Au-delà du Gouffre

Cinquième ouvrage de la collection coéditée par le Bélial’ et les Quarante-Deux, Au-delà du Gouffre propose dans un recueil sans équivalent outre-Atlantique une sélection des nouvelles de l’auteur canadien Peter Watts. Douze textes issus du recueil Beyond the rift paru chez Tachyon Books plus quatre textes postérieurs, le tout précédé d’un bref avant-propos et suivi par une postface de Watts lui-même et une autre de Jonathan Crowe. Évidemment, la recension ne serait pas complète s’il n’était fait mention de la traditionnelle bibliographie d’Alain Sprauel.

Que dire de Peter Watts, si ce n’est que son œuvre propose du sense of wonder en barre, mélange stimulant de culture geek, de hard SF, de sidération et de visions dangereuses. Bref une science fiction inventive, mais sans aucune bienveillance pour le genre humain. Bien au contraire, l’auteur serait plutôt du genre à vouloir botter les fesses de l’humanité, histoire de la faire tomber du piédestal où elle s’est juchée avec roublardise.

Pour Watts, les choses sont claires. L’être humain n’est qu’un amas protoplasmique avec un cerveau n’ayant guère évolué depuis la Préhistoire. Rien ne ravit davantage l’auteur que de lui rappeler sa fragilité, ses limitations neurologiques et sa finitude dans le grand concert cosmique de la vie. Très imaginatif lorsqu’il s’agit de mettre en scène l’altérité dans son acception la plus radicale, il ne nourrit cependant guère d’illusions quant aux motivations extraterrestres, évitant ainsi l’écueil de l’anthropomorphisme. Sa formation de biologiste marin lui fait appréhender la vie comme un univers violent et amoral, relevant d’une logique darwinienne fondée sur la survie, la compétition et la dissémination, au détriment de la collaboration ou de la symbiose.

D’aucuns voient dans Peter Watts un faiseur de futurs dystopiques. Dans la plupart, voire la majorité de ses histoires, l’avenir est incontestablement sombre, bien éloigné des visions d’une science fiction avide de progrès technologique et social. Pourtant, comme lui-même le clame bien fort, ses histoires paraissent bien gentilles comparées à la réalité du monde dans lequel nous vivons et dans lequel nous nous voilons la face, emmurés dans notre petit confort personnel. Et puis, la plupart de ses personnages finissent en général par s’en sortir, certes en choisissant la moins pire des solutions… Si l’on souhaite absolument qualifier Peter Watts, disons qu’il se définit comme un optimiste généreux dans sa colère, sans illusion quant à la nature biologique de l’être humain, et ne pardonnant surtout pas aux élites politiques, économiques, religieuses ou médiatiques, leur mascarade. Bien loin de l’image de misanthropie qu’on souhaite lui coller.

Parmi les seize textes de Au-delà du Gouffre, bien peu se révèlent médiocres et, en dépit du léger coup de mou de la troisième partie, le sommaire brille par sa grande homogénéité. N’ayant pas l’envie de déflorer le recueil, on se contentera de recenser ceux qui demeurent les plus marquants.

Paru au sommaire de l’anthologie des Utopiales en 2010, « Les Choses » est une fanfiction relevant d’une logique lamarckienne délicieusement tordue. On y retrouve le déroulé de l’intrigue du film culte de John Carpenter, mais du point de vue de l’entité extraterrestre. Viscéral et étranger, le regard de la chose sur l’être humain se teinte d’horreur. Watts parvient à nous faire ressentir l’incompréhension et la répugnance de la créature lorsqu’elle découvre la condition de l’être humain et son inadaptation intrinsèque. Forte impression que ce texte, même après sa relecture.

Autre inversion de perspective et nouvelle réussite avec « Le Malak ». Cette fois-ci, on adopte le regard d’un drone évoluant sur le fil de la conscience. Ange de la mort, création de silice et de matériaux composites, il suit les routines fixées par sa programmation, raisonnant en terme de coût ou de prévision des dommages collatéraux et appréhendant le monde en fausses couleurs, rouge pour les ennemis, vert pour les amis, bleu pour les neutres. Cette nouvelle nous dévoile un aperçu de la vie au temps de la guerre asymétrique, mais du point de vue de l’arme et de l’intelligence artificielle.

La deuxième partie du recueil se compose de trois textes qui offrent une unité thématique plus forte, nous projetant dans l’espace à bord d’un vaisseau lancé dans la construction de portails utilisant la technologie des trous de ver (roman à paraître bientôt). Hélas pour ces pionniers, l’instantanéité du déplacement spatial n’est pas promise. Ils voyagent sans espoir de retour, à une vitesse relativiste, plongés dans un sommeil cryogénique, et sont ranimés par l’IA du vaisseau lorsque apparaît une difficulté imprévue. Avec sa sphère de Dyson vivante et sa plongée au cœur des couches superficielles d’une étoile, « L’Île » et « Géantes » sont un condensé de tension, de spéculations vertigineuses et de sidération brute. Une émotion inhérente à la hard SF, ayant les mêmes effets qu’une drogue dure.

Laissant de côté la troisième partie et sa thématique axée sur la religion, hélas portée par des textes un tantinet faibles, on retrouve dans les quatrième et cinquième parties du recueil des nouvelles plus vigoureuses. Sorte de préquelle au roman Échopraxie, « Le Colonel » prolonge la compétition entre les simples humains augmentés et les intelligences partagées. Quant à « Une niche » et « Maison », ils trouvent leur place dans l’univers de la trilogie « Starfish », se révélant par ailleurs une bonne entrée en matière afin de découvrir l’atmosphère anxiogène de ces romans.

Avec Peter Watts, l’extension du domaine des possibles n’est guère plaisant à découvrir. Il nous confronte à notre condition de créature organique, guidée par des impératifs biologiques rendant les notions philosophiques de liberté ou de libre-arbitre définitivement obsolètes et absurdes. Il nous pousse en tête à tête avec la machine molle imparfaite qui nous définit et nous pousse à agir. Si l’on n’aime pas les avenirs de l’auteur canadien, peut-être vaut-il mieux éviter de se pencher sur notre présent. La dystopie y apparaît finalement comme le roman noir du futur.

Au-delà du Gouffre – Peter Watts – Le Bélial & Quarante-Deux, 2016 (nouvelles traduites de l’anglais [Canada] par Roland C. Wagner, Pierre-Paul Durastanti, Gilles Goullet, Erwann Perchoc.

10 livres incontournables de la SFFF du XXIe siècle

La période estivale étant propice à l’oisiveté, inactivité dont je suis coutumier du fait de ma profession dit-on (ne cherchez pas le paradoxe), je cède bien volontiers au virus* qui circule actuellement dans la blogosphère (ou le blogocosme, je ne sais plus), accouchant non sans douleur d’une liste d’incontournables à lire (ou pas) cet été. Avec deux contraintes à respecter : seulement des titres de science-fiction, fantasy et fantastique, aucune publication antérieure à l’an 2000. Ouch ! Dans la douleur, on vous dit.

(*Mon petit doigt me souffle que le patient 0 serait l’hôte du blog Nevertwhere.)

Envoyons le générique…

Logo réalisé par Anne-Laure du blog Chut Maman lit !

  • Le Sens du Vent, Iain M. Banks. Bien des titres de l’auteur britannique devraient figurer dans cette liste. Aujourd’hui, j’opte pour ce roman en raison de l’émotion qu’il me procure à chaque lecture. De quoi confirmer que la SF est bien une émotion.
  • Le Fleuve des dieux, Ian McDonald. Le futur d’une Inde cosmopolite où se côtoient la technologie débridée et la tradition millénaire, sur fond de castes et d’I.A. Ceci confirme bien que la SF naît de l’altérité.
  • Rêves de Gloire, Roland C. Wagner. Et si ? La SF et l’uchronie partagent le même questionnement, spéculant pour l’un sur l’avenir et pour l’autre sur le passé. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’établir un dialogue avec le présent. Avec ce roman, le regretté Roland C. Wagner a sans doute écrit son oeuvre majeure, prouvant par la même occasion que la SF reste ouverte à tous les possibles.
  • Plus fort que l’éclair/Sept Redditions, Ada Palmer. L’avenir de la Terre, à l’heure de la révolution des transports, de la fin des nations (mais pas de l’histoire) et de la recomposition de la famille. Avec cette utopie ambiguë, Ada Palmer prouve ainsi que la SF est une expérience de pensée philosophique.
  • Anamnèse de Lady Star, L.L Kloetzner. Fascinante enquête autour de l’événement cataclysmique du Satori, le roman de Laure et Laurent Kloetzner dresse le portrait d’un futur tout en nuance et mystère. Quand la SF se pique de métaphysique…
  • La Fille-flûte et autres fragments de futur brisés, Paolo Bacigalupi. Auscultation du présent à l’aune de ses évolutions futures, le recueil de l’auteur américain dresse en dix textes le portrait d’une humanité condamnée à muer pour survivre. La SF bat au cœur de la nouvelle, je ne cesse de le dire.
  • Au-delà du Gouffre, Peter Watts. Avec l’auteur canadien, l’avenir ne frappe pas à notre porte, il la défonce. En seize textes, on découvre les différentes nuances de noir d’un univers à nul autre pareil, bien moins pessimiste qu’on ne le pense (suivez l’actualité pour vous en convaincre). Laissez-vous séduire par le sex-appeal sense of wonder de la SF.
  • Latium, Romain Lucazeau. Des I.A. orphelines de leur créateur, l’homme. Des entités hantées par l’absence de Dieu, évoluant aux limites de la folie. Une tragédie classique aux dimensions d’un space opera. Avec Latium, la SF navigue sur le souffle de l’épopée.
  • Spin, Robert Charles Wilson. Un texte de l’auteur canadien repose toujours sur un équilibre fragile, entre introspection et spéculation, lui conférant les vertus d’un classique instantané. Avec Wilson, la SF joue avec la théorie des cordes…sensibles.
  • La trilogie du Rempart Sud, Jeff VanDermeer. D’une anomalie topographique à la fin du monde connu, du moins tel que nous le définissons, l’auteur américain suscite l’étrangeté, oscillant entre horreur, paranoïa et apocalypse. La SF prône l’abandon des certitudes.

Bonus Fantasy et Fantastique (parce qu’ils le valent bien) :

Autre liste ici.