandonner son héritage, une terre riche en arbres dont le bois très rare sur l’île vaut argent. La ferme est également convoitée par Einar, le frère d’Hrafn, qui entend bien épouser Solveig pour accroître sa puissance et souhaite toujours tirer une vengeance sanglante de la mort de son frère, malgré la décision de l’Althing. Autant dire que le retour d’Hallstein ne s’annonce pas sous les meilleurs augures…

Histoire de changer de médium, j’ai profité de l’été pour découvrir un roman graphique édité par les classieuses et confidentielles éditions Anspach. Bien m’en a pris, comme on va le voir, mais compte tenu de mon engouement pour le sujet, je ne prenais pas un grand risque. Erik Kriek est un auteur néerlandais, guère connu dans nos contrées. Si je ne m’abuse, on lui doit l’adaptation de nouvelles de H.P. Lovecraft (L’Invisible et autres contes fantastiques, paru chez Actes Sud/l’An 2). Passionné par les sagas et l’Islande, il a cherché ici à transmettre cette passion sous la forme d’un récit de vengeance familiale sur fond de lutte pour le pouvoir, de paganisme et de sorcellerie. Et, à mon sens, il a parfaitement réussi.

Nous sommes maudits, mon frère ! Je suis devenu ton assassin. Puisse nul ne jamais l’oublier : implacable est le jugement des nornes.

Marqué du sceau de la fatalité, de la culpabilité et des représailles familiales, L’Exilé déroule un crescendo dramatique assez bluffant que n’auraient pas désavoués les auteurs des sagas islandaises. Le roman graphique raconte le retour d’un guerrier viking sur sa terre natale après sept années d’exil. Le bonhomme espère avoir fait table rase de son passé de violence, en dépit des cauchemars sanglants qui le hantent encore et qui constituent autant de flash-back sur les faits qui ont conduit à son bannissement. Mais, si le temps a modifié sa nature impétueuse, il n’en va pas de même pour ceux qu’il a laissé derrière lui. Bien au contraire, les haines recuites et l’appétit de vengeance ont prospéré, se conjuguant aux convoitises des uns et des autres.

Soucieux de vraisemblance, Erik Kriek reconstitue assez fidèlement les mœurs, la vie  des fermiers et les traditions de l’Islande du Xe siècle, montrant ainsi la qualité de ses connaissances. Il livre d’ailleurs ses sources et un bref lexique en fin d’ouvrage pour attester de sa documentation. Et s’il triche un tantinet avec l’histoire, il ne craint pas de l’affirmer. Après tout, c’est ce qui rend aussi la fiction amusante. Bref, L’Exilé a de quoi réjouir l’amateur de la civilisation scandinave. Un peu moins celui qui s’attend à lire une histoire manichéenne jalonnée des poncifs habituels sur la furie des hommes du Nord. Bien au contraire, le récit lorgne davantage vers la description naturaliste et authentique d’un mode de vie attaché à l’essentiel. Une tragédie dont le dénouement appelle un éternel recommencement.

D’un point de vue graphique, L’Exilé touche au sublime. La bichromie, un dégradé de gris et de rouge sanguin pour les visions cauchemardesques, l’usage de contrastes très appuyés pour souligner les traits burinés des visages, contribuent ainsi à magnifier les paysages de l’Islande, de ses côtes sauvages où nichent les macareux, aux landes de pierre survolées par les corbeaux, en passant par les forêts de bouleaux étiques. Un aspect spectaculaire qui pousse à la contemplation et où l’homme se trouve réduit à une place minuscule et précaire.

Pour toutes ces raisons, L’Exilé me semble une lecture hautement recommandable dont le graphisme et l’histoire ne peuvent que réjouir l’amateur de sagas scandinaves.

L’Exilé de Erik Kriek – Éditions Anspach, juin 2020 (roman graphique traduit du néerlandais par Philippe Nihoul)