Spartacus

Figure iconique et populaire, notamment auprès des penseurs communistes, Spartacus nous est sans doute plus connu grâce au roman de Howard Fast et grâce à son adaptation hollywoodienne par Stanley Kubrick, avec le sémillant Kirk Douglas dans le rôle titre. Les sources antiques sont quant à elles beaucoup moins prolixes sur le sujet, si l’on fait abstraction de Salluste, cantonnant l’esclave thrace au mauvais rôle. À la décharge des Romains, reconnaissons qu’il n’est jamais très agréable de relater ses propres défaites, surtout lorsque l’ennemi appartient à l’engeance servile, les maîtres préférant louer leurs vertus plutôt que leurs vices et faiblesses. Bref, la Troisième Guerre servile est surtout la guerre Spartacus, le gladiateur ayant montré quelques qualités militaires pour organiser les rebelles, au point de menacer le cœur même de la République.

Gagnons maintenant un peu de temps en passant outre le sempiternel résumé. En lisant le Spartacus de Romain Ternaux, on se rend compte assez rapidement qu’il n’entre pas dans ses intentions de nous livrer une énième variation sur le personnage du gladiateur et encore moins d’en dresser un panégyrique fiévreux (sploush sploush!). Bien au contraire, il nous convie à un exercice de démythification qui confine à la pochade adolescente. Spartacus est ainsi descendu de son piédestal en marbre, ravalé au rang d’individu médiocre à tous points de vue. Dépourvu d’une véritable ambition, si ce n’est celle d’échapper à son épouse tyrannique et nymphomane, il affronte dans les arènes de Capoue les adversaires proposé par Lentulus, son manager (oups ! Je veux dire laniste), subissant au quotidien les moqueries de Faustus, son alter-ego dans les combats. Jusqu’au jour où STOP ! Il se découvre une conscience politique et prend les armes contre l’oppresseur romain. En fait, il manifeste surtout son mécontentement après un énième coup fourré de Lentulus, le bougre lui ayant piqué la prostituée qu’il comptait lutiner en guise de repos du guerrier. A partir de cet incident, tout se précipite et il devient le jouet d’événements qui le dépassent et dont il se contente d’accompagner le déroulement.

On le voit, tout ceci prête surtout à rire et si l’on retrouve grosso-modo les étapes du périple de Spartacus dans la péninsule italienne, les subtilités du voyage et des batailles sont remisées en arrière-plan pour céder la place aux ratiocinations du gladiateur thrace, dévoilant toute l’ampleur de sa vacuité intellectuelle et de ses obsessions cauchemardesques. Quant à l’historicité du bonhomme, elle subit les derniers outrages d’une langue anachronique et imagée qui évoque le pire (ou le meilleur) des sketchs des Nuls (je sais, je suis vieux). Hélas, Romain Ternaux n’évite pas l’écueil de la lourdeur, les répétitions finissant par se montrer un tantinet ennuyeuses et l’aspect transgressif du récit cédant même la place à une narration plan-plan. Tant pis !

Bref, le Spartacus de Ternaux est une odyssée piteuse, bestiale, pour ne pas dire trash, un déferlement de foutre, de sang et de sueur, où l’auteur passe l’épopée du meneur d’hommes au prisme d’un mauvais esprit grinçant et d’une pléthore de sarcasmes vachards. C’est rigolo tout plein, mais il ne faut pas en attendre autre chose.

Spartacus de Romain Ternaux – Éditions Aux Forges de Vulcain, septembre 2017

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Roi

A l’ombre des oliviers, quelque part entre Toscane et Ombrie, Turpidum, la dernière cité libre étrusque s’apprête à rendre les armes devant l’envahisseur romain. Depuis la chute de la capitale de la Dodécapole, l’Imperium républicain s’est porté vers d’autres horizons, au-delà du détroit de Messine, en Sicile. Mais la Première Guerre punique coûte cher. Elle impose des ponctions plus sévères, en hommes, argent et armes auprès des cités soumises à Rome. Aussi, le roi de Turpidum se voit-il rappeler à ses obligations avec l’arrivée d’envoyés de l’Urbs. De quoi mettre un terme à l’illusion d’indépendance entretenue jusque-là.

Délaissant les accents pompiers de l’épopée, Mika Biermann nous livre avec Roi une version plus prosaïque et malicieuse de la fin de la civilisation étrusque. Sur fond de nature bucolique et indifférente aux turpitudes de l’Histoire, il mêle le péplum à la satire, multipliant les anachronismes de langage, pour mettre en scène une tragi-comédie bouffonne et décalée.

« Quelle est la différence entre un roi et un taureau ? Ben voyons, le taureau rentre entièrement dans l’arène. »

Point d’Alexandre conquérant dans ce court roman. Juste des existences vulgaires, des caractères perdus dans les rêves d’une grandeur appartenant au passé. D’abord Larth, jeune roi malingre et un tantinet dérangé depuis la mort héroïque et vaine de son père, décapité puis démembré par les Romains. Puis sa mère, confinée dans sa chambre sur son lit de mort, n’en finissant pas de se décharner, rongée par un mal inexorable. Son épouse, jeune donzelle délurée, insatisfaite du point de vue charnel, on la dit même encore vierge. Son conseiller, le wêzir, un oriental maquillé comme une mercedes volée, qui prône la tempérance envers l’envahisseur romain, tout en envisageant l’avenir avec fatalisme. Sans oublier Velka, sa vieille nourrice au propos paillard et iconoclaste. Enfin, tout une ribambelle de personnages secondaires, gladiateurs désabusés, commerçants plus attachés aux affaires qu’à leur patrie, gardes velléitaires et enfants mal élevés. Quant aux Romains, ils sont dépeints comme une armée de rustres, de paysans mal dégrossis, sûrs de leur force et du sens de l’Histoire.

Remarquable par son inventivité et sa truculence, Roi se révèle un récit enchanteur et amusant où sous l’apparence de la farce affleurent le drame et une sourde mélancolie.

« Vous savez quoi ? Un monde heureux, ça serait un monde sans route. On resterait assis à l’ombre d’un noisetier, les pieds dans le ruisseau, en train de boire un lait de chèvre. On binerait son potager. On écouterait le bourdonnement des ruches. Un satyre bénévole, juché sur le mur, veillerait. Aucune goule à l’horizon. Aucun conquérant. »

Roi de Mika Biermann – Éditions Anacharsis, 2017