Ainsi soit-il

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RELIGION ET SCIENCE FICTION

La foi à l’épreuve de la fiction spéculative

Littérature tournée vers l’exploration des possibles, la science fiction consacre une grande partie de son corpus, pour ne pas dire l’essentiel, à ausculter les diverses manifestations de l’esprit humain, y compris celles relevant du fait religieux. Loin de chercher à épuiser un sujet qui mériterait un plus ample développement, le présent article se contentera de livrer quelques pistes, guidé par une problématique, on l’espère, pertinente.

Démystifier la religion

ShambleauSeigneur de lumière

En cherchant à donner une explication rationnelle à des problèmes d’ordre religieux, la science-fiction se livre à un travail de démystification critique. Ainsi, les questions de l’origine de la vie, de l’Homme ou des dieux et des mythes apparaissent comme des thématiques fréquentes du genre. Avec Shambleau de Catherine L. Moore, la Gorgone retrouve son origine extra-terrestre. Chez Roger Zelazny, les mythes inspirent plusieurs romans et nouvelles, parmi lesquels on retiendra surtout Seigneur de Lumière. L’auteur y transpose avec talent la mythologie hindouiste et le bouddhisme sur une autre planète, rejouant la lutte du Bouddha contre ses pairs, via le culte de l’accélérationnisme.

Onzième commandementdune-cover

La SF abonde également en théocraties fournissant autant de visions d’avenir cauchemardesques. La religion y apparaît comme la continuation de la politique par d’autres moyens. Déjà connu pour la nouvelle « Car je suis un Dieu jaloux », où il imagine que Dieu abandonne l’humanité pour faire alliance avec les extra-terrestres qui envahissent la Terre, Lester Del Rey est également l’auteur d’un classique : Le Onzième commandement. Belle illustration des prédictions pessimistes de La Bombe P de Paul R. Ehrlich, le roman s’empare des thèmes de la surpopulation, de la pénurie et de la dictature religieuse. « Croissez et multipliez », l’expression sonne pour Boyd Jensen, condamné à l’exil sur Terre, comme un appel au suicide. Mais, le commandement de l’Église éclectique cache des motifs plus biologiques.

Livre-univers, saga familiale aux accents de tragédie, Dune se révèle d’une complexité stimulante, brassant une multitude de thèmes dans les domaines de la politique, l’écologie, l’économie, la psychologie et la religion. Frank Herbert y imagine une forme de syncrétisme original entre la religion, l’écologie et la génétique, utilisant la notion théologique de prescience.

HypérionEndymion

Endymion de Dan Simmons conçoit un futur où l’Église apostolique et romaine a comblé le vide provoqué par la chute de l’Hégémonie (Cf Hypérion) qui gouvernait jusque-là l’Humanité. Les religieux étendent désormais leur emprise sur plusieurs mondes, via le bras armé de la Pax et le sacrement du cruciforme. Ce symbiote procure en effet à son porteur l’immortalité promise par les textes religieux. Une promesse conférée au prix d’un esclavage programmé par des puissances occultes.

En chair(e) étrangère

Nuit de la lumièreSi l’on considère qu’il existe d’autres espèces douées de raison dans l’univers, quoi de plus naturel pour la SF de s’y frotter et de soulever quelques problèmes moraux. Réputé pour son goût de la transgression, on n’attendait pas moins de Philip José Farmer qu’un peu de fantaisie et de mauvais esprit. Rassemblées dans La Nuit de la Lumière, les aventures du Père Carmody semblent une alternative ludique aux états d’âme. Suite à une révélation, le bonhomme abandonne son existence de crapule et se convertit pour expier ses péchés. Le voilà chargé par l’Église d’affronter de redoutables problèmes théologiques dans toute la Galaxie. Si les tribulations du religieux sont globalement assez légères, elles permettent toutefois de traiter quelques questions métaphysiques ou éthiques sous un angle insolite.

Le-moineau-de-Dieu-640x327Plus dramatique, Le Moineau de Dieu de Mary Doria Russell s’apparente à une parabole religieuse. Vers 2060, après avoir détecté un signal extraterrestre, les Jésuites commanditent une expédition scientifique vers le monde d’où il provient. À sa tête, le père Emilio Sandoz est impatient de rencontrer d’autres créatures de Dieu. Beaucoup plus tard, seul survivant de la mission, il revient sur Terre pour y être jugé. Ce roman d’une grande finesse psychologique pose le problème de la communication avec une autre espèce et s’interroge sur la nature de Dieu. Un must !

enfants_icarePlus connu pour sa collaboration avec Stanley Kubrick sur le film 2001, l’Odyssée de l’espace dont il a tiré parallèlement un court roman, Arthur C. Clarke revient à la religion avec Les Enfants d’Icare. Dans le futur, les extraterrestres ont envahi pacifiquement la Terre apportant leur science et technique aux hommes. Appelés les Suzerains, ils souhaitent guider l’humanité vers la Transformation, favorisant sa fusion avec le Suresprit, une entité avancée qui confine à la divinité. Mais, les Suzerains sont condamnés à agir cachés car ils ont l’apparence du Diable tel qu’on le représente dans la littérature médiévale. Le Bien est-il compatible avec l’image traditionnelle du Mal ? Clarke dépasse le questionnement pour aboutir à un dénouement eschatologique que n’aurait pas désavoué Teilhard de Chardin.

Spéculations théologiques et métaphysiques

La SF ne dédaigne pas les sujets métaphysiques. De nombreux auteurs, et non des moindres, ce sont ainsi illustrés dans ce domaine.

En_remorquant_JehovahIssu d’une famille presbytérienne de Philadelphie, James Morrow se découvre pendant ses études une passion pour les fictions philosophiques et satiriques, en particulier celle de Voltaire et Camus. Humaniste insolent, il choisit de mettre son érudition scientifique et philosophique au service d’un questionnement, souvent drôle, des thèmes religieux et métaphysiques. Volontiers provocateur, l’auteur américain s’empare de la forme du conte pour l’utiliser comme l’outil d’une réflexion amusée sur la croyance, l’athéisme, l’absurdité de l’existence et le sens de la vie. Parmi ses romans, la Trilogie de Jéhovah s’impose comme un incontournable. James Morrow y met en scène la mort de Dieu et ses conséquences, faisant subir divers traitements sacrilèges au corps de l’entité divine.

trilogie_cosmiqueRéputé dans nos contrées pour les Chroniques de Narnia où il laisse affleurer ses convictions religieuses, C. S. Lewis est également l’auteur d’un cycle plus ancien. Écrite entre 1938 et 1945, la Trilogie cosmique lorgne du côté de l’œuvre de H. G. Wells, troquant juste le socialisme contre une foi chrétienne ardente. L’écrivain irlandais prend en effet la Bible au pied de la lettre, imaginant que chaque planète du système solaire a été confiée à la garde d’un eldil, autrement dit un ange. Le Mal est absent de la Création, sauf sur Terre, où l’eldil s’est rebellé contre le Plan de Dieu, condamnant les Terriens au bannissement, au silence, à la souffrance et aux tentations néfastes. Quelque peu surannée, la trilogie vaut surtout pour son premier volet, Au-delà de la planète silencieuse, où Lewis développe sa vision chrétienne du cosmos.

cas de conscienceLa question du Mal revient comme un leitmotiv dans plusieurs autres romans de SF. Elle figure notamment au cœur du propos de Un Cas de conscience de James Blish. Sur Lithia vit une espèce de reptiles géants. Créatures raisonnables dotées d’une civilisation évoluée, les Lithiens ne connaissent ni le mal ni le bien, ignorant la guerre, l’art, le sport et la religion. Leur existence pose problème au père Ruiz-Sanchez, biologiste et prêtre jésuite, délégué par la Terre pour évaluer le potentiel de la planète. Après réflexion, il soupçonne les Lithiens d’être un piège conçu par le Diable pour éloigner l’Homme de Dieu. Avec ce roman, James Blish interroge avec pertinence la nature humaine tout en abordant des questions théologiques. Sans doute un peu aride, Un Cas de conscience n’en demeure pas moins un livre puissant où l’altérité fait office de miroir.

Expérience mystique

Littérature d’idées, la science-fiction apparaît également comme une littérature d’expérimentations formelles et narratives.

voici_l'hommeParu d’abord sous la forme d’une novella en 1967, le roman Voici l’homme paraît incontournable. Michael Moorcock y révèle une vision iconoclaste de la foi récompensée par quelques lettres d’insultes. Le synopsis a le mérite de la simplicité. Souhaitant rencontrer le Christ, Karl Glogauer, un parfait raté, homosexuel occasionnel, emprunte un chronoscape pour retourner dans le passé. Une fois sur place, il s’aperçoit que nul prophète n’est apparu en Palestine. Il choisit donc de combler ce vide, poussant le sacrifice jusqu’à être crucifié à sa place. Au-delà du simple récit temporel, Voici l’homme confronte la foi à la psychanalyse, établissant un lien entre le mysticisme et la sexualité. Centré sur la personnalité névrosée de Glogauer, le récit donne des protagonistes du nouveau testament une image bien différente de celle encensée par l’Église, où Glogauer se montre finalement plus masochiste que croyant.

trilogie divineCréatures omniscientes et mondes truqués abondent dans l’œuvre de Philip K. Dick. L’auteur américain y questionne de manière obsessionnelle la nature de la réalité. Avec la Trilogie Divine (que l’on devrait plutôt appeler Tétralogie si l’on compte Radio libre Albemuth), il fait sauter les ultimes barrières. Fondé sur l’expérience mystique qu’il a vécu en 1974, SIVA, le premier opus de la Trilogie, tente de donner une explication au message reçu par Horselover Fat, double schizophrène de l’auteur. En communication avec un satellite divin, le fameux SIVA (VALIS en anglais), envoyé par des extra-terrestres de Sirius, Horselover découvre que l’Empire n’a jamais pris fin et que le Mal contrôle secrètement le monde, manipulant les mots et donc la réalité. Il semble bien que SIVA ait été conçu par Dick comme un moyen d’analyser sa propre situation, via le platonisme et le gnosticisme. En quête de l’anamnèse, il flirte avec la folie, mais les prophètes ne sont-ils pas des fous eux-mêmes ? SIVA annonce L’Invasion divine, La Transmigration de Timothy Archer étant un peu à part, et prolonge Radio libre Albemuth. L’ensemble est un tantinet abscons mais la plongée dans la psyché de Dick reste complètement fascinante.

Le Maître du Haut Château

Trente années après sa mort, 2012 s’annonce comme l’année Philip K. Dick dans nos contrées, si l’on en croit l’argumentaire des éditions J’ai Lu… Pas moins de quatre omnibus regroupant ses romans de 1953 à 1969, quatre romans entièrement retraduits, un inédit (Gather yourselves together) et la fameuse exégèse de Dick, publiée par Jonathan Lethem, paraîtront entre 2012 et 2013 (raté pour l’exégèse qui végète toujours dans les limbes). Une opération qui déteindra en littérature générale avec la réédition en poche des romans hors genre de l’auteur. Bref, si vous n’aimiez pas Dick, vous risquez de détester cette année, à moins que, succombant aux sirènes de la curiosité, vous ne tentiez un second essai.

the-man-in-the-high-castle-le-maitre-du-haut-chateau-10321986aglavEn prélude à ce débarquement massif dans les librairies, J’ai Lu propose la réédition de Le Maître du Haut Château, seul prix Hugo de l’auteur. Un ouvrage pourvu d’une nouvelle traduction, d’une postface de Laurent Queyssi, avec en supplément les deux premiers chapitres de sa suite inachevée. De quoi réconcilier le lectorat avec ce roman que d’aucuns jugeaient ennuyeux, mais apparaissant ici métamorphosé par le travail de Michelle Charrier. Est-il utile de résumer l’intrigue d’un des romans les plus mémorables de Dick ? Peut-être…

Adonc, les États-Unis ont perdu la Seconde Guerre mondiale en 1948. Près de vingt ans plus tard, l’Allemagne occupe toujours la partie Est du pays, le Japon la côte Ouest, les États des Rocheuses servant de zone tampon entre les anciens alliés de l’Axe. Poursuivant leur politique d’expansion, les nazis ont étendu leur Lebensraum à l’Afrique, exterminant la population noire au passage, et asséchant la Méditerranée. Ils ont lancé leurs fusées dans l’espace à la conquête de la Lune, de Vénus et de Mars, volant pour ainsi dire de succès en succès. Pendant ce temps, le Japon a déployé sa sphère de coprospérité sur les populations soumises à son autorité, exportant un mode d’occupation plus « doux », en accord avec les préceptes du Tao et du livre des mutations, le Yi King.

A l’instar d’Autant en emporte le temps de Ward Moore, une des sources d’inspiration de Dick, un livre vient remettre en cause la réalité de ce monde alternatif. Véritable best-seller, Le Poids de la sauterelle de Hawthorne Abendsen suscite des réactions contrastées. Interdit dans les territoires contrôlés par le IIIe Reich, on peut néanmoins l’acheter librement dans les États-Pacifiques d’Amérique. Si on ne sait pas grand-chose de son auteur — il vit reclus au fin fond du Wyoming — , le livre interpelle toutefois les autorités allemandes et quelques-uns des protagonistes du roman. L’occasion pour Philip K. Dick de nous brosser le portrait d’une poignée de petites gens. Avec leurs qualités et leurs faiblesses : Tagomi, le fonctionnaire japonais, Rudolf Wegener, l’agent de l’Abwehr, Frank Frink, le juif traqué, son ex-épouse abusée par un espion nazi, et Robert Childan, le vendeur d’antiquités folkloriques américaines, tous nous offrent leur point de vue sur ce monde, à la fois semblable et différent du nôtre, où chaque Weltanschauung influe de manière directe ou indirecte sur celle des autres, les précipitant vers une révélation de nature intime. Ces portraits empreints d’une profonde empathie contrastent avec la description du totalitarisme nazi, un sujet sur lequel l’auteur s’est documenté avec une fascination inquiète. Face à ce monde psychotique où les fous ont le pouvoir et où les hommes se comportent comme des robots dépourvus d’âme, les États-Pacifiques d’Amérique apparaissent comme un havre de paix. Une utopie fragile, menacée par les nazis mais également par sa fausseté hypothétique.

Ainsi, l’auteur imagine-t-il une nouvelle fois un univers contaminé par l’incertitude, l’uchronie servant de prétexte pour interroger la réalité. Le doute sur la réalité du monde reste l’un des thèmes majeurs de l’œuvre dickienne. Dans Le Maître du Haut Château, il confine à la mise en abîme, car si la réalité du Poids de la sauterelle n’est pas moins fictive que celle où vivent les personnages du Maître du Haut Château, l’authenticité et l’historicité de notre propre monde ne sont-elles pas aussi sujettes à caution ? Et que penser de la vision de Tagomi ? Bref, Dick se joue du lecteur autant que le Yi king se joue de tout le monde.

Étape essentielle dans la carrière de Philip K. Dick, ce roman méritait cette nouvelle traduction. Remercions les éditions J’ai Lu de lui fournir un écrin à la hauteur de sa réputation. C’est le moins que l’on pouvait faire pour un des auteurs américains les plus importants du XXe siècle. Assertion non négociable.

maître haut châteauLe Maître du Haut Château (The Man in the High Castle, 1962) de Philip K. Dick – J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », janvier 2012 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Le Petit Guide à trimbaler de Philip K. Dick

Philip K. Dick est le plus grand écrivain vivant. De toute façon, il est vivant et vous êtes morts.

(ça, c’est fait)

Quel intérêt à lire un ouvrage comme Le petit guide à trimbaler de Philip K. Dick lorsque l’on adule l’auteur et que l’on a déjà épuisé bon nombre d’essais, autrement plus copieux, à son sujet. Hein ?

La nécessité d’enfoncer les portes ouvertes ?

Une monomanie confinant à la maniaquerie ?

Une compulsion maladive ?

Les hypothèses abondent et ne regardent, au final, que mon psy et moi-même. À bien y réfléchir, faudrait peut-être que je consulte, histoire d’expérimenter les bienfaits du divin divan. Bref, fort opportunément, l’année où l’on a commémoré la non mort de l’auteur américain, les éditions ActuSF ont fait appel à Étienne Barillier pour nous concocter un petit guide, ne tenant pas dans la bouche mais dans la poche, concis, informatif, délaissant l’exhaustivité au profit de l’efficacité. Il s’agit en effet de donner envie, de tracer des pistes à explorer et de faire œuvre de passeur. Sur ce dernier point, le contrat est rempli.

Alors, si ce guide n’apprend pas grand chose au dickophile, juste deux trois informations glanées au détour d’un chapitre, il se révèle toutefois une aide précieuse pour le néophyte, lui indiquant quelques entrées judicieuses pour découvrir Dick. Car s’il est un reproche que l’on ne peut pas faire à Étienne Barillier, c’est celui de verser dans la dickolâtrie. Il n’hésite pas à opérer un tri, mentionnant les livres dispensables (Burn Docteur Futur ! Burn !). Un point sur lequel, en connaisseur, je ne peux qu’approuver.

Subjectif me dira-t-on ?

Sans l’ombre d’un doute, et ce n’est finalement pas plus mal au regard des autres titres de la collection des petits guides, où trop souvent le navrant est mis sur le même plan que l’exceptionnel dans une euphorie bienveillante. Le droit d’inventaire, ça existe aussi en SF.

Le-Petit-Guide-a-trimbaler-de-Philip-K-DickLe Petit Guide à trimbaler de Philip K. Dick – Éditions ActuSF, collection Les Trois souhaits, 2012

Coulez mes larmes, dit le policier

Philip K. Dick n’a eu de cesse d’inoculer au cœur de ses romans des éléments puisés dans son vécu personnel. Un phénomène d’écho perceptible jusque dans ses interrogations métaphysiques sur la nature de la réalité et la définition de l’humain. Une constante faisant dire à certains de ses exégètes que ses fictions peuvent être lues comme des compte-rendus.

Roman de transition, entre l’auteur halluciné des années 1960, sous l’emprise de substances psychédéliques, et le Dick mystique des années 1970, Coulez mes larmes, dit le policier est selon les dires de l’auteur américain, le reflet d’une des pires périodes de sa vie. Intoxiqué par les drogues, en particulier les amphétamines, en proie à une paranoïa obsessionnelle, à la dépression après le départ de son épouse Nancy, Philip K. Dick recherche la compagnie d’autrui, de peur de connaître une issue fatale. Incapable d’écrire, il abandonne le manuscrit de son roman pendant plus d’un an avant de le récupérer auprès de son avocat pour y apporter les ultimes corrections. Un cheminement tortueux dont la France connaît elle-même un épisode inédit. Paru initialement sous le titre Le Prisme du néant, le texte connaît plusieurs avatars. La traduction de Gilles Goullet – dont l’excellence saute aux yeux lorsqu’on l’a compare à la précédente – rétablit le roman dans sa version américaine, sans les coupures empreintes de pudibonderie imposées par Le Masque SF et les mystérieuses interpolations mentionnées par Gérard Klein. On regrette d’ailleurs de ne pas les retrouver en appendice, comme un témoignage du work in progress de l’auteur, même si la postface, où Étienne Barillier rappelle de manière limpide la genèse de ce roman, compense ce manque.

Coulez mes larmes, dit le policier traîne une réputation injuste de texte au mieux secondaire, au pire inachevé, voire raté. De fait, il n’apparaît pas parmi les titres les plus cités par les connaisseurs de l’auteur américain. Pourtant, on touche ici à l’un de ses romans les plus intimes et sans doute aussi les plus touchants. Histoire de réalité fluctuante se dérobant sous les pieds du personnage principal, trip hallucinatoire sur fond de monde dystopique, Coulez mes larmes, dit le policier est sous-tendu par l’empathie pour autrui et par l’amour. Même si les gesticulations de Jason Taverner pour redonner de la substance à sa réalité fournissent le fil directeur du récit, elles s’effacent cependant devant le véritable enjeu du roman. Un enjeu incarné par Félix Buckman, le général de police humaniste et manipulateur. C’est à ce personnage que le titre fait allusion. Lui, le représentant du pouvoir oppressif dont les agissements oscillent entre le calcul égoïste et l’altruisme. Lui, le rouage du système, en lutte secrète contre celui-ci. Lui, le seul personnage humain apte à accomplir un acte complètement désintéressé et sincère. Le point d’orgue d’un roman dont on espère qu’il touchera – dans tous les sens du terme – le plus large lectorat possible. Il le mérite.

coulez-mes-larmes,-dit-le-policier-566094Coulez mes larmes, dit le policier (Flow my Tears, the Policeman Said, 1974) de Philip K. Dick – J’ai Lu, « Nouveaux Millénaires », 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Ci-contre, l’illustration de couverture de la réédition que je trouve plus chouette

Dimension Philip K. Dick

L’anthologie est un art difficile dans lequel Richard Comballot s’est taillé une solide réputation ces dernières années. Les lecteurs des ouvrages parus chez Mnémos (Icares 2004, Mission Alice, Les Ombres de Peter Pan et La Machine à remonter les rêves) et ceux du recueil édité au Fleuve noir (Elric et la porte des mondes) pourront sans doute en témoigner. Dimension Philip K. Dick semble s’inscrire dans cette continuité. Pourtant, le projet est beaucoup plus ancien car, comme Richard Comballot le confie dans l’avant-propos de ce recueil, celui-ci remonte à 2002. Et puis, ce n’est pas ici une créature littéraire mais bien le créateur qui figure au cœur du projet. C’est à l’issue d’un accouchement qui s’est accompli non sans douleur que, finalement, celui-ci voit le jour chez le petit éditeur Rivière Blanche. En effet, paradoxalement, l’intérêt des éditeurs pour un recueil en forme d’hommage à Philip K. Dick a été inversement proportionnel à l’attrait que l’auteur états-unien représente désormais auprès des producteurs de cinéma. Pourtant qui peut nier, sans faire preuve d’une mauvaise foi absolue, l’influence que l’écrivain californien a eu sur bon nombre d’auteurs francophones, toutes générations confondues, comme le démontre le sommaire de cette anthologie ? Qui peut minorer l’aura qui émane toujours de son œuvre ?

Commençons par les textes les moins convaincants de l’ouvrage. Avec « Le Dieu venu du néant », Bruno Lecigne propose un texte qui se veut vif, humoristique et ultra référencé, et qui s’avère au final lourd, surchargé et aussi drôle qu’un sketch de Benny Hill. Avis aux amateurs. Ça ne s’améliore pas avec « Les Oubliettes du Haut-Château » de Daniel Walter. La nouvelle met en scène Philip K. Dick himself dans le contexte uchronique de sa seule œuvre primée : Le Maître du Haut-Château. Pour faire court, disons qu’on s’y ennuie ferme et que le texte aurait mérité de finir dans un cul de basse fosse. « Dankon-club » de Xavier Mauméjean confronte le privé Deckard à Philip K. Dick au cours d’une enquête qui fait appel à la mémétique. Au passage, on est heureux d’apprendre que cette nouvelle a servi de matrice à la novella Poids mort, car celle-ci s’avère aussi poussive que le texte paru aux éditions du Rocher. Fort heureusement, Xavier Mauméjean commet aussi une préface réjouissante (intitulée « Je pense donc je flippe »). Rédigée à la manière d’une dissertation de philosophie, elle introduit un parallèle entre l’œuvre de Dick et le philosophe Descartes. Enfin, « Malédicktion », la nouvelle de Philippe Curval, échappe de justesse au couperet. La narration est pénible et laborieuse mais le dénouement très ubikien rachète l’ensemble.

Toutefois, ces textes ne sont que quelques exceptions dans un ensemble qui brille surtout pour sa haute tenue. À ce propos, la majorité des nouvelles échappent à la tentation du pastiche obséquieux ou de l’exercice de style besogneux. En fait, on a vraiment le sentiment que les différents auteurs se sont emparés pour leur propre compte des thèmes dickiens (qu’est-ce qui définit la réalité ? qu’est-ce qui définit l’humain ?). On constate qu’ils se sont plongés avec plaisir dans la mythologie intime de Dick. Au pire, le contrat est rempli sans panache ; ici je pense à « Les Clones rêvent-ils de Dolly ? » de Richard Canal, ou à « Parce que mon nom est légion » de Jean-Pierre Vernay. Au mieux, le résultat est touchant, voire bouleversant, et l’hommage rendu à Dick empreint d’une sincérité rafraîchissante. Dans le lot, c’est sans aucun conteste le regretté Jean-Pierre Hubert qui tire le mieux son épingle du jeu. « Substance 82 » est un excellent récit dont l’ambiance paranoïaque et pimentée d’une pointe d’humour noir convient idéalement au propos. Dans un autre registre, Alain Dartevelle nous livre deux très belles nouvelles qui empruntent à la fois à la biographie de l’auteur états-unien et à son œuvre. Le dosage entre ces deux éléments est une vraie réussite. Sur un sujet géopolitique sensible (les attentats contre le World Trade Center), Claude Ecken propose, avec « Glissement de temps sur Manhattan », le récit de sa rencontre avec Dick, le 11 septembre 2001. À moins que le WTC ne soit le point focal d’une réalité fluctuante qui échappe à l’auteur lui-même… De son côté, le duo Laurent Queyssi, Ugo Bellagamba, imagine deux uchronies qui sont des réussites tant au point de vue de la justesse du ton que de la narration. Avec « 707 Hacienda way », Laurent Queyssi nous rapporte la rencontre d’un journaliste avec son idole : l’écrivain Jane Dick. Au cours de l’entretien, le fan aborde une question qui lui tient à cœur : quels sont les mécanismes qui ont présidé à l’écriture de son œuvre la plus connue, La Maîtresse du Haut-Château. Est-ce le Yi-King ? Le hasard ? Un coup de bluff ? Et si celle-ci avait été inspirée par son frère défunt : Philip ? La réponse, si elle n’est évidemment pas nette, vaut surtout pour la charge émotive qu’elle suscite. Avec « Le Syndrome de la chouette en plein jour » (dont le titre s’inspire du roman inachevé de Dick), Ugo Bellagamba imagine que l’écrivain n’est pas mort en 1982. Après une courte convalescence, celui-ci s’est retiré dans le Massif Central et a coupé tous les ponts avec le milieu de la S-F et la célébrité. Jusqu’au jour où un jeune fan, qui ressemble à un hybride de Laurent Queyssi et de Ugo Bellagamba, vient lui soumettre un projet de coécriture. La réponse imaginée est tout à fait malicieuse. Pour sa part, Johan Heliot brode avec « La Dernière valse de Philip K. Dick » un hommage qui s’inspire de Dr Bloodmoney. Une fois de plus, sa nouvelle est exemplaire pour sa sobriété et, ce qui ne gâche rien, il se permet même d’inviter en guest stars Stanislaw Lem, K.W. Jeter, Tim Powers et Harlan Ellison. Terminons enfin avec la nouvelle de Jacques Barbéri. Un texte déjanté, lu et relu dans Bifrost et le recueil L’Homme qui parlait aux araignées, mais dont on ne se lasse pas de la dinguerie.

Dimension Philip K. Dick est donc une anthologie tout à fait recommandable. Un recueil sympathique qui recèle quelques vraies pépites. Un ouvrage que l’on se doit de conseiller sur le champ à tout lecteur averti de Philip K. Dick.

dimension_k_dickDimension Philip K. Dick – Anthologie présentée par Richard Comballot, Éditions Rivière Blanche, 2008

Confessions d’un barjo

La réédition dans une nouvelle traduction de Confessions d’un barjo me procure l’opportunité de clamer une nouvelle fois mon addiction pour Philip K. Dick. Si ceci ne vous paraît pas raisonnable, tant pis. Il vous faudra le supporter…

« Je suis constitué d’eau. Ça ne se voit pas, parce que je la retiens. Mes amis sont comme moi. Tous. Le problème, c’est d’éviter que le sol nous absorbe à mesure que nous le foulons, sachant que nous devons aussi gagner notre vie. »

Jack Isidore est un barjo, un abruti, un crétin congénital, un idiot, enfin tout ce que vous voulez. Considéré comme tel par sa sœur cadette Fay et son mari Charley Hume, propriétaire d’une petite usine dans Marin County, Jack s’avère pourtant un observateur très fin de son microcosme familial.
Fay est un vrai garçon manqué n’ayant pas la langue dans sa poche, comme on dit. Une battante, une femme dominatrice, machiavélique qui, une fois mariée à Charley, lui a fait deux filles et l’a enchaîné dans de coûteuses dépenses afin de jouir d’une superbe maison moderne à la campagne. De son côté, Charley le lui rend bien. Individu mal dégrossi, il souffre du contrôle qu’exerce son épouse sur sa vie. Pour oublier ce qu’il considère comme une humiliation, il boit et bat Fay, histoire de rétablir l’ordre naturel des choses.
Lorsque Nathan Anteil s’installe avec sa jeune épouse Gwen dans la tranquille localité de Point Reyes où vit le couple Hume, la routine semble se briser. Homme raisonnable conscient des manigances de Fay, Anteil se laisse malgré tout entraîner dans une déraisonnable relation adultère.
Quant à savoir qui est vraiment le plus barjo dans cette histoire, tout est question de point de vue…

Confessions d’un barjo apparaît comme le plus dickien des romans hors genre de l’auteur. Dickien, par le procédé narratif de la multifocalisation, mise en place ici de manière magistrale. L’histoire se dévoile ainsi au travers du prisme (déformant ?) des points de vue de quatre individus : Jack, Fay, Charley et Nathan. Un récit dramatique où, derrière le ton humoristique, l’image du couple modèle vole en éclats.
Il n’y a pas pire menteur qu’un témoin oculaire affirme un dicton russe. Confessions d’un barjo ne propose pas de point de vue qui soit plus vrai qu’un autre. Tous sont fondés, sincères et pourtant biaisés par l’implication de chaque personnage dans le naufrage général.

Le thème abordé, celui de la folie, s’avère lui aussi très dickien. Qu’est-ce qu’être fou ?
Tout au long de l’histoire, Jack Isidore fait office de fou. Roi des barjos aux yeux de son beau-frère Charley, taré congénital pour sa sœur, son point de vue ouvre et clôt néanmoins le roman. Son compte rendu scientifique de faits prouvés,  selon ses dires, sert de fil conducteur au récit. De notre point de vue, Jack est complètement dingue. Ses raisonnements farfelus donnent lieu aux moments les plus délicieux du roman. Comment juger autrement un individu chapardant dans un supermarché une boîte de fourmis enrobées dans du chocolat dans l’espoir de les ramener à la vie. C’est d’ailleurs dingue d’imaginer que l’on puisse consommer ce genre de mets…
Mais, du point de vue de Jack, les autres apparaissent comme de dangereux barjes qu’il faut éviter absolument. Et lorsque la maisonnée part à vau l’eau, il reste le seul à agir avec logique pour faire face à l’adversité. Le monde pullule de cinglés, de quoi saper définitivement le moral déclare-t-il en conclusion de son expérience chez sa sœur. Les faits lui donnent amplement raison. En cela, Jack se rapproche davantage de l’idiot, ignorant de la réalité du monde extérieur et cherchant à l’ordonner en un cosmos compréhensible à ses yeux. Une attitude très sensée à bien y regarder.

Bref, vous l’aurez aisément compris, s’il y a un seul livre de Dick à lire, en-dehors du genre, Confessions d’un barjo semble incontournable… De mon point de vue.

confessions-dun-barjoConfessions d’un barjo (Confessions of a Crap Artist, 1959) – Éditions J’ai Lu, janvier 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nathalie Mège)

Osama

Comme tout le monde le sait, Oussama ben Laden est un personnage de roman. Le héros d’une série populaire titrée « Oussama ben Laden, Justice Sommaire » avec un sens de l’à-propos ne ménageant guère le doute sur son contenu, et dont les aficionados ne ratent pas un seul des épisodes. Aux quatre coins du monde, du Yemen au Kenya, en passant par New York, Londres et Madrid, son organisation fomente des attentats sanglants se vengeant ainsi des humiliations imposées à l’islam. Mais que sait-on exactement de son auteur Mike Longshott ? Le bougre vivrait quelque part, terré dans une retraite à la localisation inconnue, s’ingéniant à brouiller les pistes pour que l’on ne puisse pas le trouver.

Alors qu’il végète à Vientiane, affalé sur une chaise à contempler la rue écrasée par la mousson, Joe voit débarquer une inconnue dans son bureau. Les yeux en amande, les cheveux bruns, un air mystérieux collé au visage, la jeune femme lui demande de mettre la main sur Mike Longshott. L’argent n’est pas un problème dit-elle, une affirmation confirmée par la carte de crédit qu’elle lui remet aussitôt. Joe n’a pas le temps de la questionner ou de lui demander ses coordonnées, la voilà déjà partie. Une silhouette s’effaçant dans la pluie.

La vie présente de Joe ne lui laissant que l’impression d’un grand vide, il s’envole vers Paris où se trouve le siège social de la maison qui édite les romans de Longshott. Un choix dont il ne tarde pas à se mordre les doigts car la substance du monde et jusqu’à son existence personnelle semblent lui échapper. Il entrevoit des ombres, fantômes d’individus qui le harcèlent. Au fil de son enquête, les obstacles se multiplient. De dangereux agents secrets américains le menacent, tentant de l’écarter d’une enquête dont ils entendent conserver le monopole. Et les questions s’entremêlent dans un lacis qui devient inextricable. Qui sont ces indistincts dont le nom ressort à plusieurs reprises ? Quel rôle joue l’opium dans les visions de Joe ? Pourquoi Longshott se cache-t-il ? Les scénarios de ses romans sont-ils vraiment issus de son imagination ? À toutes ces interrogations, Joe veut une réponse. Et comme il est un dur à cuire, ce ne sont pas les menaces qui risquent de le faire renoncer.

Précédé d’une réputation élogieuse confortée par le World Fantasy Award 2012, Osama fait partie des quelques romans dignes d’intérêt parus chez Éclipse, du moins de ceux échappant aux recettes des produits formatés dont la collection se montre si friande.

En découvrant le synopsis du roman, on pense immédiatement à Philip K. Dick, en particulier au Maître du Haut-château, opus majeur de l’auteur américain. Une impression confirmée par les ressorts de l’intrigue, et ce d’autant plus aisément que Lavie Tidhar s’échine avec classe à flouter les contours de la réalité.

D’emblée, on est happé dans un monde parallèle, mâtiné d’uchronie, assez proche du nôtre comme le suggère bon nombre de détails familiers, mais dont certains éléments et personnalités diffèrent quand ils n’ont pas été tout simplement escamotés. Lavie Tidhar ne se montre guère disert sur ces points, se contentant de suggérer les divergences plutôt que de les surexposer. Un fait dont on ne peut que le remercier.

L’auteur israélien se focalise rapidement sur l’enquête du narrateur, Joe, dont on suit les pérégrinations entre le Laos et l’Afghanistan, via Paris, Londres et New York. Une enquête qui ne tarde pas à se doubler d’une véritable quête existentielle. Dans une ambiance de film noir, émaillée de quelques clins d’œil vers d’autres genres, notamment au fameux Escape from New York de John Carpenter, Lavie Tidhar entretient le mystère, distillant les indices au fil d’une intrigue à laquelle on peut toutefois reprocher un manque d’audace. Car si Osama a les qualités d’un page-turner, on en retire au final pas grand chose de tangible.

Passé l’enthousiasme initial, certes tempéré par un dénouement en forme de pirouette facile, Osama s’avère aussi évanescent que les volutes d’une fumée de cigarette. Cela suffit pourtant pour passer un bon moment, mais pas assez pour en faire un grand roman. Mais au regard du talent déployé par l’auteur, je ne cache pas mon impatience de découvrir The Violent Century paru en 2012. Peut-être chez Éclipse ?

Osama de Lavie Tidhar – Panini Books, « Éclipse », octobre 2013 (roman inédit traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

Les Fleurs du karma

Laïka Orbit avale la poussière et les kilomètres au son de la radio du karma. Paysages monotones et patelins semblables défilent sous ses yeux, engourdissant sa mémoire et lui faisant perdre ses repères. En fuite, elle doute désormais de tout. De la réalité du monde qui l’environne, monde de merde jalonné de villes étrons déposées en bordure de la chaussée. De son compagnon dont elle soupçonne la nature de simulacre. De sa propre identité, patchwork dépareillé d’informations nébuleuses. Coupée de son passé, sans attaches avec le présent, elle doute d’avoir un quelconque avenir. Elle s’attend juste à être digérée par l’usine à merde, unique employeur de Cloaca Maxima, ville où elle a fait étape dans un hôtel. En attendant de reprendre la route, elle fixe une fissure au plafond de la chambre, ensuquée dans un bad trip.

À ses côtés sur le lit où il sommeille, Zxyz se remémore son passé. Il en a bien raconté une partie à sa compagne, mais l’essentiel se terre dans sa caboche. Zxyz est un génie des mathématiques. Il compte, énumère, calcule toutes les opportunités dans l’arborescence des possibles. Il répertorie les bifurcations multiples empruntées par d’autres que lui, d’autres lui. Il échafaude des théories en son for intérieur et le processus le replonge dans son enfance mutique, à la remorque de sa mère, Kinky Baboosian, jeune fille happée par l’utopie hippie, à qui il doit son prénom cryptique.

L’univers de Kinky s’est effondré lorsqu’elle a appris par son père qu’il n’était pas son véritable géniteur. Suite à cette révélation, la jeune fille a fait sa valise, taillant la route, parfois en bien mauvaise compagnie, jusqu’à San Francisco où la saison est aux fleurs. L’utopie hippie y récolte en effet les graines semées par la contre-culture. Kinky trouve tout de suite sa place dans ce milieu où l’amour libre, l’épanouissement personnel en-dehors du carcan sociétal, l’expérimentation et la consommation de drogues apparaissent comme un viatique contre la grisaille. Elle enchaîne les expériences et les partenaires, ne tardant pas à se retrouver avec un polichinelle dans le tiroir. Un gosse ne parlant pas, muré dans son propre monde et dont le regard pèse sur les activités de sa mère comme la sentence d’une Cour martiale. Et pendant que l’ère du Verseau verse dans le sordide, il grandit, nourrissant en lui-même sa rancœur et des névroses obsessionnelles.

Quatrième roman de Tommaso Pincio, Les Fleurs du karma s’avère sans doute son œuvre la plus dickienne. Jouant à la fois sur la nature de la réalité et sur les conventions du roman, l’auteur italien nous embarque dans un voyage dépourvu de repères stables où le moindre fait sert de prétexte à de multiples digressions et à une remise en question de la réalité. De ce périple intime, lysergique et quantique, oscillant entre les années 1960 et les années 2000, Tommaso Pincio tire un récit fluctuant dont les contours se floutent au gré des narrateurs successifs. Un procédé qui n’est pas sans rappeler celui de maints romans de Philip K. Dick, l’époque choisie et la thématique générale de l’histoire renforçant ce rapprochement.

Kinky Baboosian, Zxyz et Laïka Orbit apparaissent comme des individus cherchant à instiller un ordre dans le chaos de leur vie. Une entreprise vouée à l’échec, mais un échec magnifique, car si un autre monde est possible, l’impossibilité pour les personnages de l’atteindre donne lieu à une mise en abyme textuelle. Leur quête se rapproche de celle des baby-boomers rejetant les rêves frelatés du consumérisme. Mais l’utopie n’a pas vaincu, elle a vécu, ce que vivent les enfants fleurs. Les hippies sont devenus junkies, leurs espoirs ont basculé dans le sordide. Ils pensaient changer le monde, ouvrir les portes à une nouvelle perception. Ils sont juste rentrés dans le rang ou morts.

À grand renfort d’éléments empruntés à la pop culture, jusque dans les titres de chapitre où sont citées les paroles et les titres des morceaux repris dans la playlist à la fin du livre, Tommaso Pincio brode un récit décalé, empreint de poésie et de tragédie.

Certains reprocheront aux Fleurs du karma d’être trop décousu. Bien au contraire, les quelques imperfections relevées ici et là participent pleinement au charme, voire à l’étrangeté de ce roman, somme toute attachant et lancinant tel un mantra psychédélique.

Au final, après Cinacitta, roman postérieur à ce titre, Tommaso Pincio continue à nous émerveiller avec un talent assez indéfinissable, infusé au meilleur des mauvais genres. Un livre à ne pas manquer.

Les Fleurs du karma de Tommaso Pincio – Éditions Asphalte, février 2013 (roman inédit traduit de l’italien par Sarah Guilmault)